SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Lettre à d'Alembert sur les spectacles

French

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[*La preuve de cela, c’est qu’il intéresse. Quant à la faute dont il est puni, elle est ancienne, elle est trop expiée, & puis c’est peu de chose pour un méchant de Théâtre qu’on ne tient point pour tel, s’il ne fait frémir d’horreur.]

c’est un homme foible & pourtant intéressant, par cela qu’il est seul qu’il est homme & malheureux. Il me semble aussi que par cela seul, le sentiment qu’il excite est extrêmement tendre & touchant: car cet homme tient de bien près à chacun de nous, au lieu que l’héroÏsme nous accable encore plus qu’il ne nous touche; parce qu’après tout, nous n’y avons que faire. Ne seroit-il pas à désirer que nos sublimes Auteurs daignassent descendre un peu de leur continuelle élévation & nous attendrir quelquefois pour la simple humanité souffrante, de peur que, n’ayant de la pitié que pour des héros malheureux, nous n’en ayons jamais pour personne. Les anciens avoient des héros & mettoient des hommes sur leurs Théâtres; nous, au contraire, nous n’y mettons que des héros, & à peine avons-nous des hommes. Les anciens parloient de l’humanité en phrases moins apprêtées; mais ils savoient mieux l’exercer. On pourroit appliquer à eux & à nous un trait rapporte par Plutarque & que je ne puis m’empêcher de transcrire. Un Vieillard d’Athenes cherchoit place au Spectacle & n’en trouvoit point; de jeunes-gens, le voyant en peine, lui firent signe de loin; il vint, mais ils se serrerent & se moquerent de lui. Le bon-homme fit ainsi le tour du Théâtre, embarrasse de sa personne & toujours hue de la belle jeunesse. Les Ambassadeurs de Sparte s’en apperçurent, & se levant à l’instant placerent honorablement le Vieillard au milieu d’eux. Cette action fut remarquée de tout le Spectacle & applaudie d’un battement de mains universel. Eh, que de maux! s’écria le bon Vieillard, d’un ton de douleur, les Athéniens savent ce qui est honnête, mais les Lacédémoniens le pratiquent. Voilà la philosophie moderne & les mœurs anciennes.

Je reviens à mon sujet. Qu’apprend-on dans Phedre & dans Oedipe, sinon que l’homme n’est pas libre, & qui le Ciel punit des crimes qu’il lui fait commettre Qu’apprend-on dans Médée, si ce n’est jusqu’où la fureur de la jalousie peut rendre une mere cruelle & dénaturée? Suivez la plupart des Pieces du Théâtre François: vous trouverez presque dans toutes des monstres abominables & des actions atroces, utiles, si l’on veut, à donner de l’intérêt aux Pieces & de l’exercice aux vertus, mais dangereuses certainement, en ce qu’elles accoutument les yeux du peuple a des horreurs qu’il ne devroit pas même connoître & à des forfaits qu’il ne devroit pas supposer possibles. II n’est pas même vrai que le meurtre & le parricide y soient toujours odieux à la faveur de je ne fais quelles commodes suppositions, on les rend permis, ou pardonnables. On a peine à ne pas excuser Phedre incestueuse & versant le sang innocent. Syphax empoisonnant sa femme, le jeune Horace poignardant sa sœur, Agamemnon immolant sa fille, Oreste égorgeant sa mere, ne laissent pas d’être des personnages intéressans. Ajoutez que l’Auteur, pour faire parler chacun selon son caractere, est force de mettre dans la bouche des méchans leurs maximes & leur principes, revêtus de tout l’éclat des beaux vers, & débites d’un ton imposant & sentencieux, pour l’instruction du Parterre.

Si les Grecs supportoient de pareils Spectacles, c’etoit comme leur représentant des antiquités nationales qui couroient de tous tems parmi le peuple, qu’ils avoient leurs raisons pour se rappeller sans cesse, & dont l’odieux même entroit dans leurs vues. Dénuée des mêmes motifs & du même intérêt, comment la même Tragédie peut-elle trouver parmi vous des Spectateurs capables de soutenir les tableaux qu’elle leur présente, & les personnages qu’elle y fait agir L’un tue son pere, épouse sa mere, & se trouve le frere de ses enfans. Un autre force un fils d’égorger son pere. Un troisieme fait boire au pere le sang de son fils. On frissonne a la seule idée des horreurs dont on pare la une Scene Françoise, pour l’amusement du Peuple le plus doux & le plus humain qui soit sur la terre Non… je le soutiens, & j’en atteste l’effroi des Lecteurs, les massacres des Gladiateurs n’étoient pas si barbares que ces affreux Spectacles. On voyoit couler du sang, il est vrai; mais on ne souilloit pas son imagination de crimes qui font frémir la Nature.

