à tout cela, point de femmes; mais on savoit bien les trouver au besoin, & nous ne voyons point par leurs ecrits & par les échantillons de leurs conversations qui nous restent, que l’esprit, ni le goût, ni l’amour même, perdissent rien à cette réserve. Pour nous, nous avons pris des manieres toutes contraires: lâchement dévoues aux volontés du sexe que nous devrions protéger & non servir, nous avons appris à le mépriser en lui obéissant, à l’outrager pat nos soins railleurs; & chaque femme de Paris rassemble dans son appartement un serrail d’hommes plus femmes qu’elle, qui savent rendre à la beauté toutes toutes d’hommages, hors celui du cœur dont elle est digne. Mais voyez ces mêmes hommes toujours contraints dans ces prisons volontaires, se lever, se rasseoir, aller & venir sans cesse à la cheminée, à la fenêtre, prendre & poser cent fois un écran, feuilleter des livres, parcourir des tableaux, tourner, pirouetter par la chambre, tandis que l’idole étendue sans mouvement dans sa chaise longue, n’a d’actif que la langue & les yeux. D’ou vient cette différence, si ce n’est que la Nature qui impose aux femmes cette vie sédentaire & casanière, en prescrit aux hommes une toute opposée, & que cette inquiétude indique en eux un vrai besoin? Si les Orientaux, que la chaleur du climat fait assez transpirer, sont peu d’exercice & ne se promènent point, au moins ils vont s’asseoir en plein air & respirer à leur aise; au lieu qu’ici les femmes ont grand soin d’étouffer leurs amis amis dans de bonnes chambres bien fermées.
Si l’on compare la. force des hommes anciens à celle des hommes d’aujourd’hui, on n’y trouve aucune espece d’égalité. Nos exercices.de l’Académie sont des jeux d’enfans auprès de ceux de l’ancienne Gymnastique: on a quitte la paume, comme trop fatigante; on ne peut plus voyager à cheval. Je ne dis rien de nos troupes. On ne conçoit plus les marches des Armées Grecques & Romaines: le chemin, le travail, le fardeau du Soldat Romain fatigue seulement le lire, & accable l’imagination. Le cheval n’etoit pas permis aux Officiers d’infanterie. Souvent les Généraux faisoient à pied les mêmes journées que leurs Troupes. Jamais les deux Catons n’ont autrement voyage, ni seuls, ni avec leurs armées. Othon lui-même, l’efféminé Othon, marchoit arme de fer à la tête de la sienne, allant au devant de Vitellius. Qu’on trouve à présent un seul homme de guerre capable d’en faire autant. Nous sommes déchus en tout. Nos Peintres & nos Sculpteurs se plaignent de ne plus trouver modeles comparables à ceux de l’antique. Pourquoi cela? L’homme a-t-il dégénéré.? L’espece a-t--elle une décrépitude physique, ainsi que l’individu? Au contraire; les Barbares du nord qui ont, pour ainsi dire, peuple l’Europe d’une nouvelle race, etoient plus grands & plus sorts que les Romains qu’ils ont vaincus & subjugues. Nous devrions donc être plus forts nous-mêmes qui, pour la. plupart, descendons de ces nouveaux venus; mais les premiers Romains vivoient en hommes,* [* Le Romains etoient les hommes les plus petits & les plus foibles de tous les peuples de l’Italie; & cette différence étoit si grande, dit Tite-Live, qu’elle s’appercevoit au premier coup-d’œil dans les troupes des uns & les autres. Cependant l’exercice & la discipline prévalurent tellement sur la Nature, que les foibles firent ce que ne pouvoient faire les forts, & les vainquirent.] & trouvoient dans leurs continuels exercices la vigueur que la Nature leur avoir refusée, au lieu que nous perdons la nôtre dans la vie indolente & lâche où nous réduit la dépendance du sexe. Si les Barbares dont je viens de parler vivoient avec les femmes, ils ne vivoient pas pour cela comme elles; c’etoient elles qui avoient le courage de vivre comme eux, ainsi que faisoient aussi celles de Sparte. La femme se rendoit robuste, & l’homme ne s’énervoit pas.
