En général, l'un des membres inférieurs est affecté en premier lieu et seul tout d'abord. Il paraît lourd, difficile à mouvoir; le pied tourne dans la marche, au moindre obs- tacle, ou le membre entier fléchit tout à coup sous le poids du corps. L'autre membre se prend à son tour tôt ou tard; 240 PARÉSIE DES MEMBRES.
cependant, comme la parésie progresse le plus souvent avec une extrême lenteur, elle permet aux malades, pen- dant longtemps encore, de marcher tant bien que mal et de vaquer à leurs occupations; mais un jour vient enfin où, par l'aggravation de la paralysie motrice, ils peuvent être confinés au lit. Les membres supérieurs sont envahis, eux aussi, soit simultanément, soit l'un après l'autre, communé- ment à une époque éloignée du début. Souvent, à l'origine, il y a dans ce symptôme des rémissions: ainsi, il n'est pas rare de voir les membres inférieurs affaiblis reprendre, pour un temps, leur énergie première. Ces rémissions peuvent même se reproduire, parfois, à deux ou trois reprises. Je signale cette particularité à votre attention, parce qu'elle ne se retrouve certainement pas au même degré dans les autres maladies chroniques de la moelle épinière.
Je dois revenir un instant, pour y insister, sur l'absence déjà notée des troubles de la sensibilité. Les malades se plaignent bien, parfois, de fourmillements, d'engourdisse- ments siégeant dans les membres affaiblis, mais ces symp- tômes sont presque toujours passagers et peu accusés. D'ail- leurs, il est facile de constater que la sensibilité cutanée est, sur les membres affectés, presque toujours conservée dans tous les modes. Les douleurs en ceinture, les crises fulgurantes, qui jouent un rôle si prédominant dans les pre- mières périodes de l'ataxie locomotrice progressive, font ici défaut. Il en est de même de la perte de la notion de posi- tion des parties, laquelle appartient également à l'ataxie. Elle n'existe que dans la sclérose multiloculaire régulière et les malades atteints de cette dernière affection peuvent, les yeux fermés, déterminer avec précision l'attitude qui a été imprimée à leurs membres. L'occlusion des yeux n'a pas non plus d'influence marquée sur la station debout ni sur la démarche. Celle-ci est incertaine, embarrassée, titubante, en raison composée de la faiblesse musculaire et du trem- blement qui, tôt ou tard, ne manquent pas de s'y ajouter; SYMPTOMES INSOLITES. 241 les pieds, tenus écartés pour élargir la base de sustentation, traînent péniblement sur le sol dont ils ont de la peine à se détacher. Quand la titubation est très-prononcée, les mala- des sont menacés de tomber à chaque instant, et ils se lais- sent choir, en effet, fort souvent. Les membres inférieurs ne sont pas lancés en avant, sans mesure, convulsivement, comme cela a lieu si ordinairement dans la sclérose des cor- dons postérieurs. Les sphincters ne prennent part que très- rarement à l'affaiblissement des muscles des membres, — ce qui établit un contraste avec beaucoup d'affections spi- nales où l'on voit, au contraire, de très-bonne heure, des troubles de la vessie et du rectum venir se joindre aux au- tres symptômes. Enfin, pour compléter le tableau, nous de- vons faire ressortir l'absence habituelle de troubles trophi- qués musculaires dans la paraplégie, liée à la sclérose mul- tiloculaire. Les muscles affaiblis conservent, pendant fort longtemps, presque jusqu'au dernier terme, leur relief et leur consistance: soumis à l'exploration faradique, ils ne présentent, à aucune époque, de traces d'un affaiblissement notable de la contractilité électrique.