Heureusement la Tragédie telle qu’elle existe est si loin de nous, elle nous présente des êtres si gigantesques, si boursoufflés, si chimériques, que l’exemple de leurs vices n’est gueres plus contagieux que celui de leurs vertus n’est utile, & qu’a proportion qu’elle veut moins nous instruire, elle nous fait aussi moins de mal. Mais il n’en est pas ainsi de la Comédie, dont les mœurs ont avec les nôtres un rapport plus immédiat, & dont les personnages ressemblent mieux à des hommes. Tout en est mauvais & pernicieux, tout tire à conséquence pour les Spectateurs; et le plaisir même du comique étant fondé sur un vice du cœur humain, c’est une suite de ce principe que plus la Comédie est agréable et parfaite, plus son effet est funeste aux mœurs: mais sans répéter ce que j’ai déjà dit de sa nature, je me contenterai d’en faire ici l’application, et de jeter un coup-d’œil sur votre Théâtre comique.

Prenons-le dans sa perfection, c’est-à-dire, à sa naissance. On convient et on le sentira chaque jour davantage, que Molière est le plus parfait Auteur comique dont les ouvrages nous soient connus; mais qui peut disconvenir aussi que le Théâtre de ce même Molière, des talents duquel je suis plus l’admirateur que personne, ne soit une école de vices et de mauvaises mœurs, plus dangereuse que les livres mêmes où l’on fait profession de les enseigner. Son plus grand soin est de tourner la bonté et la simplicité en ridicule, et de mettre la ruse et le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt; ses honnêtes gens ne sont que des gens qui parlent, ses vicieux sont des gens qui agissent et que les plus brillants succès favorisent le plus souvent; enfin l’honneur des applaudissements, rarement pour le plus estimable, est presque toujours pour le plus adroit.

Examinez le comique de cet Auteur: partout nous trouverez que les vices de caractère en sont l’instrument, et les défauts naturels le sujet; que la malice de l’un punit la simplicité de l’autre; que les sots sont les victimes des méchants: ce qui, pour n’être que trop vrai dans le monde, n’en vaut pas mieux à mettre au Théâtre avec un air d’approbation, comme pour exciter les âmes perfides à punir, sous le nom de sottise, la candeur des honnêtes gens.

Dat veniam corvis, vexat censura columbas. Voilà l’esprit général de Molière et de ses imitateurs. Ce sont des gens qui, tout au plus, raillent quelquefois les vices, sans jamais faire aimer la vertu; de ces gens, disait un Ancien, qui savent bien moucher la lampe, mais qui n’y mettent jamais d’huile.

Voyez comment, pour multiplier ses plaisanteries, cet homme trouble tout l’ordre de la Société; avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus sacrés sur lesquels elle est fondée; comment il tourne en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs! il fait rire, il est vrai, et n’en devient que plus coupable, en forçant, par charme invincible, les Sages mêmes de se prêter à des railleries qui devraient attirer leur indignation. J’entends dire qu’il attaque les vices; mais je voudrais bien que l’on comparât ceux qu’il attaque avec ceux qu’il favorise. Quel est le plus blâmable d’un Bourgeois sans esprit et vain qui fait sottement le Gentilhomme, ou du Gentilhomme fripon qui le dupe. Dans la Piece dont je parle, ce dernier n’est-il pas l’honnête homme? N’a-t-il pas pour lui l’intérêt et le Public n’applaudit-il pas à tous les tours qu’il fait à l’autre? Quel est le plus criminel d’un Paysan assez fou pour épouser une Demoiselle, ou d’une femme qui cherche à déshonorer son époux? Que penser d’une Pièce où le Parterre applaudit à l’infidélité, au mensonge, à l’impudence de celle-ci, et rit de la bêtise du Manant puni? C’est un grand vice d’être avare et de prêter à usure; mais n’en est-ce pas un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire mille insultants reproches, et, quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d’un air goguenard qu’il n’a que faire de ses dons? Si la plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable; et la Pièce où l’on fait aimer le fils insolent qui l’a faite, en est-elle moins une école de mauvaises mœurs?

