SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Lettre à d'Alembert sur les spectacles

French

Page 10 of 10

nomme par le Conseil; ne dédaignât pas de présider à ces bals. Je voudrois que les peres & meres y assistent, pour veiller sur leurs enfans, pour être témoins de leur grace & de leur adresse, des applaudissemens qu’ils auroient mérites, & jouir ainsi du plus doux spectacle qui puisse toucher un cœur paternel. Je voudrois qu’en général toute personne mariée y fut admise au nombre des spectateurs & des juges, sans qu’il fut permis à aucune de profaner la dignité conjugale en dansant elle-même: car à quelle fin honnête pourroit-elle se donner ainsi en montre au public? Je voudrois qu’on format dans la salle une enceinte commode & honorable, destinée aux gens âgés de l’un & de l’autre sexe, qui ayant déjà donne des citoyens à la patrie, verroient encore leurs petits enfans se préparer à le devenir. Je voudrois que nul n’entrât ni ne sortit sans saleur ce parquet, & que tous les couples de jeunes-gens vinssent, avant de commencer leur danse & après l’avoir finie, y faire une profonde révérence, pour s’accoutumer de bonne heure à respecter la vieillesse. Je ne doute pas que cette agréable réunion des deux termes de la vie humaine ne donnât à cette assemblée un certain coup-d’œil attendrissant, & qu’on ne vit quelquefois couler dans le parquet des larmes de joie & de souvenir, capables, peut-être, d’en arracher. à un spectateur sensible. Je voudrois que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne qui, durant les précédens, se seroit comportée le plus honnêtement, le plus modestement, & auroit plû davantage à tout le monde au jugement du Parquet, fût honorée d’une couronne par la main du Seigneur-Commis, * [*Voyez la note précédente.] & du titre de Reine du bal qu’elle porteroit toute l’année. Je voudrois qu’a la clôture de la même assemblée on la reconduisît en cortege, que le pere & la mere fussent félicités & remerciés d’avoir une fille si bien née & de l’élever si bien. Enfin je voudrois que, si elle venoit à se marier dans le cours de l’an, la Seigneurie lui fit un présent, ou lui accordât quelque distinction publique, afin que cet honneur fut une chose assez sérieuse pour ne pouvoir jamais devenir un sujet de plaisanterie.

Il est vrai qu’on auroit souvent à craindre un peu de partialité, si l’âge des Juges ne laissoit toute la préférence au mérite; & quand la beauté modeste seroit quelquefois favorisée, quel en seroit le grand inconvénient? Ayant plus d’assauts à soutenir, n’a-t-elle pas besoin d’être plus encouragée? N’est-elle pas un don de la Nature, ainsi que les talens? Où est le mal qu’elle obtienne quelques honneurs qui l’excitent à s’en rendre digne & puissent contenter l’amour-propre, sans offenser la vertu?