Immixtion de symptômes insolites. — Je viens de men- tionner, chemin faisant, un certain nombre de symptômes que j'ai pris soin d'élaguer parce qu'ils n'appartiennent pas au type régulier de la maladie. Il importe de vous faire connaître maintenant, en manière de correctif, que ces symptômes s'entremêlent pourtant, dans certains cas, avec les phénomènes ordinaires de la sclérose multiloculaire, et s'accusent même parfois à tel point que Terreur deviendrait peut-être inévitable pour un observateur non prévenu. Sous ce rapport, l'observation de V...peut nous fournir des enseignements précieux. J'y relève, à cet effet, quelques dé- tails qui y ont été consignés à la date du 24 mars 1867, c'est-à-dire il y a plus de trois ans. A cette époque, où lapa- résie et le tremblement étaient d'ailleurs déjà assez pronon- cés dans les membres inférieurs pour que la malade fût 242 SYMPTOMES ATAXIQUES.
dans l'impossibilité de marcher autrement que soutenue par deux aides, on a noté ce qui suit: Pendant la marche, les pieds sont un peu projetés « comme chez les ataxiques. » — Lorsque les yeux sont clos, il y a « exagération de la ti- tubation, perte de l'équilibre, et la chute aurait lieu si la malade n'était pas fortement maintenue. » — Aux membres inférieurs « la sensibilité tactile a diminué d'une manière notable. » La malade ne sait pas indiquer, les yeux fermés, l'attitude qui a été imprimée à ses membres. — Elle y éprouve de temps à autre de violentes crises de douleurs fulgurantes. » On constate enfin l'existence d'une douleur en ceinture.
Vous venez de reconnaître, dans cette énumération, la série presque tout entière des phénomènes qui servent à caractériser cliniquement l'ataxie locomotrice progressive. Quelques-uns d'entre eux se retrouvent aujourd'hui chez notre malade, mais, en général, cependant, notablement atténués ou rélégués au second plan. Est-ce à dire que mê- me à l'époque où ils semblaient prédominer, ils fussent de nature à embarrasser sérieusement le diagnostic? Non, certes, et j'ai la conviction que, dans tous les cas du même genre, vous éviteriez de prendre le change en tenant compte des observations suivantes.
Le fait même que la parésie des membres inférieurs, qui n'existe pas dans la sclérose postérieure, ou qui ne s'y montre tout au moins que dans les phases avancées, se trou- verait mêlé aux symptômes ataxiques ou surtout les pré- céderait, vous mettrait déjà sur la voie. Vous auriez déplus à enregistrer certainement la coexistence de quelques-uns des symptômes qui n'appartiennent qu'à l'induration mul- tiloculaire, savoir: le tremblement des extrémités, Y em- barras de la parole, les vertiges, le nystagmus, etc. Il importe de bien comprendre, d'ailleurs, la raison qui fait que les symptômes ataxiques se manifestent quelquefois dans le cours de l'induration multiloculaire, ainsi que je l'annonçais un peu plus haut. Il ne s'agit pas là, suivant SYMPTOMES ATAXIQUES. 243 moi, d'une combinaison des formes élémentaires de deux maladies — l'ataxie locomotrice progressive et la sclérose en plaques cérébro-spinale. Pour mon compte, je n'ai ja- mais rencontré, sur le cadavre, la coexistence de l'indura- tion grise multiloculaire avec la sclérose fasciculée posté- rieure, et sans nier que cette association puisse exister, je la crois au moins infiniment rare. Il est assez commun, au contraire, que les plaques scléreuses qui, dans la règle, siègent principalement sur les cordons antéro-latéraux, franchissent les sillons postéro-latéraux et empiètent sur les cordons postérieurs. Quelquefois même je les ai vues, devenues confluentes, occuper une bonne partie de l'épais- seur de ces cordons, dans toute l'étendue d'une des régions de la moelle épinière, de la région lombaire, par exemple. Or, dans tous les cas du dernier genre, les symptômes ataxiques s'étaient, pendant la vie, manifestés à des degrés divers. Je ne doute pas qu'une disposition semblable ne doive rendre compte un jour des douleurs fulgurantes, de l'incoordination motrice et, en un mot, de tous les phéno- mènes du même ordre qui se trouvent consignés dans l'ob- servation de Mlle V...(1).