Je ne m’arrêterai point à parler des Valets. Ils sont condamnes par tout le monde;* [*Je ne décide pas s’il faut en effet les condamner. Il se peut que les Valets ne soient plus que les instrumens des méchancetés des maîtres, depuis que ceux-ci leur ont ôte l’honneur de l’invention. Cependant je douterois qu’en ceci l’image trop naÏve de la Société fut bonne au théâtre. Suppose qu’il faille quelques fourberies dans les Pieces, je ne sais s’il ne vaudroit pas mieux que les Valets seuls en fussent charges & que les honnêtes gens fussent aussi des gens honnêtes, au moins sur la Scene.] & il seroit d’autant moins juste d’imputer à Moliere les erreurs de ses modeles & de son siecle qu’il s’en est corrige lui-même. Ne nous prévalons, ni des irrégularités qui peuvent se trouver dans les ouvrages de sa jeunesse, ni de ce qu’il y a de moins bien dans ses autres Pieces, & passions tout d’un coup à celle qu’on reconnoît unanimement pour son chef- d’œuvre: je veux dire, le M [i] santhrope.

[i] santhrope.

Je trouve que cette Comédie nous découvre mieux qu’aucune autre la véritable vue dans laquelle Moliere à compose son Théâtre; & nous peut mieux faire juger de ses vrais effets. Ayant à plaire au Public, il a consulte le goût le plus général de ceux qui le composent: sur ce goût il s’est forme un modele, & sur ce modele un tableau des défauts contraires, dans lequel il a pris ces caracteres comiques, & dont il a distribue les divers traits dans ses Pieces. Il n’a donc point prétendu former un honnête-homme, mais un homme du monde; par conséquent, il n’a point voulu corriger les vices, mais les ridicules; &, comme j’ai déjà dit, il a trouve, dans le vice même un instrument très-propre a y réussir. Ainsi voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposes aux qualités de l’homme aimable, de l’homme de Société, après avoir joue tant d’autres ridicules, il lui restoit à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu: ce qu’il a fait dans le Misanthrope.

Vous ne sauriez me nier deux choses: l’une, qu’Alceste dans cette Piece est un homme droit, sincere, estimable, un véritable homme de bien; l’autre, que l’Auteur lui donne un personnage ridicule. C’en est assez, ce me semble, pour rendre Moliere inexcusable. On pourroit dire qu’il a joue dans Alceste, non la vertu, mais un véritable défaut, qui est la haine des hommes. À cela je réponds qu’il n’est pas vrai qu’il ait donne cette haine à son personnage: il ne faut pas que ce nom de Misanthrope en impose, comme si celui qui le porte étoit ennemi du genre-humain. Une pareille haine ne seroit pas un défaut, mais une dépravation de la Nature & le plus grand de tous les vices. Le vrai Misanthrope est un monstre. S’il pouvoit exister, il ne feroit pas rire, il seroit horreur. Vous pouvez avoir vu à la Comédie Italienne une Piece intitulée, la vie est un songe. Si vous vous rappellez le Héros de cette Piece, voilà le vrai Misanthrope.

Qu’est-ce donc que le Misanthrope de Moliere Un homme de bien qui déteste les mœurs de son siecle & la méchanceté de ses Contemporains; qui, précisément parce qu’il aime ses semblables, hait en eux les maux qu’ils se sont réciproquement & les vices dont ces maux sont l’ouvrage. S’il étoit moins touche des erreurs de l’humanité, moins indigne des iniquités qu’il voit, seroit-il plus humain lui-même Autant vaudroit soutenir qu’un tendre pere aime mieux les enfans d’autrui que les siens, parce qu’il s’irrite des fautes de ceux-ci, & ne dit jamais rien aux autres.

