SigPhi · Joseph de Maistre

Considérations sur la France

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Les juges du roi s'intitulaient les représen- tants du peuple, pag. 124. Du peuple...prin- cipe unique de tout pouvoir légitime, pag. 127, et l'acte d'accusation portait: Qu abusant du pouvoir limité qui lui avait été confie', il avait tache' traîtreusement et malicieusement d 'élever I()2 CONSIDÉRATIONS un pouvoir illimite et ty mimique sur Tes ruines de la liberté.

Après la lecture de Pacte, le président dit au roi qië il pouvait -parler. Charles montra dans ses réponses beaucoup de présence d'esprit et de force d'âme, pag. 12 5. Et tout le monde est d'accord que sa conduite, dans cette dernière scène de sa vie, honore sa mémoire, pag. 127. Ferme et intrépide, il mit dans toutes ses ré- ponses la plus grande clarté et la plus grande justesse de pensée et d'expression, pag. 128. Toujours doux, toujours égal, le pouvoir in- juste qu'on exerçait sur lui, ne put le faire sortir des bornes de la modération. Son âme, sans effort et sans affectation, semblait être dans son assiette ordinaire, et contempler avec mépris les efforts de l'injustice et de la mé- chanceté des hommes, pag. 128.

Le peuple, en général, demeura dans ce silence qui est le résultat des grandes passions comprimées; mais les soldats, travaillés par tous les genres de séductions, parvinrent enfin jusqu'à une espèce de rage, et regardaient comme un litre de gloire le crime affreux dont ils se souillaient, pag. i3o.

On accorda trois jours de sursis au roi; il passa ce temps tranquillement, et l'employa en grande partie à la lecture et à des exercices de piété: il lui fut permis de voir sa famille, qui SUR LA FRANCE. ig3 reçut de lui d'excellents avis et de grandes marques de tendresse, pag. i3o. Il dormit pai- siblement, à son ordinaire, pendant les nuits qui précédèrent son supplice. Le matin du jour fatal,, il se leva de très-bonne heure, et donna des soins particuliers à son habillement. Un ministre de la religion, qui possédait ce carac- tère doux et ces vertus solides qui distinguaient le roi, l'assista dans ses derniers moments, pag. i3a.

L'échafaud fut placé, à dessein, en face du palais, pour montrer d'une manière plus frap- pante la victoire remportée par la justice du peuple sur la majesté royale. Lorsque le roi fut monté sur l'échafaud, il le trouva environné d'une force armée si considérable, qu'il ne put se flatter d'être entendu par le peuple, de ma- nière qu'il fut obligé d'adresser ses dernières paroles au petit nombre de personnes qui se trouvaient auprès de lui. 11 pardonna à ses en- nemis; il n'accusa personne; il fit des vœux pour son peuple. SIRE, lui dit le prélat qui l'as- sistait, encore un pas! Il es! difficile ', mais if est court, et il cljit vous conduire au ciel. — Je vais, répondit le roi, changer une couronne périssable contre une couronne incorruptible et un bonheur inaltérable.

Un seul coup sépara la tête du corps. Le bourreau la montra au peuple, toute dégout- 9 194 CONSIDÉRATIONS tante de sang, et en criant à haute voix: Voilà la tête cVun traitrel pag. \Zi et i33.

Ce prince mérita plutôt le titre de bon que celui de grand. Quelquefois il nuisit aux af- faires en déférant mal k propos à l'avis des personnes d'une capacité inférieure à la sienne. Il était plus propre à conduire un gouverne- ment régulier et paisible, qu'à éluder ou re- pousser les assauts d'une assemblée populaire, pag. 1 36; mais, s'il n'eut pas le courage d'agir, il eut toujours celui de souffrir. Il naquit, pour son malheur, dans des temps difficiles; et, s'il n'eut point assez d'habileté pour se tirer d'une position aussi embarrassante, il est aisé de l'ex- cuser, puisque même après l'événement, où il est communément aisé d'apercevoir toutes les erreurs, c'est encore un grand problème de savoir ce qu'il aurait dû faire, pag. 137. Exposé sans secours au choc des passions les plus haineuses et les plus implacables, il ne lui fut jamais possible de commettre la moindre er- reur sans attirer sur lui les plus fatales consé- quences; position dont la difficulté passe les forces du plus grand talent, pag. 137.

