Cas IV. — Ler..., âgée de 48 ans, est une malade bien connue de tous les médecins qui depuis plus de 20 ans ont fréquenté cet hospice à divers titres. C'est, en d'autres ter- mes, un cas célèbre dans les annales de l'hystéro-épilepsie. Vous trouverez relatée, dans la thèse de M. Dunant (de Ge- nève), la première partie de son histoire. Ler...a cessé d'être réglée, il y a quatre ans, et malgré cela les accidents nerveux persistent. Nous vous faisions reconnaître, tout à l'heure, dans Geneviève, le tarentisme sous un aspect ru- dimentaire; Ler...est une démoniaque, une possédée; ou encore elle présente l'image à peine affaiblie d'une de ces femmes qu'on nommait Jerkers dans les Camp-meetings méthodistes et qui offraient dans leurs crises les attitudes les plus effrayantes. (Voy. Fig. 19, 20 et 21.)
L'origine vraisemblable des accidents nerveux chez Ler...mérite d'être signalée. Elle a eu, comme elle le dit, une (1) Valentiner (Th.)- — Die Hystérie und ihre Heilunrj. Voir l'extrait pu- blié dans les numéros de juin 1872 du Mouvement médical.
(2) Nous avons publié l'observation de Geneviève dans Y Iconographie pho- tographique de la Salpétrière, tome I.
3'42 FAITS CLINIQUES.
série de peurs: 1° à 11 ans, elle a été épouvantée par un chien enragé; 2° à 16 ans, elle a été saisie d'effroi à la vue du cadavre d'une femme assassinée; 3° à 16 ans, nouvelle Fig. 19. — Attitude de Ler...pendant l'attaque: période des contorsions. (Fac-similé d'un croquis fait d'après nature).
frayeur déterminée par des voleurs qui, au moment où elle traversait un bois, se précipitèrent sur elle pour lui enlever l'argent qu'elle portait.
FAITS CLINIQUES. 343 L'hystérie locale se compose, chez elle, d'une liêmiancs- thésie, iïovarie, de parésie et par moments de contracture des membres supérieurs et inférieurs, occupant le coté Fig. 20. — Attitude de Ler...pendant l'attaque: période des contorsions. (Fac-similé d'un croquis fait d'après nature).
droit. Parfois les phénomènes envahissent le côté gauche, et, alors, conformément à notre description, se présente une ovarie double avec anesthésie double, etc.
344 FAITS CLINIQUES.
Les attaques, qui s'annoncent par une aura ovarique bien caractérisée, sont marquées d'abord par des convul- sions épileptiformes et tétaniformes; après quoi se produi- sent de grands mouvements, à caractère intentionnel, dans lesquels la malade, prenant les poses les plus effrayantes, Attaque hystéro-épilepiique. — Période des contorsions. (Dessin fait par M. P. Richer, d'après un croquis de M. Charcot).
rappelle les attitudes que l'histoire prête aux démoniaques. [Période des contorsions (Fig. 49, 20 et 21.)] A ce moment de l'attaque, elle est en proie à un délire qui roule évidem- ment sur les événements qui paraissent avoir déterminé les premières crises: elle adresse des invectives furieuses à des personnes imaginaires*: Scélérats! voleurs! brigands! Au feu! au feu! Oh les chiens! on me mord! Autant de FAITS CLINIQUES. 345 souvenirs. sans doute, des émotions de la jeunesse.
Lorsque la partie convulsive de l'accès est terminée, il survient en règle générale: 1° des hallucinations de la vue; la malade voit des animaux effrayants, des squelettes, des spectres; 2° une paralysie de la vessie; 3° une paralysie du pharynx; 4° enfin, une contracture permanente plus ou moins prononcée de la langue.
Ces derniers accidents rendent parfois nécessaire pen- dant plusieurs jours le cathétérisme vésicalet l'alimentation par la sonde œsophagienne.
La compression de l'ovaire, chez Ler., est presque de nul effet sur les convulsions (1).
Cas V. — Vous connaissez déjà cette malade; il s'agit d'Etchev..., qui nous a fourni les éléments de notre leçon sur Yischurie hystérique (2). Nous relevons encore, dans ce cas, une liémianesthèsie, de Yachromatopsie, de la contracture et de Yovarie à gauche. Les attaques sont sur- tout tétaniformes, toniques. Nous n'avons pas eu, jusqu'ici, l'occasion d'essayer chez elle l'influence de la compression ovarienne sur les convulsions.
