SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Lettre à d'Alembert sur les spectacles

French

Page 7 of 10

impression nous vienne de la nature ou de l’éducation, elle est commune à tous les Peuples du monde; partout on considère les femmes à proportion de leur modestie; par-tout on est convaincu qu’en négligeant les manieres de leur sexe, elles en négligent les devoirs; par-tout on voit qu’alors tournant en effronterie la mâle & ferme assurance de l’homme, elles s’avilissent par cette odieuse imitation, & déshonorent à la fois leur sexe & le notre.

Je sais qu’il regne en quelques pays des coutumes contraires; mais voyez aussi quelles murs elles ont fait naître! Je ne voudrois pas d’autre exemple pour confirmer mes maximes. Appliquons aux mœurs des femmes ce que j’ai dit ci-devant de l’honneur qu’on leur porte. Chez tous les anciens Peuples polices elles vivoient très-renfermées; elles se montroient rarement en public; jamais avec des hommes, elles ne se promenoient point avec eux; elles n’avoient point meilleure place au Spectacle, elles ne s’y mettoient point en montre;* [*Au Théâtre d’Athenes les femmes occupoient une Galerie haute appelée Cercis, peu commode pour voir & pour être vues; mais il par l’aventure de Valerie & de Sylla qu’au Cirque de Rome, elles etoient mêlées avec les hommes.] il ne leur étoit pas même permis d’assister à tous, & l’on fait qu’il y avoit peine de mort contre celles qui s’oseroient montrer aux Jeux Olympiques.

Dans la maison, elles avoient un appartement particulier où les hommes n’entroient point. Quand leurs maris donnoient à manger, elles se presentoient rarement à table; les honnêtes femmes en sortoient avant la fin du repas, & les autres n’y paroissoient point au commencement. Il n’y aucune assemblée commune pour les deux sexes; ils ne passoient point la journée ensemble. Ce soin de ne pas se rassasier, les uns des autres faisoit qu’on s’en revoyoit avec plus de plaisir; il est sur qu’en général la paix domestique étoit mieux affermie, & qu’il régnoit plus d’union entre les epoux * [*On en pourroit attribuer la cause à la facilite du divorce; mais les Grecs en faisoient peu d’usage, & Rome subsista cinq cents ans avant que personne s’y prévalut de la loi qui le permettoit.] qu’il n’en regne aujourd’hui.

Tels etoient les usages des Perses, des Grecs, des Romains, & même des Egyptiens, malgré les mauvaises plaisanteries d’Herodote qui se réfutent d’elles-mêmes. Si quelquefois les femmes sortoient des bornes de cette modestie, le cri public montroit que c’étoit une exception. Que n’a-ton pas dit de la liberté du sexe à Sparte? On peut comprendre aussi par la Lisistratad’Aristophane, combien l’impudence des Athéniennes étoit choquante aux yeux des Grecs; & dans Rome déjà corrompue, avec quel scandale ne vit-on point encore les Dames Romaines se présenter au Tribunal des Triumvirs?

Tout est change. Depuis que des foules de barbares, traînant avec eux leurs femmes dans leurs armées, eurent inonde l’Europe; la licence des camps, jointe à la froideur naturelle des climats septentrionaux, qui rend la réserve moins nécessaire, introduisit une autre maniere de vivre que favoriserent les livres de chevalerie, où les belles Dames passoient leur vie à se faire enlever par des hommes, en tout bien & en tout honneur. Comme ces livres etoient les écoles de galanterie du tems, les idées de liberté qu’ils inspirent s’introduisirent, sur-tout dans les Cours & les grandes villes, où l’on se pique davantage de politesse; par le progrès même de cette politesse, elle dut enfin dégénérer en grossièreté. C’est ainsi que la modestie naturelle au sexe peu-à-peu disparue & que les mœurs des vivandières se sont transmises aux femmes de qualités.

Mais voulez-vous savoir combien ces usages, contraires aux idées naturelles, sont choquans pour qui n’en a pas l’habitude? Jugez-en par la surprise & l’embarras des Etrangers & Provinciaux à l’aspect de ces manieres si nouvelles pour eux. Cet embarras fait l’éloge des femmes de leurs pays, & il est a croire que celles qui le causent en seroient moins fières, si la source leur en étoit mieux connue n’est point qu’elles en imposent, c’est plutôt qu’elles rougir, & que la pudeur chassée par la femme de discours & de son maintien, se réfugie dans le cœur l’homme.