On a voulu jeter des doutes sur sa bonne foi: mais l'examen le plus scrupuleux de sa con- duite, qui est aujourd'hui parfaitement connue, réfute pleinement cette accusation; au con- traire, si Ton considère les circonstances excès» SL'R LA. FRANCE. ICjJ sivement épineuses dont il se vit entouré, si l'on compare sa conduite à ses déclarations, on sera forcé d'avouer que l'honneur et la probité formaient la partie la plus saillante de son caractère, p. i3j.

La mort du roi mit le sceau à la destruction de la monarchie. Elle fut anéantie par un dé- cret exprès du corps législatif. On grava un sceau national, avec la légende: l'an premier de la liberté. Toutes les formes changèrent, et le nom du roi disparut de toute part devant ceux des représentants du peuple, p. 142. Le banc du roi s'appela le banc national. La statue du roi élevée à la Bourse fut renversée; et l'on grava ces mots sur le piédestal: Exiit TTRANNUS REGUM ULTIMUS,p. \[$.

Charles, en mourant, laissa à ses peuples une image de lui-même ( eikhn basiaikh ) dans cet écrit fameux, chef-d'œuvre d'élégance, de can- deur et de simplicité. Cette pièce, qui ne respire que la piété, la douceur et l'humanité, fit une impression profonde sur les esprils. Plusieurs sont allés jusqu'à croire que c'est à elle qu'il fallait attribuer le rétablissement de la monar- Il est rare que le peuple gagne quelque chose aux révolutions qui changent la forme des gou- vernements, par la raison que le nouvel éta- blissement, nécessairement jaloux et défiant, a besoin, pour se soutenir, de plus de défense et de sévérité que l'ancien, p. 100.

Jamais la vérité de celte observation ne s'était fait sentir plus vivement que dans celle oc- casion. Les déclamations contre quelques abus dans l'administration de la justice et des finan- ces avaient soulevé le peuple; et, pour prix de la victoire qu'il obtint sur la monarchie, il se trouva chargé d'une foule d'impôts inconnus jusqu'à cette époque. A peine le gouvernement daignait-il séparer d'une ombre de justice et de liberté. Tous les emplois furent confiés à la plus abjecte populace, qui se trouvait ainsi éle- vée au-dessus de tout ce qu'elle avait respecté jusqu'alors. Des hypocrites se livraient à tous les genres d'injustices sous le masque de la re- ligion, p. 100. Ils exigeaient des emprunts for- cés et exorbitants de tousceux qu'ils déclaraient suspects. Jamais l'Angleterre n'avait vu de gou- vernement aussi dur et aussi arbitraire que ce- lui de ces patrons de la libellé, p. 112, 1 13.

Le premier acte du long parlement avait été un serment, par lequel il déclara qu'il ne pou- vait être dissous, p. 181.