(1) Nous avons publié l'observation complète de cette malade dans le Progrès médical (Nos 16-33, 1875).
(2) Voir Leçon IX, p. 37o.
DOUZIÈME LEÇON De la contracture hystérique.
Sommaire. — Formes de la contracture hystérique. — Description de la forme hémiplégique; analogies et différences entre la contracture hysté- rique et celle qui dépend d'une lésion en foyer du cerveau. — Exemple delà forme paraplégique de la contracture hystérique.
Pronostic. — Soudaineté de la guérison dans quelques cas. — Inter- prétation scientifique de certains faits réputés miraculeux. — Incurabilité de la contracture chez un certain nombre d'hystériques. — Exemples. — Lésions anatomiques. — Sclérose des cordons latéraux. — - Variétés que présente la contracture. — Pied bot hystérique.
Messieurs, Messieurs, Dans son traité fondamental sur l'hystérie, M. Briquet, bien qu'il n'accorde pas à l'histoire de la contracture per- manente dont un ou plusieurs membres, chez les hystéri- ques, peuvent être atteints, tout le développement qu'à mon sens elle comporte, trace cependant avec une grande sûreté de main les traits les plus saillants de ce symptôme. C'est là, écrit-il, une complication rare. Il ne l'avait, en effet, rencontrée que six fois à l'époque où il a publié son ou- vrage. Dans un cas, la contracture occupait un seul mem- bre; dans deux autres, elle se présentait sous forme hémi- plégique, et dans les trois derniers, elle revêtait la forme paraplégique. Il est parfaitement exact que la contracture hystérique peut offrir tous ces aspects. Vous allez, du reste, vérifier le fait par vous-mêmes, car je suis assez heureux pour pouvoir faire passer sous vos yeux deux ma- lades qui présentent l'une la forme hémiplégique, l'autre la forme paraplégique de la contracture hystérique. Nous sommes ainsi mis à même de vous faire toucher du doigt CONTRACTURE HYSTÉRIQUE. 347 les particularités les plus intéressantes relatives, à cette manifestation singulière de l'hystérie.
1.
Etch..., aujourd'hui âgée de 40 ans, est atteinte depuis vingt mois d'hémiplégie gauche. Vous voyez le membre Fig. 22. — Contracture du membre supérieur gauche.
supérieur de ce côté dans la demi-flexion {Fig. 22); il est le siège d'une rigidité considérable, ainsi qu'en témoignent 348 FORME HÉMIPLÉGIQUE.
la difficulté que l'on éprouve à exagérer la flexion et l'im- possibilité d'obtenir l'extension complète (1).
Le membre inférieur gauche est dans l'extension; ses diverses parties sont, pour ainsi dire, dans une attitude forcée. Ainsi la cuisse est fortement étendue sur le bassin, la jambe sur la cuisse. Le pied offre la déformation de Yéquin varus le plus prononcé. En outre, les muscles ad- ducteurs de la cuisse sont, eux aussi, fortement contrac- tures. En somme, toutes les jointures sont également ri- gides, et le membre, clans son ensemble, forme comme une barre inflexible, car, en le saisissant par le pied, vous pour- riez soulever tout d'une pièce la partie inférieure du corps de la malade. J'insiste sur cette attitude du membre infé- rieur, parce qu'elle est très-rare dans l'hémiplégie liée à l'existence d'une lésion cérébrale en foyer, et qu'elle est, au contraire, pour ainsi dire la règle dans la contracture hys- térique. Dans ce dernier cas, la flexion permanente de la cuisse et de la jambe, si j'en juge d'après mes observations, est un fait réellement exceptionnel.
Il s'agit là d'une contracture permanente dans l'accep- tion rigoureuse du mot;- je me suis assuré qu'elle ne se modifie en rien pendant le sommeil le plus profond; elle ne subit pas, dans la journée, d'alternatives d'aggravation et de rémission. Seul, le sommeil provoqué par le chloro- forme la fait disparaître pour peu que l'intoxication ait été poussée un peu loin.
Bien que chez notre malade la contracture hémiplégique date, je le répète, de près de deux ans, vous voyez que la nutrition des muscles n'a pas souffert sensiblement. J'ajou- terai encore que la contractilité électrique est restée à peu près normale.
