SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Lettre à d'Alembert sur les spectacles

French

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mœurs & l’honneur ne sont rien, parce que chacun, dérobant aisément sa conduite aux yeux du public, ne se montre que par son crédit & n’est estime que par ses richesses; la Police ne sauroit trop multiplier les plaisirs permis, ni trop s’appliquer à les rendre agréables, pour ôter aux particuliers la tentation d’en chercher de plus dangereux. Comme les empêcher de s’occuper c’est les empêcher de mal faire, deux heures par dérobées à l’activité du vice sauvent la douzieme partie crimes qui se commettroient; & tout ce que les Spectacles vus ou à voir causent d’entretiens dans les Cafés & autres refuges des fainéans & fripons du pays, est encore autant de gagne pour les peres de famille, soit sur l’honneur de leurs filles ou de leurs femmes, soit sur leur bourse ou sur celle de leurs fils.

Mais dans les petites villes, dans les lieux moins peuples, où les particuliers, toujours sous les yeux du public, sont censeurs nés les uns des autres, & où la Police à sur tous une inspection facile, il faut suivre des maximes toutes contraires. S’il y a de l’industrie, des arts, des manufactures, on doit se garder d’offrir des distractions relâchantes à l’âpre intérêt qui fait ses plaisirs de ses soins, & enrichit le Prince de l’avarice des sujets. Si le pays, sans commerce, nourrit les habitans dans l’inaction, loin de fomenter en eux l’oisiveté à laquelle une vie simple & facile ne les porte déjà que trop, il faut la leur rendre insupportable en les contraignant, à force d’ennui, d’employer utilement un tems dont ils ne sauroient abuser. Je vois qu’a Paris, où l’on juge de tout su apparences, parce qu’on n’a le loisir de rien examiner, on croit à l’air de désoeuvrement & de langueur dont frappent au premier coup- d’œil la plupart des villes de provinces, que les habitans, plonges dans une stupide inaction n’y sont que végéter, ou tracasser & se brouiller ensemble. C’est une erreur doit on reviendroit aisément si l’on songeoit que la plupart des gens de Lettres qui brillent à Paris, la plupart des découvertes utiles & des inventions nouvelles y viennent de ces provinces si méprisées. Reliez quelque tems dans une petite ville, où vous aurez cru d’abord ne trouver que des Automates: non-seulement vous y verrez bientôt des gens beaucoup plus sensés que vos singes des grandes villes, mais vous manquerez rarement d’y découvrir dans l’obscurité quelque homme ingénieux qui vous surprendra par ses talens, par ses ouvrages, que vous surprendrez encore plus en les admirant, & qui, vous montrant des prodiges de travail, de patience & d’industrie, croira ne vous montrer que des- choses communes à Paris. Telle est la simplicité du vrai génie: il n’est ni intrigant, ni actif; il ignore le chemin des honneurs & de la fortune, & ne songe point à le chercher; il ne se compare à personne; toutes les ressources sont en lui seul; insensible aux outrages, & peu sensibles aux louanges, s’il se connoît, il ne s’assigne point sa place & jouit de lui-même sans s’apprécier.

Dans une petite ville, on trouve, proportion gardée, moins d’activité, sans doute, que dans une capitale: parce que les passions sont moins vives & les besoins moins pressans; mais plus d’esprits originaux, plus d’industrie inventive, plus de choses vraiment neuves: parce qu’on y est moins imitateur, qu’ayant peu de modeles, chacun tire plus de lui-même, & met plus du lien dans tout ce qu’il fait: parce que l’esprit humain, moins étendu, moins noyé parmi les opinions vulgaires, s’élabore & fermente mieux dans la tranquille solitude: parce qu’en voyant moins, on imagine davantage enfin, parce que, moins presse du tems, on a plus le loisir d’étendre & digérer ses idées.