La confusion générale qui suivit la mort du roi, ne résultait pas moins de l'esprit d'innova- tion, qui était la maladie du jour, que de la destruction des anciens pouvoirs. Chacun vou- lait faire sa république; chacun avait ses plans, SUR LA FRANCE. i 97 SUR LA FRANCE. i 97 qu'il voulait faire adopter à ses concitoyens par force ou par persuasion: mais ces plans n'é- taient que des chimères étrangères à l'expé- rience, et qui ne se recommandaient à la foule que par le jargon à la mode et l'éloquence po- pulacière, p. 147. Les égaliseurs rejetaient toute espèce de dépendance et de subordination (>). Une secte particulière attendait le règne de mille ans (2); les Antinonùens soutenaient que les obligations de la morale et delà loi naturelle étaient suspendues. Un parti considérable prê- chait contre les dîmes et les abus du sacerdoce: ils prétendaient que l'état ne devait protéger ni solder aucun culte, laissant à chacun la liberté de payer celui qui lui conviendrait le mieux. Du reste, toutes les religions étaient tolérées, excepté la catholique. Un autre parti invectivait contre la jurisprudence du pays, et contre les maîtres qui l'enseignaient; et sous le prétexte de simplifier l'administration de la justice, il proposait de renverser tout le système de la législation anglaise, comme trop liée au gou- vernement monarchique, p. 148. Les républi- (1) Nous voulons an gouvernement..':.. eé te» distinctions ne naissent que de fégalité mdme; où le citoyen soit soumis au magistrat, le magistrat au peuple, et le peuple à la justice. Robespierre. Vovez U Moniteur du 7 férrier 1794.

(-2) Il oe faut poiut passer légèrement sur ce irait Je «,nform:ui.

198 CONSIDÉRATIONS cains ardents abolirent les noms de baptême, pourleursubstituer des noms extravagants, ana- logues à l'esprit de la révolution, p. 242. Ils décidèrent que le mariage, n'étant qu'un simple contrat, devait être célébré par-devant les ma- gistrats civils, p. 242. Enfin, c'est une tradition en Angleterre, qu'ils poussèrent le fanatisme ;ui point de supprimer le mot royaume dans l'oraison dominicale, disant: Que votre répu- blique arrive. Quant à l'idée d'une propagande l\ l'imitation de celle de Rome, elle appartient à Cromwel, p. 285, Les républicains moins fanatiques ne se mettaient pas moins au-dessus de toutes les lois, de toutes les promesses, de tous les serments. Tous les liens de la société étaient relâchés, et les passions les plus dangereuses s'enve- nimaient davantage, en s'appuyant sur des maximes spéculatives encore plus antisociales, Les royalistes, privés de leurs propriétés et chassés de tous les emplois, voyaient avec hor- reur leurs ignobles ennemis qui les écrasaient de leur puissance: ils conservaient, par prin- cipe et par sentiment, la plus tendre affection pour la famille de l'infortuné souverain, dont ils ne cessaient d'honorer la mémoire, et de déplorer la fin tragique.

D'un autre côté, les presbytériens, fonda- SUR IL A. FKANCE. I O/J leurs de la république, dont l'influence avait fait valoir les armes du longparlement, étaient indignés de voir que le pouvoir leur échappait, et que, par la trahison ou l'adresse supérieure de leurs propres associés, ils perdaient tout le fruit de leurs travaux passés. Ce mécontente- ment les poussait vers le parti royaliste, mais sans pouvoir encore les décider: il leur restait de grands préjugés à vaincre; il fallait passer sur bien des craintes, sur bien des jalousies, avant qu'il leur fût possible de s'occuper sin- cèrement de la restauration d'une famille qu'ils avaient si cruellement offensée.

Après avoir assassiné leur roi avec tant de formes apparentes de justice et de solennité, mais dans le fait avec tant de violence et même de rage, ces hommes pensèrent à se donner une forme régulière de gouvernement: ils établirent un grand comité ou conseil d'état, qui était revêtu du pouvoir exécutif. Ce conseil commandait aux forces de terre et de mer: il recevait toutes les adresses, faisait exécuter les lois, et préparait toutes les affaires qui devaient être soumises au parlement, p. i5o, i5i. L'ad- ministration était divisée entre plusieurs co- mités, qui s'étaient emparés de tout, p. i34, et ne rendirent jamais de compte, pages 166, Quoique les usurpateurs du pouvoir, paf 200 CONSIDERATIONS leur caractère et par la nature des instruments qu'ils employaient, fussent bien plus propres aux entreprises vigoureuses qu'aux méditations de la législature, p. 209, cependant l'assemblée en corps avait l'air de ne s'occuper que de la législation du pays. A l'en croire, elle travaillait à un nouveau plan de représentation, et dès qu'elle aurait achevé la constitution, elle ne tarderait pas de rendre au peuple le pouvoir dont il était la source, p. 1 5 1.