(l) Les observations de sclérose en plaques dans lesquelles les cordons postérieurs sont intéressés de manière à occasionner quelques-uns des symptômes de l'ataxie locomotrice sont assez nombreuses. Nous rappellerons en premier lieu le cas de Paget, consigné par M. Cruveilhier dans son Atlas-, — puis les trois faits que nous avons rapportés avec détail dans notre mé- moire. Le premier concerne une femme nommée Broisat et qui est morte dans le service de M. Charcot ( Sclérose en plaques occupant surtout les cor- dons postérieurs); les deux autres, peut-être plus caractéristiques en ce sens que les symptômes et les lésions de la sclérose en plaques et de l'ataxie lo- comotrice étaient plus accusés, sont empruntés à Friedreich. Enfin, nous résumerons brièvement un autre fait que nous avons observé durant le siège dans le service de M. Marrotte.
Il s'agit d'une femme Legr...Joséphine, âgée de 46 ans, dévideuse de soie, malade depuis deux ans. Elle offrait les symptômes suivants au point de vue de l'ataxie locomotrice: difficulté de la marche, les yeux étant fermés; notion de position des membres inférieurs en grande partie perdue; fréquentes douleurs fulgurantes dans les genoux et les jambes; douleurs en ceinture. Mais; à côté de ces phénomènes on notait: un affaiblissement pa- 244 AMYOTROPHIE.
, Des symptômes insolites d'un autre genre peuvent se sur- ajouter encore aux symptômes réguliers de la sclérose mul- tiloculaire. J'ai vu, dans plusieurs cas, d'ailleurs parfaite- ment caractérisés de cette affection, survenir une atrophie de certains muscles ou groupes de muscles rappelant, tant par son siège que par son mode d'envahissement, l'atro- phie musculaire à marche progressive. Il m'a été donné de reconnaître deux fois la raison anatomique de cette com- plication nouvelle: dans ces deux cas, le processus irritatif dont les foyers de sclérose sont le siège, s'était communi- qué, en certaines régions de la moelle, aux cellules ner- veuses des cornes antérieures de la substance grise et ces cellules, en conséquence, avaient subi des altérations pro- fondes. Or, d'après les recherches que je vous ai exposées, il n'est guère douteux que l'amyotrophie progressive, qu'elle soit protopathique ou au contraire consécutive, relève le plus souvent d'une lésion irritative des grandes cellules dites motrices (1).
ralytique assez considérable des membres inférieurs; la conservation des différents modes de la sensibilité aux membres inférieurs et supérieurs; l'in- tégrité de la vision. — Cette femme a succombé à une pyélo-cystite com- pliquée d'eschares au sacrum. — Autopsie: plaques scléreuses sur le nerf moteur oculaire externe gaucbe et sur les nerfs optiques; — plaques de sclérose sur la protubérance, le pédoncule cérébelleux supérieur du côté droit, etc.; — plaques de sclérose à la surface des ventricules latéraux, dans l'intérieur du centre ovale et à la face antérieure du bulbe et dans le 4e ven- tricule. — Sur la moelle nous avons trouvé: 1° une plaque de sclérose, longue de dix centimètres, occupant le cordon postérieur gauche; — 2° une autre, mais moins étendue en largeur et en hauteur, sur le cordon postérieur droit; — 3° au-dessous, une autre plaque assez circonscrite, occupant les deux cordons postérieurs; 4° enfin, [sur les faces antéro-latérales de la moelle, existaient plusieurs petites plaques de sclérose. (B).