Je me souviens d’avoir vu dans ma jeunesse aux environs de Neufchâtel un spectacle assez agréable & peut-être unique sur la terre. Une montagne entiere couverte d’habitations dont chacune fait le centre, des terres qui en dépendent; en forte que ces maisons, à distances aussi égales que les fortunes des propriétaires, offrent à la fois aux nombreux habitans de cette montagne, le recueillement de la retraite & les douceurs de la société. Ces heureux paysans, tous à leur aise, francs de tailles, d’impôts, de subdélégués, de corvées, cultivent, avec tout le soin possible, des biens dont le produit est pour eux, & emploient le loisir que cette culture leur laisse a faire mille ouvrages de leurs mains, & à mettre à profit le génie inventif que leur donna la Nature. L’hiver sur-tout, tems où la hauteur des neiges leur ôte une communication facile, chacun renferme bien chaudement, avec sa nombreuse famille, dans sa jolie & propre maison de bois * [* Je crois entendre un bel-esprit de Paris se récrier, pourvu qu’il ne lise pas lui-même, à cet endroit comme à bien d’autres, démontrer doctement aux Damas, (car c’est sur-tout aux Dames que ces Messieurs démontrent ) qu’il est impossible qu’une maison de bois soit chaude. Grossier mensonge! Erreur de physique! Ah, pauvre Auteur! Quant à moi, je crois la démonstration sans replique. Tout ce que je sais, c’est que les Suisses passent chaudement leur hiver au milieu des neiges, dans des maisons de bois qu’il a bâtie lui-même, s’occupe de mille travaux amusans, qui chassent l’ennui de son asyle, & ajoutent à son bien-être. Jamais Menuisier, Serrurier, Vitrier, Tourneur de profession n’entra dans le pays; tous le sont pour eux-mêmes, aucun ne l’est pour autrui; dans la multitude de meubles commodes & même élégans qui composent leur ménage & parent leur logement, on n’en voit pas un qui n’ait été fait de la main du maître. Il leur reste encore du loisir pour inventer & faire mille instrumens divers, d’acier, de bois, de carton, qu’ils vendent aux étrangers, dont plusieurs même parviennent jusqu’a Paris, entre autres ces petites horloges de bois qu’on y voit depuis quelques années. Ils en sont aussi de fer, ils font même des montres; &, ce qui paroit incroyable, chacun réunit à lui seul toutes les professions diverses dans lesquelles se subdivise l’horlogerie, & fait tous ses outils lui-même.

Ce n’est pas tout: ils ont des livres utiles & sont passablement instruits; ils raisonnent sensément de toutes choses, & de plusieurs avec esprit. * [* Je puis citer en exemple un homme de mérite, bien connu dans Paris, & plus d’une fois honore des suffrages de l’Académie des Sciences. C’est M. Rivaz, célébré Valaisan. Je sais bien qu’il n’a pas beaucoup d’égaux parmi ses compatriotes; mais enfin c’est en vivant comme eux, qu’il apprit à les surpasser.] Ils font des siphons, des aimans, des lunettes, des pompes, des baromètres, des chambres noires; leurs tapisseries sont des multitudes d’instrumens de toute espece; vous prendriez le poêle d’un Paysan pour un attelier de mécanique & pour un cabinet de physique expérimentale. Tous savent un peu dessiner, peindre, chiffrer; la plupart jouent de la flûte, plusieurs ont un peu de musique & chantent juste. Ces arts ne leur sont point enseignes par des maîtres, mais leur passent, pour ainsi dire, par tradition. De ceux que j’ai vus savoir la musique, l’un me disoit l’avoir apprise de son pere, un autre de son tante, un autre de son cousin, quelques -uns croyoient l’avoir toujours sue. Un de leurs plus fréquens amusemens est de chanter avec leurs femmes & leurs enfans les pseaumes à quatre parties; & l’on est tout étonne d’entendre sortir de ces cabanes champêtres, l’harmonie sorte & mâle de Goudimel, depuis si long-tems oubliée de nos savans Artistes.

Je ne pouvois non plus me lasser de parcourir ces charmantes demeures, que les habitans de m’y témoigner la plus franche hospitalité. Malheureusement j’étois jeune: ma curiosité n’etoit que celle d’un enfant; & je songeois plus m’amuser qu’a m’instruire. Depuis trente ans, le peu d’observations que je fis se sont effacées de ma mémoire. Je me souviens seulement que j’admirois sans cesse en ces l’hommes singuliers un mélange étonnant de finesse & de simplicité qu’on croiroit presque incompatibles, & que je n’ai plus observe nulle part. Du-reste, je n’ai rien retenu de leurs mœurs, de leur société, de leurs caracteres. Aujourd’hui que j’y porterois d’autres yeux, faut-il ne revoir plus cet heureux pays? Hélas! il est sur la route du mien!

