J’aurois trop d’avantage, si je voulois passer de l’examen de Moliere à celui de ses successeurs, qui, n’ayant ni son génie, ni sa probité, n’en ont que mieux suivi ses vues intéressées, en s’attachant à flatter une jeunesse débauchée & des femmes sans mœurs. Ce sont eux qui les premiers ont introduit ces grossiers équivoques, non moins proscrites par le goût que par l’honnêteté; qui firent long- tems l’amusement des mauvaises compagnies, l’embarras des personnes modestes, & dont le meilleur ton, lent dans ses progrès, n’a pas encore purifie certaines provinces. D’autres Auteurs, plus réserves dans leurs saillies, laissant les premiers amuser les femmes perdues, se chargeront d’encourager les filoux. Regnard un des moins libres, n’est pas le moins dangereux. C’est une chose incroyable qu’avec l’agrément de la Police, on joue publiquement au milieu de Paris une Comédie, ou, dans l’appartement d’un oncle qu’on vient de voir expirer, son neveu, l’honnête- homme de la Piece, s’occupe avec son digne cortege, de soins que les loix paient de la corde; & qu’au lieu des larmes que la seule humanité fait verser en pareil cas aux indifferens mêmes, on étage, à l’envi, de plaisanteries barbares le triste appareil de la mort. Les droits ses plus sacres, les plus touchans sentimens de la Nature, sont joues dans cette odieuse Scene. Les tours les plus punissables y sont rassembles comme à plaisir, avec un enjouement qui fait passer tout cela pour des gentillesses. Faux-acte, supposition, vol, fourberie, mensonge, inhumanité, tout y est, & tout y est applaudi. Le mort s’étant avise de renaître, au grand déplaisir de son cher neveu, & ne voulant point ratifier ce qui s’est fait en son nom, on trouve le moyen d’arracher son consentement de force, & tout se termine au gré des Auteurs & des Spectateurs, qui, s’intéressant malgré eux à ces misérables, sortent de la Piece avec cet édifiant souvenir, d’avoir été dans le fond de leurs cœurs, complices des crimes qu’ils ont vu commettre.
Osons le dire fans détour. Qui de nous est assez sûr de lui pour supporter la représentation d’une pareille Comédie, sans être de moitié des tours qui s’y jouent? Qui ne seroit pas un peu flâché si le filou venoit à être surpris ou manquer son coup? Qui ne devient pas un moment filou soi-même en s’intéressant pour lui? Car s’intéresser pour quelqu’un qu’est-ce autre chose que se mettre à sa place? Belle instruction pour la jeunesse que celle où les hommes faits ont bien de la peine a se garantir de la séduction du vice! Est-ci à dire qu’il ne soit jamais permis d’exposer au Théâtre des actions blâmables? Non: mais en vérité, pour savoir mettre un fripon sur la Scene, il faut un Auteur bien honnête-homme.
Ces défauts sont tellement inhérens à notre Théâtre, qu’en voulant les en ôter, on le défigure. Nos Auteurs modernes, guidés par de meilleures intentions, font des Pieces plus épurées; mais aussi qu’arrive-t-il? Qu’elle n’ont plus de vrai comique & ne produisent aucun effet. Elles instruisent beaucoup, si l’on veut: mais elles ennuient en davantage. Autant vaudroit aller au Sermon.
Dans cette décadence du Théâtre, on se voit contraint d’y substituer aux véritables beautés éclipsées, de petits agrémens capables d’en imposer à la multitude. Ne sachant plus nourrir la force du Comique & des caracteres, on a renforcé l’intérêt de l’amour. On a fait la même chose dans la Tragédie pour suppléer aux situations prises dans des intérêts d’Etat qu’on ne connoît plus, & aux sentimens naturels & simples qui ne touchent plus personne. Les Auteurs concourent a l’envi pour l’utilité publique à donner une nouvelle énergie & un nouveau coloris a cette passion dangereuse; &, depuis Moliere & Corneille, on ne voit plus réussir au Théâtre que des Romans, sous le nom de Pieces dramatiques.
L’amour est le regne des femmes. Ce sont elles qui nécessairement y donnent la loi: parce que, selon l’ordre de la Nature, la résistance leur appartient & que les hommes ne peuvent vaincre cette résistance qu’aux dépens de leur liberté. Un effet naturel de ces sortes de Pieces est donc d’étendre l’empire du Sexe, de rendre des femmes & de jeunes filles les précepteurs du Public, & de leur donner sur les Spectateurs le même pouvoir qu’elles ont sur leurs Amans. Pensez-vous, Monsieur, que cet ordre soit sans inconvénient, & qu’en augmentant avec tant de soin l’ascendant des femmes, les hommes en seront mieux gouvernes?