Ces sentimens du Misanthrope sont parfaitement développes dans son rôle. Il dit, le l’avoue, qu’il a conçu une haine effroyable contre le genre-humain; mais en quelle occasion le dit-il * [*J’avertis qu’étant sans livres; sans mémoire, & n’ayant pour tous matériaux qu’un confus souvenir des observations que j’ai faites autrefois au Spectacle, je puis me tromper dans mes citations & renverser l’ordre des Pieces. Mais quand mes exemples seroient peu justes, mes raisons ne le seroient pas moins, attendu qu’elles ne sont point tirées de telle ou telle Piece, mais de l’esprit général du Théâtre, que j’ai bien étudie.] Quand, outre d’avoir vu son ami trahir lâchement son sentiment & tromper l’homme qui le lui demande, il s’en voit encore plaisanter lui-même au plus fort de sa colère. Il est naturel que cette colère dégénéré en emportement & lui fasse dire alors plus qu’il ne pense de sang-froid. D’ailleurs la raison qu’il rend de cette haine universelle en justice pleinement la cause. les uns, parce qu’ils sont mechans, Et les autres, pour être aux mechans complaisans. Ce n’est donc pas des hommes qu’il dit ennemi, mais de la méchanceté des uns & du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S’il n’y avoit ni fripons, ni flatteurs, il aimeroit tout le genre-humain. Il n’y a pas un homme de bien qui ne soit Misanthrope en ce sens; ou plutôt, les vrais Misanthropes sont fort ceux qui ne pensent pas ainsi: car au fond, je ne connois point de plus grand ennemi des hommes que l’ami de tout le monde, qui, toujours charme de tout, encourage incessamment les mechans, & flatte par sa coupable complaisance les vices d’ou naissent tous les désordres de la Société.

Une preuve bien sure qu’Alceste n’est point Misanthrope à la lettre, c’est qu’avec ses brusqueries & ses incartades, il ne laisse pas d’intéresser & de plaire. Les Spectateurs ne voudroient pas, à la vérité, lui ressembler: parce que tant de droiture est fort incommode; mais aucun d’eux ne seroit fâche d’avoir à faire à quelqu’un qui lui ressemblât, ce qui n’arriveroit pas s’il étoit l’ennemi déclare des hommes. Dans toutes les autres Pieces, de Moliere, le personnage ridicule est toujours haÏssable ou méprisable; dans celle-là, quoiqu’Alceste ait des défauts réels dont on n’a pas tort de rire, on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette occasion, la force de la vertu l’emporte sur l’art de l’Auteur & fait honneur à son caractere. Quoique Moliere fit des Pieces répréhensibles, il étoit personnellement honnête-homme, & jamais le pinceau d’un honnête-homme ne sut couvrir de couleurs odieuses les traits de la droiture & de la probité. Il y a plus; Moliere à mis dans la bouche d’Alceste un si grand nombre de ses propres maximes, que plusieurs ont cru qu’il s’etoit voulu peindre lui-même. Cela parut dans le dépit qu’eut le Parterre à la premiere représentation, de n’avoir pas été, sur le Sonnet, de l’avis du Misanthrope: car on vit bien que c’etoit celui de l’Auteur.

Cependant ce caractere si vertueux est présenté comme ridicule; il l’est, en effet, à certains égards, & ce qui démontre que l’intention du Poete est bien de le rendre tel, c’est celui de l’ami Philinte qu’il met en opposition avec le sien. Ce Philinte est le Sage de la Piece; un de ces honnêtes gens du grand monde, dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons; de ces gens si doux, si modérés, qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu’ils ont intérêt que rien n’aille mieux; qui sont toujours contens de tout le monde, parce qu’ils ne se soucient de personne; qui, autour d’une bonne table, soutiennent qu’il n’est pas vrai que le peuple ait faim; qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu’on déclame en faveur des pauvres; qui, de leur maison bien fermée, verroient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre-humain sans se plaindre: attendu que Dieu les à doués d’une douceur très-méritoire à supporter les malheurs d’autrui.

On voit bien que le flegme raisonneur de celui-ci est très-propre à redoubler & faire sortir d’une maniere comique les emportemens de l’autre; & le tort de Moliere n’est pas d’avoir fait du Misanthrope un homme colere & bilieux, mais de lui avoir donne des fureurs puériles sur des sujets qui ne devoient pas l’émouvoir. Le caractere du Misanthrope n’est pas a disposition du Poete; il est détermine par la nature de sa passion dominante. Cette passion est une violente haine du vice, née d’un amour ardent pour la vertu, & aigrie par le spectacle continuel de la méchanceté des hommes. Il n’y donc qu’une ame grande & noble qui en soit à susceptible. L’horreur & le mépris qu’y nourrit cette même passion pour tous les vices qui l’ont irritée sert encore à les écarter du cœur qu’elle agite. De plus, cette contemplation continuelle des désordres de la Société, le détache de lui-même pour fixer toute son attention sur le genre-humain. Cette habitude éleve, aggrandit ses idées, détruit en lui des inclinations basses qui nourrissent & concentrent l’amour-propre; & de ce concours naît une certaine force de courage, une fierté de caractere qui ne laisse prise au fond de son ame qu’y des sentimens dignes de l’occuper.

