Je finis cette longue digression, qui malheureusement ne sera pas la derniere; & de cet exemple, trop brillant peut-être, si parva licet componere magnis, je revins à des applications plus simples. Un des infaillibles effets d’un Théâtre établi dans une aussi petite ville que la notre, sera de changer nos maximes, ou si l’on veut, nos préjuges & nos opinions publiques; ce qui changera nécessairement nos mœurs contre d’autres, meilleures ou pires, je n’en dis rien encore, mais surement moins convenables à notre constitution. Je demande, Monsieur, par quelles loix efficaces vous remédierez à cela? Si le gouvernement peut beaucoup, sur les mœurs, c’est seulement par son institution primitive: quand une fois il les a déterminées, non-seulement il n’a plus le pouvoir de les changer, à moins qu’il ne change, il a même bien de la peine à les maintenir contre les accidens inévitables qui les attaquent, & contre la pente naturelle qui les altere. Les opinions publiques, quoique si difficiles à gouverner, sont pourtant par elles-mêmes très-mobiles & changeantes. Le hazard, mille causes fortuites, mille circonstances imprévues sont ce que la force & la raison ne sauroient faire; ou plutôt, c’est précieusement parce que le hazard les dirige, que la. force n’y peut rien: comme les des qui partent de la main, quelque impulsion qu’on leur donne, n’en amènent pas plus aisément le point désire.
Tout ce que la sagesse humaine peut faire, est de prévenir les changemens, d’arrêter de loin tout ce qui les amene.; mais si-tôt qu’on les souffre & qu’on les autorise, on est rarement maître de leurs effets, & l’on ne peut jamais se répondre de l’être. Comment donc préviendrons - nous ceux dont nous aurons volontairement introduit la cause? À l’imitation de l’établissement dont je viens de parler, nous proposerez-vous d’instituer des Censeurs? Nous en avons déjà; * [*Le Consistoire, & la chambre de la Reforme. ] & si toute la force de ce Tribunal, suffit à peine pour nous maintenir tels que nous sommes; quand nous aurons ajoute une nouvelle inclination à la petite des mœurs, que sera-t-il pour arrêter ce progrès? il est clair qu’il n’y pourra plus suffire. La premiere marque de son impuissance à prévenir les abus de la Comédie, sera de la laisser établir. Car il est aise de prévoir que ces deux etablissemens ne sauroient subsister long-tems ensemble, & que la Comédie tournera les Censeurs en ridicule, ou que les Censeurs seront chasser les Comédiens.
Mais il ne s’agit pas seulement ici de l’insuffisance des loir pour réprimer de mauvaises mœurs, en laissant subsister leur cause. On trouvera, je le prévois, que, l’esprit rempli des abus qu’engendre nécessairement le Théâtre, & de l’impossibilité générale de prévenir ces abus, je ne réponds pas assez précieusement à l’expédient propose, qui et d’avoir des Comédiens honnêtes-gens, c’est-à-dire, de les rendre tels. Au fond cette discussion particuliere n’est plus fort nécessaire: tout ce que j’ai dit jusqu’ici des effets de la.Comédie, étant indépendant des mœurs des Comédiens, n’en auroit pas moins lieu, quand ils auroient bien.profite des leçons que vous nous exhortez a leur donner, & qu’ils deviendroient par nos soins autant de modeles de vertu. Cependant par égard au sentiment de ceux de mes compatriotes qui ne voient d’autre danger dans la Comédie que le mauvais exemple des Comédiens, je veux bien rechercher encore, si, même dans leur supposition, cet expédient est praticable avec quelque espoir de succès, & s’il doit suffire pour les tranquilliser.