Il peut y avoir dans le monde quelques femmes dignes d’être écoutées d’un honnête-homme; mais est-ce d’elles, en général, qu’il doit prendre conseil, & n’y auroit- il aucun moyen d’honorer leur sexe, à moins d’avilir le notre? Le plus charmant objet de la nature, le plus capable d’émouvoir un cœur sensible & de le porter au bien, est, je l’avoue, une femme aimable & vertueuse; mais cet objet céleste où se cache-t-il? N’est-il pas bien cruel de le contempler avec tant de plaisir au Théâtre, pour en trouver de si différens dans la Société? Cependant le tableau séducteur fait son effet. L’enchantement cause par ces prodiges de sagesse tourne au profit des femmes sans honneur. Qu’un jeune homme n’ait vu le monde que sur la Scene, le premier moyen qui s’offre à lui pour aller à la vertu est de chercher une maîtresse qui l’y conduise, espérant bien trouver une Constance ou une Cénie * [*Ce n’est point par étourderie que je cite Cénie en cet endroit, quoique cette charmante Piece soit l’ouvrage d’une femme: car, cherchant la vérité de bonne-foi, je ne sais point déguiser ce qui fait contre mon sentiment; & ce n’est pas a une femme, mais aux femmes que je refuse les talens des hommes. J’honore d’autant plus volontiers ceux de l’Auteur de Cénie en particulier, qu’ayant à me plaindre de ses discours, je lui rends un hommage pur & désintéresse, comme tous les éloges sortis de ma plume.] tout au moins. C’est ainsi que, sur la foi d’un modele imaginaire, sur un air modeste & touchant, sur une douceur contrefaite, nescius aurae fallacis, le jeune insensé court se perdre, en pensant devenir un Sage.
Ceci me fournit l’occasion de proposer une espece de problème. Les Anciens avoient en général un très-grand respect pour les femmes; * [* Ils lent donnoient plusieurs noms honorables que nous n’avons plus, ou qui sont bas & surannés parmi nous. On sait quel usage Virgile a fait de celui de Maîtres dans une occasion où les Meres Troyennes n’étoient gueres sages. Nous n’avons la place que le mot de Dames qui ne convient pas à toutes, qui même vieillit insensiblement, & qu’on a tout-à-fait proscrit du ton à la mode, J’observe que les Anciens tiroient volontiers leurs titres d’honneur des droits de la Nature, & que nous ne tirions les nôtres que des droits du rang.] mais ils marquoient ce respect en s’abstenant de les exposer au jugement du public, & croyoient honorer leur modestie, en se taisant sur leurs autres vertus. Ils avoient pour maxime que le pays, où les mœurs étoient les plus pures, étoit celui où l’on parloit le moins des femmes; & que la femme la plus honnête étoit celle dont on parloit le moins. C’est, sur ce principe, qu’un Spartiate, entendant un Etranger faire de rnagnifiques éloges d’une Dame de sa connoissance, l’interrompit-en colère: ne cesseras-tu point, lui dit-il, de médire d’une femme de bien? De-la venoit encore que, dans leur Comédie, les rôles d’amoureuses & de filles à marier ne representoient jamais que des esclaves ou des filles publiques. Ils avoient une telle idée de la modestie du Sexe, qu’ils auroient cru manquer aux égards qu’ils lui devoient, de mettre une honnête fille sur la Scene, seulement en représentation.* [*S’ils en usoient autrement dans les Tragédies, c’est que, suivant le système politique de leur Théâtre, ils n’étoient pas fâches qu’on crut que les personnes d’un haut rang n’ont pas besoin de pudeur, & sont toujours exception aux regles de la morale.] En un mot l’image du vice à découvert les choquoit moins que celle de la pudeur offensée.