Après cette légere idée, supposons qu’au sommet de la montagne dont je viens de parler, au centre des habitations, en établisse un Spectacle fixe & peu coûteux, sous prétexte, par exemple, d’offrir une honnête récréation à des gens continuellement occupes, & en état de supporter cette petite dépense; supposons encore qu’ils prennent du.goût pour ce même Spectacle, & cherchons ce qui doit résulter l’on établissement.

Je vois d’abord que, leurs travaux celant d’être leurs amusemens, aussi-tôt qu’ils en auront un autre, celui-ci les dégoûtera des premiers; le zele ne fournira plus tant de loisir, ni les mêmes inventions. D’ailleurs, il y aura chaque jour un tems réel de perdu pour ceux qui assisteront au Spectacle; & son ne se remet pas à l’ouvrage, l’esprit rempli de ce qu’on vient de voir: on en parle, ou l’on y longe. Par conséquent; relâchement de travail: premier préjudice.

Quelque peu qu’on paye à la porte, on paye enfin; c’est toujours une dépense qu’on ne faisoit pas. Il en coûte pour soi, pour sa femme, pour ses enfans, quand on les y mene, & il les y faut mener quelquefois. De plus, un Ouvrier ne va point dans une assemblée se montrer en habit de travail: il faut prendre plus souvent les habits des Dimanches, changer de linge plus souvent, se poudrer, se raser; tout cela coûte du tems & de l’argent. Augmentation de dépense: deuxieme préjudice.

Un travail moins assidu & une dépense plus forte exigent un dédommagement. On le trouvera sur le prix des ouvrages qu’on sera force de renchérir. Plusieurs marchands, rebutes de cette, augmentation, quitteront les Montagnons, * [* C’est le nom qu’on donne dans le pays aux habitans de cette montagne.] & se pourvoiront chez les autres Suisses leurs voisins, qui, sans être moins industrieux, n’auront point de Spectacles, & n’augmenteront point leurs prix. Diminutions de débit: troisieme préjudice. Dans les mauvais tems, les chemins ne sont pas praticables; & comme il faudra toujours, dans ces tems-là, que la troupe vive, elle n’interrompra pas ses représentations. On ne pourra donc éviter de rendre le Spectacle abordable en tout tems. L’hiver il faudra faire des chemins dans la neige, peut-être les paver; & Dieu veuille qu’on n’y mette pas des lanternes. Voilà des dépenses publiques; par conséquent des contributions de la part des particuliers. établissement d’impôts: quartrieme préjudice.

Les femmes des Montagnons allant, d’abord pour voir, & ensuite pour être vues, voudront être parées; elles voudront l’être avec distinction. La femme de M. le Justicier ne voudra pas se montrer au Spectacle, mise comme celle du maître d’école; la femme du maître d’école s’efforcera de se mettre comme celle, du Justicier. De-la naîtra bientôt une émulation de parure qui ruinera les maris, les gagnera peut-être, & qui trouvera sans cesse mille nouveaux moyens d’éluder les loix somptuaires. Introduction du luxe: cinquieme préjudice.

Tout le reste est facile à concevoir. Sans mettre en ligne de compte les autres inconvéniens dont j’ai parle, ou dont je parlerai dans la suite; sans avoir égard à l’espece du Spectacle & ses effets moraux; je m’en tiens uniquement à ce qui regarde le travail & le gain, & je crois montrer par une conséquence évidente, comment un Peuple aise, mais qui doit son bien-être à son industrie, changeant la réalité contre l’apparence, se ruine à l’instant qu’il veut briller.

Au-reste, il ne faut point se récrier contre la chimère de ma supposition; je lie la donne que pour telle veux, que rendre sensibles du plus au moins ses suites inévitables. Otez quelques circonstances, vous retrouverez ailleurs d’autres Montagnons, & mutatis mutandis, l’exemple à son application.