(l) Erbstein a relaté (Deutsches Archiv fur Klinische Medicin, t. X, fasc. 6, p. 593), l'histoire d'un malade qui a succombé à la sclérose en plaques forme bulbo-spinale), chez lequel on avait observé pendant la vie X atrophie de la portion antérieure de la langue. L'examen histologique fit voir, plus tard: 1° de nombreux foyers de dégénérescence, non-seulement interposés entre les faisceaux de l'origine de l'hypoglosse, mais les intéressant aussi et interrompant par conséquent leur continuité. Une coupe permit de dé- couvrir que le noyau du grand hypoglosse était remplacé par un îlot de tissu CONTRACTURE DES MEMBRES. 2i5 Contracture permanente des membres. — Epilcpsie spinale. — Il est temps de revenir maintenant à la 'con- tracture des membres inférieurs qui, chez Y..., constitue aujourd'hui un phénomène permanent et que vous pouvez étudier dans son type le plus parlait. C'est là, Messieurs, un symptôme habituel des phases avancées de la sclérose multiloculaire; il ne succède pas d'emblée, sans transition, à la parésie. Aune certaine époque de la période parétique, on voit se reproduire, soit spontanément, soit sous l'in- fluence de certaines excitations, des espèces d'accès pendant lesquels les membres inférieurs se raidissent dans l'exten- sion en même temps qu'ils s'accolent pour ainsi dire l'un à l'autre. Les accès, qui durent quelques heures, et parfois quelques jours, sont d'abord séparés par des intervalles plus ou moins longs. Plus tard, ils se rapprochent et, à un mo- ment donné, la contracture permanente se trouve définiti- vement établie. Lorsque les choses en sont à ce point, voici ce qu'on observe: les membres inférieurs, de même que cela avait lieu lors des accès, sont dans l'extension; les cuisses sont étendues sur le bassin, les jambes sur les cuisses; les pieds offrent l'attitude du pied bot varus équiu; les genoux sont, de plus, tellement serrés l'un contre l'autre qu'on ne peut les écarter sans un grand effort. Les deux membres inférieurs sont très-généralement affectés simultanément et au même degré; leur rigidité est parfois si prononcée qu'en soulevant l'un d'eux, le malade étant au lit, on sou- lève en même temps la moitié inférieure du corps tout d'une pièce. Ce n'est que dans des cas rares, et seulement aux phases ultérieures de la maladie, que la flexion de la cuisse sclérosé; 2° Les fibres musculaires de la partie antérieure de la langue avaient subi la dégénérescence graisseuse; la lésion avait envahi quelques- uns des faisceaux musculaires de la base de l'organe. — Chez une malade nommée Vincent, qui a succombé à une sclérose en plaques, M. Charcot a observé une atrophie des muscles de l'éminence thénar.La paume de la main offrait une excavation au fond de laquelle on voyait les tendons des muscles fléchisseurs. (B.)
246 EPILEPSIE SPINALE.
et de la jambe prédomine sur l'extension. La contrac- ture permanente peut s'emparer, — le fait est d'ailleurs assez exceptionnel — des membres supérieurs qui, eux aussi, sont alors en général dans l'extension forcée, et restent ainsi étroitement appliqués de chaque côté du tronc. Il s'agit là, Messieurs, d'un spasme qui occupe simulta- nément et à peu près au même degré les muscles antago- nistes, car il est presque aussi difficile, les membres étant fléchis, de les étendre, que de les fléchir lorsqu'ils sont étendus.