Ce n’est pas que l’homme ne soit toujours homme; que la passion ne le rende souvent foible, injuste, déraisonnable; il n’épie peut-être les motifs caches des actions des autres, avec un secret plaisir d’y voir la corruption de leurs cœurs, qu’un petit mal ne lui donne souvent une grande colere, & qu’en l’irritant à dessein, un méchant adroit ne put parvenir à le faire passer pour méchant lui-même; mais il n’en est pas moins vrai que tous moyens ne sont pas bons à produire ces effets, & qu’ils doivent être assortis à son caractere pour le mettre en jeu: sans quoi, c’est substituer un autre homme au Misanthrope & nous le peindre avec des traits qui ne sont pas les siens.

Voilà donc de quel cote le caractere du Misanthrope doit porter ses défauts, & voilà aussi de quoi Moliere fait un usage admirable dans toutes les scenes d’Alceste avec son ami, où les froides maximes & les railleries de celui-ci, démontant l’autre à chaque instant, lui font dire mille impertinences très-bien placées; mais ce caractere âpre & dur, donne tant de fiel & d’aigreur dans l’occasion, l’éloigne en même tems de tout chagrin puérile qui n’a nul fondement raisonnable, & de tout intérêt personnel trop vif, dont il ne doit nullement être susceptible. Qu’il s’emporte sur tous les désordres dont il n’est que le témoin, ce sont toujours de nouveaux traits au tableau; mais qu’il soit froid sur celui qui s’adresse directement à lui. Car ayant déclare la guerre aux mechans, il s’attend bien qu’ils la lui feront à leur tour. S’il n’avoit pas prévu le mal que lui fera sa franchise, elle seroit une étourderie & non pas une vertu. Qu’une femme fausse le trahisse, que d’indignes amis le déshonorent, que de foibles amis l’abandonnent: il doit le souffrir sans en murmurer. Il connoît les hommes.

Si ces distinctions sont justes, Moliere à mal saisi le Misanthrope. Pense-t-on que ce soit par erreur? Non, sans doute. Mais voilà par où le désir de faire rire aux dépens du personnage, l’a force de le dégrader, contre la vérité du caractere. Après l’aventure du Sonnet, comment Alceste ne s’attend-il point aux mauvais procédés d’Oronte? Peut-il être étonne quand on l’en instruit, comme si c’etoit la premiere fois de sa vie qu’il eut été sincere, ou la premiere fois que sa sincérité lui eut fait un ennemi? Ne doit-il pas se préparer tranquillement à la perte de son procès, loin d’en marquer d’avance un dépit d’enfant?

Ce sont vingt mille francs qu’il m’en pourra coûter; Mais pour vingt mille francs j’aurai droit de pester.

Un Misanthrope n’a que faire d’acheter si cher le droit de pester, il ne qu’a ouvrir les yeux; & il n’estime pas assez l’argent pour croire avoir acquis sur ce point un nouveau droit par la perte d’un procès: mais il faloit faire rire le Parterre.

Dans la scene avec Dubois, plus Alceste à de sujet de s’impatienter, plus il doit rester flegmatique & froid: parce que l’étourderie du Valet n’est pas un vice. Le Misanthrope & l’homme emporte sont deux caracteres très-différens: c’etoit la l’occasion de les distinguer. Moliere ne l’ignoroit pas; mais il faloit faire rire le Parterre.