Revenant maintenant à nos, Comédiennes, je demande comment un etat dont l’unique objet est de se montrer au public, & qui pis est, de se montrer pour de l’argent, conviendroit à d’honnêtes femmes, & pourroit compatir en elles avec la modestie & les bonnes mœurs? A-t-on besoin même de disputer sur les différences morales des sexes, pour sentir combien il est difficile que celle qui se met à prix en représentation ne s’y mette bientôt en personne, & ne se laisse jamais tenter de satisfaire des desirs qu’elle prend tant de soin d’exciter? Quoi! malgré mille timides précautions, une femme honnête & sage, exposée au moindre danger, à bien de la peine encore à se conserver un cœur à l’épreuve; & ces jeunes personnes audacieuses, sans autre éducation qu’un système de coquetterie & des rôles amoureux, dans une parure très-peu modeste,* [*Que sera-ce en leur supposant la beauté qu’on a raison d’exiger d’elles? Voyez les Entretiens sur le fils naturel, p. 183..] sans cesse entourées d’une jeunesse ardente & téméraire, au milieu des douces voix de d’amour & du plaisir, résisteront, à leur âge, à leur cœur, aux objets qui les environnent, aux discours qu’on leur tient, aux occasions toujours renaissantes, & à l’or auquel elles sont d’avance à demi-vendues! il faudroit nous croire une simplicité d’enfant pour vouloir nous en imposer à ce point. Le vice a beau se cacher dans l’obscurité, son empreinte est sur les fronts coupables: l’audace d’une femme est le signe assure de sa honte; c’est pour avoir trop à rougir qu’elle ne rougit plus; & si quelquefois la pudeur survit à la chasteté, que doit-on penser de la chasteté, quand la pudeur même est éteinte?

Supposons, si l’on veut, qu’il y ait eu quelques exceptions; supposons Qu’il en soit jusqu’à trois que l’on pourroit nommer. Je veux bien croire là-dessus ce que je n’ai jamais ni vu ni oui-dire. Appellerons-nous un métier honnête celui qui fait d’une honnête femme un prodige, & qui nous porte à mépriser celles qui l’exercent, à moins de compter sur un miracle continuel? L’immodestie tient si bien à leur etat, & elles le sentent si bien elles-mêmes, qu’il n’y en a pas une qui ne se crût ridicule de feindre au moins de prendre pour elle les discours de sagesse & d’honneur qu’elle débite au public. De peur que ces maximes séveres ne fissent un progrès nuisible à son intérêt, l’Actrice est toujours la premiere à parodier son rôle & à détruire son propre ouvrage. Elle quitte, en atteignant la coulisse, la morale du Théâtre aussi-bien que sa dignité, & si son prend des leçons de vertu sur la Scene, on les va bien vite oublier dans les foyers.

Après ce que j’ai dit ci-devant, je n’ai pas besoin, je crois, d’expliquer encore comment le désordre des Actrices entraîne celui des Acteurs; sur-tout dans un métier qui les force à vivre entr’eux dans la plus grande familiarité. J’ai n’ai pas besoin de montrer comment d’un etat déshonorant naissent des sentimens déshonnêtes, ni comment les vices divisent ceux que l’intérêt commun devroit réunir. Je ne m’étendrai pas sur mille sujets de discorde & de querelles, que la distribution des rôles, le partage de la recette, le choix des Pieces, la jalousie des applaudissemens doivent exciter sans cesse, principalement entre les Actrices, sans parler des intrigues de galanterie. Il est plus inutile encore que j’expose les effets que l’association du luxe & de la misère, inévitable entre ces gens-là, doit naturellement produire. J’en ai déjà trop dit pour vous & pour les hommes raisonnables; je n’en dirois jamais assez pour les gens prévenus qui ne veulent pas voir ce que la raison leur montre, mais seulement ce qui convient à leurs passions ou à leurs préjuges. Si tout cela tient à la profession du Comédien, que ferons-nous, Monsieur, pour prévenir des effets inévitables? Pour moi, je ne vois qu’un seul moyen; c’est d’ôter la cause. Quand les maux de l’homme lui viennent de sa nature ou d’une maniere de vivre qu’il ne peut, changer, les Médecins les préviennent-ils? Défendre au Comédien d’être vicieux, c’est défendre à l’homme d’être malade.