Je vous ferai remarquer, en passant, qu'en redressant (l) Aujourd'hui (juillet 1873), la contracture des membres gauches, chez E...se retrouve avec tous les caractères qu'elle offrait à l'époque où la présente leçon a été faite, c'est-à-dire en juin 1870.
CARACTÈRES DE LA CONTRACTURE HYSTÉRIQUE. 349 fortement la pointe du pied, on détermine dans le membre inférieur contracture une trépidation qui persiste quel- quefois pendant longtemps, alors que le pied, abandonné à lui-même, a repris son attitude primitive. Vous savez que cette même trépidation se rencontre très-habituellement dans la paralysie avec contracture, liée à une lésion orga- nique spinale, lorsque, par exemple, les cordons latéraux sont sclérosés; mais je l'ai observée également dans nombre de cas où la contracture hystérique s'est terminée tout à coup par la guérison. Vous voyez par là que ce phénomène n'a pas, au point de vue du diagnostic anatomique, une va- leur absolue (1).
(l) Dès 186S, dans mes leçons de la Salpétrière, j'ai appelé l'attentionsur le tremblement particulier qui, chez certains sujets atteints de paralysie ou seulement de parésie des membres inférieurs, se produit dans le pied lorsque, saisissant avec la main l'extrémité de celui-ci, on le redresse brusquement. (Voir P. Dubois. Etude sur quelques points de Vataxie locomotrice progres- sive. Thèse de Paris, 1868.)
La trépidation ainsi provoquée s'arrête, en général, aussitôt qu'on cesse de maintenir le pied dans la ilexion dorsale; elle persiste cependant quelque- fois un peu après. Limitée au pied dans beaucoup de cas, elle s'étend sou- vent au membre tout entier et se propage même quelquefois au membre in- férieur de l'autre côté. Dans le cas où le tremblement dont il s'agit peut être provoqué par la manœuvre indiquée plus haut, il se manifeste fréquemment aussi, soit spontanément, du moins en apparence, soit sous l'influence des mouvements que fait le malade pour se dresser dans son lit, pour en des- cendre et mettre le pied à terre, ou encore pour marcher.
La trépidation provoque'e ou spontanée du pied se montre dans les circons- tances variées, où les faisceaux latéraux de la moelle épinière sont devenus, dans une certaine étendue, le siège d'un travail lent de prolifération conjonc- tive. Ces conditions sont, on le voit, les mêmes que celles, où plus tardive- ment que le tremblement, se produit la contracture permanente. Ainsi, la trépidation spontanée ou provoquée, soit limitée au pied, soit généralisée, s'observe dans la sclérose symétrique des cordons latéraux, dans la sclérose en plaques toutes les fois que les foyers spinaux occupent les faisceaux laté- raux dans une étendue de plusieurs centimètres en longueur; on les observe lorsque la sclérose descendante s'est établie consécutivement à la compres- sion de la moelle déterminée par une tumeur, à la myélite transverse aiguë ou subaiguë, ou encore dans la sclérose latérale consécutive à certaines lé- sions du cerveau, telles, entre autres, que le ramollissement en foyer ou l'hémorrhagie des corps opto-striés, intéressant la capsule interne. La trépi- dation en question n'est donc pas l'apanage d'une maladie en particulier; elle se lie à des maladies d'origine très-diverse, mais auxquelles la sclérose 350 CARACTÈRES DE LA CONTRACTURE HYSTÉRIQUE.
A part la différence que nous avons signalée à propos de l'attitude du membre inférieur, toutes les particularités que nous venons de rappeler pourraient, à la rigueur, s'appliquer à un cas d'hémiplégie organique, résultant d'une lésion profonde de l'encéphale, hémorrhagie ou ra- mollissement, par exemple.
Un nouveau trait de ressemblance est celui-ci: l'hémi- plégie, chez Etch..., a débuté tout à coup, pendant une at- taque. La malade, à la suite de cette attaque, est restée sans connaissance durant plusieurs jours.
Après avoir indiqué les analogies, il faut faire ressortir les différences. Elles sont nombreuses, péremptoires et de fait, le plus souvent, rien n'est plus simple, en s'aidant de ces caractères presque toujours présents, que de rapporter la contracture hystérique à sa véritable origine.