Si ce soin de contrarier la Nature est nuisible au corps, il l’est encore plus à l’esprit. Imaginez quelle peut être la trempe de lame d’un homme uniquement occupe de l’importante affaire d’amuser les femmes, & qui passe sa vie entiere à faire pour elles, ce qu’elles devroient faire pour nous, quand épuises de travaux dont elles sont incapables, nos esprits ont besoin de délassement. Livres à ces pueriles habitudes à quoi pourrions-nous jamais nous élever de grand? Nos talens, nos ecrits se sentent de nos frivoles occupations:* [*Les femmes, en général, n’aiment aucun art, ne se connoissent à aucun, & n’ont aucun génie. Elles peuvent réussir aux petits ouvrages qui ne demandent que de la légèreté d’esprit, du goût, de la grace, quelquefois même de la philosophie & du raisonnement. Elles peuvent acquérir de la science, de l’érudition, des talens, & tout ce qui s’acquiert à force de travail. Mais ce feu céleste qui échauffe & embrase l’ame, ce génie qui consume & dévore, cette brûlante éloquence, ces transports sublimes qui portent leurs ravissemens jusqu’au fond des cœurs, manqueront toujours aux ecrits des femmes: ils sont tous froids jolis comme elles; ils auront tant d’esprit que vous voudrez, jamais d’ame; ils seroient cent fois plutôt sensés que passionnes. Elles ne savent ni décrire ni sentir l’amour même. La seule Sapho, que je sache une autre, mériterent d’être exceptées. Je parierois tout au monde les Lettres Portugaises ont été écrites par un homme. Or par-tout où dominent les femme, leur, goût doit aussi dominer: & voilà ce qui détermine celui de notre siecle.] agréables, si l’on veut, mais petits & froids comme nos sentimens, ils ont pour tout mérite ce tour facile qu’on n’a pas grand’peine à donner à des riens. Ces foules d’ouvrages éphémeres qui naissent journellement n’étant faits que pour amuser des femmes, & n’ayant ni force ni profondeur, volent tous de la toilette au comptoir. C’est le moyen de récrire incessamment les mêmes, & de les rendre toujours nouveaux. On m’en citera deux ou trois qui serviront d’exceptions.; mais moi j’en citerai cent mille qui confirmeront la regle. C’est: pour cela que la plupart des productions de notre âge passeront avec lui, & la postérité croira qu’on fit bien peu de livres, dans ce même siecle où l’on en fait tant.
Il ne seroit pas difficile de montrer qu’au lieu de gagner à ces usages, les femmes y perdent. On les flatte sans les aimer; on les sert sans les honorer; elles sont entourées d’agréables, mais elles n’ont plus d’amans; & le pis est que les premiers, sans avoir les sentimens des autres, n’en usurpent pas moins tous les droits. La société des sexes, devenue trop commune & trop facile, à produit ces deux effets; & c’est ainsi que l’esprit général de la galanterie étouffe à la fois le génie & l’amour.
Pour moi, j’ai peine à concevoir comment on rend assez peu d’honneur aux femmes, pour leur oser adresser sans cesse ces fades propos galans, ces complimens insultans & moqueurs, auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne-foi; les outrager par ces evidens mensonges, n’est-ce pas leur déclarer assez nettement qu’on ne trouve aucune vérité obligeante à leur dire? Que l’amour se fasse illusion sur les qualités de ce qu’on aime, cela n’arrive que trop souvent; mais est-il question d’amour dans tout ce maussade jargon? Ceux-mêmes qui s’en servent, ne s’en servent-ils pas également pour toutes les femmes, & ne seroient-ils pas au désespoir qu’on les crut sérieusement amoureux d’une seule? Qu’ils ne s’en inquiètent pas. Il faudroit avoir d’étranges idées de l’amour pour les en croire capables, & rien n’est plus éloigne de son ton que celui de la galanterie. De la maniere que je conçois cette passion terrible, son trouble, ses egaremens, ses palpitations, ses transports, ses brûlantes expressions, son silence plus énergique, ses inexprimables regards que leur timidité rend téméraires & qui montrent les desirs par la crainte, il me semble qu’après un langage aussi véhément, si l’amant venoit à dire une seule fois, je vous aime, l’amante indignée lui diroit, vous aime n’aimez plus, & ne le reverroit de sa vie.
