SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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De ces formes diverses l’usage en donne une à l’enfant, & c’est la seule qu’il garde jusqu’à l’âge de raison. Pour en avoir deux, il faudroit qu’il sçut comparer des idées; & comment les compareroit-il, quand il est à peine en état de les concevoir? Chaque chose peut avoir pour lui mille signes différens; mais chaque idée ne peut avoir qu’une forme, il ne peut donc apprendre à parler qu’une Langue. Il en apprend cependant plusieurs, me dit-on: je le nie. J’ai vu de ces petits prodiges qui croyoient parler cinq ou six Langues. Je les ai entendus successivement parle allemand, en termes latins, en termes françois, en termes italiens; ils se servoient à la vérité de cinq ou six dictionnaires; mais ils ne parloient toujours qu’allemand. En un mot, donnez aux enfans tant de synonymes qu’il vous plaira; vous changerez les mots, non la Langue; ils n’en sauront jamais qu’une.

C’est pour cacher en ceci leur inaptitude qu’on les exerce par préférence sur les Langues mortes, dont il n’y a plus de juges qu’on ne puisse recuser. L’usage familier de ces Langues étant perdu depuis long-tems, on se contente d’imiter ce qu’on en trouve écrit dans les livres; & l’on appelle cela les parler. Si tel est le grec et le latin des maîtres, qu’on juge de celui des enfans! À peine ont-ils appris par cœur leur rudiment, auquel ils n’entendent absolument rien, qu’on leur apprend d’abord à rendre un discours françois en mots latins; puis, quand ils sont plus avancés, à coudre en prose des phrases de Ciceron, & en vers des centons de Virgile. Alors ils croyent parler latin: qui est-ce qui viendra les contredire?

En quelqu’étude que ce puisse être, sans l’idée des choses représentées, les signes représentans ne sont rien. On borne pourtant toujours l’enfant à ces signes, sans jamais pouvoir lui faire comprendre aucune des choses qu’ils représentent. En pensant lui apprendre la description de la terre, on ne lui apprend qu’à connoître des cartes; on lui apprend des noms de villes, de pays, de rivieres, qu’il ne conçoit pas exister ailleurs que sur le papier où on les lui montre. Je me souviens d’avoir vu quelque part une géographie qui commençoit ainsi. Qu’est-ce que le monde? C’est un globe de carton. Telle est précisément la géographie des enfans. Je pose en fait qu’après deux ans de sphère & de cosmographie, il n’y a pas un seul enfant de dix ans qui, sur les regles qu’on lui a données, sût se conduire de Paris à Saint-Denis: Je pose en fait qu’il n’y en a pas un, qui, sur un plan du jardin de son pere, fût en état d’en suivre les détours sans s’égarer. Voilà ces docteurs qui savent à point nommé où sont Pekin, Ispahan, le Mexique, & tous les pays de la terre.

J’entends dire qu’il convient d’occuper les enfans à des études où il ne faille que des yeux; cela pourroit être s’il y avoit quelque étude où il ne falût que des yeux; mais je n’en connois point de telle.

Par une erreur encore plus ridicule, on leur fait étudier l’Histoire: on s’imagine que l’Histoire est à leur portée parce qu’elle n’est qu’un recueil de faits; mais qu’entend-on par ce mot de faits? Croit-on que les rapports qui déterminent les faits historiques, soient si faciles à saisir, que les idées s’en forment sans peine dans l’esprit des enfans? Croit-on que la véritable connoissance des événemens soit séparable de celle de leurs causes, de celle de leurs effets, & que l’historique tienne si peu au moral qu’on puisse connoître l’un sans l’autre? Si vous ne voyez dans les actions des hommes que les mouvemens extérieurs & purement physiques, qu’apprenez-vous dans l’Histoire? absolument rien; & cette étude dénuée de tout intérêt, ne vous donne pas plus de plaisir que d’instruction. Si vous voulez apprécier ces actions par leurs rapports moraux, essayez de faire entendre ces rapports à vos Éleves, & vous verrez alors si l’Histoire est de leur âge.