1° Remarquez en premier lieu, Messieurs, l'absence de paralysie faciale et de déviation de la langue, lorsque cellelatérale est un irait commun. Toutefois, sa présence dans des cas de con- tracture hystérique, terminée brusquement par la guérison, montre qu'elle ne saurait être rattachée toujours à l'existence d'une lésion matérielle appré- ciable des faisceaux latéraux. (Dubois, loc. cit. — Charcot et Joffroy. Arch. de Physiologie, 1869, p. 632 et suiv. — Charcot, Leçons sur les Mala- dies du Système nerveux, lre édition, 1872-1873, pp. 218, 307, 319.)
Tout récemmment, M. Westphal et M- Erb ont consacré chacun à l'étude de ces symptômes, un travail accompagné de vues physiologiques ingénieuses. Suivant ces auteurs, la trépidation provoquée du pied (laquelle est désignée par M. "Westphal sous le nom de Fiisphânomen), serait un phénomène ré- flexe ayant son point de départ dans les tendons. (CE. Erb. Sehnenreflexe lei Gesunden und bei Rûchenmarksltranken. InArchiv fur Psychiatrie IV Bd, 3e hest., p. 792,1875, — G. Westphal. Ueber einige Bewegungs-Ersclieimungen an gelâhmten Gliedern. — Même recueil, p. 883. — W. Erb. Ueber einen wenig bekannten spinalen Symptomencomplex. In Berliner Klin. Woschens- Dans quelques cas de paralysie des membres supérieurs, lorsqu'il s'agit par exemple d'une hémiplégie consécutive à une lésion de la capsule interne, et que la contracture permanente n'est pas trop accentuée, on réussit à pro- duire en redressant vivement les doigts, un tremblement spasmodique de la main en tout semblable à la trépidation provoquée du pied. (J.-M. C).
CARACTÈRES DE LA CONTRACTURE HYSTÉRIQUE. 351 ci est tirée hors de la Louche. Vous savez que ces phéno- mènes existent au contraire toujours à un certain degré dans l'hémiplégie, par lésion en foyer du cerveau (1).
2° Notez ensuite l'existence d'une analgésie et même d'une anesthésie pour ainsi dire absolue, étendue à toute la moitié du corps, répondant au côté paralysé, occupant par suite la face, le tronc, etc. Cette altération de la sensi- bilité intéresse non-seulement la peau, mais encore les muscles et peut-être les os; elle s'arrête exactement à la ligne médiane.
Cette sorte de généralisation de l'anesthésie à tout un côté du corps, tête, tronc et membres, cette limitation, en quelque sorte géométrique, des parties anesthésiées par un plan vertical qui divise le corps en deux moitiés égales, ap- partiennent pour ainsi dire en propre à l'hystérie (2). Quoi qu'il en soit, ce symptôme ne s'observe que très-rarement dans Yhémiplégie de cause cérébrale, et s'il s'agissait de Y hémiplégie spinale, c'est-à-dire résultant de la lésion d'une moitié unilatérale de la moelle épinière, l'anesthésie, ainsi que l'a montré M. Brown-Séquard, occuperait le côté du corps opposé à la paralysie motrice.
3° Nous avons à relever eneore bien d'autres caractères distinctifs. La malade est intelligente et rien n'autorise à suspecter sa sincérité; elle peut dont nous renseigner d'une façon véridique sur le mode d'évolution de son affection. Voici, en quelques mots, son histoire.
Il n'y aurait pas eu chez elle, semble-t-il, d'antécédents (1) Suivant M. Hasse [Eandl dcrPatJiol, etc., 2 Aufiag. Erlangen, 18G9), on devrait à M. Althaus d'avoir signalé l'absence de la paralysie faciale et de la déviation de la bouche et de la langue dans l'hémiplégie hystérique. Il n'en est rien; ce caractère se trouve déjà mis en relief dans les Leçons sur le système nerveux de B.. B. Todd.
(2) Voir la Leçon X, sur YHémianesthésie.
352 CARACTÈRES DE LA CONTRACTURE HYSTÉRIQUE.
hystériques. La maladie a débuté à 34 ans, après une vio- lente secousse morale, par une attaque avec perte de con- naissance. Cette attaque, selon toute vraisemblance, a pris la forme épileptique de l'hystérie. Etch..., en effet, pen- dant l'accès est tombée dans le feu, et elle porte sur la fi- gure des traces de la brûlure qu'elle s'est faite dans cette circonstance. De nouvelles attaques, tantôt franchement hystériques, tantôt prenant quelques-uns des aspects de l'épilepsie, sont survenues, à plusieurs reprises, durant les années suivantes; mais c'est à 40 ans que sont apparus les symptômes permanents de l'hystérie que nous avons à étu- dier aujourd'hui. Nous devons indiquer au milieu de quel concours de circonstances ils se sont développés, car nous trouvons là quelques traits caractéristiques.