En perfectionnant ce projet dans les mêmes vues, sous un air de galanterie & d’amusement, on donneroit à ces fêtes plusieurs fins utiles qui en seroient un objet important de police & de bonnes mœurs. La jeunesse, ayant des rendez-vous surs & honnêtes, seroit moins tentée d’en chercher de plus dangereux. Chaque sexe se livreroit plus patiemment, dans les intervalles, aux occupations & aux plaisirs qui lui sont propres, & s’en consoleroit plus aisément d’être prive du commerce continuel de l’autre. Les particuliers de tout etat auroient la ressource d’un spectacle agréable, sur-tout aux peres & meres. Les soins pour la parure de leurs filles seroient pour les femmes un objet d’amusement qui seroit diversion à beaucoup d’autres; & cette parure, ayant un objet innocent & louable, seroit-là tout-à-fait à sa place. Ces occasions de s’assembler pour s’unir, & d’arranger des etablissemens, seroient des moyens fréquens de rapprocher des familles divisées & d’affermir la paix, si nécessaire dans notre Etat. Sans altérer l’autorité des peres, les inclinations des enfans seroient un peu plus en liberté; le premier choix dependroit un peu plus de leur cœur; les convenances d’âge, d’humeur, de goût, de caractere seroient un peu plus consultées; on donneroit moins à celles d’etat & de biens qui font des nœuds mal assortis, quand on les suit aux dépens des autres. Les 1iaisons devenant plus faciles, les mariages seroient plus fréquens; ces mariages, moins circonscrits pas les mêmes conditions, previendroient les partis, tempererpoient l’excessive inégalité, maintiendroient mieux le corps du Peuple dans l’esprit de sa constitution; ces bals ainsi diriges ressembleroient moins à un spectacle public qu’a l’assemblée d’une grande famille, & du sein de la joie & des plaisirs naîtroient la conservation, la concorde, & la prospérité de la République.* [* Il me paroit plaisant d’imaginer quelquefois les jugemens que plusieurs porteront de mes goûts sur mes ecrits. Sur celui-ci l’on ne manquera pas de dire: cet homme est fou de la danse, je m’ennuie à voir danser: il ne peut souffrir la Comédie; j’aime la comédie à la passion: il a de l’aversion pour les femmes, je ne serai que trop bien justifie la-dessus: il est mécontent des Comédiens, j’ai tout sujet de m’en louer & l’amitié du seul d’entr’eux que j’ai connu particulièrement ne peut qu’honorez un honnête-homme. Même jugement sur les Poetes dont je suis force de censurer les Pieces: ceux qui sont morts ne seront pas de mon goût, & je serai pique contre les vivans. La vérité est que Racine me charme & que je n’ai jamais manque volontairement une représentation de Moliere. Si j’ai moins parle de Corneille, c’est qu’ayant peu fréquente ses Pieces & manquant de livres, il ne m’est pas assez reste dans la mémoire pour le citer. Quant à l’Auteur d’Atrée & de Catilina, je ne l’ai jamais vu qu’une fois & ce fut pour en recevoir un service. J’estime son génie & respecte sa vieillesse; mais, quelque honneur que je porte à sa personne, je ne dois que justice à ses Pieces, & je ne sais point acquitter mes dettes aux dépens du bien public & de la vérité. Si mes ecrits m’inspirent quelque fierté, c’est par la pureté d’intention qui les dicte, c’est par un désintéressement dont peu d’auteurs m’ont donne l’exemple, & que fort peu voudront imiter. Jamais vue particuliere ne fouilla le désir d’être utile aux autres qui m’a mis la plume à la main, & j’ai presque toujours écrit contre mon propre intérêt. Vitam impendere vero: voilà la devise que j’ai choisie & dont je me sens digne. Lecteurs, je puis me tromper moi-même, mais non pas vous tromper volontairement; craignez mes erreurs & non ma mauvaise sui. L’amour du bien public est la feule passion qui me fait parler au public; je sais alors m’oublier moi-même, &, si quelqu’un m’offense, je me tais sur son compte de peur que la colère ne me rende injuste. Cette maxime est bonne à mes ennemis, en ce qu’ils me nuisent à leur aise & sans crainte de représailles aux Lecteurs qui ne craignent pas que ma haine leur en impose, & surtout à moi qui, restant en paix tandis qu’on m’outrage, n’ai du moins que le mal qu’on me fait & non celui. que j’éprouverois encore à le rendre. Sainte & pure vérité à qui j’ai consacre ma vie, non jamais mes passions ne souilleront le sincere amour que j’ai pour toi; l’intérêt ni la crainte ne sauroient altérer l’hommage que j’aime à t’offrir, & ma plume ne te refusera jamais rien que ce qu’elle craint d’accorder à la vengeance!]

Sur ces idées, il seroit aise d’établir à peu de frais & sans danger, plus de spectacles qu’il n’en faudroit pour rendre le séjour de notre Ville agréable & riant, même aux etrangers qui, ne trouvant rien de pareil ailleurs, y viendroient au moins pour voir une chose unique. Quoiqu’a dire le vrai, sur beaucoup de fortes raisons, je regarde ce concours comme un inconvénient bien plus que comme un avantage; & je suis persuade, quant à moi, que jamais etranger n’entra dans Geneve, qu’il n’y ait fait plus de mal que de bien.