Lecteurs, souvenez-vous toujours que celui qui vous parle n’est ni un savant ni un Philosophe, mais un homme simple, ami de la vérité, sans parti, sans systême; un solitaire, qui vivant peu avec les hommes, a moins d’occasions de s’imboire de leurs préjugés, & plus de tems pour réfléchir sur ce qui le frappe quand il commerce avec eux. Mes raisonnemens sont moins fondés sur des principes que sur des faits; & je crois ne pouvoir mieux vous mettre à portée d’en juger, que de vous rapporter souvent quelque exemple des observations qui me les suggerent.

J’étois allé passer quelques jours à la campagne chez une bonne mere de famille qui prenoit grand soin de ses enfans & de leur éducation. Un matin que j’étois présent aux leçons de l’aîné, son Gouverneur, qui l’avoit très-bien instruit de l’Histoire ancienne, reprenant celle d’Alexandre, tomba sur le trait connu du Médecin Philippe, qu’on a mis en tableau, & qui surement en valoit bien la peine. Le Gouverneur, homme de mérite, fit sur l’intrépidité d’Alexandre plusieurs réflexions qui ne me plurent point, mais que j’évitai de combattre, pour ne pas le décréditer dans l’esprit de son Éleve. À table, on ne manqua pas, selon la méthode françoise, de faire beaucoup babiller le petit bon-homme. La vivacité naturelle à son âge, & l’attente d’un applaudissement sûr, lui firent débiter mille sottises, tout-à-travers lesquelles partoient de tems en tems quelques mots heureux qui faisoient oublier le reste. Enfin vint l’histoire du Médecin Philippe: il la raconta fort nettement & avec beaucoup de grace. Après l’ordinaire tribut d’éloges qu’exigeoit la mere & qu’attendoit le fils, on raisonna sur ce qu’il avoit dit. Le plus grand nombre blâma la témérité d’Alexandre; quelques-uns, à l’exemple du Gouverneur, admiroient sa fermeté, son courage: ce qui me fit comprendre qu’aucun de ceux qui étoient présens ne voyoit en quoi consistoit la véritable beauté de ce trait. Pour moi, leur dis-je, il me paroit que s’il y a le moindre courage, la moindre fermeté dans l’action d’Alexandre, elle n’est qu’une extravagance. Alors tout le monde se réunit, & convint que c’étoit une extravagance. J’allois répondre & m’échauffer, quand une femme qui étoit à côté de moi, & qui n’avoit pas ouvert la bouche, se pencha vers mon oreille, & me dit tout bas: tai-toi, Jean-Jaques, ils ne t’entendront pas. Je la regardai, je fus frappé, & je me tus.

Après le dîné, soupçonnant sur plusieurs indices que mon jeune Docteur n’avoit rien compris du tout à l’histoire qu’il avoit si bien racontée, je le pris par la main, je fis avec lui un tour de parc, & l’ayant questionné tout à mon aise, je trouvai qu’il admiroit plus que personne le courage si vanté d’Alexandre: mais savez-vous où il voyoit ce courage? uniquement dans celui d’avaler d’un seul trait un breuvage de mauvais goût, sans hésiter, sans marquer la moindre répugnance. Le pauvre enfant, à qui l’on avoit fait prendre médecine il n’y avoit pas quinze jours, et qui ne l’avoit prise qu’avec une peine infinie, en avoit encore le déboire à la bouche. La mort, l’empoisonnement, ne passoient dans son esprit que pour des sensations désagréables, & il ne concevoit pas, pour lui, d’autre poison que du séné. Cependant il faut avouer que la fermeté du Héros avoit fait une grande impression sur son jeune cœur, & qu’à la premiere médecine qu’il faudroit avaler, il avoit bien résolu d’être un Alexandre. Sans entrer dans des éclaircissemens qui passoient évidemment sa portée, je le confirmai dans ces dispositions louables, & je m’en retournai riant en moi-même de la haute sagesse des Peres & des Maîtres, qui pensent apprendre l’Histoire aux enfans.