En attendant, les représentants du peuple jugèrent à propos d'étendre les lois de haute- trahison fort au delà des bornes fixées par l'ancien gouvernement. De simples discours, des intentions même, quoiqu'elles ne se fus- sent manifestées par aucun acte extérieur, por- tèrent le nom de conspiration. Affirmer que le gouvernement actuel n'était pas légitime; sou- tenir que rassemblée des représentants ou le comité exerçaient un pouvoir tyrannique ou il- légale; chercher à renverser leur autorité, ou exciter contre eux quelque mouvement sédi- tieux, c'était se rendre coupable de haute-tra- hison. Ce pouvoir d'emprisonner dont on avait privé le roi, on jugea nécessaire d'en in- vestir le comité, et toutes les prisons d'Angle- terre furent remplies d'hommes que les pas- sions du parti dominant présentaient comme suspects, p. 1 63.

SUR LÀ FRANCE. iOl C'était une grande jouissance pour les nou- veaux maîtres de dépouiller les seigneurs de leurs noms de terre; et lorsque le brave Mon- trose fut exécutée en Ecosse, ses juges ne man- quèrent pas de l'appeler Jacques Graham,^.

Outre les impositions inconnues jusqu'alors et continuées sévèrement, on levait sur le peu- ple quatre-vingt-dix mille livres sterlings par mois, pour l'entretien des armées. Les sommes immenses que les usurpateurs du pouvoir ti- raient des biens de la couronne, de ceux du clergé et des royalistes, ne suffisaient pas aux dépenses énormes, ou, comme on le disait, aux déprédations du parlement et de ses créatures, Les palais du roi furent pillés, **t son mobi- lier fut misa l'encan; ses tableaux, vendus à vil prix, enrichirent toutes les collections de l'Europe; des portefeuilles qui avaient coûté 5o,ooo guinées, furent donnés pour 3oo,p. 388.

Les prétendus représentants du peuple n'a- vaient, dans le fond, aucune popularité. Inca- pables de pensées élevées et de grandes concep- tions, rien n'était moins fait pour eux que le rôle de législateurs. Egoïstes et hypocrites, ils avançaient si lentement dans le grand œuvre «le la constitution, que la nation commença à craindre que leur intention ne fût de se per- 202 CONSIDERATIONS 202 CONSIDERATIONS pétuer dans leurs places, et de partager le pou- voir entre soixante ou soixante-dix personnes, qui s'intitulaient les représentants de la répu- blique anglaise. Tout en se vantant de rétablir la nation dans ses droits, ils violaient les plus précieux de ces droits, dont ils avaient joui de temps immémorial: ils n'osaient confier leurs jugements de conspiration à des tribunaux ré- guliers qui auraient mal servi leurs vues: ils établirent donc un tribunal extraordinaire, qui recevait les actes d'accusation portés par le co- mité, p. 206, 207. Ce tribunal était composé d'hommes dévoués au parti dominant, sans noms, sans caractère, et capables de tout sa- crifier à leur sûreté et à leur ambition.

Quant aux royalistes pris les armes à la main, un conseil militaire les envoyait à la La faction qui s'était emparée du pouvoir disposait d'une puissante armée; c'était assez pour cette faction, quoiqu'elle ne formât que la très-petite minorité de la nation, p. 149. Telle est la force d'un gouvernement quelconque une fois établi, que cette république, quoique fon- dée sur l'usurpation la plus inique et la plus contraire aux intérêts du peuple, avait cepen- dant la force de lever, dans toutes les pro- vinces, des soldats nationaux, qui venaient se mêler aux troupes de ligne pour combattre de SLR LA FB AK CE. 2o3 toutes leurs forces le parti du roi, p. 199. La garde nationale de Londres se battit à iNewburg aussi bien que les vieilles bandes (en i643). Les officiers prêchaient leurs soldats, etles nou- veaux républicains marchaient au combat en chantant des hymnes fanatiques, p. i3.