Ainsi quand il seroit vrai que les Spectacles ne sont mauvais en eux-mêmes, on auroit toujours à chercher s’ils ne le deviendroient point à l’égard du Peuple auquel on les destine. En certains lieux, ils seront utiles pour attirer, les étrangers; pour augmenter la circulation des especes; pour exciter les Artistes; pour varier les modes; pour occuper les gens trop riches nu aspirant à l’être; pour les rendre moins malfaisans; pour distraire le Peuple de ses miseres; pour lui faire oublier ses chefs en voyant ses baladins; pour maintenir de perfectionner le goût quand l’honnêteté est perdue; pour couvrir d’un vernis de procédés la laideur du vice; pour empêcher, en un mot, que les mauvaises mœurs ne dégénerent en brigandage. En d’autres lieux, ils ne serviroient qu’a détruire l’amour du travail; à décourager l’industrie; à ruiner les particuliers; à leur inspirer le goût de l’oisiveté; à leur faire chercher les moyens de subsister sans rien faire: à rendre un Peuple inactif & lâche; à l’empêcher de voir les objets publics & particuliers dont il doit s’occuper; à tourner la sagesse en ridicule; à substituer un jargon de Théâtre; la pratique des vertus; à mettre toute la morale en métaphysique; à travestir les citoyens en beaux esprits, les meres de famille en Petites- Maîtresses, & les filles en amoureuses de Comédie. L’effet général sera le même sur tous les hommes; mais les hommes ainsi changes conviendront plus ou moins à leur pays. En devenant égaux, les mauvais gagneront, les bons perdront encore davantage; tous contracteront un caractere de mollesse, un esprit d’inaction qui ôtera aux uns de grandes vertus, & préservera les autres de méditer de grands crimes.

De ces nouvelles réflexions il résulte une conséquence directement contraire à celle que je tirois des premieres; savoir que, quand le Peuple est corrompu, les Spectacles lui sont bons, & mauvais quand il est bon lui-même. Il sembleroit donc que ces deux effets contraires devroient s’entre-détruire & les Spectacles rester indifferens à tous; mais il y a cette différence que, l’effet qui renforce le bien & le mal, étant tire de l’esprit des Pieces, est sujet comme elles a mille modifications qui le réduisent presque à rien; au lieu que celui qui change le bien en mal & le mal en bien, résultant de l’existence même du Spectacle, est un effet constant, réel, qui revient tous les jours & doit l’emporter à la fin.

Il suit de-la que, pour juger s’il est à propos ou non d’établir un Théâtre en quelque Ville, il faut premiérement savoir si les mœurs y sont bonnes ou mauvaises; question sur laquelle il ne m’appartient peut-être pas de prononcer par rapport à nous. Quoi qu’il en soit, tout ce que je puis accorder la-dessus, c’est qu’il est vrai que la Comédie ne nous sera point de mal, si plus rien ne nous en peut faire.

Pour prévenir les inconvéniens qui peuvent naître de l’exemple des Comédiens, vous voudriez qu’on les forçat d’être honnêtes gens. Par ce moyen, dites-vous, on auroit à la fois des Spectacles & des mœurs, & l’on reuniroit les avantages des uns & des autres. Des Spectacles & des mœurs! Voilà qui formeroit vraiment un Spectacle à voir, d’autant plus que ce seroit la premiere fois. Mais quels sont les moyens que vous nous indiquez pour contenir les Comédiens? Des loix sévères & bien exécutées. C’est au moins avouer qu’ils ont besoin d’être contenus, & que les moyens n’en sont pas faciles. Des loix sévères! La premiere est de n’en point souffrir. Si nous enfreignons celle-là, que deviendra la sévérité des autres? Des loix bien exécutées! Il s’agit de savoir si cela se peut: car la force des loix à sa mesure, celle des vices qu’elles répriment à aussi la sienne. Ce n’est qu’après avoir compare ces deux quantités & trouve que la premiere surpasse l’autre, qu’on peut s’assurer de l’exécution des loix. La connoissance de ces rapports fait la véritable science du Législateur: car, s’il ne s’agissoit que de publier édits sur édits, réglemens sur réglemens, pour remédier aux abus, à mesure qu’ils naissent, on diroit, sans doute, de fort belles choses; mais qui, pour la plupart, resteroient sans effet, & serviroient d’indications de ce qu’il faudroit faire, plutôt que de moyens pour l’exécuter. Dans, le fond, l’institution des loix n’est pas une chose si merveilleuse, qu’avec du sens & de l’équité, tout homme ne put très-bien trouver de lui-même celles qui, bien observées, seroient les plus utiles à la Société. Où est le plus petit écolier de droit qui, ne dressera pas un code d’une morale aussi pure que celle des loix de Platon? Mais ce n’est pas de cela seul qu’il s’agit. C’est d’approprier tellement ce code au Peuple pour lequel il est fait, & aux choses sur lesquelles on y statue, que son exécution s’ensuive du seul concours de ces convenances; c’est d’imposer au Peuple, à l’exemple de Solon, moins les meilleures loix en elles -mêmes, que les meilleures qu’il puisse comporter dans la situation donnée. Autrement, il vaut encore mieux lasser subsister les désordres, que de les prévenir, ou d’y pourvoir par des loix qui ne seront point observées: car sans remédier au mal, c’est encore avilir les loix.