Il est aisé de mettre dans leurs bouches les mots de Rois, d’Empires, de Guerres, de Conquêtes, de Révolutions, de Loix; mais quand il sera question d’attacher à ces mots des idées nettes, il y aura loin de l’entretien du Jardinier Robert à toutes ces explications.

Quelques lecteurs, mécontents du tai-toi, Jean-Jaques, demanderont, je le prévois, ce que je trouve enfin de si beau dans l’action d’Alexandre. Infortunés! s’il faut vous le dire, comment le comprendrez-vous? c’est qu’Alexandre croyoit à la vertu; c’est qu’il y croyoit sur sa tête, sur sa propre vie; c’est que sa grande ame étoit faite pour y croire. Ô que cette médecine avalée étoit une belle profession de foi! Non jamais mortel n’en fit une si sublime: s’il est quelque moderne Alexandre, qu’on me le montre à de pareils traits.

S’il n’y a point de science de mots, il n’y a point d’étude propre aux enfans. S’ils n’ont pas de vraies idées, ils n’ont point de véritable mémoire; car je n’appelle pas ainsi celle qui ne retient que des sensations. Que sert d’inscrire dans leur tête un catalogue de signes qui ne représentent rien pour eux? En apprenant les choses n’apprendront-ils pas les signes? Pourquoi leur donner la peine inutile de les apprendre deux fois? & cependant quels dangereux préjugés ne commence-t-on pas à leur inspirer, en leur faisant prendre pour de la science des mots qui n’ont aucun sens pour eux. C’est du premier mot dont l’enfant se paye, c’est de la premiere chose qu’il apprend sur la parole d’autrui, sans en voir l’utilité lui-même, que son jugement est perdu: il aura long-tems à briller aux yeux des sots, avant qu’il répare une telle perte.

Non, si la nature donne au cerveau d’un enfant cette souplesse qui le rend propre à recevoir toutes sortes d’impressions, ce n’est pas pour qu’on y grave des noms de Rois, des dates, des termes de blazon, de sphere, de géographie, & tous ces mots sans aucun sens pour son âge, & sans aucune utilité pour quelque âge que ce soit, dont on accable sa triste & stérile enfance; mais c’est pour que toutes les idées qu’il peut concevoir & qui lui sont utiles, toutes celles qui se rapportent à son bonheur & doivent l’éclairer un jour sur ses devoirs, s’y tracent de bonne heure en caracteres ineffaçables, & lui servent à se conduire pendant sa vie d’une maniere convenable à son être & à ses facultés.

Sans étudier dans les livres, l’espece de mémoire que peut avoir un enfant ne reste pas pour cela oisive; tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend le frappe, & il s’en souvient; il tient registre en lui-même des actions, des discours des hommes, & tout ce qui l’environne est le livre dans lequel, sans y songer, il enrichit continuellement sa mémoire, en attendant que son jugement puisse en profiter. C’est dans le choix de ces objets, c’est dans le soin de lui présenter sans cesse ceux qu’il peut connoître & de lui cacher ceux qu’il doit ignorer, que consiste le véritable art de cultiver en lui cette premiere faculté; & c’est par-là qu’il faut tâcher de lui former un magasin de connoissances qui servent à son éducation durant sa jeunesse, & à sa conduite dans tous les tems. Cette méthode, il est vrai, ne forme point de petits prodiges, & ne fait pas briller les Gouvernantes & les Précepteurs; mais elle forme des hommes judicieux, robustes, sains de corps & d’entendement, qui, sans s’être fait admirer étant jeunes, se font honorer étant grands.

Émile n’apprendra jamais rien par cœur, pas même des fables, pas même celles de La Fontaine, toutes naïves, toutes charmantes qu’elles sont; car les mots des fables ne sont pas plus les fables que les mots de l’Histoire ne sont l’Histoire. Comment peut-on s’aveugler assez pour appeller les fables la morale des enfans, sans songer que l’apologue en les amusant les abuse, que séduits par le mensonge ils laissent échapper la vérité, & que ce qu’on fait pour leur rendre l’instruction agréable les empêche d’en profiter. Les fables peuvent instruire les hommes; mais il faut dire la vérité nue aux enfans; sitôt qu’on la couvre d’un voile, ils ne se donnent plus la peine de le lever.