Chez nous, au contraire, la femme estimée est celle qui fait le plus de bruit; de qui l’on parle le plus; qu’on voit le plus dans le monde; chez qui l’on dîne le plus souvent; qui donne le plus impérieusement le ton; qui juge, tranche, décide, prononce, assigne aux talens, au mérite, aux vertus, leurs degrés & leurs places; & dont les humbles savans mendient le plus bassement la faveur. Sur la Scene, c’est pis encore. Au fond, dans le monde elles ne savent rien, quoiqu’elles jugent de tout, mais au Théâtre, savantes du savoir des hommes, philosophes, grace aux Auteurs, elles écrasent notre sexe de ses propres talens, & les imbéciles Spectateurs vont bonnement apprendre des femmes ce qu’ils ont pris soin de leur dicter. Tout cela, dans le vrai; c’est se moquer d’elles, c’est les taxer d’une vanité puérile; & je ne doute pas que les plus sages n’en soient indignées. Parcourez la plupart des Pieces modernes: c’est toujours une femme qui sait tout, qui apprend tout; hommes; c’est toujours la Dame de Cour qui fait le Catéchisme au petit Jean de Sainte. Un enfant ne sauroit se nourrir de son pain, s’il n’est coupe par sa Gouvernante. Voilà l’image de ce qui se passe aux nouvelles Pieces. La Bonne est sur le Théâtre, & les enfans sont dans le Parterre. Encore une fois, je ne nie pas que cette méthode n’ait ses avantages, & que de tels précepteurs ne puissent donner du poids & du prix à leurs leçons; mais revenons à ma question. De l’usage antique & du notre, je demande lequel est le plus honorable aux femmes, & rend le mieux à leur sexe les vrais respects qui lui sont dus?
La même cause qui donne, dans nos Pieces tragique & comiques, l’ascendant aux femmes sur les hommes, le donne encore aux jeunes gens sur les vieillards; & c’est un autre renversement ces rapports naturels, qui n’est pas moins répréhensible Puisque l’intérêt y est toujours pour les amans, il s’ensuit que les personnages avances en âge n’y peuvent jamais faire que des rôles en sous-ordre. Ou, pour former le nœud de l’intrigue, ils servent d’obstacle aux vœux des jeunes amans & alors ils sont haÏssables; ou ils sont amoureux eux-mêmes & alors ils font ridicules. Turpe senex miles. On en fait dans les Tragédies des tyrans, des usurpateurs; dans les Comédies des jaloux, des usuriers, des pédans, des peres insupportables que tout le monde conspire à tromper. Voilà sous quel honorable aspect on montre la vieillesse au Théâtre, voilà quel respect on inspire pour elle aux jeunes gens. Remercions l’illustre Auteur de Zaire & de Nanine d’avoir soustrait à ce mépris le vénérable Luzignan & le bon vieux Philippe Humbert. Il en est quelques autres encore; mais cela suffit-il pour arrêter le torrent du préjugé public, & pour effacer l’avilissement où la plupart des Auteurs se plaisent à montrer l’âge de la sagesse, de l’expérience & de l’autorité? Qui peut douter que l’habitude de voir toujours dans les vieillards des personnages odieux au Théâtre, n’aide a les faire rebuter dans la Société, & qu’en s’accoutumant à confondre ceux qu’on voit dans le monde avec les radoteurs & les Gérontes de la Comédie, on ne méprise tous également? Observez à Paris, dans une assemble, l’air suffisant & vain, le ton ferme & tranchant d’une imprudence jeunesse, tandis que les Anciens, craintifs & modestes, ou n’osent ouvrir la bouche, ou sont à peine écoutes. Voit-on rien de pareil dans les Provinces, & dans les lieux où les Spectacles ne sont point établis; & par toute la terre, hors les grandes villes, une tête, des cheveu & des cheveux blancs n’impriment-ils pas toujours du respect? On me dira qu’a Paris les vieillards contribuent à se rendre méprisables, en renonçant au maintien qui leur convient, pour prendre indécemment la parure & les manieres de la jeunesse, & que faisant les galans à son exemple, il est très-simple qu’on la leur préféré dans son métier: mais c’est tout au contraire pour n’avoir nul autre moyen de se faire supporter, qu’ils sont contraints de recourir à celui-là à, & ils aiment encore mieux être soufferts à la faveur de leurs ridicules, que de ne l’être point du tout. Ce n’est pas assurément qu’en faisant les agréables ils le deviennent en effet, & qu’un galant sexagénaire soit un personnage fort gracieux; mais son indécence même lui tourne à profit; c’est un triomphe de plus pour une femme, qui, traînant à son char un Nestor, croit montrer que les glaces de l’âge ne garantissent point des feux qu’elle inspire. Voilà pourquoi les femmes encouragent de leur mieux ces Doyens de Cithere, & ont la malice de traiter d’hommes charmans, de vieux sous qu’elles trouveroient moins aimables s’ils étoient moins extravagans. Mais revenons à mon sujet.