Au risque de faire rire aussi le Lecteur à mes dépens, j’ose accuser cet Auteur d’avoir manque de très-grandes convenances, une très-grandes vérité, & peut-être de nouvelles beautés de situation. C’etoit de faire un tel changement à son plan que de sa Piece, en sorte qu’on put mettre les actions de Philinte & d’Alceste dans une apparente opposition avec leurs principes, & dans une conformité parfaite avec leurs caracteres. Je veux dire qu’il faloit que le Misanthrope fut toujours furieux contre les vices publics, & toujours tranquille sur les méchancetés personnelles dont il étoit la victime. Au contraire, le philosophe Philinte devoit voir tous les désordres de la Société avec un flegme StoÏque, & se mettre en fureur au moindre mal qui s’adressoit directement à lui. En effet, j’observe que ces gens, si paisibles sur les injustices publiques, sont toujours ceux qui font le plus moindre tort qu’on leur fait, & qu’ils ne gardent leur philosophie qu’aussi long-tems qu’ils n’en ont pas besoin eux-mêmes. Ils ressemblent à cet Irlandois qui ne vouloit pas sortir de son lit, quoique le feu fut à la maison. La maison brûle, lui crioit-on. Que m’importe? réponde-il, je n’en fuis que le locataire. À la fin le feu pénétra jusqu’a lui. Aussi-tôt il s’élance, il court, il crie, il s’agite; il commence a comprendre qu’il faut quelquefois prendre intérêt à la maison qu’on habite, quoiqu’elle ne nous appartienne pas.

Il me semble qu’en traitant les caracteres en question sur cette idée, chacun des deux eut été plus vrai, plus théâtral, & que celui d’Alceste eut fait incomparablement plus d’effet; mais le Parterre alors n’auroit pu rire qu’aux dépens de l’homme du monde, & l’intention de l’Auteur étoit qu’on rit aux dépens du Misanthrope.* [* Je ne doute point que, sur l’idée que je viens de proposer, un homme de génie ne put faire un nouveaux Misanthrope, non moins vrai, non moins naturel que l’Athénien, égal en mérite à celui de Moliere, & sans comparaison plus instructif. Je ne vois qu’un inconvénient à cette nouvelle Piece, c’est qu’il seroit impossible qu’elle réussit: car, quoiqu’on dise, en choses qui déshonorent, nul ne rit de bon cœur à ses dépens. Nous voilà rentres dans mes principes.] Dans la même vue, il lui fait tenir quelquefois des propos humeur, d’un goût tout contraire à celui qu’il lui donne. Telle est cette pointe de la Scene du Sonnet: La peste de ta chute, empoisonneur du Diable!

En eusses-tu fait une à te cassèr le nez. pointe d’autant plus déplacée dans la bouche du Misanthrope, qu’il vient d’en critiquer de plus supportables dans le Sonnet d’Oronte; & il est bien étrange que celui qui la fait propose un instant après la chanson du Roi Henri pour un modele de goût. Il ne sert de rien de dire que ce mot échappe dans un moment de dépit: car le dépit ne dite rien moins que des pointes, & Alceste qui passe sa vie a gronder, doit avoir même en grondant, un ton conforme à son tour d’esprit.

Morbleu! vil complaisant! vous louez des sottises.

C’est ainsi que doit parler le Misanthrope en colore. Jamais une pointe n’ira bien après cela. Mais il faloit faire rire le Parterre; & voilà comment on avilit la vertu. Une chose assez remarquable, dans cette Comédie, est que les charges étrangères que l’Auteur a données au rôle du Misanthrope, l’ont force d’adoucir ce qui étoit essentiel au caractere. Ainsi, tandis que dans toutes ses autres Pieces les caracteres sont charges pour faire plus d’effet, dans celle-ci seule les traits sont émoussés pour la rendre plus théatrale. La même Scene dont je viens de parler m’en fournit la preuve. On y voit Alceste tergiverser & user de détours, pour dire son avis à Oronte. Ce n’est point-là le Misanthrope: c’est un honnête homme du monde qui se fait peine de tromper celui qui le consulte. La force du caractere vouloit qu’il lui dît brusquement, votre Sonnet ne vaut rien, jettez le au feu; mais cela auroit ôté le comique qui naît de l’embarras du Misanthrope & de ses je ne dis pas cela répétés, qui pourtant ne sont au fond que des mensonges. Si Philinte, à son exemple, lui eût dit en cet endroit, & que dis-tu donc, traître? qu’avoit-il a répliquer? En vérité, ce n’est pas la peine de rester Misanthrope pour ne l’être qu’a demi: car, si l’on se permet le premier ménagement & la premiere altération de vérité, où sera la raison suffisante pour s’arrêter jusqu’à ce qu’on devienne aussi faux qu’un homme de Cour?