En commençant par observer les faits avant de raisonner sur les causes, je vois en général que l’état de Comédien est un état de licence & de mauvaises mœurs; que les hommes y sont livres au désordre; que les femmes y menent une vie scandaleuse; que les uns & les autres, avares & prodigues tout à la fois, toujours accables de dettes & toujours versant l’argent a pleines mains, sont aussi peu retenus sur leurs dissipations, que peu scrupuleux sur les moyens d’y pourvoir. Je vois encore que, par tout pays, leur profession est déshonorante, que ceux qui l’exercent, excommunies ou non, par-tout méprises, * [* Si les Anglois ont inhume la Oldfield à cote de leurs Rois, ce étoit pas son métier, mais son talent qu’ils vouloient honorer. Chez eux les grands talens anoblissent dans états; les petits. avilissent dans les plus illustres. Et quant à la profession des Comédiens, les mauvais & les médiocres sont méprises à Londres, autant ou plus que partout ailleurs.] & qu’a Paris même, où ils ont plus de considération & une meilleure conduite que par-tout, ailleurs, un Bourgeois craindroit de fréquenter ces mêmes Comédiens qu’on voit tous les jours à la table des Grands. Une troisieme observation, non moins importante, est que ce dédain est plus fort par-tout où les mœurs sont plus pures, & qu’il y a des pays d’innocence & de simplicité où le métier de Comédien est presque en horreur. Voilà des faits incontestables. Vous me direz qu’il n’en résulte que des préjuges. J’en conviens: mais ces préjuges étant universels, il faut leur chercher une cause universelle, & je ne vois pas qu’on la puisse trouver ailleurs que dans la profession même à laquelle ils se rapportent. À cela vous répondez que les Comédiens ne se rendent méprisables que parce qu’on les méprise: mais pourquoi les eût-on méprisés s’ils n’eussent été méprisables? Pourquoi penseroit-on plus mal de leur etat que des autres, s’il n’avoit rien que l’en distingât? Voilà ce qu’il faudroit examiner, peut-être, avant de les justifier aux dépens du public.
Je pourrois imputer ces préjugés aux déclamations des Prêtres, si je ne les trouvois établis chez les Romains avant la naissance du Christianisme, &, non-seulement courans vaguement dans l’esprit du Peuple, mais autorisés par des loix expresses qui déclaroient les Acteurs infâmes, leur ôtoient le titre & les droits de Citoyens Romains, & mettoient les Actrices au rang des prostituées. Ici toute autre raison manque, hors celle qui se tire de la nature de la chose. Les Prêtres paÏens & les dévots, plus favorables que contraires à des Spectacles qui faisoient partie des jeux consacres à la Religion,* [*Tite-Live dit que les jeux scéniques furent introduits à Rome l’an 390 à l’occasion d’une peste qu’il s’agissoit d’y faire cesser. Aujourd’hui l’on fermeroit les Théâtres pour le même sujet & surement cela seroit plus raisonnable.] n’avoient aucun intérêt à les décrier, & ne les décrioient pas en effet. Cependant, on pouvoit des-lors se récrier, comme vous faites, sur l’inconséquence de déshonorer des gens qu’on protege, qu’on paye, qu’on pensionne; ce qui, à vrai dire, ne me paroît pas si étrange qu’à vous: car il est à propos quelquefois que l’Etat encourage & protege des professions déshonorantes mais utiles, sans que ceux qui les exercent en doivent être plus considérés pour cela.
J’ai lu quelque part que ces flétrissures etoient moins imposées à de vrais Comédiens qu’à des Histrions & Farceurs qui souilloient leurs jeux d’indécence & d’obscénités; mais cette distinction est insoutenable: car les mots de Comédien & d’Histrion etoient parfaitement synonymes, & n’avoient d’autre différence, sinon que’l’un étoit Grec & l’autre Etrusque. Ciceron, dans le livre de l’Orateur, appelle Histrions les deux plus grands Acteurs qu’ait jamais eu Rome, Esope & Roscius; dans son plaidoyer pour ce dernier, il plaint un si honnête-homme d’exercer un métier si peu honnête. Loin de distinguer entre les Comédiens, Histrions & Farceurs, ni entre les Acteurs des Tragédies & ceux des Comédies, la loi couvre indistinctement du même opprobre tous ceux qui montent sur le Théâtre. Quisquis in Scenam prodierit, ait Praextor, infamis est. Il est vrai, seulement, que cet opprobre tomboit moins fur la représentation même, que sur l’etat où l’on en faisoit métier: puisque la Jeunesse de Rome représentoit publiquement, à la fin des grandes Pieces, les Attellanes ou Exodes, sans déshonneur. À cela près, on voit dans mille endroits que tous les Comédiens indifféremment etoient esclaves, & traites comme tels, quand le public n’étoit pas content d’eux.