S’ensuit-il de-l’à qu’il faille mépriser tous les Comédiens? Il s’enfuit, au contraire, qu’un Comédien qui à de la modestie, des mœurs, de l’honnêteté est, comme vous l’avez très-bien dit, doublement estimable: puisqu’il montre par-la que l’amour de la vertu l’emporte en lui sur les passions de l’homme, & sur l’ascendant de sa profession. Le seul tort qu’on lui peut imputer est de l’avoir embrassée; mais trop souvent un écart de jeunesse décide du fort de la vie, & quand on se sent un vrai talent, qui peut résulter à son attrait? Les grands Acteurs portent avec eux leur excuse; ce sont les mauvais qu’il faut mépriser.

Si j’ai reste si long-tems dans les termes de la proposition générale, ce n’est pas que je n’eusse eu plus d’avantage encore à l’appliquer précisément à la Ville de Geneve; mais la répugnance de mettre mes Concitoyens sur la Scene m’à fait différer autant que je l’ai pu de parler de nous. Il y faut pourtant venir à la fin, & je n’aurois rempli qu’imparfaitement ma tache, si je ne cherchois, sur notre situation particuliere, ce qui résultera de l’établissement d’un Théâtre dans notre Ville, au cas que votre avis & vos raisons déterminent le gouvernement à l’y souffrir. Je me bornerai à des effets si sensibles qu’ils ne puissent être contestes personne qui connoisse un peu notre constitution.

Geneve est riche, il est vrai; mais, quoiqu’on n’y voye point ces énormes disproportions de fortune qui appauvrissent tout un pays pour enrichir quelques habitans & sement la misere autour de l’opulence, il est certain que, si quelques Genevois possèdent d’assez grands biens, plusieurs vivent dans une disette assez dure, & que l’aisance du plus grand nombre vient d’un travail assidu, d’économie & de modération, plutôt que d’une richesse positive. Il y a bien des Villes plus pauvres que la nôtre où le bourgeois peut donner beaucoup plus à ses plaisirs, parce que le territoire qui le nourrit ne s’épuise pas, & que son tems n’étant d’aucun prix, il peut le perdre sans préjudice. Il n’en va pas ainsi parmi nous, qui, sans terres pour subsister, n’avons tous que notre industrie. Le peuple Genevois ne se soutient qu’à force de travail, & n’a le nécessaire qu’autant qu’il se refuse tout superflu: c’est une des raisons de nos loix somptuaires. Il me semble que ce qui doit d’abord frapper tout Etranger entrant dans Geneve, c’est l’air de vie & d’activité qu’il y voit régner. Tout s’occupe, tout est en mouvement, tout s’empresse à son travail & à ses affaires. Je ne crois pas que nulle autre aussi petite Ville au monde offre un pareil spectacle. Visitez le quartier St. Gervais; toute l’horlogerie de l’Europe y paroît rassemblée. Parcourez le Molard & les rues basses, un appareil de commerce en grand, des monceaux de ballots, de tonneaux confusément jettés, une odeur d’Inde & de droguerie vous font imaginer un port de mer. Aux Pâquis, aux Eaux-vives, le bruit & l’aspect des fabriques d’indienne & de toile peinte semblent vous transporter a Zurich. La Ville se multiplie en quelque sorte par les travaux qui s’y font, & j’ai vu des gens, sur ce premier coup-d’œil, en estimer le Peuple à cent mille ames. Les bras, l’emploi du tems, la vigilance, l’austère parsimonie; voilà les trésors du Genevois, voilà avec quoi nous attendons un amusement de gens oisifs, qui, nous ôtant à la fois le tems & l’argent, doublera réellement notre perte.