On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les enfants, & il n’y en a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendroient, ce seroit encore pis; car la morale en est tellement mêlée & si disproportionnée à leur âge, qu’elle les porteroit plus au vice qu’à la vertu. Ce sont encore là, direz-vous, des paradoxes; soit: mais voyons si ce sont des vérités.

Je dis qu’un enfant n’entend point les fables qu’on lui fait apprendre; parce que quelque effort qu’on fasse pour les rendre simples, l’instruction qu’on en veut tirer force d’y faire entrer des idées qu’il ne peut saisir, & que le tour même de la poésie, en les lui rendant plus faciles à retenir, les lui rend plus difficiles à concevoir; en sorte qu’on achete l’agrément aux dépens de la clarté. Sans citer cette multitude de fables qui n’ont rien d’intelligible ni d’utile pour les enfans, & qu’on leur fait indiscretement apprendre avec les autres parce qu’elles s’y trouvent mêlées, bornons-nous à celles que l’Auteur semble avoir faites spécialement pour eux.

Je ne connois dans tout le Recueil de La Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile: de ces cinq ou six, je prends pour exemple la premiere de toutes, parce que c’est celle dont la morale est le plus de tout âge, celle que les enfans saisissent le mieux, celle qu’ils apprennent avec le plus de plaisir, enfin celle que pour cela même l’Auteur a mise par préférence à la tête de son livre. En lui supposant réellement l’objet d’être entendu des enfans, de leur plaire & de les instruire, cette fable est assurément son chef-d’œuvre: qu’on me permette donc de la suivre & de l’examiner en peu de mots.

LE CORBEAU ET LE RENARD, Fable.

Maître Corbeau, sur un arbre perché, Maître! que signifie ce mot en lui-même? que signifie-t-il au devant d’un nom propre? quel sens a-t-il dans cette occasion?

Qu’est-ce qu’un arbre perché? l’on ne dit pas; sur un arbre perché: l’on dit, perché sur un arbre. Par conséquent il faut parler des inversions de la Poésie; il faut dire ce que c’est que Prose & que Vers.

Tenoit dans son bec un fromage.

Quel fromage? étoit-ce un fromage de Suisse, de Brie, ou de Hollande? Si l’enfant n’a point vu de Corbeaux que gagnez-vous à lui en parler? s’il en a vu, comment concevra-t-il qu’ils tiennent un fromage à leur bec? Faisons toujours des images d’après nature.

Maître Renard, par l’odeur alléché, Encore un maître! mais pour celui-ci c’est à bon titre: il est maître passé dans les tours de son métier. Il faut dire ce que c’est qu’un Renard, & distinguer son vrai naturel, du caractere de convention qu’il a dans les fables.

Alléché. Ce mot n’est pas usité. Il le faut expliquer: il faut dire qu’on ne s’en sert plus qu’en Vers. L’enfant demandera pourquoi l’on parle autrement en Vers qu’en Prose. Que lui répondrez-vous?

Alléché par l’odeur d’un fromage! Ce fromage tenu par un Corbeau perché sur un arbre, devoit avoir beaucoup d’odeur pour être senti par le Renard dans un taillis ou dans son terrier! Est-ce ainsi que vous exercez votre Éleve à cet esprit de critique judicieuse, qui ne s’en laisse imposer qu’à bonnes enseignes, & sait discerner la vérité du mensonge, dans les narrations d’autrui?

Lui tint à peu près ce langage: Ce langage! Les Renards parlent donc? ils parlent donc la même Langue que les Corbeaux? Sage Précepteur, prends garde à toi: pese bien ta réponse avant de la faire. Elle importe plus que tu n’as pensé.

Eh! bon jour, Monsieur le Corbeau!