Nos cercles conservent encore parmi nous quelque image des mœurs antiques. Les hommes entr’eux, dispenses de rabaisser leurs idées à la portée des femmes & d’habiller galamment la raison, peuvent se livrer à des discours graves & sérieux sans crainte du ridicule. On ose parler de patrie de vertu sans passer pour rabâcheur, on ose être soi-même sans s’asservir aux maximes d’une caillette. Si le tour de la conversation devient moins poli, les raisons prennent plus de poids; on ne se paye point de plaisanterie, ni de gentillesse. On ne se tire point d’affaire par de bons mots. On ne se ménage point dans la dispute: chacun, se sentant attaque de toutes les forces de son adversaire, est oblige d’employer toutes les tiennes pour se défendre; voilà comment l’esprit acquiert de la justesse & de la vigueur. S’il se mêle à tout cela quelque propos licencieux, il ne faut point trop s’en effaroucher: les moins grossiers ne sont pas toujours les plus honnêtes, & ce langage un peu rustaut est préférable encore à ce style plus recherche dans lequel les deux sexes se séduisent mutuellement & se familiarisent décemment avec le vice. La maniere de vivre, plus conforme aux inclinations de l’homme, est: aussi mieux assortie à son tempérament. Un ne reste point toute la journée établi sur une chaise. On se livre à des jeux d’exercice, on va, on vient, plusieurs cercles se tiennent à la campagne, d’autres s’y rendent. On a des jardins pour la promenade, des cours spacieuses pour s’exercer, un grand lac pour nager, tout le pays ouvert pour la chasse; dc il ne faut pas croire que cette chasse se fasse aussi commodément qu’aux environs de Paris où l’on trouve le gibier sous ses pieds & où l’on tire à cheval. Enfin ces honnêtes & innocentes institutions rassemblent tout ce qui peut contribuer à former dans les mêmes hommes des amis, des citoyens, des soldats, & par conséquent tout ce qui convient le mieux à un peuple libre.
On accuse d’un défaut les sociétés des femmes, c’est de les rendre médisantes & satiriques; & l’on peut bien comprendre, en effet, que les anecdotes d’une petite ville n’échappent pas à ces comités féminines; on pense bien aussi que les maris absens y sont peu ménages, & que toute femme jolie. & fêtée n’a pas beau jeu dans le cercle de sa voisine. Mais peut-être y a-t-il dans cet inconvénient plus de bien que de mal, & toujours est-il incontestablement moindre que ceux dont il tient la place: car lequel vaut mieux qu’une femme dise avec ses amies du mal de son mari, ou que, tête-à-tête avec un homme, elle lui en fasse, qu’elle critique le désordre de sa voisine, ou qu’elle l’imite? Quoi-que les Genevoises disent assez librement ce qu’elles savent & quelquefois ce qu’elles conjecturent, elles ont une véritable horreur de la calomnie & l’on ne leur entendra jamais intenter contre autrui des accusations qu’elles croient fausses; tandis qu’en d’autres pays les femmes, également coupables par leur silence & par leurs discours, cachent de peur de représailles le mal qu’elles savent & publient par vengeance celui qu’elles ont invente.
Combien de scandales publics ne retient pas la crainte d ces sévères observatrices? Elles sont presque dans notre ville la fonction de Censeurs. C’est ainsi que dans les beaux tems de Rome, les Citoyens, surveillans les uns des autres, s’accusoient publiquement par zele, pour la justice; mais quand Rome fut corrompue & qu’il ne resta plus rien à faire pour les bonnes mœurs que de cacher les mauvaises, la haine des vices qui les démasque en devint un. Aux citoyens zèles succederent des délateurs infames, & au lieu qu’autrefois les bons accusoient les mechans, ils en furent accuses à leur tour. Grace au Ciel, nous sommes loin d’un terme si funeste. Nous ne sommes point réduits à nous cacher à nos propres yeux, de peur de nous faire horreur. Pour moi, je n’en aurai pas meilleure opinion des femmes, quand elles seront plus circonspectes: on se ménagera davantage, quand on aura plus de raisons de se ménager, & quand chacune aura besoin pour elle-même de la discrétion dont elle donnera l’exemple aux autres.