Geneve ne contient pas vingt-quatre mille ames, vous en convenez. Je vois que Lyon bien plus riche à proportion, & du moins cinq ou six fois plus peuplé entretient exactement un Théatre, & que, quand ce Théatre est un Opéra, la Ville n’y sauroit suffire. Je vois que Paris, la Capitale de la France & le gouffre des richesses de ce grand Royaume, en entretient trois assez médiocrement, & un quatrieme en certains tems de l’année. Supposons ce quatrieme* [*Si je ne compte point le Concert Spirituel, c’est qu’au lieu d’être un Spectacle ajouté aux autres, il n’en est que le supplément. Je ne compte pas, non plus, les petits Spectacles de la Foire; mais aussi je la compte toute l’année, au lieu qu’elle ne dure pas six mois. En recherchant, par comparaison, s’il est possible qu’une troupe subsiste à Geneve, je suppose par-tout des rapports plus favorables à l’affirmative, que ne le donnent les faits connus.] permanent. Je vois que, dans plus de six cents mille habitans, ce rendez-vous de l’opulence & de l’oisiveté fournit à peine journellement au Spectacle mille ou douze cents Spectateurs, tout compensé. Dans le reste du Royaume, je vois Bordeaux, Rouen, grands ports de mer; je vois Lille, Strasbourg, grandes Villes de guerre, pleines d’Officiers oisifs qui passent leur vie à attendre qu’il soit midi & huit heures; avoir un Théâtre de Comédie: encore faut - il des taxes involontaires pour le soutenir. Mais combien d’autres Villes incomparablement plus grandes que la notre, combien de sièges de Parlemens & de Cours souveraines ne peuvent entretenir une Comédie à demeure?

Pour juger si nous sommes en etat de mieux faire, prenons un terme de comparaison bien connu, tel, par exemple, que la Ville de Paris. Je dis donc que, si plus de six cents mille habitans ne fournissent journellement & l’un dans l’autre aux Théâtres de Paris que douze cents Spectateurs, moins de vingt-quatre mille habitans n’en fourniront certainement pas plus de quarante-huit à Geneve. Encore faut-il déduire les gratis de ce nombre, & supposer qu’il n’y a pas proportionnellement moins de désoeuvrés à Geneve qu’à Paris; supposition qui me paroit insoutenable.

Or si les Comédiens François, pensionnes du Roi, & propriétaires de leur Théâtre, ont bien de la peine à se soutenir à Paris avec une assemblée de trois cents Spectateurs par représentation * [*Ceux qui ne vont aux Spectacles que les beaux jours où l’assemblée est nombreuse, trouveront cette estimation trop foible; mais ceux qui pendant dix ans les auront suivis, comme moi, bons & mauvais jours, la trouveront surement trop forte. S’il faut donc diminuer le nombre journalier de trois cents Spectateurs à Paris, il faut diminuer proportionnellement celui de quarante-huit à Geneve; ce qui renforce mes objections.]

je demande comment les Comédiens de Geneve se soutiendront avec une assemblée de quarante-huit Spectateurs pour toute ressource? Vous me direz qu’on vit à meilleur compte à Geneve qu’à Paris. Oui, mais les billets d’entrées coûteront aussi moins à proportion; & puis, la dépense de la table n’est rien pour les Comédiens. Ce sont les habits, c’est la parure qui leur coûte; il faudra faire venir tout cela de Paris, ou dresse des Ouvriers mal-adroits. C’est dans les lieux où toutes ces choses sont communes qu’on les fait à meilleur marche. Vous direz encore qu’on les assujettira à nos loix somptuaires. Mais c’est en vain qu’on voudroit porter la reforme sur le Théâtre; jamais Cléopatre & Xercès ne goûteront notre simplicité. L’etat des Comédiens, étant de paroître, c’est leur ôter le goût de leur métier de les en empêcheur, & je doute que jamais bon Acteur consente à se faire Quakre. Enfin, l’on peut m’objecter que la Troupe de Geneve, étant bien moins nombreuse que celle de Paris, pourra subsister à bien moindres frais. D’accord: mais cette différence sera-t-elle en raison de celle de 48 à 300? Ajoutez qu’une Troupe plus nombreuse à aussi l’avantage de pouvoir jouer plus souvent, au lieu que dans une petite Troupe où les doubles manquent, tous ne sauroient jouer tous les jours; la maladie, l’absence d’un seul Comédien fait manquer une, représentation, & c’est autant de perdu pour la recette.