Monsieur! titre que l’enfant voit tourner en dérision, même avant qu’il sache que c’est un titre d’honneur. Ceux qui disent Monsieur du Corbeau auront bien d’autres affaires avant que d’avoir expliqué ce du.

Que vous êtes charmant! que vous me semblez beau!

Cheville, redondance inutile. L’enfant, voyant répéter la même chose en d’autres termes, apprend à parler lâchement. Si vous dites que cette redondance est un art de l’Auteur, & entre dans le dessein du Renard, qui veut paroître multiplier les éloges avec les paroles; cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour mon Éleve.

Sans mentir, si votre ramage Sans mentir! on ment donc quelquefois? Où en sera l’enfant, si vous lui apprenez que le Renard ne dit, sans mentir, que parce qu’il ment?

Répondoit à votre plumage.

Répondoit! que signifie ce mot? Apprenez à l'enfant à comparer des qualités aussi différentes que la voix & le plumage; vous verrez comme il vous entendra.

Vous seriez le Phénix des hôtes de ces bois.

Le Phénix! Qu’est-ce qu’un Phénix? Nous voici tout-à-coup jettés dans la menteuse antiquité; presque dans la mythologie.

Les hôtes de ces bois! Quel discours figuré! Le flatteur ennoblit son langage & lui donne plus de dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette finesse? sait-il seulement, peut-il savoir, ce que c’est qu’un stile noble & un stile bas?

À ces mots, le Corbeau ne se sent pas de joie.

Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir cette expression proverbiale.

Et pour montrer sa belle voix, N’oubliez pas que pour entendre ce vers & toute la fable, l’enfant doit savoir ce que c’est que la belle voix du corbeau.

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Ce vers est admirable; l’harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert; j’entens tomber le fromage à travers les branches: mais ces sortes de beautés sont perdues pour les enfans.

Le Renard s’en saisit, & dit: Mon bon Monsieur, Voilà donc la bonté transformée en bêtise: assurément on ne perd pas de tems pour instruire les enfans.

Apprenez que tout flatteur Maxime générale; nous n’y sommes plus.

Vit aux dépens de celui qui l’écoute.

Jamais enfant de dix ans n’entendit ce vers là.

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.

Ceci s’entend, & la pensée est très-bonne. Cependant il y aura encore bien peu d’enfans qui sachent comparer une leçon à un fromage, & qui ne préférassent le fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n’est qu’une raillerie. Que de finesse pour des enfans!

Le corbeau, honteux & confus, Autre pléonasme; mais celui-ci est inexcusable.

Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendroit plus.

Jura! Quel est le sot de Maître qui ose expliquer à l’enfant ce que c’est qu’un serment?

Voilà bien des détails; bien moins cependant qu’il n’en faudroit pour analyser toutes les idées de cette fable, & les réduire aux idées simples & élémentaires dont chacune d’elles est composée. Mais qui est-ce qui croit avoir besoin de cette analyse pour se faire entendre à la jeunesse? Nul de nous n’est assez philosophe pour savoir se mettre à la place d’un enfant. Passons maintenant à la morale.

Je demande si c’est à des enfans de six ans qu’il faut apprendre qu’il y a des hommes qui flattent & mentent pour leur profit? On pourroit tout au plus leur apprendre qu’il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, & se moquent en secret de leur sotte vanité: mais le fromage gâte tout; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec, qu’à le faire tomber du bec d’un autre. C’est ici mon second paradoxe, & ce n’est pas le moins important.

Suivez les enfans apprenant leurs fables, & vous verrez que quand ils sont en état d’en faire l’application, ils en font presque toujours une contraire à l’intention de l’Auteur, & qu’au lieu de s’observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente, les enfans se moquent du corbeau, mais ils s’affectionnent tous au renard. Dans la fable qui suit; vous croyez leur donner la cigale pour exemple, & point du tout, c’est la fourmi qu’ils choisiront. On n’aime point à s’humilier; ils prendront toujours le beau rôle; c’est le choix de l’amour-propre, c’est un choix très-naturel. Or, quelle horrible leçon pour l’enfance! Le plus odieux de tous les monstres seroit un enfant avare & dur, qui sauroit ce qu’on lui demande & ce qu’il refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui apprend à railler dans ses refus.