Qu’on ne s’alarme donc point tant du caquet des sociétés de femmes: Qu’elles médisent tant qu’elles voudront, pourvu qu’elles médisent entr’elles. Des femmes véritablement corrompues ne sauroient supporter long-tems cette maniere de vivre, & quelque chere que leur put être la médisance, elles voudroient médire avec des hommes. Quoiqu’on m’ait pu dire à cet égard, je n’ai jamais vu aucune de ces sociétés, sans un secret mouvement d’estime & de respect pour celles qui la composoient. Telle est me disois-je, la destination de la Nature, qui donne différens goûts aux deux sexes, afin qu’ils vivent sépares & chacun a sa maniere.* [* Ce principe, auquel tiennent toutes bonnes mœurs, est développé d’une maniere plus claire & plus étendue dans Manuscrit dont je suis dépositaire & que je me propose de publier, s’il me reste assez de tems pour cela, quoique cette annoncée ne soit gueres propre à lui concilier d’avance la faveur des Dames.
On comprendra facilement que le Manuscrit dont je parlois dans cette note, étoit celui de la Nouvelle Heloise, qui parut deux ans après cet Ouvrage.] Ces aimables personnes passent ainsi leurs jours, livrées aux occupations qui leur conviennent, ou à des amusemens innocens & simples, très-propres à toucher un cœur honnête & à donner bonne opinion d’elles. Je ne sais ce qu’elles ont dit, mais elles ont vécu ensemble; elles ont pu parler des hommes, mais elles se sont passées d’eux; & tandis qu’elles critiquoient si sévèrement la conduite des autres, au moins la leur étoit irréprochable.
Les cercles d’hommes ont aussi leurs inconvéniens, sans doute; quoi d’humain n’a pas les siens? On joue, on boit, on s’enivre, on passe les nuits; tout cela peut être vrai, tout cela peut être exagère. Il y a par-tout mélange de bien & de mal, mais à diverses mesures. On abuse de tout axiome trivial, sur lequel on ne doit ni tout rejetter ni tout admettre. La regle pour choisir est simple. Quand le bien surpasse le mal, la chose doit être admise malgré ses inconvéniens; quand le mal surpasse le bien, il la faut rejetter même avec ses avantages. Quand la chose est bonne en elle-même & n’est mauvaise que dans ses abus, quand les abus ne peuvent être. prévenus sans beaucoup de peine, ou tolères sans grand préjudice, ils peuvent servir de prétexte & non de raison pour abolir un usage utile; mais ce qui est mauvais en soi sera toujours mauvais,* [* Je parle dans l’ordre moral car dans l’ordre physique il n’y a rien d’absolument mauvais. Le tout est bien.] quoiqu’on fasse pour en tirer un bon usage. Telle est la différence essentielle des cercles aux spectacles.
Les citoyens d’un même Etat, les habitans d’une même ville ne sont point des Anachoretes, ils ne sauroient vivre toujours seuls & sépares; quand ils le pourroient, il ne faudroit pas les y contraindre. Il n’y a que le plus farouche despotisme qui s’alarme à la vue de sept ou huit hommes assembles, craignant toujours que leurs entretiens ne roulent sur leurs miseres.
Or de toutes les sortes de liaisons qui peuvent rassembler les particuliers dans une ville comme la notre, les cercles forment, sans contredit, la plus raisonnable, la plus honnête, & la moins dangereuse: parce qu’elle ne veut ni ne peut se cacher, qu’elle est publique, permise, & que l’ordre & la regle y regnent. Il est même facile à démontrer que les abus qui peuvent en résulter naîtroient également de toutes les autres, ou qu’elles en produiroient de plus grands encore. Avant de songer à détruire un usage établi, on doit avoir bien pèse ceux qui s’introduiront à sa place. Quiconque en pourra proposer un qui soit praticable & duquel ne résulté aucun abus, qu’il le propose, & qu’ensuite les cercles soient abolis: à la bonne heure. En attendant, laissons, s’il le faut, passer la nuit à boire à ceux qui, sans cela, la passeroient peut-être à faire pis.