Une autre observation, non moins importante, est que les choses de mœurs & de justice universelle ne se reglent pas, comme celles de justice particuliere & de droit rigoureux, par des édits & par des loix; ou si quelquefois les loix influent sur les mœurs, c’est quand elles en tirent leur force. Alors elles leur rendent cette même force par une sorte de réaction bien connue des vrais politiques. La premiere fonction des Ephores de Sparte, en entrant en charge, étoit une proclamation publique par laquelle ils enjoignoient aux citoyens, non pas d’observer les loix, mais de les aimer, afin que l’observation ne leur en fut point dure. Cette proclamation, qui n’etoit pas un vain formulaire, montre parfaitement l’esprit de l’institution de Sparte, par laquelle les loix & les L mœurs, intimement unies dans les cœurs des citoyens, n’y faisoient, pour ainsi dire, qu’un même corps. Mais ne nous flattons pas de voir Sparte renaître au sein du commerce & de l’amour du gain. Si nous avions les mêmes maximes, on pourroit établir à Geneve un Spectacle sans aucun risque: car jamais citoyen ni bourgeois n’y mettroit le pied.

Par où le gouvernement peut - il donc avoir prise sur les mœurs? Je réponds que c’est par l’opinion publique. Si nos habitudes naissent de nos propres sentimens dans la retraite, elles naissent de l’opinion d’autrui dans la Société. Quand on ne vit pas en soi, mais dans les autres, ce sont leurs jugemens qui reglent tout; rien ne paroit bon ni désirable aux particuliers que ce que le public à juge tel, & le feu bonheur que la plupart des hommes connoissent est d’être estimes heureux.

Quant au choix des instrumens propres à diriger l’opinion publique, c’est une autre question qu’il seroit superflu de résoudre pour vous, & que ce n’est pas ici le lieu de résoudre pour la multitude. Je me contenterai de montrer par exemple sensible que ces instrumens ne sont ni des loix ni des peines, ni nulle espece de moyens coactifs. Cet exemple est sous vos: yeux je le tire de votre patrie, c’est celui du Tribunal des Maréchaux de France, établis juges suprêmes du point-d’honneur: De quoi s’agissoit- il dans cette institution? de changer l’opinion publique sur les duels, sur la réparation des offenses & sur les occasions où un brave homme est oblige, sous peine d’infamie, de tirer raison d’un affront l’épée à la main. Il s’ensuit de-la; Premiérement, que la force n’ayant aucun pouvoir sur les esprits, il faloit écarter avec le plus grand soin vestige de violence du Tribunal établi pour opérer ce changement. Ce mot même de Tribunal étoit mal imagine: j’amerois mieux celui deCour-d’honneur. Ses seules armes devoient être l’honneur & l’infamie: jamais de récompense utile, jamais de punition corporelle, point de prison, point d’arrêts, point de Gardes armes. Simplement un Appariteur qui auroit fait ses citations en touchant l’accuse d’une baguette blanche, sans qu’il s’ensuivit aucune autre contrainte pour le faire comparoître. Il est vrai que ne pas comparaître au terme fixe par devant les Juges de l’honneur, c’etoit s’en confesser dépourvu, c’etoit se condamner soi-même. De-la resultoit naturellement note d’infamie, dégradation de noblesse, incapacité de servir le Roi dans ses Tribunaux, dans ses armées, & autres punitions de ce genre qui tiennent immédiatement à l’opinion, ait en sont un effet nécessaire.