Dans toutes les fables où le lion est un des personnages, comme c’est d’ordinaire le plus brillant, l’enfant ne manque point de se faire lion; & quand il préside à quelque partage, bien instruit par son modele, il a grand soin de s’emparer de tout. Mais quand le moucheron terrasse le lion, c’est une autre affaire; alors l’enfant n’est plus lion, il est moucheron. Il apprend à tuer un jour à coups d’aiguillon ceux qu’il n’oseroit attaquer de pied ferme.

Dans la fable du loup maigre & du chien gras, au lieu d’une leçon de modération qu’on prétend lui donner, il en prend une de licence. Je n’oublierai jamais d’avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu’on avoit désolée avec cette fable, tout en lui prêchant toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs, on la sçut enfin. La pauvre enfant s’ennuyoit d’être à la chaîne: elle se sentoit le cou pelé; elle pleuroit de n’être pas loup.

Ainsi donc la morale de la premiere fable citée est pour l’enfant une leçon de la plus basse flatterie; celle de la seconde une leçon d’inhumanité; celle de la troisieme une leçon d’injustice; celle de la quatrieme, une leçon de satyre; celle de la cinquieme une leçon d’indépendance. Cette derniere leçon, pour être superflue à mon Éleve, n’en est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez des préceptes qui se contredisent, quel fruit espérez-vous de vos soins? Mais peut-être, à cela près, toute cette morale qui me sert d’objection contre les fables, fournit-elle autant de raisons de les conserver. Il faut une morale en paroles & une en actions dans la société, & ces deux morales ne se ressemblent point. La premiere est dans le Catéchisme, où on la laisse; l’autre est dans les fables de La Fontaine pour les enfans, & dans ses contes pour les meres. Le même Auteur suffit à tout.

Composons, Monsieur de La Fontaine. Je promets, quant à moi, de vous lire avec choix, de vous aimer, de m’instruire dans vos fables; car j’espere ne pas me tromper sur leur objet. Mais pour mon Éleve, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule, jusqu’à ce que vous m’ayez prouvé qu’il est bon pour lui d’apprendre des choses dont il ne comprendra pas le quart; que dans celles qu’il pourra comprendre il ne prendra jamais le change, & qu’au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon.

En ôtant ainsi tous les devoirs des enfans, j’ôte les instrumens de leur plus grande misere, savoir les livres. La lecture est le fléau de l’enfance, & presque la seule occupation qu’on lui sait donner. À peine à douze ans Émile saura-t-il ce que c’est qu’un livre. Mais il faut bien, au moins, dira-t-on, qu’il sache lire. J’en conviens: il faut qu’il sache lire quand la lecture lui est utile; jusqu’alors elle n’est bonne qu’à l’ennuyer.

Si l’on ne doit rien exiger des enfans par obéissance, il s’ensuit qu’ils ne peuvent rien apprendre dont ils ne sentent l’avantage actuel & présent, soit d’agrément soit d’utilité; autrement quel motif les porteroit à l’apprendre? L’art de parler aux absens & de les entendre, l’art de leur communiquer au loin sans médiateur nos sentimens, nos volontés, nos desirs, est un art dont l’utilité peut être rendue sensible à tous les âges. Par quel prodige cet art si utile & si agréable est-il devenu un tourment pour l’enfance? parce qu’on la contraint de s’y appliquer malgré elle, et qu’on le met à des usages auxquels elle ne comprend rien. Un enfant n’est pas fort curieux de perfectionner l’instrument avec lequel on le tourmente; mais faites que cet instrument serve à ses plaisirs, & bientôt il s’y appliquera malgré vous.