Toute intempérance est vicieuse, & sur-tout celle qui nous ôte la plus noble de nos facultés. L’excès c u vin dégrade l’homme, aliène au moins sa raison pour un tems & l’abrutit à la longue. Mais enfin, le goût du vin n’est pas un crime, il en fait rarement commettre, il rend l’homme stupide & non pas mâchant.* [* Ne calomnions point le vice même, n’a-t-il pas assez de sa laideur? Le vin ne donne pas de la méchanceté, il la décele. Celui qui tua Clitus dans l’ivresse, fit mourir Philotas de sang-froid. Si l’ivresse à ses fureurs, quelle passion n’a pas les siennes? La différence est que les autres restent au fond de l’ame & que celle-là s’allume & éteint à l’instant. À ces emportement près, qui passe & qu’on évite aisément, soyons surs que quiconque fait dans le vin de mechans actions, couve à jeun de mechans desseins. ] Pour une querelle passagere qu’il cause, il forme cent attachemens durables. Généralement parlant, les buveurs ont de la cordialité, de la franchise; ils sont presque tous bons, droits, justes, fideles, braves & honnêtes gens, à leur défaut pris. En osera-t-on dire autant des vices qu’on substitue à celu-il à, ou bien prétend-on faire de toute une ville un peuple d’hommes sans défauts & retenus en toute chose? Combien de vertus apparentes cachent souvent des vices réels! le sage est sobre tsar tempérance, le fourbe l’est par fausseté. Dans les pays de mauvaises mœurs, d’intrigues, de trahisons, d’adultères, on redoute un etat d’indiscrétion où le cœur se montre sans qu’on y songe. Par-tout les gens qui abhorrent le plus l’ivresse sont ceux qui ont le plus d’intérêt à s’en garantir. En Suisse elle est presque en estime, à Naples elle est en horreur; mais au fond laquelle est le plus à craindre, de l’intempérance du Suisse ou de la réserve de l’Italien.
Je le répete, il vaudroit mieux être sobre & vrai, non-seulement pour soi, même pour la Société: car tout ce qui est mal en morale est mal encore en politique. Mais le prédicateur dicateur s’arrête au mal personnel, le magistrat ne voit que les conséquences publiques; l’un n’a pour objet que la perfection de l’homme où l’homme n’atteint point, l’autre que le bien de l’Etat autant qu’il y peut atteindre; ainsi tout ce qu’on a raison de blâmer en chaire ne doit pas être puni par les loix. Jamais peuple n’a péri par l’excès du vin, tous périssent par le désordre des femmes. La raison de cette différence est claire: le premier de ces deux vices détourne des autres, le second les engendre tous. La diversité des âges y fait encore. Le vin tente moins la jeunesse & l’abat moins aisément; un sang ardent lui donne d’autres desirs; dans l’âge des passions toutes s’enflamment au feu d’une seule, la raison s’altere en naissant, & l’homme, encore indompté devient indisciplinable avant que d’avoir porte le joug des loix. Mais qu’un sang à demi-glace cherche un secours qui le ranime, qu’une liqueur bienfaisante supplée aux esprits qu’il n’a plus;* [*Platon dans ses Loix permet aux seuls vieillards l’usage du vin, & même il leur en permit quelquefois l’excès.] quand un vieillard abuse de ce doux remede, il a déjà rempli ses devoirs envers sa patrie, il ne la prive que du rebut de ses ans. Il a tort, sans doute: il cesse avant la mort d’être citoyen. Mais l’autre ne commence pas même à l’être: il se rend plutôt l’ennemi public, par la séduction de les complices, par l’exemple & l’effet de ses mœurs corrompue, sur-tout par la morale pernicieuse qu’il ne manque pas de répandre pour les autoriser. Il vaudroit mieux qu’il n’eut point existe.
De la passion du jeu naît un plus dangereux abus, mais qu’on prévient ou réprime aisément. C’est une affaire de police, dont l’inspection devient plus facile & mieux séante dans les cercles que dans les maisons particulieres. L’opinion peut beaucoup encore en ce point; & si-tôt qu’on voudra mettre en honneur les jeux d’exercice & d’admire, les cartes, les des, les jeux de hazard tomberont infailliblement. Je ne crois pas même, quoiqu’on en dise, que ces moyens oisifs & trompeurs de remplir sa bourse, prennent jamais grand crédit chez un.peuple raisonneur & laborieux, qui connoît trop le prix du tems & de l’argent pour aimer à les perdre ensemble.