Ces effets ne sont pas les seuls que produit l’intérêt de la Scene uniquement fonde sur l’amour. On lui en attribue beaucoup d’autres plus graves & plus importans, dont je n’examine point ici la réalité, mais qui ont été souvent & sortement allégués par les Ecrivains ecclésiastiques. Les dangers que peut produire le tableau d’une passion contagieuse sont, leur a-t-on répondu, prévenus par la maniere de le présenter; l’amour que expose au Théâtre y est rendu légitime, son but est honnête, souvent il est puni. Fort bien; mais n’est-il pas plaisant qu’on prétende ainsi régler après coup les mouvemens du cœur sur les préceptes de la raison, & qu’il faille attendre evenemens pour savoir quelle impression l’on doit recevoir des situations qui les amènent? Le mal qu’on reproche au Théâtre n’est pas précisément d’inspirer des passions criminelles, mais de disposer l’ame a des sentimens trop, tendres qu’on satisfait ensuite aux dépens de la vertu. Les douces émotions qu’on y ressent n’ont pas par elles-mêmes un objet détermine, mais elles en sont naître le besoin; elles ne donnent pas précisément de l’amour, mais elles préparent à en sentir; elles ne choisissent pas la personne qu’on doit aimer, mais elles nous forcent à faire ce choix. Ainsi elles ne sont innocentes ou criminelles que par l’usage que nous en faisons selon notre caractere, & ce caractere est indépendant de l’exemple. Quand il seroit vrai qu’on ne peint au Théâtre que des passions légitimes, s’ensuit-il de-la que les impressions en sont plus foibles, que les effets en sont moins dangereux? Comme si les vives images d’une tendresse innocente étoient moins douces, moins séduisantes, moins capables d’échauffer un cœur sensible que celles d’un amour criminel, à qui l’horreur du vice sert au moins de contre-poison? Mais si l’idée de l’innocence embellit quelques instants le sentiment qu’elle accompagne, bientôt les circonstances s’effacent de la mémoire, tandis que l’impression d’une passion si douce reste gravée au fond du cœur. Quand le Patricien Manilius fut chasse du Sénat de Rome pour avoir donné un baiser à sa femme en présence de sa fille, à ne considérer cette action qu’en elle-même, qu’avoit-elle de répréhensible? Rien sans doute: elle annonçoit même un sentiment louable. Mais les chastes feux de la mere en pouvoient inspirer d’impurs à la fille. C’étoit donc, d’une action fort honnête, faire un exemple de corruption. Voilà l’effet des amours permis du Théâtre.
On prétend nous guérir de l’amour par la peinture de ses foiblesses. Je ne sais là-dessus comment les Auteurs s’y prennent; mais je vois que les Spectateurs sont toujours du parti de l’amant foible, & que souvent ils sont fâchés qu’il ne le soit pas davantage. Je demande si c’est un grand moyen d’éviter de lui ressembler?
Rappellez-vous, Monsieur, une Piece à laquelle je crois me souvenir d’avoir assisté avec vous, il y a quelques années, & qui nous fit un plaisir auquel nous nous attendions peu, soit qu’en effet l’Auteur y eut mis plus de beautés théatrales que nous n’avions pensé, soit que l’Actrice prêtât son charme ordinaire au rôle qu’elle faisoit valoir. Je veux parler de la Bérénice de Racine, Dans quelle disposition d’esprit le Spectateur voit-il commencer cette Piece? Dans un sentiment de mépris pour la foiblesse d’un Empereur & d’un Romain, qui balance comme le dernier des hommes entre sa maîtresse & son devoir; qui, flottant incessamment dans une déshonorante incertitude, avilit par des plaintes efféminées ce caractere presque divin que lui donne l’histoire; qui fait chercher dans un vil soupirant de ruelle le bienfaiteur du monde, & les délices du genre-humain. Qu’en pense le même Spectateur après la représentation? Il finit par plaindre cet homme sensible qu’il méprisoit, par s’intéresser à cette même passion dont il lui faisoit un crime, par murmurer en secret du sacrifice qu’il est forcé d’en faire aux loix de la patrie. Voilà ce que chacun de nous éprouvoit à la représentation. Le rôle de Titus, très-bien rendu, eût fait de l’effet, s’il eût été plus digne de lui; mais tous sentirent que l’intérêt principal étoit pour Bérénice, & que c’étoit le sort de son amour qui déterminoit l’espece de la catastrophe. Non que ses plaintes continuelles donnassent une grande émotion durant le cours de la Piece; mais au cinquieme Acte, où, cessant de se plaindre, l’air morne, l’œil sec & la voix éteinte, elle faisoit parler une douleur froide approchante du désespoir, l’art de l’Actrice ajoutoit au pathétique du rôle, & les Spectateurs vivement touchés commençoient à pleurer quand Bérénice ne pleuroit plus. Que signifioit cela, sinon qu’on trembloit qu’elle ne fût renvoyée; qu’on sentoit d’avance la douleur dont son cœur seroit pénétré; & que chacun auroit voulu que Titus se laissât vaincre, même au risque de l’en moins estimer? Ne voilà-t-il pas une Tragédie qui à bien rempli son objet, & qui a bien appris aux Spectateurs à surmonter les foiblesses de l’amour?