Je ne sache qu’un seul Peuple qui n’ait pas eu la-dessus les maximes de tous les autres, ce sont les Grecs. Il est certain que, chez eux, la profession du Théâtre étoit si peu déshonnête que la Grece fournit des exemples d’Acteurs charges de certaines fonctions publiques, soit dans l’Etat, soit en Ambassades. Mais on pourroit trouver aisément les raisons de cette exception. 1. La Tragédie ayant été inventée chez les Grecs, aussi-bien que la Comédie, ils ne pouvoient jetter d’avance, une impression de mépris sur un etat dont on ne connoissoit pas encore les effets; &, quand on commença de les connoître, l’opinion publique avoit déjà pris son pli. 2. Comme la Tragédie avoit quelque chose de sacre dans son origine, d abord ses Acteurs furent plutôt regardes comme des Prêtres que comme des Baladins. 3. Tous les sujets des Pieces n’étant tires que des antiquités nationales dont les Grecs etoient idolâtres, ils voyoient dans ces mêmes Acteurs, moins des gens qui jouoient des fables, que des Citoyens instruits qui representoient aux yeux de leurs compatriotes l’histoire de leur pays. 4. Ce Peuple, enthousiaste de sa liberté jusqu’à croire; que les Grecs etoient les seuls hommes libres par nature,* [*Iphigénie le dit en termes exprès dans la Tragédie d’Euripide, qui porte le nom de cette Princesse] se rappelloit avec un vif sentiment de plaisir ses anciens malheurs & les crimes de ses Maîtres. Ces grands tableaux l’instruisoient sans cesse, & il ne pouvoir se défendre d’un peu de respect pour les organes de cette instruction. 5. La Tragédie n’étant d’abord jouée que par des hommes, on ne voyoit point, sur leur Théâtre, ce mélange scandaleux d’hommes & de femmes qui fait des nôtres autant d’écoles de mauvaises mœurs. 6. Enfin leurs Spectacles n’avoient rien de la mesquinerie de ceux d’aujourd’hui. Leurs Théâtres n’etoient point élevés par l’intérêt & par l’avarice; ils. n’etoient point renfermes dans d’obscures prisons; leurs Acteurs n’avoient pas besoin de mettre à contribution les Spectateurs, ni de compter du coin de l’œil les gens qu’ils voyoient paffer la porte, pour être sûrs de leur souper.
Ces grands & superbes Spectacles donnes sous le Ciel, à la face de toute une nation, n’offroient de toutes parts que des combats, des victoires, des prix, des objets capables d’inspirer aux Grecs une ardente émulation, & d’échauffer leurs cœurs de sentimens d’honneur & de gloire. C’est au milieu de cet imposant appareil, si propre à élever & remuer l’ame, que les Acteurs, animes du même zele, partageoient, selon leurs talens, les honneurs rendus aux vainqueurs des jeux, souvent aux premiers hommes de la nation. Je ne suis pas surpris que, loin de les avilir, leur métier, exerce de cette maniere, leur donnât cette fierté de courage & ce noble désintéressement qui sembloit quelquefois élever l’Acteur a son personnage. Avec tout cela, jamais la Grece, excepte Sparte, ne sur citée en exemple de bonnes mœurs; & Sparte, qui ne souffroit point de Théâtre,* [*Voyez sur cette erreur, la Lettre de M. Le Roi.
[On la trouvera dans la collection des Lettres de M. Rousseau, à la fin de ce Recueil.] n’avoit garde d’honorer ceux qui s’y montrent. Revenons aux Romains qui, loin de suivre à cet égard l’exemple des Grecs, en donnerent un tout contraire. Quand leurs loix declaroient les Comédiens infâmes, etoit-ce dans le dessein d’en déshonorer la profession? Quelle eut été l’utilité d’une disposition si cruelle? Elles ne la deshonoroient point, rendoient seulement authentique le déshonneur qui en est inséparable: car jamais les bonnes loix ne changent la nature des choses, elles ne sont que la suivre, & celles- la seules sont observées. Il ne s’agit donc pas de crier d’abord contre les préjugés; mais de savoir premièrement ce ne sont que des préjugés; si la profession de Comédiens n’est point, en effet, déshonorante en elle-même: car, si par malheur elle l’est, nous aurons beau statuer qu’elle ne l’est pas, au lieu de la réhabiliter, nous ne ferons que nous avilir nous nous-mêmes.