Conservons donc les cercles, même avec leurs défauts: car ces défauts ne sont pas dans les cercles, mais dans les hommes qui les composent; & il n’y a point dans la vie sociale de forme imaginable sous laquelle ces mêmes défauts ne produisent de plus nuisibles effets. Encore un coup, ne cherchons point la chimère de la perfection; mais le mieux possible selon la nature de l’homme & la constitution de la Société. Il y a tel Peuple à qui je dirois: détruisez cercles & coteries, ôtez toute barrière de bienséance entre les sexes, remontez, s’il est possible, jusqu’a n’être que corrompus; mais vous, Genevois, évitez de le devenir, s’il est tems encore. Craignez le premier pas qu’on ne fait jamais seul, & songez qu’il est plus aise de garder de bonnes mœurs que de mettre un terme aux mauvaises.
Deux ans seulement de Comédie & tout est bouleverse. L’on ne sauroit se partager entre tant d’amusemens: l’heure des Spectacles étant celle des cercles, les fera dissoudre; il s’en détachera trop de membres; ceux qui resteront seront trop peu assidus pour être d’une grande ressource les uns aux mures & laisser subsister long-tems les associations. Les deux ses réunis journellement dans un même lieu; les parties qui se lieront pour s’y rendre; les manieres de vivre qu’on y verra dépeintes & qu’on s’empressera d’imiter; l’exposition des Dames & Demoiselles parées tout de leur mieux & mises en étalage dans des loges comme sur le devant d’une boutique, en attendant les acheteurs; l’affluence de la belle jeunesse qui viendra de son cote s’offrir en montre, & trouva bien plus beau de faire des entrechats au Théâtre que l’exercice à Plain-Palais; les petits soupers de femmes qui s’arrangeront en sortant, ne fut-ce qu’avec les Adrices; enfin le mépris des anciens usages qui résultera de l’adoption des nouveaux; tout cela substituera bientôt l’agréable vie de Paris & les bons airs de France à notre ancienne simplicité, & je doute un peu que des Parisiens à Geneve y conservent long-tems le goût de notre gouvernement.
Il ne faut point le dissimuler, les intentions sont droites encore, mais les mœurs inclinent déjà visiblement vers décadence, cet nous suivons de loin les traces des mêmes peuples dont nous ne laissons pis de craindre le fort. Par exemple, on m’assure que l’éducation de la jeunesse est généralement beaucoup meilleure qu’elle n’etoit autrefois; ce qui pour tant ne peut gueres se prouver qu’en montrant qu’elle fait de meilleurs citoyens. Il est certain que les enfans sont mieux révérence; qu’ils savent plus galamment donner la main aux Dames, & leur dire une infinité de gentillesses pour lesquelles je leur ferois, moi, donner le fouet; qu’ils savent décider, trancher, interroger, couper la parole aux hommes, importuner tout le monde sans modestie & sans discrétion. On me dit que cela les forme; je conviens que cela les forme à être impertinens & c’est, de routes les choses qu’ils apprennent par cette méthode, la seule qu’ils n’oublient point. Ce n’est pas tout. Pour les retenir auprès des femmes qu’ils sont destines à désennuyer, on a soin de élever précieusement comme elles: on les garantit du soleil, du vent, de la pluie, de la poussiere, afin qu’ils ne puissent jamais rien supporter de tout cela. Ne pouvant les préserver entièrement du contact de l’air, on fait du moins qu’il ne leur. arrive qu’après avoir perdu la moitie de d’on ressort. On les prive de tout exercice, on leur ôte toutes leurs facultés, on les rend ineptes à tout autre usage qu’aux soins auxquels ils sont destines; & la seule chose que les femmes n’exigent pas de ces vils esclaves est de se consacrer à leur service à la façon des Orientaux. à cela près, tout ce qui les distingue d’elles, c’est que la Nature leur en ayant refuse les grâces, ils y substituent des ridicules. À mon dernier voyage à Geneve, j’ai déjà vu plusieurs de ces jeunes Demoiselles en juste-au-corps, les dents blanches, la main potelée, la voie flûtée, un joli parasol verd à la main, contrefaire assez mal-adroitement les hommes..