Il s’ensuit, en second lieu, que, pour déraciner le préjuge, public, il faloit des Juges d’une grande autorité sur la matiere en question; &, quant à ce point, l’instituteur entra parfaitement dans l’esprit de l’établissement: car, dans une Nation toute guerrière, qui peut mieux juger des justes occasions de montrer son courage & de celles où l’honneur offense demande satisfaction, que d’anciens militaires charges de titres turcs d’honneur, qui ont blanchi sous les lauriers, & prouve cent fois au prix de leur sang, qu’ils n’ignorent pas quand le devoir veut qu’on en répande?

Il suit, en troisieme lieu, que, rien n’étant plus indépendant du pouvoir suprême que le jugement du public, le souverain devoit se garder, sur toutes choses, de mêler ses décision arbitraires parmi des arrêts faits pour représenter ce jugement, &, qui plus est, pour le déterminer. Il devoit s’efforcer au contraire de mettre la Cour-d’honneur au dessus de lui, comme soumis lui-même à ses décrets respectables. II ne faloit donc pas commencer par condamner à mort tous les. duellistes indistinctement; ce qui étoit mettre d’emblée une opposition choquante entre l’honneur & la loi: car la loi même ne peut obliger personne à se déshonorer. Si tout le Peuple a juge qu’un homme est poltron, le Roi, malgré toute sa puissance, aura beau le déclarer brave, personne n’en croira rien; & cet homme, passant alors pour un poltron qui veut être honore par force, n’en sera que plus méprise. Quant à ce que disent les édits, que c’est offenser Dieu de se battre, c’est un avis fort pieux sans doute; mais la loi civile n’est point juge des péchés, &, toutes les fois que l’autorité souveraine voudra s’interposer dans les conflits de l’honneur & de la Religion, elle sera compromise des deux cotes. Les mêmes édits ne raisonnent pas mieux, quand ils disent qu’au-lieu de se battre, il faut s’adresser aux Maréchaux: condamner ainsi le combat sans distinction, sans réserve, c’est commencer par juger soi-même ce qu’on renvoie à leur jugement. On fait bien qu’il ne leur est pas permis d’accorder le duel, même quand l’honneur outrage, n’a plus d’autres ressources; & selon les préjugés du monde, il y a, beaucoup de semblables cas: car, quant aux satisfactions cérémonieuses, dont on a voulu payer l’offense, ce sont de véritables jeux d’enfant.

Qu’un homme ait le droit d’accepter-une réparation pour lui-même & de pardonner à son ennemi, en ménageant cette maxime avec art, on la peut substituer insensiblement au féroce préjuge qu’elle attaque; mais il n’en est pas de même, quand l’honneur des gens auxquels le notre est lie se trouve attaque; des-lors il n’y a plus d’accommodement possible. Si mon pere a reçu un soufflet, si ma sœur, ma femme, ou ma mairesse et insultée, conserverai-je mon honneur en faisant bon marche du leur? Il n’y a ni Maréchaux, ni satisfaction qui suffisent, il faut que je les venge ou que je me déshonore; les édits ne me laissent que le choix du supplice ou de l’infamie. Pour citer un exemple qui se rapporte à mon sujet, n’est-ce pas un concert bien entendu entre l’esprit de la Scene & celui des loix, qu’on aille applaudir au Théâtre ce même Cid qu’on iroit voir pendre à la Grève?

Ainsi l’on a beau faire; ni la raison, ni la vertu, ni les loix ne vaincront l’opinion publique, tant qu’on ne trouvera pas l’art de la changer. Encore une fois, cet art ne tient point à la violence. Les moyens établis ne serviroient, s’ils étoient pratiques, qu’a punir les braves gens & sauver les lâches; mais heureusement ils sont trop absurdes pour pouvoir être employés, & n’ont servi qu’a faire changer de noms aux duels. Comment faloit-il donc s’y prendre? II saloit, ce me semble, soumettre absolument les combats particuliers à la jurisdiction des Maréchaux, soit pour les juger, soit pour les prévenir, soit même pour les permettre. Non-seulement il faloit leur laisser le droit d’accorder le champ quand ils le jugeroient à propos; mais il étoit important qu’ils usassent quelquefois de ce droit, ne fut-ce que pour ôter au public une idée assez difficile à détruire & qui seule annulle toute leur autorité, savoir que, dans les affaires qui passent par devant eux, ils jugent moins sur leur propre sentiment que sur la volonté du Prince. Alors il n’y avoit point de honte à leur demander le combat dans une occasion nécessaire; il n’y en avoit pas même a s’en abstenir, quand les raisons de l’accorder n’étoient pas jugées suffisantes; mais il y en aura toujours à leur dire: je suis offense, faites en sorte que je sois dispense de me battre.