L’événement dément ces vœux secrets, mais qu’importe? Le dénouement n’efface point l’effet de la Piece. La Reine part sans le congé du Parterre: l’Empereur la renvoie invitus invitam, on peut ajouter invito spectatore. Titus a beau rester Romain, il est seul de son parti; tous les Spectateurs ont épousé Bérénice.
Quand même on pourroit me disputer cet effet; quand même on soutiendroit que l’exemple de force & de vertu qu’on voit dans Titus, vainqueur de lui-même, fonde l’intérêt de la Piece, & fait qu’en plaignant Bérénice, on est bien aise de la plaindre; on ne feroit que rentrer en cela dans mes principes: parce que, comme je l’ai déjà dit, les sacrifices faits au devoir & à la vertu ont toujours un charme secret, même pour les cœurs corrompus: & la preuve que ce sentiment n’est point l’ouvrage de la Piece, c’est qu’ils l’ont avant qu’elle commence. Mais cela n’empêche pas que certaines passions satisfaites ne leur semblent préférables à la vertu même, & que, s’ils sont contens de voir Titus vertueux & magnanime, ils ne le fussent encore plus de le voir heureux & foible, ou du moins qu’ils ne consentissent volontiers à l’être à sa place. Pour rendre cette vérité sensible, imaginons un dénouement tout contraire à celui de l’Auteur. Qu’après avoir mieux consulté son cœur, Titus ne voulant ni enfreindre les loix de Rome, ni vendre le bonheur à l’ambition, vienne, avec des maximes opposées, abdiquer l’Empire aux pieds de Bernice; que, pénétrée d’un si grand sacrifice, elle sente que son devoir seroit de refuser la main de son amant, & que pourtant elle l’accepte; que tous deux enivrés des charmes de l’amour, de la paix, de l’innocence, & renonçant aux vaines grandeurs, prennent, avec cette douce joie qu’inspirent les vrais mouvemens de la Nature, le parti d’aller vivre heureux & ignorés dans un coin de la terre; qu’une Scene si touchante soit animée des sentimens tendres & pathétiques que fournit la matiere & que Racine eût si bien fait valoir; que Titus en quittant les Romains leur adresse un discours, tel que la circonstance & le sujet le comportent: n’est-il pas clair, par exemple, qu’à moins qu’un Auteur ne soit de la derniere mal-adresse, un tel discours doit faire fondre en larmes toute l’assemblée? La Piece, finissant ainsi, sera, si l’on veut, moins bonne, moins instructive, moins conforme à l’histoire, mais en fera-t-elle moins de plaisir, & les Spectateurs en sortiront-ils moins satisfaits? Les quatre premiers Actes subsisteroient à-peu-près tels qu’ils sont, & cependant on en tireroit une leçon directement contraire. Tant il est vrai que les tableaux de l’amour font toujours plus d’impression que les maximes de la sagesse, & que l’effet d’une Tragédie est tout-à-fait indépendant de celui du dénouement! * [* Il y a dans le septieme Tome de Pamela, un examen très-judicieux de l’Andromaque de Racine, par lequel on voit que cette Piece ne va pas mieux à son but prétendu que toutes les autres.]