Une armée nombreuse avait le double effet de maintenir dans l'intérieur une autorité des- potique, et de frapper de terreur les nations étrangères. Les mêmes mains réunissaient la force des armes et la puissance financière. Les dissensions civiles avaient exalté le génie mili- taire de la nation. Le renversement universel, produit par la révolution, permettait à des hommes nés dans les dernières classes de la so- ciété, de s'élever à des commandements mili- tairesdignes de leur courage et de leurs talents, mais dont l'obscurité de leur naissance les au- rait à jamais écartés dans un autre ordre de choses, p. 209. On vit un homme, âgé de cin- quante ans (Blake), passer subitement du ser- vice de terre à celui de mer, et s'y distinguer de la manière la plus brillante, p. 2 10. Au mi- lieu des scènes, tantôt ridicules et tantôt déplo- rables, que donnait le gouvernement civil, la force militaire était conduite avec beaucoup de vigueur, d'ensemble et d'intelligence, et jamais l'Angleterre ne s'était montrée si redoutable aux yeux des puissances étrangères, p. 248.

204 CONSIDÉRATIONS 204 CONSIDÉRATIONS Un gouvernement entièrement militaire et despotique est presque sûr de tomber, au bout de quelque temps, dans un état de langueur et d'impuissance; mais, lorsqu'il succède immé- diatement à un gouvernement légitime, il peut dans les premiers moments déployer une force surprenante; parce qu'il emploie avec violence les moyens accumulés par la douceur. C'est le spectacle que présenta l'Angleterre à cette épo- que. Le caractère doux et pacifique de ses deux derniers rois, l'embarras des finances et la sécurité parfaite où elle se trouvait à l'égard de ses voisins, l'avaient rendue inattentive sur la politique extérieure; en sorte que l'Angleterre avait, en quelque manière, perdu le rang qui lui appartenait dans le système général de l'Eu- rope; mais le gouvernement républicain le lui rendit subitement, p. 263. Quoique la révo- lution eût coûté des flots de sang à l'Angleterre, jamais elle ne parut si formidable à ses voisins, p. 209, et à toutes nations étrangères, p. 248. Jamais, durant les règnes des plus justes et des plus braves de ses rois, son poids dans la ba- lance politique ne fut senti aussi vivement que sous l'empire des plus violents et des plus odieux usurpateurs, p. 263.

Le parlement, enorgueilli par ses succès, pensait que rien ne pouvait résister à l'effort de 6es armes; il traitait avec la plus grande liau- SUR LA FRANCE. 20.1 teur les puissances du second ordre; et pour des offenses réelles ou prétendues, il déclarait la guerre, ou exigeait des satisfactions solen- nelles, p. 221.

Ce fameux parlement, qui avait rempli l'Eu- rope du bruit de ses crimes et de ses succès, se vit cependant enchaîné par un seul homme, p. 128; etles nations étrangères ne pouvaient s'ex- pliquer à elles-mêmes comment un peuple si turbulent, si impétueux, qui, pour reconquérir ce qu'il appelait ses droits usurpes, avait dé- trôné et assassiné un excellent princq, issu d'une longue suite de rois; comment, dis-je, ce peuple était devenu l'esclave d'un homme naguère inconnu de la nation, et dont le nom était à peine prononcé dans la sphère obscure où il était né, p. a36 (i).

Mais cette même tyrannie, qui opprimait l'Angleterre au dedans, lui donnait au dehors une considération dont elle n'avait pas joui de- puis l'avant-deinier règne. Le peuple anglais semblait s'ennoblir par ses succès extérieurs, (1) Les hommes qui réglaient alors les affaires étaient si étrangers aux talents de la législation, qu'on les vit fabriquer en quatre jours l'acte constitutionnel qui plaça Crorawel à la tête de la république.