Mais savez-vous, Monsieur, qui l’on devroit s’efforcer d’attirer & de retenir dans nos murs? Les Genevois mêmes qui, avec un, sincere amour pour leur pays, ont tous une si grande inclination pour les voyages qu’il n’y a point de contrée où l’on n’en trouve de répandus. La moitie de nos Citoyens épars dans le reste de l’Europe & du Monde, vivent & meurent loin de la Patrie; & je me citerois moi-même avec plus de douleur, si j’y étois moins inutile. Je sais que nous sommes forces d’aller chercher au coin les ressources que notre terrein nous refuse, & que nous pourrions difficilement subsister, si nous nous y tenions renfermes; mais au moins que ce bannissement ne soit pas éternel pour tous. Que ceux dont le Ciel à béni les travaux viennent, comme l’abeille, en rapporter le fruit dans la ruche.; réjouir, leurs concitoyens du spectacle de leur fortune; animer l’émulation des jeunes-gens; enrichir leur pays de leur richesse; & jouir modestement chez eux des biens honnêtement acquis chez les autres. Sera-ce avec des Théâtres, toujours moins parfaits chez nous qu’ailleurs, qu’on les y sera revenir? Quitteront - ils la Comédie de Paris ou de Londres pour aller revoir celle de Geneve? Non; non, Monsieur, ce n’est pas ainsi qu’on les peut ramener. Il faut que chacun sente qu’il ne sauroit trouver, ailleurs ce qu’il a laisse dans son pays; il faut qu’un charme invincible le rappelle au séjour qu’il ni auroit point du quitter; il faut que le souvenir de leurs premiers exercices, de leurs premiers spectacles, de leurs premiers plaisirs, reste profondément grave, dans leurs cœurs; il faut que les douces impressions faites durant la jeunesse demeurent & le renforcent dans un âge avance, tandis que mille autres s’effacent; il faut qu’au milieu de la pompe des grands Etats & de leur triste magnificence, une voix secrete leur crie incessamment au fond de lame: ah! où sont les jeux & les fêtes de ma jeunesse? Où est la concorde des citoyens? Où est la fraternité publique? Où est la pure joie & la véritable allégresse? Où font la paix, la liberté, l’équité, l’innocence? Allons rechercher tout cela. Mon Dieu! avec le cœur du Genevois, avec une ville aussi riante, un pays aussi charmant, un gouvernement aussi juste, des plaisirs si vrais & si purs, & tout ce qu’il faut pour savoir les goûter, à quoi tient-il que nous n’adorions tous la patrie?

Ainsi rappelloit ses citoyens, par des fêtes modestes & des jeux sans éclat, cette Sparte que je n’aurai jamais allez citée pour l’exemple que nous devrions en tirer; ainsi dans Athenes parmi les beaux-arts, ainsi dans Suse au sein du luxe & de la mollesse, le Spartiate ennuyé soupiroit après les grossiers festins & les fatigans exercices. C’est à Sparte que, dans une laborieuse oisiveté, tout étoit plaisir & Spectacle; c’est-là que les plus rudes travaux paissoient pour des récréations, & que les moindres délassemens formoient une instruction publique, c’est-là que les citoyens, continuellement assembles, consacroient la vie entiere à des amusemens qui faisoient la grande affaire de l’Etat, & à des jeux dont on ne se délassoit qu’a la guerre.

J’entends déjà les plaisans me demander si,.parmi tant de merveilleuses instructions, je ne veux point aussi, dans nos; Fêtes Genevoises, introduire les danses des jeunes Lacédémoniennes? Je réponds que je voudrois bien nous croire les yeux & les cœurs assez chastes pour supporter un tel Spectacle, & que de jeunes personnes dans cet etat fussent Geneve comme à Sparte couvertes de l’honnêteté publique; mais, quelque estime que je fasse de mes compatriotes, je sais trop combien il y a loin d’eux aux Lacédémoniens, & je ne leur propose des institutions de ceux-ci que celles dont ils ne sont pas encore incapables. Si le sage Plutarque s’est charge de justifier l’usage en question, pourquoi faut-il que je m’en charge après lui? Tout est dit, en avouant que cet usage ne convenoit qu’aux élevés de Lycurgue; que leur vie frugale & laborieuse, leurs mœurs pures & sévères, la force dame qui leur étoit propre, pouvoient seules rendre innocent sous leurs yeux, un spectacle si choquant pour tout peuple qui n’est qu’honnête.