a) Les règles, jusque-là régulières, se dérangent; la ma- lade a de temps en temps des vomissements de sang (1); son ventre est le siège d'un ballonnement considérable avec douleur vive à la pression de la région ovarienne gauche, douleur d'un caractère spécial, s'accompagnant de sensa- tions particulières qui s'irradiaient vers la région épigas- trique et que la malade reconnaissait comme précédant la plupart de ses attaques. Ces douleurs, comme d'ailleurs le ballonnement et la rétention d'urine, existent encore au- jourd'hui.
&) Presque en même temps, Etch...est affectée d'une ré- tention d'urine persistante, qui nécessite habituellement le cathétérisme.
c) Les choses en étaient là lorsque, en octobre 1868, sur- vient une attaque très-intense, accompagnée de convulsions (l) C'est là un accident fréquent chez les hystériques lorsque la mens- truation est notablement troublée.
CARACTÈRES DE LA CONTRACTURE HÉMIPLÉGIQUE. 353 et suivie d'un état apoplectiforme avec respiration sterto- reuse; c'est alors que débuta tout à coup Y hémiplégie.
Eli bien, Messieurs, ce ballonnement considérable du ventre, ces douleurs de la région ovarienne, cette ré- tention des urines, constituent un ensemble de symptômes dont l'importance, au point de vue du diagnostic, est à peu près décisive. Rien de semblable ne s'observe dans les pro- dromes des hémiplégies de cause cérébrale, et il est au con- traire très-habituel de voir ces symptômes précéder l'appa- rition des phénomènes permanents de l'hystérie: hémiplé- gie ou paraplégie. C'est un point que M. Briquet n'a pas manqué de faire ressortir; on le trouve également relevé comme il convient, du moins en ce qui concerne la para- plégie hystérique, par M. Laycock, dans les termes suivants: « La paralysie plus ou moins prononcée des extrémités in- férieures, dans l'hystérie, est toujours accompagnée — il aurait pu ajouter: « et précédée » — par un degré corres- pondant de perturbation dans les fonctions des organes pelviens; cette perturbation se traduit par la constipation, la tympanite, la paralysie vésicale, l'accroissement ou la diminution de la sécrétion urinaire, l'irritation ovarienne ou utérine, etc. (1). » d) Lorsque Etch...est entrée à la Salpétrière, il y a un an (juin 1869), l'hémiplégie datait déjà de sept ou huit mois. Indépendamment de toutes les particularités, si carac- téristiques, qui viennent d'être rappelées, l'état des mem- bres paralysés pouvait, lui aussi, être invoqué en faveur de l'origine hystérique de la paralysie. Ainsi, tandis que le membre supérieur était dans un état de flaccidité complète, absolue, le membre inférieur présentait au genou une rigi- dité très-marquée. Ce serait là une anomalie considérable dans un cas d'hémiplégie consécutive à une lésion céré- (l) Treatise onthe nervous Diseases of Women, Loiidon, 1840, p. 2-40. Charcot, t. i, 3e éd. 23 354 FORME PARAPLÉGIQUE.
brale, car, en pareil cas, la rigidité tardive se manifeste toujours de préférence dans le membre supérieur.
é) La contracture, qui, aujourd'hui, occupe le membre supérieur, remonte à quelques mois seulement, et elle s'est développée tout à coup, sans transition, à la suite d'une attaque. Ce n'est pas de la sorte, vous le savez, que pro- cède la contracture tardive dans l'hémiplégie due à l'hé- morrhagie ou au ramollissement du cerveau; constam- ment, dans ce dernier cas, la contracture s'établit lente- ment, d'une manière progressive.
Ainsi, Messieurs, en tenant compte de toutes les cir- constances qui viennent d'être énumérées, rien n'est plus facile que de reconnaître chez Etch...la véritable cause du mal. Il en sera de même encore dans le fait suivant, qui est relatif à un cas de paraplégie hystérique (1).
II.