Lorsqu'on saisit dans la main l'extrémité de l'un des pieds et qu'on l'étend un peu brusquement sur la jambe, il se produit presque aussitôt dans toute l'étendue du membre correspondant une sorte de tremblement convulsif qui rap- pelle la trémulation déterminée par l'intoxication strych- nique. Cette trémulation, qu'il faut bien se garder de con- fondre avec le tremblement particulier qui survient à l'oc- casion des mouvements voulus, ne reste pas toujours bor- née au membre dont le pied a été étendu; elle se propage quelquefois au membre du côté opposé: l'agitation peut se montrer alors, parfois, assez intense pour se communiquer à tout le corps et même au lit où repose le malade. Elle persiste chez certains sujets pendant plusieurs minutes ou même beaucoup plus longtemps, après la cessation de l'ex- citation qui l'a mise enjeu. On peut la faire cesser tout à coup, ainsi que l'a montré M. Brown-Séquard et comme je l'ai plusieurs fois observé après lui, en saisissant à| pleine main l'un des gros orteils du malade et le fléchissant subi- tement et avec force. Immédiatement après cette manœu- vre, la rigidité tétanique et le tremblement convulsif ces- sent dans les deux membres qui, momentanément, devien- nent « parfaitement souples et pliables comme après la mort, avant l'apparition de laroideur cadavérique (1). » La EPILEPSIE SPINALE. '217 faradisation, le pincement de la peau, de la jambe, plus ra- rement le massage du membre inférieur, l'impression du froid, le chatouillement de la plante du pied, peuvent faire naître la trémulation convulsive. Celle-ci se développe aussi, tantôt spontanément, du moins en apparence, tantôt sous l'influence des efforts que fait le malade pour vomir, pour aller à la selle, pour se dresser dans son lit ou pour en descendre et mettre le pied à terre. La marche, que n'in- terdit pas toujours d'une façon absolue la rigidité perma- nente, — les malades s'avancent alors sur la pointe du pied, sans que le talon touche à terre. — provoque aussi le trem- blement convulsif. Enfin, ce tremblement peut encore se produire temporairement, de concert avec la rigidité, même pendant le cours de la période parétique sous l'influence d'un ou de plusieurs des modes d'excitation qui viennent d'être passés en revue.
Messieurs, le phénomène dont je viens d'esquisser les principaux caractères n'est autre que Vépilépsie spinale, décrite par M. Brown-Séguard. — Nous l'observons chez mademoiselle Y...dans la forme que j'ai proposé d'appeler tonique. — Cette forme, qui est celle qu'on observe le plus habituellement dans l'induration grise multiloculaire. peut être opposée à la forme saltctfoire, laquelle prédomine au contraire dans i'ataxie locomotrice progressive et dans quelques autres affections spinales.
La contracture permanente des membres et l'épilepsie spinale ne doivent pas nous arrêter plus longtemps. Ces symptômes, en effet, n'appartiennent pas exclusivement, tant s'en faut, à la sclérose multiloculaire des centres ner- veux. Ils seront donc étudiés à part, d'une façon générale et dans leurs rapports avec les diverses affections de la moelle épinière où ils peuvent se manifester.
HUITIÈME LEÇON Des attaques apoplectiformes dans la sclérose en plaques. — Des périodes et des formes. — Physio- logie pathologique. — Etiologie. — Traitement.
Sommaire. — Attaques apoplectiformes. — Leur fréquence dans la sclérose en plaques disséminées. — Considérations générales sur les attaques apoplectiformes dans la paralysie générale et dans les cas de lésions céré- brales en foyer de date ancienne (hémorrhagie et ramollissement du cerveau). — Pathogénie des attaques apoplectiformes: insuffisance de la théorie de la congestion. — Symptômes: Etat du pouls; élévation de la température centrale. — Cas d'attaques apoplectiformes chez d'anciens hémiplégiques. — Importance de la température au point de vue du diagnostic.
Des périodes dans la sclérose en plaques. — Première, seconde et troisième périodes. — Symptômes de paralysie bulbaire. — Des formes et de la durée de la sclérose en plaques.
Physiologie pathologique. — Relation entre les symptômes et les lé- sions.
Etiologie. — Influence du sexe et de l'âge. — Hérédité. — Affec- tions nerveuses antérieures.- — Causes occasionnelles: action prolongée du froid humide; traumatisme. — Causes morales.
Pronostic. — - Traitement.
Messieurs, Je me propose aujourd'hui d'appeler en premier lieu vo- tre attention sur certains accidents cérébraux qui peuvent venir compliquer la symptomatologie de la sclérose en pla- ques cérébro-spinale. Il s'agit d'attaques apoplectiformes qui se présentent quelquefois à plusieurs reprises dans le cours de la maladie et qui, parfois, terminent la scène. Ces attaques ne se sont pas produites jusqu'ici, chez Mlle V..., dont l'histoire clinique est d'ailleurs si complète à beaucoup d'égards; mais rien ne permet d'affirmer qu'elles ne sur- ATTAQUES APOPLECTIFORMES. 249 viendront pas quelque jour. En effet, ce n'est pas là une complication rare: je la trouve signalée dans un cinquième environ des faits que j'ai rassemblés et je l'ai, pour mon compte, observée au moins dans trois cas (1).