Mais pense-t-on qu’au fond l’adroite parure de nos femmes air moins son danger qu’une nudité absolue, dont l’habitude tourneroit bientôt les premiers effets en indifférence & peut-être en dégoût? Ne fait-on pas que les statues & les tableaux n’offensent les yeux que quand un mélange de vêtemens rend les nudités obscènes? Le pouvoir immédiat des sens est foible & borne: c’est par l’entremise de l’imagination qu’ils sont leurs plus grands ravages; c’est elle qui prend soin d’irriter les desirs, en prêtant à leurs objets encore plus d’attraits que ne leur en donna la. Nature; c’est elle qui découvre à l’œil avec scandale ce qu’il ne voit pas seulement comme nud, mais comme devant être habille. Il n’y a point de vêtement si modeste au travers duquel un regard enflamme par l’imagination n’aille porter les desirs. Une jeune Chinoise; avançant un bout de pied couvert & chausse, sera plus de ravage à Pékin que n’eut fait la plus belle fille du monde dansant toute nue au bas du Tagete. Mais quand on s’habille avec autant d’art & si peu d’exactitude que les femmes font aujourd’hui, quand on ne montre moins que pour faire désirer davantage, quand l’obstacle qu’on oppose aux yeux ne sert qu’a mieux irriter l’imagination, quand on ne cache une parte de l’objet que pour parer celle qu’on expose Heu! male tum mites defendit pampinus uvas. Terminons ces nombreuses digressions. Grace au Ciel voici la derniere: je suis à la fin de cet écrit. Je donnois les fêtes de Lacedemone pour modele & celles que je voudrois voir parmi nous. Ce n’est pas seulement par leur objet, mais aussi par leur simplicité que je les trouve recommandables: sans pompe,. sans luxe, sans appareil; tout y respiroit, avec un charme secret de patriotisme qui les rendoit intéressantes, un certain esprit martial convenable à des hommes libres; * [* Je me souviens d’avoir été frappe dans mon enfance d’un spectacle assez simple, & dont pourtant l’impression m’est toujours restée, malgré le tems &!a diversité des objets. Le Régiment de St. Gervais avoit fait l’exercice, &, selon la coutume, on avoit loupe par compagnies; la plupart de ceux qui les composoient se rassemblèrent après le soupe dans la place de St. Gervais, & se mirent à danser tous ensemble, officiers & soldats, autour de la fontaine, sur!e bassin de laquelle etoient montes les Tambours, les Fifres, & ceux qui portoient les flambeaux. Une danse de gens égayes par un long repas sembleroit n’offrir rien de fort intéressant à voir; cependant, l’accord de cinq ou six cents hommes en uniforme, se tenant tous par la main, & formant. une longue bande qui serpentoit en cadence & sans confusion, avec mille tours & retours, mille especes d’évolutions figurées, le choix des airs qui les animoient, le bruit des tambours, l’éclat des flambeaux, un certain appareil militaire au sein du plaisir, tout cela formoit une sensation très-vive qu’on ne pouvoit supporter de sang-froid. Il étoit tard, les femmes etoient couchées toutes se relevèrent. Bientôt les fenêtres furent pleines de spectatrices qui donnoient un nouveau zele aux acteurs; elles ne purent tenir long-tems à leurs fenêtres, elles descendirent; les maîtresses venoient voir leurs maris, les servantes apportoient du vin, les enfans même éveilles par le bruit accoururent demi-vêtus entre les peres & les meres. La danse fut suspendue; ce ne furent qu’embrassemens, ris, santés, carresses. Il résulta de tout cela un attendrissement général que je ne saurois peindre, mais que, dans l’alégresse universelle, on éprouve assez naturellement au milieu de tout ce qui nous est cher. Mon pere, en m’embrassant, fut saisi d’un tressaillement que je crois sentir & partager encore. Jean-Jaques, me disoit - il, aime ton pays. Vois-tu ces bons Genevois; ils sont tous amis, ils sont tous frères; la joie & la concorde regne au milieu d’eux. Tu es Genevois: tu verras un jour d’autres peuples; mais, quand tu voyagerois autant que ton pere, tu ne trouveras jamais leur pareil.

