Mais, dira-t-on, en rétorquant l'argument, qi^importe à la nation le vain honneur de la représentation, si le système reçu établit 1* liberté publique?
SXR LA. FRANCE. 5*3 Ce n'est pas de quoi il s'agit; la question n'est pas de savoir si le peuple français peut être libre par la constitution qu'on lui a don- née, mais s'il peut être souverain. On change la ouestion pour échapper au raisonnement. Com- mençons par exclure l'exercice de la souverai- neté; insistons sur ce point fondamental, que le souverain sera toujours à Paris, et que tout ce fracas de représentation ne signifie rien; que ie peuple demeure parfaitement étranger au gouvernement; qu'il est plus sujet que dans la monarchie, et que les mots de grande républi- que s'excluent comme ceux de cercle carré. Or, c'est ce qui est démontré arithmétique- ment.
La question se réduit donc à savoir s'il est de l'intérêt du peuple français d'être sujet d'un directoire exécutif et de deux conseils institués suivant la constitution de 1795, plutôt que d'un roi régnant suivant les formes anciennes.
Il y a bien moins de difficulté à résoudre un problème qu'à le poser.
Il faut donc écarter ce mot de république, et ne parler que du gouvernement* Je n'examine- rai point s'il est propre à faire le bonheur pu- blic; les Français le savent si bien! Voyons seulement si tel qu'il est, et de quelque ma- nière qu'on le nomme, il est permis de croire à sa durée.
6i?» CONSIDÉRATIONS Elevons-nous d'abord à la hauteur qui con- vient à l'être intelligent, et de ce point de vue élevé, considérons la source de ce gouver- nement.
Le mal n'a rien de commun avec l'existence; il ne peut créer, puisque sa force est purement négative: Le mal est le schisme de l'être; il ri est pas vrai.
Or, ce qui distingue la révolution française, et ce qui en fait un événement unique dans l'histoire, c'est qu'elle est mauvaise radicale- ment; aucun élément de bien n'y soulage l'œil de l'observateur: c'est le plus haut degré de corruption connu; c'est la pure impureté.
Dans quelle page de l'histoire trouvera-t-on une aussi grande quantité de vices agissant à la fois sur le même théâtre? Quel assemblage épou- vantable de bassesse et de cruauté! quelle pro- fonde immoralité! quel oubli de toute pudeur!
La jeunesse de la liberté a des caractères si frappants, qu'il est impossible de s'y mépren- dre. A cette époque, l'amour de la pairie est une religion, et le respect pour les lois est une su- perstition: les caractères sont fortement pro- noncés, les mœurs sont austères: toutes les vertus brillent à la fois; les factions tournent au profit de la patrie, parce qu'on ne se dispute que l'honneur de la servir; tout, jusqu'au crime, porte l'empreinte de la grandeur.
SUR LA. FHA.XCE. Gl Si l'on rapproche de ce tableau celui que nous offre la France, comment croire à la du- -ée d'une liberté qui commence par la gan- grène? ou, pour parler plus exactement, com- ment croire que cette liberté puisse naître (car elle n'existe point encore) et que du sein de la corruption la plus dégoûtante puisse sortir cette forme de gouvernement qui se passe de vertus moins que toutes les autres? Lors- qu'on entend ces prétendus républicains parler de liberté et de vertu, on croit voir une courti- sane fanée, jouant les airs d'une vierge avec une pudeur de carmin.
Un journal républicain nous a transmis l'a- necdote suivante sur les mœurs de Paris. « On « plaidait devant le tribunal civil une cause de « séduction; une jeune fille de i4 ans étonnait « les juges par un degré de corruption qui le « disputait à la profonde immoralité de son « séducteur. Plus de la moitié de F auditoire était « composée de jeunes femmes et de jeunes fdles; à parmi celles-ci, plus de vingt ri avaient pas « i3 à t4 ans. Plusieurs étaient à côté de leurs « mères; et au lieu de se couvrir le visage, « elles riaient avec éclat aux détails nécessaires « mais dégoûtants qui faisaient rougir les Iiom* 6a CONSIDÉRATIONS Lecteur, rappelez-vous ce Romain qui, dans les beaux jours de Rome, fut puni pour avoir embrassé sa femme devant ses enfants. Faites le parallèle, et concluez.
La révolution française a parcouru, sans doute, une période dont tous les moments ne se ressemblent pas; cependant, son caractère général n'a jamais varié, et dans son berceau même elle prouva tout ce qu'elle devait être. C'était un certain délire inexplicable, une im- pétuosité aveugle, un mépris scandaleux de tout ce qu'il y a de respectable parmi les hom- mes; une atrocité d'un nouveau genre, qui plaisantait de ses forfaits; surtout une prostitu- tion impudente du raisonnement et de tous les mots faits pour exprimer des idées de jus- tice et de vertu.