On peut se rappeler à ce sujet cette constitution de 1793, faite m quelques jours par quelques jeunes gens, comme on l'a dit à Paris après la cLulc des ouvriers.

ao6 CONSIDÉRATIONS à mesure qu'il s'avilissait chez lui par le joug qu'il supportait; et la vanité nationale, flattée par le rôle imposant que l'Angleterre jouait au dehors, souffrait moins impatiemment les cruautés et les outrages qu'elle se voyait forcée de dévorer, pag. 280, 281.

Il semble à propos de jeter un coup d'œil sur l'état général de l'Europe à celte époque,.et de considérer les relations de l'Angleterre, et sa conduite envers les puissances voisines, Richelieu était alors premier ministre de France. Ce fut lui qui, par ses émissaires, attisa en Angleterre le feu de la rébellion. Ensuite, lorsque la cour de France vit que les matériaux de l'incendie étaient suffisamment combusti- bles, et qu'il avait fait de grands progrès, elle ne jugea plus convenable d'animer les Anglais contre leur souverain; au contraire, elle offrit sa médiation entre le prince et ses sujets, et soutint avec la famille royale exilée les rela- tions diplomatiques prescrites par la décence, Dans le fond, cependant, Charles ne trouva aucune assistance à Paris, et même on n'y fut pas prodigue de civilités à son égard, p. 170 On vit la reine d'Angleterre, fille de Henri IV, SUR LA FRANCE. 2.0"] tenir le lit à Paris, au milieu de ses parents, faute de bois pour se chauffer, pag. 166.

Enfin, le roi jugea à propos de quitter la France, pour s'éviter l'humiliation d'en rece- voir l'ordre, pag. 267.

L'Espagne fut la première puissance qui re- connut la république, quoique la famille royale fût parente de celle d'Angleterre. Elle envoya un ambassadeur à Londres, et en reçut un du parlement, pag. 268.

La Suède étant alors au plus haut point de sa grandeur, la nouvelle république rechercha son alliance et l'obtint, pag. a63.

Le roi de Portugal avait osé fermer ses ports à l'amiral républicain; mais bientôt, effrayé par ses pertes et par les dangers terribles d'une lutte trop inégale, il fit toutes les soumissions imaginables à la fière république, qui voulut bien renouer l'ancienne alliance de l'Angleterre et du Portugal.

En Hollande, on aimait le roi, d'autant plus qu'il était parent de la maison d'Orange, ex- trêmement chérie du peuple hollandais. On plaignait d'ailleurs ce malheureux prince, au- tant qu'on abhorrait les meurtriers de son père. Cependant la présence de Charles, qui était venu chercher un asile en Hollande, fati- guait les états généraux, qui craignaient de se compromettre avec ce parlement si redoutable 208 CONSIDERATIONS 208 CONSIDERATIONS par son pouvoir, et si heureux dans ses entre- prises. Il y avait tant de danger à blesser des hommes si hautains, si violents, si précipités dans leurs résolutions, que le gouvernement crut nécessaire de donner une preuve de dé- férence à la république, en écartant le rci, On vilMazarin employer toutes les ressources de son génie souple et intrigant, pour captiver l'usurpateur, dont les mains dégouttaient en- core du sang d'un roi, proche parent de la famille royale de France. On le vit écrire à Cromwel: Je regrette que les affaires m'em- pêchent d'aller en Angleterre présenter mes res- pects en personne au plus grand homme du monde, pag. 3o;.

On vit ce même Cromwef traiter d'égal à égal avec le roi de France, et placer son nom avant celui de Louis XIV dans la copie d'un traité entre les deux nations, qui fut envoyée en Angleterre, pag. 268 (note).