Qu’est-ce que le talent du Comédien? L’art de se contrefaire, de faire revêtir un autre caractere que le sien, de paroître différent de ce qu’on est, de se passionner de sang-froid, de dire autre chose que ce qu’on pense aussi naturellement que si l’on le pensoit réellement, & d’oublier enfin sa propre place à force de prendre celle d’autrui. Qu’est-ce que la profession du Comédien? Un métier par lequel il se donne en représentation pour de l’argent, se soumet à l’ignominie & aux affronts qu’on achète le droit de lui faire, & met publiquement sa personne en vente. J’adjure tout homme sincere de dire s’il ne sent pas au fond de son ame qu’il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose de servile & de bas. Vous autres philosophes, qui vous prétendez si fort au -dessus des préjugés, ne mourriez -vous pas tous de honte si, lâchement travestis en Rois, il vous faloit aller faire aux yeux du public un rôle différent du votre, & exposer vos Majestés aux huées de la populace? Quel est donc, au fond, l’esprit que le Comédien reçoit de son etat? Un mélange de bassesse de fausseté, de ridicule orgueil, & d’indigne avilissement, qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le plus noble de tous, celui d’homme qu’il abandonne.
Je sais que le jeu du Comédien n’est pas celui d’un fourbe qui veut en imposer, qu’il ne prétend pas qu’on le prenne en effet pour la personne qu’il représente, ni qu’on le croye affecte des passions qu’il imite, & qu’en donnant cette imitation pour ce qu’elle est, il la rend tout-à-fait innocente. Aussi ne l’accuse-je pas d’être précisément un trompeur, mais de cultiver pour tout métier le talent de tromper les hommes, & de s’exercer à des habitudes qui, ne pouvant être innocentes qu’au Théâtre, ne servent par-tout ailleurs qu’à mal faire. Ces hommes si bien pares, si bien exerces au ton de la galanterie & aux accens de la passion, n’abuseront - ils jamais de cet art pour séduire de jeunes personnes? Ces valets filoux, si subtils de la langue & de la main sur la Scene, dans les besoins d’un métier plus dispendieux que lucratif, n’auront-ils jamais de diffractions utiles? Ne prendront- ils jamais la bourse d’un fils prodigue ou d’un pere avare pour celle de Léandre ou d’Argan?* [*On a relevé ceci comme outre & comme ridicule. On a eu raison, Il n’y a point de vice dont les Comédiens soient moins accuses que de la friponnerie. Leur métier qui les occupe beaucoup & leur donne même des sentimens d’honneur à certains égards; les éloigne d’une telle bassesse. Je laisse ce passage, parce que je me suis fait une loi de ne rien ôter; mais je le désavoue hautement comme une très-grande injustice.] Par-tout la tentation de mal faire augmente avec la facilite; & il faut que les Comédiens soient plus vertueux que les autres hommes, s’ils sont pas plus corrompus.
L’Orateur, le Prédicateur, pourra-t-on me dire encore, paient de leur personne ainsi que le Comédien. La différence est très grande. Quand l’Orateur se montre, c’est pour parler & non pour se donner en spectacle: il ne représente que lui-même, il ne fait que son propre rôle, ne parle qu’en son propre nom, ne dit ou ne doit dire que ce qu’il pense; l’homme & le personnage étant le même être, il est a sa place; il est dans le cas de tout autre Citoyen qui remplit les fonctions de son etat. Mais un Comédien sur la Scene, étalant d’autres sentimens que les siens, ne disant que ce qu’on lui, fait dire, représentant souvent un être chimérique, s’anéantit, pour ainsi dire, s’annulle avec fort héros; & dans cet oubli de l’homme, s’il en reste quelque chose, c’est pour être le jouet de Spectateurs. Que dirai-je de ceux qui semblent avoir peur de valoir trop par eux- mêmes, & se dégradent jusqu’à représenter des personnages auxquels ils seroient bien fâches de ressembler? C’est un grand mal, sans doute, de voir tant de scélérats dans le monde faire des rôles d’honnêtes-gens; mais y a-t-il rien de plus odieux, de plus choquant, de plus. lâche, qu’un honnête-homme à la Comédie faisant le rôle d’un scélérat, & déployant tout fort talent pour faire valoir de criminelles maximes, dont lui-même est pénétré d’horreur?