On se fait une grande affaire de chercher les meilleures méthodes d’apprendre à lire; on invente des bureaux, des cartes; on fait de la chambre d’un enfant un atelier d’Imprimerie: Locke veut qu’il apprenne à lire avec des dez. Ne voilà-t-il pas une invention bien trouvée? Quelle pitié! Un moyen plus sûr que tout ceux-là, & celui qu’on oublie toujours, est le desir d’apprendre. Donnez à l’enfant ce desir, puis laissez là vos bureaux & vos dez, toute méthode lui sera bonne.

L’intérêt présent; voilà le grand mobile, le seul qui mene surement & loin. Émile reçoit quelquefois de son pere, de sa mere, de ses parens, de ses amis, des billets d’invitation pour un dîné, pour une promenade, pour une partie sur l’eau, pour voir quelque fête publique. Ces billets sont courts, clairs, nets, bien écrits. Il faut trouver quelqu’un qui les lui lise; ce quelqu’un, ou ne se trouve pas toujours à point nommé, ou rend à l’enfant le peu de complaisance que l’enfant eut pour lui la veille. Ainsi l’occasion, le moment se passe. On lui lit enfin le billet, mais il n’est plus tems. Ah! si l’on eût sçu lire soi-même! On en reçoit d’autres: ils sont si courts! le sujet en est si intéressant! on voudroit essayer de les déchiffrer, on trouve tantôt de l’aide & tantôt des refus. On s’évertue; on déchiffre enfin la moitié d’un billet; il s’agit d’aller demain manger de la crême… on ne sait où ni avec qui… combien on fait d’efforts pour lire le reste! je ne crois pas qu’Émile ait besoin du bureau. Parlerai-je à présent de l’écriture? Non, j’ai honte de m’amuser à ces niaiseries dans un traité de l’éducation.

J’ajouterai ce seul mot qui fait une importante maxime; c’est que, d’ordinaire, on obtient très-surement & très-vîte ce qu’on n’est pas pressé d’obtenir. Je suis presque sûr qu’Émile saura parfaitement lire & écrire avant l’âge de dix ans, précisément parce qu’il m’importe fort peu qu’il le sache avant quinze; mais j’aimerois mieux qu’il ne sçût jamais lire que d’acheter cette science au prix de tout ce qui peut la rendre utile: de quoi lui servira la lecture quand on l’en aura rebuté pour jamais? Id in primis cavere oportebit, ne studia, qui amare nondum poterit, oderit, & amaritudinem semel perceptam etiam ultra rudes annos reformidet.

Plus j’insiste sur ma méthode inactive, plus je sens les objections se renforcer. Si votre Éleve n’apprend rien de vous, il apprendra des autres. Si vous ne prévenez l’erreur par la vérité, il apprendra des mensonges; les préjugés que vous craignez de lui donner, il les recevra de tout ce qui l’environne; ils entreront par tous ses sens; ou ils corrompront sa raison, même avant qu’elle soit formée, ou son esprit engourdi par une longue inaction s’absorbera dans la matiere. L’inhabitude de penser dans l’enfance en ôte la faculté durant le reste de la vie.

Il me semble que je pourrois aisément répondre à cela; mais pourquoi toujours des réponses? Si ma méthode répond d’elle-même aux objections, elle est bonne; si elle n’y répond pas, elle ne vaut rien: je poursuis.

Si sur le plan que j’ai commencé de tracer, vous suivez des regles directement contraires à celles qui sont établies, si au lieu de porter au loin l’esprit de votre Éleve, si au lieu de l’égarer sans cesse en d’autres lieux, en d’autres climats, en d’autres siecles, aux extrémités de la terre & jusques dans les Cieux, vous vous appliquez à le tenir toujours en lui-même & attentif à ce qui le touche immédiatement; alors vous le trouverez capable de perception, de mémoire, & même de raisonnement; c’est l’ordre de la nature. À mesure que l’être sensitif devient actif, il acquiert un discernement proportionnel à ses forces; & ce n’est qu’avec la force surabondante à celle dont il a besoin pour se conserver, que se développe en lui la faculté spéculative propre à employer cet excès de force à d’autres usages. Voulez-vous donc cultiver l’intelligence de votre Éleve, cultivez les forces qu’elle doit gouverner. Exercez continuellement son corps, rendez-le robuste & sain pour le rendre sage & raisonnable; qu’il travaille, qu’il agisse, qu’il coure, qu’il crie, qu’il soit toujours en mouvement; qu’il soit homme par la vigueur, & bientôt il le sera par la raison.