Enfin, on vit le prince Palatin accepter un emploi ridicule et une pension de huit mill livres sterlings, de ces mêmes hommes qui avaient égorgé son oncle, pag. 263 ( note ).

Tel était l'ascendant de la république à l'ex- térieur.

Au dedans d'elle-même, l'Angleterre ren- fermait un grand nombre de personnes qui se SUR LA FRANCE. 209 faisaient un principe de s'attacher au pouvoir du moment, et de soutenir le gouvernement établi, quel qu'il fût, pag. 23g. A la tête de ce système était l'illustre et vertueux Blake, qui disait à ses marins: Notre devoir invariable est de nous battre pour notre pairie, sans nous em- barrasser en quelles mains réside le gouverne ment, pag. 279.

Contre un ordre de choses aussi bien établi', les royalistes ne firent que de fausses entre- prises, qui tournèrent contre eux. Le gouver- nement avait des espions de tous côtés, et il n'était pas fort difficile d'éventer les projets d'un parti plus distingué par son zèle et sa fidélité que par sa prudence et par sa discré- tion, pag. 259. Une des grandes erreurs des royalistes était de croire que tous les ennemis du gouvernement étaient de leur parti: ils ne voyaient pas que les premiers révolutionnaires, dépouillés du pouvoir par une faction nouvelle, n'avaient pas d'autre cause de mécontentement, et qu'ils étaient encore moins éloignés du pou- voir actuel que de la monarchie, dont le réta- blissement les menaçait des plus terribles ven geances, pag. 259.

La situation de ces malheureux, en Angle- terre, était déplorable. On ne demandait pas mieux à Londres que ces conspirations im- prudentes, qui justifiaient les mesures les plus 21 0 CONSIDERATIONS lyranniques, pag. 260. Les royalistes furent emprisonnés: on prit la dixième partie de leurs biens, pour indemniser la république des frais que lui coûtaient les attaques bosliles de ses ennemis. Ils ne pouvaient se racbeter que par des sommes considérables; un grand nom- bre fut réduit à la dernière misère. Il suffisait d'être suspect pour être écrasé par toutes ces exactions, pag. 260, 261.

Plus de la moitié des biens meubles et im- meubles, rentes et revenus du royaume, était séquestrée. On était toucbé de la ruine et de la désolation d'une foule de familles anciennes et honorables, ruinées pour avoir fait leur devoir, pag. 66, 67. L'état du clergé n'était pas moins déplorable: plus de la moitié de ce corps était éduit à la mendicité, sans autre crime que son attachement aux principes civils et religieux, garantis par les lois sous l'empire desquelles ils avaient choisi leur état, et par le refus d'un serment qu'ils avaient en horreur, pag. 67.

Le roi, qui connaissait l'état des choses et des esprits, avertissait les royalistes de se tenir en repos, et de cacher leurs véritables senti- ments sous le masque républicain, pag. 264. Pour lui, pauvre et négligé, il errait en Europe, changeant d'asile suivant les circonstances, et se consolant de ses calamités présentes par l'espoir d'un meilleur avenir, pag. i5a.

SLR LA FRANCE. 211 SLR LA FRANCE. 211 Mais la cause de ce malheureux monarque paraissait à l'univers entier absolument déses- pérée, pag. 34i, d'autant plus que, poursceller ses malheurs, toutes les communes d'Angle- terre venaieut de signer, sans hésiter, l'enga- gement solennel de maintenir la forme actuelle du gouvernemeut.pag.325 (i).Sesamis avaient été malheureux dans toutes les entreprises qu'ils avaient essayées pour son service, ibid. Le sang des plus ardents royalistes avait coulé sur l'échafaud; d'autres, en grand nombre, avaient perdu leur courage dans les prisons; tous étaient ruinés par les confiscations, les amendes et les impôts extraordinaires. Personne n'osait s'avouer royaliste; et ce parti paraissait si peu nombreux aux yeux superficiels, que si jamais la nation était libre dans son choix (ce qui ne paraissait pas du tout probable), il paraissait très-douteux de savoir quelle forme de gouvernement elle se donnerait, pag. 34a. Mais, au milieu de ces apparences sinistres, In fortune (2), par un retour extraordinaire, aplanissait au roi le chemin du trône, et le ra- menait en paix et en triomphe au rang de ses ancêtres, pag. 342.