L'ensemble symptomatique qui constitue les attaques en question n'appartient pas en propre à la sclérose multilo- culaire. Il se présente dans nombre d'affections qui inté- ressent à la fois plusieurs points de l'axe cérébro-spinal, en particulier dans la paralysie générale progressive. C'est même dans cette dernière maladie que les attaques conges- tives — ce nom sert à les désigner assez communément, du moins en France, — ont été surtout étudiées en raison de leur fréquence. On les rencontre là sous les formes assez variées qu'elles peuvent revêtir. Aussi la description de ces attaques dans la paralysie générale progressive a-t-elle mo- tivé de nombreuses divisions et subdivisions. Mais en somme, toutes les variétés de forme que l'observation clinique a fait reconnaître, — je ne veux envisager ici que les attaques de quelque intensité, — peuvent être ramenées, si je ne me trompe, à deux types fondamentaux, à savoir: 1° Les attaques apoplectiformes {pseudo-apoplexy des médecins anglais); 2° Les attaques convulsives ou épilepti formes- Les caractères des deux types peuvent d'ailleurs s'entre- mêler et se confondre dans un même accès. Seul le premier type a été rencontré, quant à présent, dans la sclérose en plaques; mais il n'est pas douteux qu'en se multipliant, les observations relatives à cette affection permettent un jour de compléter le tableau.
Parmi les autres maladies organiques des centres nerveux dans lesquelles on observe fréquemment les attaques épi- leptiformes ou apoplectiformes, je me bornerai à signaler certaines lésions cérébrales en foxjer de date ancienne et (l) Observation III du mémoire de M. Vulpian, communiquée par M. Char- cot; — Observation de la nommée Byr (Charcot); — Observation de Nicolas, présentée à la Société de Biologie, par M.Joffroy.
250 ATTAQUES APOPLECTIFORMES.
accompagnées d'hémiplégie permanente. Telles sont Y hé- morrhagie cérébrale ou le ramollissement du cerveau, lorsqu'ils ont occupé les régions de l'encéphale dont la lé- sion a pour effet de déterminer presque à coup sûr les alté- rations cérébro-spinales connues sous le nom de scléroses fasciculèes descendantes.
Entre ces lésions partielles du cerveau et la paralysie générale progressive, il semble au premier abord qu'il n'existe aucun point de contact. Yoici cependant, Mes- sieurs, un trait qui les rapproche: les observations de M. Magnan et celles de M. Westphal ont fait voir que, dans la paralysie générale, aux lésions de la périencéphalite se surajoute très- souvent une altération scléreuse, tantôt diffuse, tantôt fasci culée, qui occupe à la fois les pédoncules cérébraux, la protubérance, le bulbe et certaines régions de la moelle épinière. Or, ces lésions cérébro-spinales, tant en raison de leur mode de distribution que par la nature même du processus morbide, méritent d'être assimilées aux scléroses fasciculèes descendantes consécutives à l'hémor- rhagie ou au ramollissement du cerveau. Nous savons, d'un autre côté, que, dans la sclérose multiloculaire, les plaques scléreuses occupent non-seulement la moelle épi- nière (Voyez Pl. III et IV) et le cerveau proprement dit (Pl. I et II), mais, en outre, très-habituellement, les diverses parties de l'isthme de l'encéphale et, en particulier, le bulbe (Pl. I, Fig. 4 et 5). Vous voyez par là que l'existence de lé- sions irritatives disséminées un peu partout dans l'axe cé- rébro-spinal, mais toujours présentes dans l'isthme, est un caractère commun à toutes les affections en apparence si disparates auxquelles se surajoutent les attaques dites con- gestlves. Je signalerai surtout à votre attention l'existence constante de la lésion bulbaire, laquelle, très-vraisembla- blement, est un élément prédominant dans la production de ces attaques.