Veut-on savoir s’il est sûr qu’en montrant les suites funestes des passions immodérées, la Tragédie apprenne à s’en garantir? Que l’on consulte l’expérience. Ces suites funestes sont représentées très-fortement dans ZaÏre; il en coûte la vie aux deux Amans, & il en coûte bien plus que la vie à Orosmane: puisqu’il ne se donne la mort que pour se délivrer du plus cruel sentiment qui puisse entrer dans un cœur humain, le remords d’avoir poignardé sa maîtresse. Voilà donc, assurément des leçons très-énergiques. Je serois curieux de trouver quelqu’un, homme ou femme, qui s’osât vanter d’être sorti d’une représentation de ZaÏre, bien prémuni contre l’amour. Pour moi, je crois entendre chaque Spectateur dire en son cœur à la fin de la Tragédie: ah! qu’on me donne une ZaÏre, je ferai bien en sorte de ne la pas tuer. Si les femmes n’ont pu se lasser de courir en foule à cette Piece enchanteresse & d’y faire courir les hommes, je ne dirai point que c’est pour s’encourager par l’exemple de l’héroÏne a n’imiter pas un sacrifice qui lui réussit si mal; mais c’est parce que, de toutes les Tragédies qui sont au Théâtre, nulle autre ne montre avec plus de charmes le pouvoir de l’amour & l’empire de la beauté, & qu’on y apprend encore pour surcroît de profit à ne pas juger sa mairesse sur les apparences. Qu’Orosmane immole ZaÏre a sa jalousie, une femme sensible y voit sans effroi le transport de la passion: car c’est un moindre malheur de périr par la main de son amant, que d’en être médiocrement aimée.
Qu’on nous peigne l’amour comme on voudra; il séduit, ou ce n’est pas lui. S’il est mal peint, la Piece est mauvaise; s’il est bien peint, il offusque tout ce qui l’accompagne. Ses combats, ses maux, ses souffrances le rendent plus touchant encore que s’il n’avoit nulle résistance à vaincre. Loin que ses tristes effets rebutent, il n’en devient que plus intéressant par ses malheurs même. On se dit, malgré soi, qu’un sentiment si délicieux console de tout. Une si douce image amollit insensiblement le cœur: on prend de la passion ce qui mene au plaisir, on en laisse ce qui tourmente. Personne ne se croit oblige d’être un héros, & c’est ainsi qu’admirant l’amour honnête on se livre à l’amour criminel.
Ce qui acheve de rendre ses images dangereuses, c’est précisément ce qu’on fait pour les rendre agréables; c’est qu’on ne le voit jamais régner sur la Scene qu’entre des ames honnêtes, c’est que les deux Amans sont toujours des modeles de perfection. Et comment ne s’interesseroit-on pas pour une passion si séduisante, entre deux cœurs dont le caractere est déjà si intéressant par lui-même? Je doute que, dans toutes nos Pieces dramatiques, on en trouve une seule où l’amour mutuel n’ait pas la faveur du Spectateur. Si quelque infortune brûle d’un feu non, partage, on en fait le rebut du Parterre. On croit faire merveilles de rendre un amant estimable où haÏssable, selon qu’il est bien ou mal accueilli dans ses amours; de faire toujours approuver au public les sentimens de sa mairesse; & de donner à la tendresse tout l’intérêt de la vertu. Au lieu qu’il faudroit apprendre aux jeunes gens à se défier des illusions de l’amour, à fuir l’erreur d’un penchant aveugle qui croit toujours se fonder sur l’estime, & à craindre quelquefois de livrer un cœur vertueux à un objet indigne de ses soins. Je ne fâche gueres que le Misanthrope où le héros de la Piece ait fait un mauvais choix. * [*Ajoutons le Marchand de Londres, piece admirable & dont la morale va plus directement au but qu’aucune piece françoise que je connoisse. ] Rendre le Misanthrope amoureux n’etoit rien, le coup de génie est de l’avoir fait amoureux d’une coquette. Tout le reste du Théâtre est un trésor de femmes parfaites. On diroit qu’elles s’y sont toutes réfugiées. Est-ce la l’image fidelle de la Société? Est-ce ainsi qu’on nous rend suspecte une passion qui perd tant de gens bien nés? Il s’en faut peu qu’on ne nous fasse croire qu’un honnête homme est oblige d’être amoureux, & qu’une amante aimée ne sauroit n’être pas vertueuse. Nous voilà sort bien instruits!