Si l'on s'arrête en particulier sur les actes de la Convention nationale, il est difficile de ren- dre ce qu'on éprouve. Lorsque j'assiste par la pensée à l'époque de son rassemblement, je me sens transporté, comme le Barde sublime de l'Angleterre, dans un monde intellectuel; je vois l'ennemi du genre humain séant dans un ma- nège et convoquant tous les esprits mauvais fkmsce nouveau Pandœmonium; j'entends dis- tinctement il rauco suon délie tarlarce trombe; je vois tous les vices de la France accourir à l'appel, et je ne sais si j'écris une allégorie.
SUR LA. FRANCE. 63 Et maintenant encore, voyez comment le crime sert de base à tout cet échafaudage répu« blicain; ce mot de citoyen qu'ils ont substitué aux formes antiques de la politesse, ils le tien- nent des plus vils des humains; ce fut dans une de leurs orgies législatrices que des brigands inventèrent ce nouveau tilre. Le calendrier de la république, qui ne doit point seulement être envisagé par son côté ridicule, fut une conjura- tion contre le culte; leur ère date des plus grands forfaits qui aient déshonoré l'humanité: ils ne peuvent dater un acte sans se couvrir de honte, en rappelant la flétrissante origine d'un gouver- nement dont les fêtes mêmes font pâlir.
Est-ce donc de celte fange sanglante que doit sortir un gouvernementdurable?Qu on ne nous objecte point les mœurs féroces et licencieuses des peuples barbares, qui sont cependant de- venus ce que nous voyons. L'ignorance bar- bare a présidé, sans doute, à nombre d'établis- sements politiques; mais la barbarie savante, l'atrocité systématique, la corruption calculée, et surtout l'irréligion, n'ont jamais rien pro- duit. La verdeur mène à la maturité; la pourri- ture ne mène à rien.
A-t-on vu, d'ailleurs, un gouvernement, et surtoutune constitution libre, commencer mal- gré les membres de Pétat, et se passer de leur assentiment? C'est cependant le phénomène que 64 CONSIDÉRATIONS nous présenterait ce météore qu'on appelle ré- publique française, s'il pouvait durer. On croit ce gouvernement fort, parce qu'il est violent; mais la force diffère de la violence autant que de la faiblesse, et la manière étonnante dont il opère dans ce moment, fournit peut-être seule la démonstration qu'il ne peut opérer long- temps. Lia nation française ne veut point ce gou- vernement; elle le souffre, elle y demeure sou- mise, ou parce qu'elle ne peut le secouer, ou parce qu'elle craint quelque chose de pire. La république ne repose que sur ces deux colon- nes, qui n'ont rien de réel; on peut dire qu'elle porte en entier sur deux négations. Aussi, il est bien remarquable que les écrivains amis de la république ne s'attachent point à montrer la bonté de ce gouvernement: ils sentent bien que c'est le faible de la cuirasse: ils disent seulement, aussi hardiment qu'ils peuvent, qu'il est possible; et, passant légèrement sur cette thèse comme sur des charbons ardents, ils s'at- tachent uniquement à prouver aux Français qu'ils s'exposeraient aux plus grands maux, s'il* i revenaient à leur ancien gouvernement. C'esC sur ce chapitre qu^ls sont diserts; ils ne taris- sent pas sur les inconvénients des révolutions. Si vous les pressiez, ils seraient gens à vous accorder que celle qui a créé le gouvernement ac- tuel, fut un crime^ pourvu qu'on leur accorde SUR LA FBAJTCE. G5 qu'il n'en faut pas faire une nouvelle. Ils se mettent à genoux devant la nation française; ils la supplient de garder la république. On sent, dans tout ce qu'ils disent sur la stabilité du gouvernement, non la conviction de la rai- son, mais le rêve du désir.
Passons au grand anathème qui pèse sur la république.
66 CONSIDÉRATIONS CHAPITRE V.
De la révolution française considérée dans son caractère antireligieux; — Digression sur le christianisme.
Il y a dans la révolution française un carac- tère satanîque qui la distingue de tout ce qu'on a vu et peut-être de tout ce qu'on verra.
Qu'on se rappelle les grandes séances, le discours de Robespierre contre le sacerdoce, l'apostasie solennelle des prêtres, la profanation des objets du culte, l'inauguration de la déesse Raison, et celte foule de scènes inouïes où les provinces tâchaient de surpasser Paris: tout cela sort du cercle ordinaire des crimes, et semble appartenir à un autre monde.