Le Genevois aime excessivement la campagne: on en peut juger par la quantité de maisons répandues autour de la Ville. L’attrait de la chasse & la Beauce des environs entretiennent ce goût salutaire. Les portes, fermées avant la nuit, ôtant la liberté de la promenade au dehors & les maisons de campagne étant si près, fort peu de gens aises couchent en Ville durant l’été. Chacun ayant passe la journée à ses affaires, part le soir à portes fermantes, & va dans sa petite retraite respirer l’air le plus pur, & jouir du plus charmant paysage qui soit sous le Ciel. Il y a même beaucoup de Citoyens & Bourgeois qui y résident toute l’année, & n’ont point d’habitation dans Geneve. Tout cela est autant de perdu pour la Comédie, & pendant toute la belle saison il ne restera presque pour l’entretenir, que des gens qui n’y vont jamais à Paris, c’est toute autre chose: on allie fort bien la Comédie avec la campagne; & tout l’été l’on ne voit à l’heure où finissent les Spectacles, que carrosses sortir des portes. Quant aux gens qui couchent en Ville, la liberté d’en sortir à toute heure les tente moins que les incommodités qui l’accompagnent ne les rebutent. On s’ennuie si-tôt des promenades publiques, il faut aller chercher si loin la campagne, l’air en est si empeste d’immondices & la vue si peu attrayante, qu’on mieux aller s’enfermer au Spectacle. Voilà donc encore une différence au désavantage de nos Comédiens & une moitie de l’année perdue pour eux. Pensez-vous, Monsieur, qu’ils trouveront aisément sur le reste à remplir un si grand vide? Pour moi je ne vois aucun autre remede à cela que de changer l’heure où l’on ferme les portes, d’immoler notre sûreté à nos plaisirs, & de laisser une Place-Forte ouverte pendant la nuit,* [*Je sais que toutes nos grandes fortifications sont la chose du monde plus inutile, & que, quand nous aurions assez de troupes pour les défendre, cela seroit fort inutile encore: car surement on ne viendra pas nous assiéger. Mais pour n’avoir point de siège à craindre, nous n’en devons pas moins veiller à nous garantir de tout surprise: rien n’est si facile que d’assembler des gens de guerre à notre voisinage. Nous avons trop appris l’usage qu’on en peut faire, & nous devons songer que les plus mauvais droits hors d’une place, se trouvant excellens quand on est dedans.] au milieu de trois Puissances dont la plus éloignée n’a pas demi-lieue à faire pour arriver à nos glacis. Ce n’est pas tout: il est impossible qu’un établissement si contraire à nos anciennes maximes soit généralement applaudi. Combien de généreux Citoyens verront avec indignation ce monument du luxe & de la mollesse s’élever sur les ruines de notre attique simplicité, & menacer de loin la liberté publique? Pensez-vous qu’ils iront autoriser cette innovation de leur presque, après l’avoir hautement improuvée? Soyez sûr que plusieurs vont sans scrupule au Spectacle à Paris, qui n’y mettront jamais les pieds à Geneve: parce que le bien de la patrie leur est: plus cher que leur amusement. Où sera l’imprudente mere qui osera mener sa fille à cette dangereuse école, & combien de femmes respectables croiroient se déshonorer en y allant elles-mêmes? Si quelques personnes s’abstiennent à Paris d’aller au Spectacle, c’est uniquement par un principe de Religion qui surement ne sera pas moins fort parmi nous, & nous aurons de plus les motifs de mœurs, de vertu, de patriotisme qui retiendront encore ceux que la Religion ne retiendroit pas.* [*Je n’entends point par-la qu’on puisse être vertueux sans Religion, j’eus long-tems cette opinion trompouse, dont je suis trop désabusé. Mais j’entends qu’un Croyant peut s’abstenir quelquefois, par des motifs de vertus purement sociales, de certaines actions indifférentes par elles-même & qui n’intéressent point immédiatement la conscience, comme est celle d’aller aux Spectacles, dans un lieu où il n’est pas bon qu’on les souffre. ] J’ai fait voir qu’il est absolument impossible qu’un Théâtre de Comédie se soutienne à Geneve par le seul concours Spectateurs. Il faudra donc de deux choses l’une; ou que les riches se cotisent pour le soutenir, charge onéreuse qu’assurément ils ne seront pas d’humeur à supporter long-tems; ou que l’Etat s’en mêle & le soutienne à ses propres frais. Mais comment le soutiendra-t-il? Sera-ce en retranchant, sur les dépenses nécessaires auxquelles suffit à peine son modique revenu, de quoi pourvoir à celle-là? Où bien destinera-t-il à cet usage important les sommes que l’économie & l’intégrité de l’administration permet quelquefois de mettre en réservé pour les plus pressans besoins? Faudra-t-il reformer notre petite garnison & garder nous-mêmes nos portes? Faudra-t-il réduire les foibles honoraires de nos Magistrats, ou nous ôterons-nous pour cela toute ressource au moindre accident imprévu? Au défaut de ces expédiens, je n’en vois qu’un qui soit praticable, c’est la voie des taxes & impositions, c’est d’assembler nos Citoyens & Bourgeois en conseil général dans le temple de S. Pierre, & la de leur proposer gravement d’accorder un impôt pour l’établissement de la Comédie. À Dieu ne plaise que je croie nos sages & dignes Magistrats capables de faire jamais une proposition semblable; & sur votre propre Article, on peut juger assez comment elle seroit reçue.