Vous l’abrutiriez, il est vrai, par cette méthode, si vous alliez toujours le dirigeant, toujours lui disant, va, viens, reste, fais ceci, ne fais pas cela. Si votre tête conduit toujours ses bras, la sienne lui devient inutile. Mais souvenez-vous de nos conventions; si vous n’êtes qu’un pédant, ce n’est pas la peine de me lire.

C’est une erreur bien pitoyable d’imaginer que l’exercice du corps nuise aux opérations de l’esprit; comme si ces deux actions ne devoient pas marcher de concert, & que l’une ne dût pas toujours diriger l’autre!

Il y a deux sortes d’hommes dont les corps sont dans un exercice continuel, & qui surement songent aussi peu les uns que les autres à cultiver leur ame, savoir, les paysans & les Sauvages. Les premiers sont rustres, grossiers, mal-adroits; les autres, connus par leur grand sens, le sont encore par la subtilité de leur esprit: généralement il n’y a rien de plus lourd qu’un Paysan, ni rien de plus fin qu’un Sauvage. D’où vient cette différence? c’est que le premier, faisant toujours ce qu’on lui commande, ou ce qu’il a vu faire à son pere, ou ce qu’il a fait lui-même dès sa jeunesse, ne va jamais que par routine; & dans sa vie presque automate, occupé sans cesse des mêmes travaux, l’habitude & l’obéissance lui tiennent lieu de raison.

Pour le Sauvage, c’est autre chose; n’étant attaché à aucun lieu, n’ayant point de tâche prescrite, n’obéissant à personne, sans autre loi que sa volonté, il est forcé de raisonner à chaque action de sa vie; il ne fait pas un mouvement, pas un pas, sans en avoir d’avance envisagé les suites. Ainsi, plus son corps s’exerce, plus son esprit s’éclaire; sa force & sa raison croissent à la fois, & s’étendent l’une par l’autre.

Savant Précepteur, voyons lequel de nos deux Éleves ressemble au Sauvage, & lequel ressemble au Paysan? Soumis en tout à une autorité toujours enseignante, le vôtre ne fait rien que sur parole; il n’ose manger quand il a faim, ni rire quand il est gai, ni pleurer quand il est triste, ni présenter une main pour l’autre, ni remuer le pied que comme on le lui prescrit, bientôt il n’osera respirer que sur vos regles. À quoi voulez-vous qu’il pense, quand vous pensez à tout pour lui? Assuré de votre prévoyance, qu’a-t-il besoin d’en avoir? Voyant que vous vous chargez de sa conservation, de son bien-être, il se sent délivré de ce soin; son jugement se repose sur le vôtre; tout ce que vous ne lui défendez pas, il le fait sans réflexion, sachant bien qu’il le fait sans risque. Qu’a-t-il besoin d’apprendre à prévoir la pluie? Il sait que vous regardez au ciel pour lui? Qu’a-t-il besoin de régler sa promenade? il ne craint pas que vous lui laissiez passer l’heure du dîné. Tant que vous ne lui défendez pas de manger, il mange; quand vous le lui défendez, il ne mange plus; il n’écoute plus les avis de son estomac, mais les vôtres. Vous avez beau ramollir son corps dans l’inaction, vous n’en rendez pas son entendement plus flexible. Tout au contraire, vous achevez de décréditer la raison dans son esprit, en lui faisant user le peu qu’il en a sur les choses qui lui paroissent le plus inutiles. Ne voyant jamais à quoi elle est bonne, il juge enfin qu’elle n’est bonne à rien. Le pis qui pourra lui arriver de mal raisonner sera d’être repris, & il l’est si souvent qu’il n’y songe gueres; un danger si commun ne l’effraye plus.