Alb, âgée de 21 ans, enfant trouvé, est atteinte depuis deux ans environ d'une contracture permanente des membres inférieurs, qui sont, comme vous pouvez le constater, dans l'extension et tout à fait rigides. De même que chez Etch..., la contractilité musculaire n'est pas amoindrie. Les membres sont amaigris, mais d'une façon générale, et cet amaigrissement tient à ce que la malade est affectée de vomissements presque incoercibles qui l'empêchent de s'alimenter suffisamment. On note, en outre, une analgésie à peu près complète des membres pa- ralysés.
(l) Il a déjà été question de cette malade dans la Leçon XI, p. 345. — On trouvera son histoire complète dans les Recherches cliniques et théra- peutiques sur Vépilepsk et V hystérie > p. 151.
CONTRACTURE HYSTÉRIQUE! PRONOSTIC. 355 Voici maintenant des circonstances vraiment décisives qui permettent d'établir le diagnostic.
a) Alb...a des attaques hystériques depuis l'âge de 16 ans; — &) elle est atteinte, depuis quatre ans, d'une ré- tention d'urine réclamant ordinairement le cathétérisme; — c) elle présente un ballonnement énorme de l'abdomen; — d) les régions ovariennes sont douloureuses à la pression, et, en insistant un peu dans l'exploration, on ne tarderait pas à provoquer une attaque hystérique; — e) la contrac- ture des membres inférieurs est survenue tout d'un coup, sans transition, et c'est là un point que nous avons fait ressortir déjà dans l'observation précédente. Or, de sem- blables symptômes ne s'observent pas dans la progression de la sclérose des cordons latéraux...III.
Ainsi, Messieurs, rien de plus simple, je le répète, que l'interprétation clinique de ces deux cas, en ce qui con- cerne le diagnostic. Mais voici le point où, dans ces cas mêmes et dans les cas analogues, des difficultés sérieuses peuvent surgir?
Qu'adviendra-t-il de ces malades? Depuis deux ou trois ans, la paralysie avec contracture a persisté, chez elles, sans amendement. Cette contracture pourra-t-elle se ré- soudre quelque jour, ou, au contraire, doit-elle persister indéfiniment et constituer de la sorte une infirmité incu- rable? Yoilà des questions que nous devons poser sans nous engager, toutefois, à y répondre d'une façon catégo- rique.
À. Il est possible que, malgré sa longue durée, cette con- tracture disparaisse sans laisser de traces, demain peut- être, dans quelques jours, dans un an; on ne peut rien préjuger à cet égard. En tout cas, si la guérison a lieu, EXEMPLES DE GUERISON.
elle pourra être soudaine (1). Du jour au lendemain, tout peut rentrer dans l'ordre; et s'il se trouve qu'à cette épo- Fig. 23. — Contracture hystérique du membre inférieur droit.
que la diathèse hystérique soit épuisée, ces malades re- prendront la vie commune.
(l) « Une femme sera restée confinée au lit pendant plusieurs mois, tout à fait incapable de se servir de ses membres inférieurs; le médecin aura abandonné tout espoir de lui être secourable, lorsque, tout à coup, sous l'in- fluence d'une cause morale puissante, on la verra sortir de son lit « non Ion- SOUDAINETÉ DE LA GUÉRISON. 357 À ce propos, Messieurs, je ne puis pas ne point m'arrê- ter un instant devant ces guérisons rapides, inespérées souvent, d'un mal qui, pendant si longtemps, se sera fait remarquer par sa ténacité et par sa résistance à tous les agents thérapeutiques. Une émotion morale vive, un en- semble d'événements qui frappent fortement l'imagination, la réapparition des règles depuis longtemps suppri- mées, etc., sont fréquemment l'occasion de ces promptes guérisons.
J'ai vu dans cet hospice trois cas de ce genre, que je vous demande la permission de résumer brièvement.
ger the victim of nerves but to vanquisher, « comme dit Thomas Carlyle, et se mettre à marcher tout aussi hien que si elle u'eut jamais été atteinte de paraplégie. C'est là une des terminaisons de la paraplégie hystérique que le médecin ne doit pas perdre de vue et qui montre bien le danger qu'il y au- rait pour lui à décréter l'incurabilitédans les cas de ce genre. »;Th. Laycok, A Treatise on the nervous Diseases of Wo m en. honùon, 1840, p. 289.) (Note de la lro édition.)