Si nous avions le malheur de trouver quelque expédient propre à lever ces difficultés, ce seroit tant pis pour nous car cela ne pourroit se faire qu’à la faveur de quelque vice secret qui, nous affoiblissant encore dans notre petitesse, nous perdroit enfin tôt ou tard. Supposons pourtant qu’un beau zele du Théâtre nous fit faire un pareil miracle; supposons les Comédiens bien établis dans Geneve, bien contenus par nos loix, la Comédie florissante & fréquentée; supposons enfin notre, Ville dans l’etat où vous dites qu’ayant des mœurs & des Spectacles, elle reuniroit les avantages des uns & des autres: avantages au reste qui me semblent peu compatibles, car celui des Spectacles n’étant que de suppléer aux mœurs est nul par-tout où les mœurs existent.

Le premier effet sensible de cet établissement sera, comme je l’ai déjà dit, une révolution dans nos usages, qui en produira nécessairement une dans nos mœurs. Cette révolution sera - t - elle bonne ou mauvaise? C’est ce qu’il est tems d’examiner.

Il n’y a point d’Etat bien constitué où l’on rie trouve des usages qui tiennent à la forme du gouvernement & servent à la maintenir. Tel étoit, par exemple, autrefois à Londres celui des coteries, si mal-à-propos tournées en dérision par les Auteurs du Spectateur; à ces coteries, ainsi devenues ridicules ont succède les cafés & les mauvais lieur. Je doute que le Peuple Anglois ait beaucoup gagne au change. Lies coteries semblables sont maintenant établies à Geneve sous le nom de cercles, & j’ai lieu, Monsieur, de juger par votre Article que vous n’avez point observe sans estime le ton de sens & de raison qu’elles y sont régner. Cet usage est ancien parmi nous, quoique son nom ne le fait pas. Les coteries existoient dans mon enfance sous le nom de sociétés; mais la forme en étoit moins bonne & moins régulière. L’exercice des armes qui nous rassemble tous les printems, les divers prix qu’on tire une partie de l’année, les, fêtes militaires que ces prix occasionnent, le goût de la chasse commun, à tous les Genevois, réunissant fréquemment les hommes, leur donnoient occasion de former entr’eux des sociétés de table, des parties de campagne, & enfin des liaisons d’amitié; mais ces assemblées n’ayant pour objet que le plaisir, & la joie ne se formoient gueres qu’au cabaret. Nos discordes civiles, où la nécessité des affaires obligeoit de s’assembler plus souvent & de délibérer de sang-froid, firent changer ces sociétés tumultueuses en des rendez-vous plus honnêtes. Ces rendez-vous prirent le nom de cercles, & d’une fort trille cause sont sortis de très-bons effets.* [* Je parlerai ci-après des inconvéniens.]

Ces cercles sont des sociétés de douze ou quinze personnes qui louent un appartement commode qu’on pourvoit à frais communs de meubles & de provisions nécessaires. C’est dans cet appartement que se rendent tous les après-midi ceux des associes que leurs affaires ou leurs plaisirs ne retiennent point ailleurs. On s’y rassemble, & la, chacun se livrant sans gêne aux amusemens de son goût, on joue, on cause on lit, on boit, on fume. Quelquefois on y soupe, mais rarement: parce que le Genevois est range & se plaît à vivre avec sa famille. Souvent aussi l’on va se promener ensemble, & les amusemens qu’on se donne sont des exercices propres à rendre & maintenir le corps robuste. Les femmes & les filles, de leur côte, se rassemblent par sociétés, tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre. L’objet de cette réunion est un petit jeu de commerce, un goûter, &, comme on peut bien croire, un intarissable babil. Les hommes, sans être fort sévèrement exclus de ces sociétés, s’y mêlent assez rarement; & je penserois plus mal encore de ceux qu’on y voit toujours que de ceux qu’on n’y voit jamais.