Par ce moyen, tous les appels secrets seroient infailliblement tombes dans le décri, quand, l’honneur offense pouvant le défendre & le courage le montrer au champ d’honneur, on eut très-justement suspecte ceux qui le caches pour le battre, & quand ceux que la Cour-d’honneur eut juge s’être mal * [* Mal, c’est-à-dire, non-seulement en lâche & avec fraude, mais injustement & sans raison suffisante; ce qui se fut naturellement présume de toute affaire non portée au Tribunal.] battus, seroient, en qualité, de vils assassins, restés soumis aux Tribunaux criminels. Je conviens que plusieurs duels n’étant juges qu’après coup, & d’autres même étant solemnellement autorises, il en auroit d’abord coûte la vie à quelques braves gens; mais c’eût été pour la sauver dans la suite a. des infinités d’autres, au lieu que, du sang qui le verse malgré les édits, naît une raison d’en verser davantage.

Que seroit-il arrive dans la suite? À mesure que la Cour d’honneur auroit acquis de l’autorité sur l’opinion du Peuple; par la sagesse & le poids de les décisions, elle l’seroit de devenue peu-à-peu plus sévere, jusqu’a ce que les occasions légitimes se réduisent tout-à-fait à rien, le point d’honneur eut change de principes, & que les duels fussent entiérement abolis. Un n’a pas eu tous ces embarras la vérité, mais aussi l’on a fait un établissement inutile. Si les duels aujourd’hui sont plus rares, ce n’est pas qu’ils soient méprises ni punis; c’est parce que les mœurs ont change:* [*Autrefois les hommes prenoient querelle au cabaret; on les a dégoûtés de ce plaisir grossier en leur faisant bon marche des autres. Autrefois ils s’égorgeoient pour une mairesse; en vivant plus familièrement avec les femmes, ils ont trouve que ce n’etoit pas la peine de se battre pour elles. L’ivresse & l’amour ôtes, il reste peu d’importans sujets de dispute. Dans le monde on ne se bat plus que pour le jeu. Les Militaires ne se battent plus que pour des passe-droits, ou pour n’être pas forces de quitter le service. Dans ce siecle éclairé chacun sait calculer, à un écu près, ce que valent son honneur & son vie.] & preuve que ce changement vient de causes toutes différer, auxquelles le gouvernement n’a point de part, la preuve que l’opinion publique n’a nullement change sur ce point, c’est qu’après tant de soins mal entendus, tout Gentilhomme qui ne tire pas raison d’un affront, l’épée a la main, n’est moins déshonore qu’auparavant.

Une quatrieme conséquence de l’objet du même établissement, est que, nul homme ne pouvant vivre civilement sans honneur, tous les états où l’on porte une épée, depuis le Prince jusqu’au Soldat, & tous les états même où l’on n’en porte point, doivent ressortir à cette Cour-d’honneur; les uns, pour rendre compte de leur conduite & de leurs actions; les autres, de leurs discours & de leurs maximes: tous également sujets a être honores ou flétris selon la conformité ou l’opposition de leur vie ou de leurs sentimens aux principes de l’honneur établis dans la Nation, & reforme insensiblement par le Tribunal, sur ceux de la justice & de la raison. Borner cette compétence aux nobles & aux rnilitaires, c’est couper, les rejettons & laisser la racine: car si le point d’honneur fait agir la Noblesse, il fait parler le Peuple; les uns ne se battent que parce que les autres les jugent, & pour changer les actions dont l’estime, publique est l’objet, il faut auparavant. changer les jugemens qu’on en porte. Je suis convaincu qu’on ne viendra jamais à bout d’opérer ces changemens sans y faire intervenir les femmes mêmes, de qui dépend en grande partie la maniere de penser des hommes.