On étoit plus grossier de mon tems. Les enfans rustiquement élevés n’avoient point de teint à conserver, & ne craignoient point les injures de l’air auxquelles ils s’etoient aguerris de bonne heure. Les peres les menoient avec eux à la chasse, en campagne, à tous leurs exercices, dans toutes les sociétés. Timides & modestes devant les gens âges., ils etoient hardis, fiers, querelleurs entr’eux; ils n’avoient point de frisure à conserver; ils se défioient à la lutte, à la course, aux coups; ils se battoient à bon escient, se blessoient quelquefois, & puis s’embrassoient en pleurant. Ils revenoient au logis suans, essouffles, déchires, c’etoient de vrais polissons; mais ces poussons ont fait des hommes qui ont dans le cœur du zele pour servir la patrie, & du sang à verser pour elle. Plaise à Dieu qu’on en puisse dire autant un jour de nos beaux petits Messieurs requinques, & que ces hommes de quinze ans ne soient pas des enfans à trente!
Heureusement ils ne sont point tous ainsi. Le plus grand nombre encore à garde cette antique rudesse, conservatrice de la bonne constitution ainsi que des bonnes mœurs. Ceux même qu’une éducation trop délicate amollit pour un tems, seront contraints étant grands de se plier aux habitudes de leurs compatriotes. Les uns perdront leur âpreté dans le commerce du monde; les autres gagneront des forces en les exerçant; tous deviendront, je l’espere, ce que furent leurs ancêtres ou du moins ce que leurs peres sont aujourd’hui. Mais ne nous flattons pas de conserver notre liberté en renonçant aux mœurs qui nous l’ont acquise.
Je reviens à nos Comédies & toujours en leur supposant un succès qui me paroit impossible, je trouve que ce succès attaquera notre constitution, non-seulement d’une maniere indirecte en attaquant nos mœurs, mais immédiatement en rompant l’équilibre qui doit régner entre les diverses parties de l’Etat, pour conserver le corps entier dans son assiette.
Parmi plusieurs raisons que j’en pourrois donner, je me contenterai d’en choisir une qui convient mieux au plus grand nombre: parce qu’elle se borne à des considérations d’intérêt & d’argent, toujours plus sensibles au vulgaire que des effets moraux dont il n’est pas en etat de voir les liaisons avec leurs causes, ni l’influence sur le destin de l’Etat.
On peut considérer les Spectacles, quand ils réussissent; comme une espece de taxe qui, bien que volontaire, n’en est pas moins onéreuse au peuple: en ce qu’elle lui fournit une continuelle occasion de dépense à laquelle il ne résiste pas. Cette taxe est mauvaise: non-seulement parce qu’il n’en revient rien au souverain; mais sur-tout parce que la répartition, loin d’être proportionnelle, charge le pauvre au-delà de ses forces & soulage le riche en suppléant aux amusemens plus coûteux qu’il se donneroit au défaut de celui-là. Il suffit, pour en convenir, de faire attention que la différence du prix des places n’est, ni ne peut être en proportion de celle des fortunes des gens qui les remplissent. À la Comédie Françoise, les premieres loges & le théâtre sont à quatre francs pour l’ordinaire & à six quand on tierce; le parterre est à vingt sols, on a même tente plusieurs fois de l’augmenter. Or on ne dira pas que le bien des plus riches qui vont au théâtre n’est que le quadruple du bien des plus pauvres qui vont au parterre. Généralement parlant, les premiers sont d’une opulence excessive, & la plupart des autres n’ont rien * [* Quand ou augmenteroit la différence du prix des places en proportion de celle des fortunes, on ne rétabliroit point pour cela l’équilibre. Ces places inférieures, mises à trop bas prix, seroient abandonnées à la populace, & chacun, pour en occuper de plus honorables, dépenseroit toujours au-delà de ses moyens. C’est une observation qu’on peut faire aux Spectacles de la Foire. La raison de ce désordre est que les premiers rangs sont alors un terme fixe dont les autres se rapprochent toujours, sans qu’on le puisse éloigner. Le pauvre tend sans cesse à s’élever au-dessus de ses vingt sols; mais le riche, pour le fuir, n’a plus d’asyle au-delà de ses quatre francs; il faut, malgré lui, qu’il se laisse accoster &, si son orgueil en souffre, sa - bourse en profite. Il en est de ceci comme des impôts sur le bled, sur le vin, sur le vin, sur le sel, sur toute chose nécessaire à la vie, qui ont un air de justice au premier coup-d’œil, & sont au fond très-iniques: car le pauvre qui ne peut dépenser que pour son nécessaire est force de jetter les trois quarts de ce qu’il dépense en impôts, tandis, que ce même nécessaire n’étant que la moindre partie de la dépense du riche l’impôt lui est presque insensible.* [*Voila pourquoi les imposteurs de Bodin & autres fripons publics établissent toujours leurs monopoles sur les choses nécessaires à la vie, afin d’affamer doucement le peuple, sans que le riche en murmure. Si le moindre objet de luxe ou de faste étoit attaque, tout seroit perdu; mais, pourvu que les grands soient contens, qu’importe que le peuple vive?] De cette maniere, celui qui à peu paye beaucoup & celui qui à beaucoup paye peu; je ne vois pas quelle grande justice on trouve à cela.