Tels sont les amusemens journaliers de la bourgeoisie de Geneve. Sans être dépourvus de plaisir & de gaîté, ces amusemens ont quelque chose de simple & d’innocent qui convient à des mœurs républicaines; mais, des l’instant qu’il y aura Comédie, adieu les cercles, adieu les sociétés! Voilà la révolution que j’ai prédite, tout cela tombe nécessairement; & si vous m’objectez l’exemple de Londres cite par moi-même, o les Spectacles établis n’empechoient point les coteries, je répondrai qu’il y a, par rapport à nous, une différence extrême: c’est qu’un Théâtre, qui n’est qu’un point dans cette Ville immense, sera dans la nôtre un grand objet qui absorbera tout.

Si vous me demandez ensuite où est le mal que les cercles soient abolis…. Non, Monsieur, cette question ne viendra pas d’un Philosophe. C’est un discours de femme ou de jeune-homme qui traitera nos cercles de corps-de-garde, & croira sentir l’odeur du tabac. Il faut pourtant répondre: car pour cette fois, quoique je m’adresse à vous, j’écris pour le Peuple & sans doute il y paroit; mais vous m’y avez force.

Je dis premiérement que, si c’est une mauvaise chose que l’odeur du tabac, c’en est: une fort bonne de rester maître de son bien, & d’être sur de coucher chez foi. Mais j’oublie déjà que je n’écris pas pour des d’Alembert. II faut m’expliquer d’une autre maniere. Suivons les indications de la Nature, consultons le bien de la Société; nous trouverons que les deux sexes doivent se rassembler quelquefois, & vivre ordinairement sépares. Je l’ai dit tantôt par rapport aux femmes, je le dis maintenant par rapport aux hommes. Ils se sentent autant & plus qu’elles de leur trop intime commerce; elles n’y perdent que leurs mœurs, & nous y perdons à la fois nos mœurs & notre constitution: car ce sexe plus foible, hors d’etat de prendre notre maniere de vivre trop pénible pour lui, nous force de prendre la sienne trop molle pour nous, & ne voulant plus souffrir de séparation, faute de pouvoir se rendre hommes, les femmes nous rendent femmes.

Cet inconvénient qui dégrade l’homme, est très-grand par-tout; mais c’est sur-tout dans les Etats comme le notre qu’il importe de le prévenir. Qu’un Monarque gouverne hommes ou des femmes, cela lui doit être assez indifférent pourvu qu’il soit obéi; mais dans une république, il faut des hommes. * [* On me dira qu’il en faut aux Rois pour la guerre. Point du tout. Au lieu de trente mille hommes, ils n’ont, par exemple, qu’a lever cent mille femmes. Les femmes ne manquent pas de courage: elles préferent l’honneur à la vie; quand elles se battent, elles se battent bien. L’inconvénient de leur sexe est de ne pouvoir supporter les fatigues de la guerre & l’intempérie des saisons. Le secret est donc d’en avoir toujours triple de ce qu’il en faut se battre, afin de sacrifier les deux autres tiers aux maladies & à la moralité.

Qui croiroit que plaisanterie, dont on voit assez l’application, ait été prise en France au pied de la Lettre par des gens d’esprit?]

Les Anciens passoient presque leur vie en plein air, ou vaquant à leurs affaires, ou réglant celles de l’Etat sur la place publique, ou le promenant à la campagne, dans des jardins, au bord de la mer, à la pluie, au soleil, & presque toujours tête nuée.* [* Après la bataille gagnée par Cambise sur Psammenite, on distinguoit parmi les mots les Egyptiens qui avoient toujours la tête nue, à l’extrême durent de leurs cranes: au lieu que les Perses, toujours coeffés de leurs grosses tiares, avoient les cranes si tendres qu’on les brisoit sans effort. Hérodote lui-même fut, long-tems après, témoin de cette différence.]