(1) En 1659, une année avant h restauration!!! Je m'incline devant la volonté du peuple.

(2) Sans doute!

«12 CONSIDERATIONS Lorsque Mou k commença à mettre ses grands projets en exécution, la nation était tombée dans une anarchie complète. Ce général n'avait que six mille hommes, et les forces qu'on pouvait lui opposer étaient cinq fois plus fortes. Dans sa route à Londres, l'élite des habitants de chaque province accourait sur ses pas, et le priait de vouloir bien être l'instrument qui rendrait à la nation la paix, la tranquillité et la jouissance de ces franchises qui apparte- naient aux Anglais par droit de naissance, et dont ils avaient été privés si longtemps par des circonstances malheureuses, pag. 352. On at- tendait surtout de lui la convocation légale d'un nouveau parlement, pag. 353. Les excès de la tyrannie et ceux de l'anarchie, le sou- venir du passé, la crainte de l'avenir, l'in- dignation contre les excès du pouvoir mili- taire, tous ces sentiments réunis avaient rap- proché les partis et formé une coalition tacite entre les royalistes et les presbytériens. Ceux-ci convenaient qu'ils avaient été trop loin, et les leçons de l'expérience les réunissaient enfin au reste de l'Angleterre pour désirer un roi, seul remède à tant de maux, pag. 333, 353 (i).

(1) En 1659. Quatre ans plutôt, les royalistes, suivant ce même historien, se trompaient lourdement, lorsqu'ils s'imaginaient que lcj ennemis du gouvernement étaient les amis du roi. Voyez ci-devaat, SUR LA FRANCE. 21 3 Monk u avait point cependant encore lin- tenlion de répondre au vœu de ses conci- toyens, pag. 353. Ce sera même toujours un problème de savoir à quelle époque il voulut un roi de bonne foi, pag. 345. Lorsqu'il fut arrivé à Londres, il se félicita, dans son dis- cours au parlement, d'avoir été choisi par la Providence pour la restauration de ce corps, pag. 354. Il ajouta que c'était au parlement ac^ tuel qu'il appartenait de prononcer sur la né- cessité d'une nouvelle convocation, et que, s'il se rendait aux vœux de la nation sur ce point important, il suffirait, pour la sûreté publique, d'exclure de la nouvelle assemblée les fanati- ques et les royalistes, deux espèces d'hommes faites pour détruire le gouvernement ou la li- berté, pag. 355.

Il servit même le long parlement dans une mesure violente, pag. 356. Mais, dès qu'il se fut enfin décidé pour une nouvelle convoca- tion, tout le royaume fut transporté de joie. Les royalistes et les presbytériens s'embrassaient et se réunissaient pour maudire leurs tyrans, pag. 358. 11 ne restait à ceux-ci que quelques hommes désespérés, pag. 353 (1).

(1) En 1660; mais en 1655 ils craignaient bien plus le rétablit te- ntent de la monarchie, qu'il* ne haïssaient le gouvernement établi, 1\[\ CONSIDÉRATIONS Les républicains décidés, et surtout les juges du roi, ne s'oublièrent pas dans celte occa- sion. Par eux ou par leurs émissaires, ils re- présentaient aux soldats que tous les actes de bravoure qui les avaient illustrés aux yeux du parlement, seraient des crimes à ceux des roya- listes, dont les vengeances n'auraient point de bornes; qu'il ne fallait pas croire à toutes les protestations d'oubli et de clémence; que l'exé- cution du roi, celle de tant de nobles, et l'em- prisonnement du reste, étaient des crimes im- pardonnables aux yeux des royalistes, p. 366.