— Cette prévision, s'est réalisée cette année même pour la première des deux malades auxquelles il est fait allusion dans ce passage, souligné dans la première édition. La situation d'Etchv...à la date du 21 mai, pouvait se résumer ainsi qu'il suit: rétention d'urine, avec période d'ischurie, de- puis neuf ans, — contracture du membre inférieur droit, — contracture des membres du côté gauche datant de six ans; — contracture des mâchoires nécessitant l'emploi de la sonde œsophagienne, et qui remontait à près d'une année; — aphonie qui durait depuis dix mois. Le 22 mai, à 7 h. 1/4 du soir, attaque marquée surtout par de l'oppression, une contracture des muscles du cou à gauche, lesquels portent le menton derrière l'épaule gauche. La malade n'a pas perdu connaissance, elle croit qu'elle va mourir; elle crie, la contracture des mâchoires a disparu. Elle s'agite, on cherche à la contenir: avec son bras droit devenu libre, elle repousse ceux qui la tiennent. Elle veut aller à la fenêtre pour avoir de l'air; comme on s'y oppose, sa colère augmente et, sous cette influence, on voit cesser successi- vement la contracture de la jambe droite, puis celle de la jambe gauche, enfin celle du bras gauche. On laisse Etch...se lever; elle marche: à 8 heures la ffuérison était complète, ou peu s'en faut. Dès le lendemain, la sécrétion urinaire était redevenue normale (Planche X). L'amblyopie, l'anesthésie, n'ont disparu complètement qu'au bout de quelques jours, et la malade n'a conservé, comme trace de sa contracture permanente, que quel- ques craquements dans les jointures. principalement celles du membre inférieur gauche. Finalement, les seuls vestiges des anciens accidents sont aujour- d'hui des craquements, d'ailleurs peu prononcés, se montrant dans les join- tures des membres autrefois contractures. (B.) {Note de la 3e édition.)
358 SOUDAINETÉ DE LA. GUÉRÏSON.
1° Dans le premier cas, il s'agissait de la contracture d'un membre inférieur [Fig. 23) datant de quatre ans au moins. En raison de l'inconduite de la malade, je fus obligé de lui adresser une vigoureuse semonce et de lui déclarer que je la renvoyais. Dès le lendemain, la contrac- ture avait entièrement cessé. Ce fait est d'autant plus im- portant que l'hystérie convulsive n'existait plus que dans les souvenirs de cette femme. Depuis deux ou trois ans, la con- tracture était la seule manifestation de la grande névrose.
2° Le second cas concerne une femme également atteinte d'une contracture limitée à un seul membre. Les crises hystériques proprement dites avaient depuis longtemps dis- paru. Cette femme fut accusée de vol: la contracture qui avait duré plus de deux ans se dissipa tout à coup à l'occa- sion de l'ébranlement moral que produisit cette accusation.
3° Dans le troisième cas, la contracture avait pris la forme hémiplégique; elle affectait le côté droit et était sur- tout prononcée au membre supérieur. La guérison survint presque tout à coup, dix-huit mois après le début, à la suite d'une vive contrariété. Il n'y avait pas alors d'anesthésie; la malade, tout en avouant avoir éprouvé des troubles ner- veux bizarres, niait l'existence passée de véritables atta- ques hystériques.
Il faut bien connaître, Messieurs, la possibilité de ces guérisons qui, aujourd'hui encore, font crier au miracle, mais dont les charlatans seuls se font gloire. Avant notre siècle, ces faits-là étaient souvent invoqués lorsqu'il s'agis- sait d'établir devant les plus incrédules l'influence du sur- naturel en thérapeutique. A ce point de vue, vous lirez avec intérêt un article publié dans la Revue de philosophie po- sitive (1er avril 1869, par le vénérable M. Littré (1). Je fais CONTRACTURES INCURABLES. 3o9 allusion à un écrit intitulé: Un fragment de médecine ré- trospective (Miracles de Saint-Louis), et dans lequel on trouve l'histoire de plusieurs cas de paralysie guérie après des pèlerinages faits à Saint-Denis, au tombeau où les restes du roi Louis IX venaient d'être déposés. Trois de ces cas surtout sont intéressants pour nous, à cause de la précision des détails. Ils se rapportent à des femmes, jeunes encore, frappées subitement de contracture de l'un des membres in- férieurs ou des deux membres du même côté du corps, les- quels présentaient en outre une anesthésie considérable. Chez ces femmes, la guérison était survenue tout d'un coup, au milieu de circonstances bien propres à émouvoir l'ima- gination. Vous voyez, Messieurs, que les choses on peu changé depuis la fin du xm° siècle (1).