L’ami d’Alceste doit le connoître. Comment ose-t-il lui proposer de visiter des Juges, c’est-à-dire, en termes honnêtes, de chercher à les corrompre? Comment peut-il supposer qu’un homme capable de renoncer même aux bienséances par amour pour la vertu, soit capable de manquer à ses devoirs par intérêt? Solliciter un Juge! Il ne faut pas être Misanthrope, il suffit d’être honnête-homme pour n’en rien faire. Car enfin, quelque tour qu’on donne à la chose, ou celui qui sollicite un Juge l’exhorte à remplir son devoir & alors il lui fait une insulte, ou il lui propose une acception de personnes & alors il le veut séduire: puisque toute acception de personnes est un crime dans un Juge qui doit connoître l’affaire & non les parties, & ne voir que l’ordre & la loi. Or je dis qu’engager un Juge a faire une mauvaise action, c’est la faire soi-même; & qu’il vaut mieux perdre une cause juste que de faire une mauvaise action. Cela est clair, net, il n’y a rien à répondre. La morale du monde a d’autres maximes, je ne l’ignore. Il me suffit de montrer que, dans tout ce qui rendoit le Misanthrope si ridicule, il ne faisoit que le devoir d’un homme bien; & que son caractere étoit mal rempli d’avance, si son ami supposoit qu’il put y manquer.

Si quelquefois l’habile Auteur laisse agir ce caractere dans toute sa force, c’est seulement quand cette force rend la Scene plus théâtral, & produit un comique de contraste ou de situation plus sensible. Telle est, par exemple, l’humeur taciturne & silencieuse d’Alceste, & ensuite la censure intrépide & vivement apostrophée de la conversation chez la Coquette.

Allons, ferme, poussez, mes bons amis de Cour.

Ici l’Auteur a marque fortement la distinction du Médisant & du Misanthrope. Celui-ci, dans son fiel âcre & mordant, abhorre la calomnie & déteste la satire. Ce sont les vices publics, ce sont les mechans en général qu’il attaque. La basse & secrete médisance est indigne de lui, il la méprise & la dans les autres; & quand il dit du mal de quelqu’un, il commence par le lui dire en face. Aussi, durant toute la Piece, ne fait-il nulle part plus d’effet que dans cette Scene: parce qu’il est la ce qu’il doit être & que, s’il fait rire le Parterre, les honnêtes gens ne rougissent pas d’avoir ri.

Mais en général, on ne peut nier que, si le Misanthrope étoit plus Misanthrope, il ne fut beaucoup moins plaisant: parce que sa franchise & sa fermeté, n’admettant jamais de détour, ne le laisseroit jamais dans l’embarras. Ce n’est donc pas par ménagement pour lui que l’Auteur adoucit quelquefois son caractere: c’est au contraire pour le rend plus ridicule. Une autre raison, l’y oblige encore; c’est que le Misanthrope de Théâtre, ayant à parler de ce qu’il voit, doit vivre dans le monde; & par conséquent tempérer sa droiture & les manieres, par quelques-uns de ces égards de mensonge & de fausseté qui composent la politesse & que le monde exige de quiconque.y veut être supporte. S’il s’y montroit autrement, ses discours ne seroient plus d’effet. L’intérêt de l’Auteur est bien de le rendre ridicule, mais non pas fou; & c’est ce qu’il paroitroit aux yeux du Public, s’il étoit tout-à-fait sage.

On a peine à quitter cette admirable Piece, quand on a commence de s’en occuper; &, plus on y songe, plus on y découvre de nouvelles beautés. Mais enfin, puisqu’elle est sans contredit, de toutes les Comédies de Moliere, celle qui contient la meilleure & la plus saine morale, sur celle-là jugeons des autres; & convenons que, l’intention de l’Auteur étant de plaire à des esprits corrompus, ou sa morale porte au mal, ou le faux bien qu’elle prêche est plus dangereux que le mal même: en ce qu’il séduit par une apparence de raison: en ce qu’il fait préférer l’usage & les maximes du monde à l’exacte probité: en ce qu’il fait consister la sagesse grand dans un certain milieu entre le vice & la vertu: en ce qu’au grand soulagement des Spectateurs, il leur persuade que, pour être honnête - homme, il suffit de n’être pas un franc scélérat.