De ce principe il suit encore que le Tribunal doit être plus ou moins redoute dans, les diverses conditions, à proportion qu’elles ont plus ou moins d’honneur à perdre, selon les idées vulgaires qu’il faut toujours prendre ici pour regles. Si l’établissement est bien fait, les Grands & les Princes doivent trembler au seul nom de la Cour-d’honneur. Il auroit falu qu’en l’instituant on y eut porte tous les démêlés personnels, existans alors entre les premiers du Royaume; que le Tribunal les eût jugés définitivement autant qu’ils pouvoient l’être par les seules loix de l’honneur.; que ces jugemens eussent été sèvres; qu’il y eut eu des cessions de pas & de rang, personnelles & indépendantes du droit des places, des interdictions du port des armes ou de paroître devant la face du Prince, ou d’autres punitions semblables, nulles par elles-mêmes, grieves par l’opinion, jusqu’a l’infamie inclusivement qu’on auroit pu regarder comme la peine capitale décernée par la Cour-d’honneur; que toutes ces peines eussent eu par le concours de l’autorité suprême les mêmes effets qu’a naturellement le jugement public quand la force n’annulle point ses décisions; que le Tribunal n’eut point statue sur des bagatelles, mais qu’il n’eut jamais rien fait à demi; que le Roi même y eut été cite, quand il jetta sa canne par la fenêtre, de peur:, dit-il, de frapper un Gentilhomme;* [* M. de Lauzun, Voila, selon moi, des coups de canne bien noblement appliques.] qu’il eut comparu en accuse avec sa partie; qu’il eut juge solemnellement, condamne à faire réparation au Gentilhomme, pour l’affront indirect qu’il lui avoit fait;& que le Tribunal lui eut en même tems décerne un prix d’honneur, pour la. modération du Monarque dans la colère. Ce prix, qui devoit être un signe très simple:, mais visible, porte par le Roi durant toute sa vie, lui eut été, ce me semble, un ornement plus honorable que ceux de la royauté, & je ne doute pas qu’il ne fut devenu le sujet des chants de plus d’un Poete. Il est certain que, quant à l’honneur, les Rois eux-mêmes sont fournis plus que personne au jugement du public, & peuvent, par conséquent, sans s’abaisser, comparoître au Tribunal qui le représente. Louis XIV étoit digne de faire de ces choses-là, & je crois qu’il les eut faites, si quelqu’un les lui eut suggérées.

Avec toutes ces précautions & d’autres semblables y il est sort douteux qu’on eut réussi: parce qu’une pareille institution est entièrement contraire à l’esprit de.la Monarchie; mais il est très sur que pour les avoir négligées, pour avoir voulu mêler la force & les loix dans des matieres de préjuges & changer le point-d’honneur par la violence, on a compromise l’autorité royale & rendu méprisables des loix qui soient leur pouvoir.

Cependant en quoi consistoit ce préjuge qu’il s’agissoit détruire? Dans l’opinion la plus extravagante & la plus barbare qui jamais entra dans l’esprit humain; savoir, que tous les devoirs de la Société sont supplées par la bravoure; qu’un homme n’est plus fourbe, fripon, calomniateur, qu’il est civil, humain, poli, quand il fait se battre; que le mensonge se change en vérité, que le vol devient légitime, la perfidie honnête, l’infidélité louable, si-tôt qu’on soutient tout cela le fer à la main; qu’un affront est toujours bien réparé par un coup d’épée; & qu’on n’a jamais tort avec un homme, pourvu qu’on le tue. Il y a, je l’avoue, une autre sorte d’affaire où la gentillesse se mêle à la cruauté, & où l’on ne tue les gens que par hazard; c’est celle où l’on se bat au premier sang. Au premier sang! Grand Dieu! Et qu’en veux - tu faire de ce sang, bête féroce! Le veux-tu boire? Le moyen de songer a ces horreurs sans émotion? Tels sont les préjuges que les Rois de France, armes de toute la force publique, ont vainement attaques. L’opinion, reine du monde, n’est point soumise au pouvoir des Rois; ils sont eux-mêmes ses premiers esclaves.