Si l’on ne voit en tout ceci qu’une profession peu honnête, on doit voir encore une source de mauvaises mœurs dans le désordre des Actrices, qui force &. entraîne celui des Acteurs Mais pourquoi ce désordre est-il inévitable? Ah, pourquoi! Dans tout autre tems on n’auroit pas besoin de le demander; mais dans ce siecle où regnent si fiérement les préjuges & l’erreur sous le nom de philosophie, les hommes, abrutis par leur vain savoir, ont ferme leur esprit à la voix de la raison, & leur cœur à celle de la nature.
Dans tout etat, dans tout pays dans toute condition, les deux sexes ont entr’eux une liaison si sorte & si naturelle, que les mœurs de l’un décident toujours de celles de l’autre. Non que ces mœurs soient toujours les meures, mais elles ont toujours le même, degré de bonté, modifie dans chaque sexe par les penchans qui lui sont propres. Les Angloises sont douces & timides. Les Anglois sont durs & féroces. D’où vient cette apparente opposition? De ce que le caractere de chaque sexe est ainsi renforce, & que c’est aussi le caractere national de porter tout à l’extrême.À cela près, tout est semblable. Les deux sexes aiment à vivre à part; tous deux font cas des plaidés de la table; tous deux se rassemblent pour boire après le repas, les hommes du vin, les femmes du thé; tous deux se livrent au jeu sans fureur & s’en sont un métier plutôt qu’une passion; tous deux ont un grand respect pour les choses honnêtes; tous deux aiment la patrie & les loix; tous deux honorent la soi conjugale, &, s’ils la violent, ils ne se font.point un honneur de la violer; la paix domestique plaît à tous deux; tous deux sont silencieux & taciturnes; tous deux difficiles à émouvoir; tous deux emportes dans leurs passions; pour tous deux l’amour est terrible & tragique, il décide du sort de leurs jours, il ne s’agit pas de moins, dit.
Muralt, que d’y laisser la raison ou la vie; enfin tous deux se plaisent à la campagne, & les Dames Angloises errent aussi volontiers dans leurs pares solitaires, qu’elles vont se montrer à Vauxhall. De ce goût commun pour la solitude, naît aussi celui des lectures contemplatives & des Romans dont l’Angleterre est inondée. * [*Ils y sont, comme les hommes sublimes ou détestables. On n’a jamais fait encore en quelque langue que ce soit, de Roman égale à Clarisse, ni même approchant.] Ainsi tous deux, plus recueillis avec eux-mêmes, se livrent moins à des imitations frivoles; prennent mieux le goût des vrais plaisirs de la vie, & songent moins à paroître heureux qu’à l’être.
J’ai cite les Anglois par préférence, parce qu’ils sont, de toutes les nations du monde, celle où les mœurs des deux sexes paroissent d’abord le plus contraires. De leur rapport dans ce pays-là nous pouvons conclure pour les autres. Tout la différence consiste en ce que la vie des femmes est un développement continuel de leurs mœurs, au lieu que celle des hommes s’effaçant davantage dans l’uniformité des affaires, il faut attendre pour en juger, de les voir dans les plaisirs. Voulez-vous donc connoître les hommes? Etudiez les femmes. Cette maxime est générale, & jusque-là tout monde sera d’accord avec moi. Mais si j’ajoute qu’il n’y point de bonnes mœurs pour les femmes hors d’une vie retirée & domestique; si je dis que les paisibles soins de la famille & du ménage sont leur partage, que la dignité de leur sexe est dans sa modestie, que la honte & la pudeur sont en elles inséparables de l’honnêteté, que rechercher les regards des hommes c’est déjà s’en laisser corrompre, & que toute femme qui se montre se déshonore: à l’instant va s’élever contre moi cette philosophie d’un jour qui naît & meurt dans le coin d’une grande ville, & veut étouffer de-la le cri de la Nature & la voix unanime du genre-humain.