Encore une fois, je n’entreprends point de juger si c’est bien ou mal fait de fonder sur l’amour le principal intérêt du Théâtre; mais je dis que, si ses peintures sont quelques-fois dangereuses, elles le seront toujours quoiqu’on sasse pour les déguiser. Je dis que c’est en parler de mauvaise foi, ou sans le connoître, de vouloir en rectifier les impressions par d’autres impressions étrangères qui ne les accompagnent point jusqu’au cœur, ou que le cœur en à bientôt séparées; impressions qui même en déguisent les dangers, & donnent à ce sentiment trompeur un nouvel attrait par lequel il perd ceux qui s’y livrent.
Soit qu’on déduise de la nature des Spectacles, en général, les meilleures formes dont ils sont susceptibles; soit qu’on examine tout ce que les lumieres d’un siecle & d’un peuple éclaires ont fait pour la perfection des nôtres; je crois qu’on peut conclure de ces considérations diverses que l’effet moral du Spectacle & des Théâtres ne sauroit jamais être bon ni salutaire en lui-même: puisqu’a ne compter que leurs avantages, on n’y trouve aucune forte d’utilité réelle, sans inconvéniens qui la surpassent. Or par une suite de son inutilité mêmes, le Théâtre, qui peut rien pour corriger les mœurs, beaucoup pour les altérer. En favorisant tous nos penchans, il donne un nouvel ascendant à ceux qui nous dominent; les continuelles émotions qu’on y ressent nous énervent, nous affoiblissent, nous rendent plus incapables de résister à nos passions; & le stérile intérêt qu’on prend à la vertu ne sert qu’a contenter notre amour propre, sans nous contraindre à la pratiquer. Ceux de mes Compatriotes qui ne désapprouvent pas les Spectacles en eux-mêmes, ont donc tort.
Outre ces effets du Théâtre, relatifs aux choses représentées, il en a d’autres non moins nécessaires, qui se rapportent directement à la Scene & aux personnages représentans, & c’est a ceux-là que les Genevois déjà cites attribuent le de luxe., de parure, & de dissipation dont ils craignent avec raison l’introduction parmi nous. Ce n’est pas seulement la fréquentation des Comédiens, mais celle du Théâtre, qui peut amener ce goût par son, appareil & la parure des Acteurs. N’eut-il, d’autre effet que d’interrompre à certaines heures le cours des affaires civiles & domestiques, & d’offrir une ressource assurée à l’oisiveté, il n’est pas possible que la commodité d’aller tous les jours réguliérement au lieu s’oublier soi-même & s’occuper d’objets etrangers, ne donne au Citoyen d’autres habitudes & ne lui forme de nouvelles mœurs; mais ces changemens seront-ils avantageux ou nuisibles? C’est une question qui dépend moins de l’examen du Spectacle que de celui des Spectateurs. Il est sur que ces changemens les ameneront tous à-peu-près au même point; c’est donc par l’état où chacun étoit d’abord, qu’il faut estimer les différences.
Quand les amusemens sont indifferens par leur nature, (& je veux bien pour un moment considérer les Spectacles comme tels, ) c’est la nature des occupations qu’ils rompent qui les fait juger bons ou mauvais; sur-tout lorsqu’ils sont assez vifs pour devenir des occupations eux-mêmes, & substituer leur goût à celui du travail. La raison veut qu’on favorite les amusemens des gens dont les occupations sont nuisibles, & qu’on détourne des mêmes amusemens ceux dont les occupations sont utiles. Une autre considération générale est-qu’il n’est pas bon de laisser à des hommes oisifs & corrompus le choix de leurs amusemens, de peur qu’ils ne les imaginent conformes à leurs inclinations vicieuses, & ne deviennent aussi malfaisans dans leurs plaisirs que dans leurs affaires. Mais laissez un peuple simple & laborieux se délasser de tes travaux, quand & comme il lui plaît; jamais il n’est a craindre qu’il abuse de cette & l’on ne doit point se tourmenter à lui chercher des divertissemens agréables: car, comme il faut peu d’apprêts aux mets que l’abstinence & la faim assaisonnent, il n’en faut pas, non plus, beaucoup aux plaisirs de gens épuises de fatigue, pour qui le repos seul en est un très-doux. Dans une grande ville, pleine de gens intrigans, désoeuvrés, sans Religion, sans principes, dont l’imagination dépravé par l’oisiveté, la fainéantise, par l’amour du plaisir & par de grands besoins, n’engendre que des monstres & n’inspire que des forfaits; dans une grande ville où les