On me demandera qui force le pauvre d’aller aux Spectacles? Je répondrai, premiérement, ceux qui les établissent & lui en donnent la tentation; en second lieu, sa pauvreté même qui, le condamnant à des travaux continuels, sans espoir de les voir finir, lui rend quelque délassement plus nécessaire pour les supporter. Il ne se tient point malheureux de travailler sans relâché, quand tout le monde en fait de même; mais n’est-il pas cruel à celui qui travaille de se priver des récréations des gens oisifs? Il les partage donc; & ce même amusement, qui fournit un moyen d’économie au riche, affoiblit doublement le pauvre, soit par un surcroît réel de dépenses, soit par moins de zele au travail, comme je l’ai ci-devant expliqué.
De ces nouvelles réflexions, il suit évidemment, ce me semble, que les Spectacles modernes, où l’on n’assiste qu’a prix d’argent, tendent par-tout à favoriser & augmenter l’inégalité des fortunes, moins sensiblement, il est vrai, dans les capitales que dans une petite ville comme la nôtre. Si j’accorde que cette inégalité, portée jusqu’à certain point, peut avoir ses avantages, vous m’accorderez bien aussi qu’elle doit avoir des bornes, sur-tout dans un petit Etat, & sur-tout dans une République. Dans une Monarchie où tous les ordre sont intermédiaires entre le l’Prince & le Peuple, il peut être assez indifférent que quelques hommes passent de l’un à l’autre: car, comme d’autres les remplacent, ce changement n’interrompt point la progression. Mais dans une Démocratie où les sujets & le souverain ne sont que les mêmes hommes considères sous différens rapports, si-tôt que le plus petit nombre l’emporte en richesses sur le plus grand, il faut que l’Etat périsse ou change de forme. Soit que le riche devienne plus riche ou le pauvre plus indigent, la différence des fortunes n’en augmente pas moins d’une maniere que de l’autre; & cette différence, portée au-delà de sa mesure, est ce qui détruit l’équilibre dont j’ai parle.
Jamais dans une Monarchie l’opulence d’un particulier ne peut le mettre au-dessus du Prince; mais dans une République elle peut aisément le mettre au-dessus des loix. Alors le gouvernement n’a plus de force, & le riche est toujours le vrai souverain. Sur ces maximes incontestables, il reste à considérer si l’inégalité n’a pas atteint parmi nous le dernier terme où elle peut parvenir sans ébranler la République. Je m’en rapporte la-dessus à ceux qui connoissent mieux que moi notre constitution & la répartition de nos richesses. Ce que je sais: c’est que, le tems seul donnant à l’ordre des choses une pente naturelle vers cette inégalité & un progrès successif jusqu’à son dernier terme, c’est une grande imprudence de l’accélérer encore par des établissemens qui la favorisent. Le grand Sully qui nous aimoit, nous l’eut bien su dire: Spectacles & Comédies dans toute petite République & sur-tout dans Geneve, affoiblissement d’Etat.