Préjuges populaires! me crie-t-on. Petites erreurs de l’enfance! Tromperie des loix & de l’éducation! La pudeur n’est rien. Elle n’est qu’une invention des loix sociales pour mettre à couvert les droits des peres & des epoux, & maintenir quelque ordre dans les familles. Pourquoi rougirions-nous des besoins que nous donna la Nature? Pourquoi trouverions-nous un motif de honte dans un acte aussi indifférent en soi, & aussi utile dans ses effets que celui qui concourt a perpétuer l’espece? Pourquoi, les desirs étant égaux des deux parts, les démonstrations en seroient-elles différentes? Pourquoi l’un des sexes se refuseroit-il plus que l’autre aux penchans qui leur sont communs? Pourquoi l’homme auroit-il sur ce point d’autres loix que les animaux?
Tes pourquoi, dit le Dieu, ne finiroient jamais. Mais n’est pas a l’homme, c’est a son, Auteur qu’il les faut adresser. N’est-il pas plaisant qu’il faille dire pourquoi j’ai honte d’un sentiment naturel, si cette honte ne m’est pas moins naturelle que ce sentiment même? Autant vaudroit me demander aussi pourquoi j’ai ce sentiment. Est-ce à moi de rendre compte de ce qu’à fait la Nature? Par cette maniere de raisonner, ceux qui ne voient pas pourquoi l’homme est existant, devroient nier qu’il existe. J’ai peur que ces grands scrutateurs des conseils de Dieu n’aient un peu le légèrement pesé ses raisons. Moi qui ne me pique pas de les connoître, j’en crois voir qui leur ont échappe. Quoiqu’ils en disent, la honte qui voile aux yeux d’autrui les plaisirs de l’amour, est quelque chose. Elle est la sauve -garde commune que la Nature à donnée aux deux sexes, dans un etat de foiblesse & d’oubli d’eux-mêmes qui les livre à la merci du premier venu; c’est ainsi qu’elle couvre leur sommeil des ombres de la nuit, afin que durant ce tems de ténèbres ils soient moins exposes aux attaques les uns des autres; c’est ainsi qu’elle fait chercher à tout animal souffrant la retraite & les lieux déserts, afin qu’il souffre & meure cri paix, hors des atteintes qu’il ne peut plus repousser.
À l’égard de la pudeur du sexe en particulier, quelle arme plus douce eût pu donner cette même Nature à celui qu’elle destinoit à se défendre? Les desirs sont égaux! Qu’est-ce à dire? Y a-t-il de part & d’autre mêmes facultés de les satisfaire? Que deviendroit l’espece humaine, si l’ordre de l’attaque & de la défense étoit change? L’assaillant choisiroit au hazard des tems où la victoire seroit impossible; l’assailli seroit liasse en paix, quand il auroit besoin de se rendre, & poursuivi sans relâche, quand il seroit trop foible pour succomber; enfin le pouvoir & la volonté toujours en discorde ne laissant jamais partager les desirs, l’amour ne seroit plus le soutien de la Nature, il en seroit le destructeur & le fléau.
Si les cieux sexes avoient également fait & reçu les avances, la vaine importunité n’eut point été sauvée; des feux toujours languissans dans une ennuyeuse liberté ne se fussent jamais irrites, le plus doux de tous les sentimens eut à peine effleure le cœur humain, & son objet eut été mal rempli. L’obstacle apparent qui semble éloigner cet objet, est au fond ce qui le rapproche. Les voiles par la honte n’en deviennent que plus séduisans; en les gênant la pudeur les enflamme: ses craintes, ses détours, ses réserves, ses timides aveux,sa tendre & naÏve finesse, disent mieux ce qu’elle croit taire que la passion ne l’eut dit sans elle: c’est elle qui donne du prix faveurs & de la douceur aux refus. Le véritable amour possède en effet ce que la seule pudeur lui dispute; ce mélange de foiblesse & de modestie le rend plus touchant & plus tendre; moins il obtient, plus la valeur de ce qu’il obtient en augmente, & c’est ainsi qu’il jouit à la fois de ses privations & de ses plaisirs.