On voulut recommencer la danse, il n’y eut plus moyen: on ne savoit, plus ce qu’on faisoit, toutes les têtes etoient tournées d’une ivresse plus douce que celle du vin. Après avoir reste quelque tems encore à rire & à causer sur la place il falut se séparer, chacun se retira paisiblement avec sa famille; & voilà comment ces aimables & prudentes femmes ramenèrent leurs maris, non pas en troublant leurs plaisirs, mais en allant les partager. Je sens bien que ce Spectacle dont je fus si touche, seroit sans attrait pour mille autres: il faut des yeux faits pour le voir, & un cœur fait pour le sentir. Non, il n’y a de pure joie que la joie publique, & les vrais sentimens de la Nature ne regnent que sur le peuple. Ah! Dignité, fille de l’orgueil & mere de l’ennui, jamais tes tristes esclaves eurent - ils un pareil moment en leur vie?]

sans affaires & sans plaisirs, au moins de ce qui porte ces noms parmi nous, ils passoient, dans cette douce uniformité, la journée, sans la trouver trop longue, & la vie, sans la trouver trop courte. Ils s’en retournoient chaque soir, gais & dispos, prendre leur frugal repas, contens de leur patrie, de leurs concitoyens, & d’eux-mêmes. Si l’on demande quelque exemple de ces divertissemens publics, en voici un rapporte par Plutarque. Il y avoit, dit-il, toujours trois danses en autant de bandes, selon la différence des âges; & ces danses se faisoient au chant de chaque bande. Celle des vieillards commençoit la premiere, en chantant le couplet suivant.

Nous avons été jadis, Jeunes, vaillans, & hardis.

Suivoit celle des hommes qui chantoient à leur tour, en frappant de leurs armes en cadence.

Nous le sommes maintenant, À l’épreuve à tout venant.

Ensuite venoient les enfans qui leur repondoient en chantant de toute leur force.

Et nous bientôt le serons, Qui tous vous surpasserons.

Voila, Monsieur, les Spectacles qu’il faut à des Républiques. Quant à celui dont votre article Geneve m’a force de traiter dans cet essai, si jamais l’intérêt particulier vient à bout de l’établir dans nos murs, j’en prévois les tristes effets; j’en ai montre quelques-uns, j’en pourrois montrer davantage; mais c’est trop craindre un malheur imaginaire que la vigilance de nos Magistrats saura prévenir. Je ne pretends point instruire des hommes plus sages que moi. Il me suffit d’en avoir dit assez pour consoler la jeunesse de mon pays d’être privée d’un amusement qui coûteroit si cher à la patrie. J’exhorte cette heureuse jeunesse à profiter de l’avis qui termine votre article. Puisse-t-elle connoître & mériter son sort! Puisse-t-elle sentir toujours combien le solide bonheur est préférable aux vains plaisirs qui le détruisent! Puisse-t-elle transmettre à ses descendans les vertus, la liberté, la paix qu’elle tient de ses peres! C’est le dernier vœu par lequel je finis mes ecrits, c’est celui par lequel finira ma vie.

RÉPONSE À une Lettre anonyme dont le contenu se trouve en Caractere italique dans cette Réponse. Je suis sensible aux attentions dont m’honorent ces Messieurs que je ne connois point; mais il faut que je réponde à ma maniere; car je n’en ai qu’une.

Des gens de Loix qui estiment, &c. M. Rousseau, ont été surpris & affligés de son opinion, dans sa Lettre à M. d’Alembert, sur le Tribunal des Maréchaux de France.

J’ai cru dire des vérités utiles. Il est triste que de telles vérités surprennent; plus triste, qu’elles affligent; & bien plus triste encore, qu’elles affligent des gens de Loi.

Un Citoyen aussi éclairé que M. Rousseau.

Je ne suis point un Citoyen éclairé; mais seulement un Citoyen zélé.

N’ignore pas qu’on ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation.

Je l’ignorois: je l’apprends, mais qu’on me permette à mon tour une petite question. Bodin, Loisel, Fénelon, Boulainvilliers, l’Abbé de S. Pierre, le Président de Montesquieu, le Marquis de Mirabeau, l’Abbé de Mabli, tous bons François & gens éclairé, ont-ils ignoré qu’on ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation? On a tort d’exiger qu’un Étranger soit plus savant qu’eux sur ce qui est juste ou injuste dans leur pays.

On ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation. Cette maxime peut avoir une application particuliere & circonscrite, selon les lieux & les personnes. Voici la premiere fois, peut-être, que la justice est opposée à la vérité.

On ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation.

Si quelqu’un de nos Citoyens m’osoit tenir un pareil discours à Geneve, je le poursuivrois criminellement, comme traître à la Patrie.

On ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation.

Il y a dans l’application de cette maxime quelque chose que je n’entends point. J. J. Rousseau, Citoyen de Geneve, imprime un Livre en Hollande, & voilà qu’on lui dit en France qu’on ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les défauts de la Législation! ceci me paroît bizarre. Messieurs, je n’ai point l’honneur d’être votre compatriote; ce n’est point pour vous que j’écris; je n’imprime point dans votre pays; je ne me soucie point que mon Livre y vienne; si vous me lisez ce n’est pas ma faute.

On ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation.

Quoi donc! si-tôt qu’on aura fait une mauvaise institution dans quelque coin du monde, à l’instant il faudra que tout l’Univers la respecte en silence? Il ne sera plus permis à personne de dire aux autres Peuples qu’ils seroient mal de l’imiter? Voilà des prétentions assez nouvelles, & un fort singulier droit des gens.

Les Philosophes sont faits pour éclairer le Ministere, le détromper de ses erreurs, & respecter ses fautes.

Je ne sais pourquoi sont faits les Philosophes, ni ne me soucie de le savoir.

Pour éclairer le Ministere.

J’ignore si l’on peut éclairer le Ministere.

Le détromper de ses erreurs.

J’ignore si l’on peut détromper le Ministere de ses erreurs.

Et respecter ses fautes.

J’ignore si l’on peut respecter les fautes du Ministere.

Je ne sais rien de ce qui regarde le Ministere; parce que ce mot n’est pas connu dans mon pays & qu’il peut avoir des sens que je n’entends pas.

De plus, M. Rousseau ne nous paroît pas raisonner en politique.

Ce mot sonne trop haut pour moi. Je tâche de raisonner en bon Citoyen de Geneve. Voilà tout.

Lorsqu’il admet dans un État une autorité supérieure à l’autorité souveraine.

J’en admets trois seulement. Premiérement, l’autorité de Dieu, & puis celle de la Loi naturelle qui dérive de la constitution de l’homme, & puis celle de l’honneur plus forte sur un cœur honnête que tous les Rois de la terre.

Ou du moins indépendante d’elle. Non pas seulement indépendantes, mais supérieures. Si jamais l’autorité souveraine pouvoit être en conflit avec une des trois précédentes, il faudroit que la premiere cédât en cela. Le blasphémateur Hobbes est en horreur pour avoir soutenu le contraire.

Il ne se rappelloit pas dans ce moment le sentiment de Grotius. Je ne saurois me rappeller ce que je n’ai jamais su, & probablement je ne saurai jamais ce que je ne me soucie point d’apprendre.

Adopté par les Encyclopédistes.

Le sentiment d’aucun des Encyclopédistes n’est une regle pour ses collegues. L’autorité commune est celle de la raison. Je n’en reconnois point d’autre.

Les Encyclopédistes ses confreres.

Les amis de la vérité sont tous mes confreres.

Le tems nous empêche d’exposer plusieurs autres objections.

Le devoir m’empêcheroit peut-être de les résoudre. Je sais l’obéissance & le respect que je dois dans mes actions & dans mes discours aux Loix & aux maximes du pays dans lequel j’ai le bonheur de vivre. Mais il ne s’ensuit pas de-là que je ne doive écrire aux Genevois que ce qui convient aux Parisiens.

Qui exigeroient une conversation.

Je n’en dirai pas plus en conversation que par écrit, il n’y a que Dieu & le Conseil de Geneve à qui je doive compte de mes maximes.

Qui priveroit M. Rousseau d’un tems précieux pour lui & pour le public.

Mon tems est inutile au public, & n’est plus d’un grand prix pour moi-même. Mais j’en ai besoin pour gagner mon pain; c’est pour cela que je cherche la solitude.

À Montmorency, le 15 Octobre 1758.