Quoi qu'il en soit, Messieurs, il s'agit là d'altérations per- manentes, à évolution lentement progressive. Elles ne sau- ATTAQUES APOPLECTIFORMES. 251 raient, par conséquent, sans le concours d'autres lésions, expliquer le développement d'accidents qui se produisent le plus souvent presque subitement et peuvent disparaître très-rapidement sans laisser de traces. Je n'ignore pas que beaucoup de médecins font intervenir ici, aujourd'hui en- core, une congestion sanguine partielle, une fluxion qui, suivant les besoins de la cause, se porterait sur telle ou telle partie de l'encéphale. Je ne saurais, pour mon compte, souscrire à cette hypothèse. Pour justifier mon scepticisme à cet égard, j'invoquerai d'abord les souvenirs de ceux d'entre vous qui, dans cet hospice, sont attachés aux ser- vices d'aliénés. Combien de fois n'ont-ils pas été désappoin- tés en ne rencontrant pas, à l'autopsie, la lésion congestive sur laquelle ils comptaient? Mais j'invoquerai surtout les observations que j'ai été à même de recueillir dans le champ habituel de mes études. Maintes fois j'ai eu l'occasion de voir succomber à la suite d'attaques, soit épileptifo raies, soit apoplectifo raies, des sujets atteints depuis longtemps d'hémiplégie par le fait du ramollissement ou de l'hémor- rhagie intra-encéphaliques. Or, en pareil cas, quelque atten- tion que j'aie apportée à l'autopsie, il m'a toujours été im- possible de découvrir, soit dans les centres nerveux, soit dans les viscères, une lésion récente congestive, œdéma- teuse ou autre, pouvant expliquer les symptômes graves qui avaient marqué la terminaison fatale; je n'ai rencontré jamais que les lésions anciennes — foyers ocreux, plaques jaunes ou foyers d'infiltration celluleuse — qui tenaient l'hémiplégie sous leur dépendance et les dégénérations se- condaires du mésocéphale et de la moelle qui sont la con- séquence de ces lésions partielles des hémisphères. Je crois en somme que, dans l'état actuel de la science, l'absence de lésions propres est, anatomiquement parlant, un trait com- mun à ces attaques, quelle que soit d'ailleurs la forme qu'elles affectent et la maladie à laquelle elles se ratta- chent. En ce qui concerne la symptomatologie des attaques apo- 252 RÉSULTATS THERMOMÉTRIQUES.
plectiformes et épileptiformes, pour ne point entrer dans les détails d'une description en règle, je me bornerai, Mes- sieurs, à relever les particularités suivantes. La scène s'ouvre en général inopinément, sans prodromes bien ac- centués, tantôt par une obnubilation rapide et plus ou moins prononcée des facultés intellectuelles, tantôt par un coma profond survenant tout à coup. Il s'y adjoint, dans certains cas, des convulsions qui rappellent celles de l'épilepsie or- dinaire, mais qui se localisent toutefois, en général, à un côté du corps (attaques épileptiformes). D'autres fois, les convulsions font défaut (attaques apoplecti formes). Dans les deux cas, il est fréquent de voir se développer, dès l'origine, une hémiplégie plus ou moins complète, tantôt avec flaccidité, tantôt, mais plus rarement, avec rigidité des membres paralysés. Les symptômes peuvent s'apaiser progressivement dans l'espace de quelques jours et con- duire à la mort. Celle-ci s'annonce en général par le déve- loppement rapide d'eschares à la région sacrée. Si, au con- traire, le malade doit survivre, la disparition des accidents ne se fait pas longtemps attendre; l'hémiplégie est le seul symptôme qui persiste pendant quelque temps encore, mais elle se dissipe elle-même, tôt ou tard, sans laisser de traces.