Pourquoi, disent-ils, ce qui n’est pas honteux à l’homme, le seroit-il à la femme? Pourquoi l’un des sexes se feroit-il un crime de ce que l’autre se croit permis? Comme si les conséquences etoient les mêmes des deux cotes! Comme si tous les austères devoirs de la femme ne derivoient pas de cela seul qu’un enfant doit avoir un pere. Quand ces importantes considérations nous manqueroient, nous aurions toujours la même réponse à faire, & toujours elle seroit sans replique. Ainsi sa voulu la Nature, c’est un crime d’étouffer sa voix. L’homme peut être audacieux, telle est sa destination:* [*Distinguons cette audace de l’insolence & de la brutalité; car rien ne part de sentimens plus opposes, & n’a d’effets plus contraires. Je suppose l’amour innocent & libre, ne recevant de loix de lui-même; c’est à lui seul qu’il appartient de présider à ses mysteres, & de former l’union des personnes, ainsi que celle des cœurs. Qu’un homme insulte à la pudeur du sexe, & attente avec violence aux charmes d’un jeune objet qui ne sent rien pour lui; sa grossièreté n’est point passionnée, elle est outrageante; elle annonce une ame sans mœurs, sans délicatesse, incapable à la fois d’amour & d’honnêteté. Le plus grand prix des plaisirs est dans l’cœur qui les donne: un véritable amant ne trouveroit que douleur, rage, & désespoir dans la possession même de ce qu’il même de ce qu’il aime, s’il croyoit n’en point être aime.
Vouloir contenter insolemment ses desirs sans l’aveu de celle qui les fait naître, est l’audace d’un Satyre; celle d’un homme est de savoir les témoigner sans déplaire, de les rendre interessans, de faire en sorte qu’on les partage, d’asservir les sentimens avant d’attaquer la personne. Ce n’est pas encore assez d’être aime, les desirs partages ne donnent pas seuls le droit de les satisfaire; il faut de plus le consentement de les volonté. Le cœur accorde en vain ce que la volonté refuse. L’honnête-homme & l’amant s’en abstient, même quand il pourroit l’obtenir. Arracher ce consentement tacite, c’est user de toute la permise en amour: Le lire dans les yeux, le voir dans les manieres malgré le refus de bouche, c’est l’art de celui qui fait aimer; s’il acheve alors d’être heureux, il n’est brutal, il est honnête; il n’outrage point la pudeur, il la respecte, il la sert; il lui laisse l’honneur de défendre encore ce qu’elle eut abandonne. ] il faut bien que quelqu’un se déclaré. Mais toute femme sans pudeur est coupable & dépravée; parce qu’elle foule aux pieds un sentiment naturel à son sexe.
Comment peut-on disputer la vérité de ce sentiment? Toute la terre n’en rendit-elle pas l’éclatant témoignage, la seule comparaison des sexes suffiroit pour la constater. N’est-ce pas la Nature qui pare les jeunes personnes de ces traites si doux qu’un peu de honte rend plus touchans encore? N’est-ce pas elle qui met dans leurs yeux ce regard timide & tendre auquel on résisté avec tant de peine? N’est-ce pas elle qui donne à leur teint plus d’éclat, & à leur peau plus de finesse, afin qu’une modeste rougeur s’y laisse mieux appercevoir? N’est-ce pas elle qui les rend craintives afin qu’elles fuient, & foibles afin qu’elles cèdent? à quoi bon leur donner un cœur plus sensible à la pitié, moins de vitesse à la course, un corps moins robuste, une stature moins haute, des muscles plus délicats, si elle ne les eut destinées à se laisser vaincre? Assujetties au incommodités de la grossesse, & aux douleurs de l’enfantement, ce surcroît de travail exigeoit-il une diminution de forces? Mais pour le réduire à cet etat pénible, il les faloit assez fortes pour ne succomber qu’à leur volonté, & assez foibles pour avoir toujours un prétexte de se rendre. Voilà précisément le point où les à place la Nature.
Passions du raisonnement à l’expérience. Si la pudeur étoit un préjugé de la Société & de l’éducation, ce sentiment devroit augmenter dans les lieux où l’éducation est plus poignée, & où l’on rafine incessamment sur les Loix sociales; il devroit être plus foible par-tout où l’on est reste plus près de l’etat primitif. C’est tout le contraire. * [*Je m’attends à l’objection. Les femmes sauvages n’ont de pudeur: car elles vont nues? Je réponds que les nôtres en ont encore moins: car elles s’habillent. Vouez la fin de cet essai, au sujet des filles de Lacédémone.] Dans nos montagnes les femmes sont timides & modestes, un mot les fait rougir, elles n’osent lever les yeux sur les hommes, & gardent le silence devant eux. Dans les grandes Villes la pudeur est ignoble & basse; c’est la seule chose dont une femme bien élevée auroit honte; & l’honneur d’avoir fait rougir un honnête-homme n’appartient qu’aux femmes du meilleur air. L’argument tire de l’exemple des bêtes ne conclut point, & n’est pas vrai. L’homme n’est point un chien ni un loup. Il ne faut qu’établir dans son espece les premiers rapports de la Société pour donner à ses sentimens une moralité toujours inconnue aux bêtes. Les animaux ont un cœur & des passions; mais la sainte image de l’honnête & du beau n’entra jamais que dans le cœur de l’homme.
Malgré cela, où a-t-on pris que l’instinct ne produit jamais dans les animaux des effets semblables à ceux que la honte produit parmi les hommes? Je vois tous les jours des preuves du contraire. J’en vois se cacher dans certains besoins, pour dérober aux sens un objet de dégoût; je les vois ensuite, au lieu de fuir, s’empresser d’en couvrir les vestiges. Que manque-t-il à ces soins pour avoir un air de décence & d’honnêteté, sinon d’être pris par des hommes? Dans leurs amours, je vois des caprices, des choix, des refus concertes, qui tiennent de bien près à la maxime d’irriter la passion par des obstacles. À l’infant même où j’écris ceci, j’ai fous les yeux un exemple qui le confirme. Deux jeunes pigeons, dans l’heureux tems de leurs premieres amours, m’offrent un tableau bien différent de la sotte brutalité que leur prêtent nos prétendus sages. La blanche colombe va suivant pas à pas son bien-aime, & prend chasse elle - même aussi-tôt qu’il se retourne. Reste-t-il dans l’inaction? De légers coups de bec le réveillent; s’il se retire, on le poursuit; s’il se défend, un petit vol de six pas l’attire encore; l’innocence de la Nature ménage les agaceries & la molle résistance, avec un art qu’auroit à peine la plus habile coquette. Non, la folâtre Galatée ne faisoit pas mieux, & Virgile eut pu tirer d’un colombier l’une de ses plus charmantes images.
Quand on pourroit nier qu’un sentiment particulier de pudeur fut naturel aux femmes, en seroit-il moins vrai que, dans la Société, leur partage doit être une vie domestique & retirée, & qu’on doit les élever dans des principes qui s’y rapportent? Si la timidité, la pudeur, la modestie qui leur sont propres sont des inventions sociales, il importe à la Société que les femmes acquièrent ces qualités; il importe de les cultiver en elles, & toute femme qui les dédaigne offense les bonnes mœurs. Y a-t-il au monde un spectacle aussi touchant, aussi respectable que celui d’une mere de famille entourée de ses enfans, réglant les travaux de ses domestiques, procurant à son mari une vie heureuse, & gouvernant sagement la maison? C’est-la qu’elle se montre dans toute la dignité d’une honnête-femme; c’est-la qu’elle impose vraiment du respect, & que la beauté partage avec honneur les hommages rendus à la vertu. Une maison dont la maîtresse est absente, est un corps fans ame qui bientôt tombe en corruption; une femme hors de sa maison perd son plus grand lustre, & dépouille de ses vrais ornemens, elle se montre avec indécence. Si elle a un mari, que cherche-t-elle parmi les hommes? Si elle n’en a pas, comment s’expose-t-elle a rebuter, par un maintien peu modeste, celui qui seroit tente de le devenir? Quoiqu’elle puisse faire, on sent qu’elle n’est pas à sa place en public, sa beauté même, qui plaît sans intéresser, n’est qu’un tort de plus que le cœur lui reproche. Que cette