Et maintenant même que la révolution a beaucoup rétrogradé, les grands excès ont dis- paru, mais les principes subsistent. Les législa- teurs (pour me servir de leur terme) n'ont-ils pas prononcé ce mot isolé dans l'histoire: La nation ne salarie aucun culte? Quelques hom- mes de l'époque où nous vivons m'ont paru, StR LA FRAKCE. f)J dans certains moments, s'élever jusqu'à la haine pour la Divinité; mais cet affreux tour de force n'est pas nécessaire pour rendre inutiles les plus grands e-lbrts constituants: l'oubli seul du grand Etre (je ne dis pas le mépris) est un anathème irrévocable sur les ouvrages humains qui en sont flétris. Toutes les institutions ima- ginables reposent sur une idée religieuse, ou ne font que passer. Elles sont fortes et dura- bles à mesure qu'elles sont divinisées, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Non-seulement la raison humaine, ou ce qu'on appelle la philo- sophie, sans savoir ce qu'on dit, ne peut sup- pléer à ces bases qu'on appelle superstitieuses, toujours sans savoir ce qu'on dit; mais la phi- losophie est, au contraire, une puissance essen- tiellement désorganisatrice.
En un mot, l'homme ne peut représenter le Créateur qu'en se mettant en rapport avec lui. Insensés que nous sommes, si nous voulons qu'un miroir réfléchisse l'image du soleil, le tournons-nous vers la terre?
Ces réflexions s'adressent à tout le monde, au croyant comme au sceptique: c'est un fait que j'avance, et non une thèse. Qu'on rie des idées religieuses, ou qu'on les vénère, n'im- porte: elles ne forment pas moins, vraies ou fausses, la base unique de toutes les institutions durables.
68 CONSIDÉRATIONS Rousseau, l'homme du monde peut-être qui s'est le plus trompé, a cependant rencontré cette observation, sans avoir voulu en tirer les con- séquences.
La loi judaïque y dit-il, toujours subsistante; celle de V enfant dlsmaël, qui depuis dix siècles régit la moitié du monde, annoncent encore au- jourd'hui les grands hommes qui les ont dictées...I orgueilleuse philosophie ou l'aveugle esprit de parti ne voit en eux que d'heureux imposteurs^ i ).
Il ne tenait qu'à lui de conclure, au lieu de nous parler de ce grand et puissant génie qui préside aux établissements durables (2): comme si cette poésie expliquait quelque chose!
Lorsqu'on réfléchit sur des faits attestés par l'histoire entière; lorsqu'on envisage que, dans la chaîne des établissements humains, depuis ces grandes institutions qui sont des époques du monde, jusqu'à la plus petite organisation sociale, depuis l'empire jusqu'à la confrérie, tous ont une base divine, et que la puissance humaine, toutes les fois qu'elle s'est isolée, n'a pu donner à ses œuvres qu'une existence fausse et passagère: que penserons-nous du nouvel édifice français et de la puissance qui l'a pro- (1) Contrat *ocial, Ut. Il, chap. VII, («) Ibid.
SUR LA FRANCE. 69 duit? Pour moi, je ne croirai jamais à la fécon- dité du néant.
Ce serait une chose curieuse d'approfondir successivement nos institutions européennes, et de montrer comment elles sont toutes chris- tianisées; comment la religion, se mêlant à tout, anime et soutient tout. Les passions hu- maines ont beau souiller, dénaturer même les créations primitives; si le principe est divin, c'en est assez pour leur donner une durée pro- digieuse. Entre mille exemples, on peut citer celui des ordres militaires. Certainement on ne manquera point aux membres qui les compo- sent, en affirmant que l'objet religieux n'est peut-être pas le premier dont ils s'occupent: n'importe, ils subsistent, et cette durée est un prodige. Combien d'esprits superficiels rient de cet amalgame si étrange d'un moine et d'un soldat! Il vaudrait mieux s'extasier sur cette force cachée, par laquelle ces ordres ont percé les siècles, comprimé des puissances formida- bles, et résisté à des chocs qui nous étonnent encore dans l'histoire. Or, cette force, c'est le nom sur lequel ces institutions reposent; car rien xi est que par celui qui est. Au milieu du bouleversement général dont nous sommes té- moins, le défaut d'éducation fixe surtout l'œil inquiet des amis de l'ordre. Plus d'une fois on les a entendus dire qu'il faudrait rétablir les Je- 70 coffsïr>ÉRATiows 70 coffsïr>ÉRATiows suites. Je ne discute point ici le mérite de l'or- dre; mais ce vœu ne suppose pas des réflexions bien profondes. Ne dirait-on pas que saint Ignace est là prêt à servir nos vues? Si l'ordre est détruit, quelque frère cuisinier peut-être pourrait le rétablir par le même esprit qui le créa; mais tous les souverains de l'univers n'y réussiraient pas.
11 est une loi divine aussi certaine, aussi palpable que les lois du mouvement.
Toutes les fois qu'un homme se met, suivant ses forces, en rapport avec le Créateur, et qu'il produit une institution quelconque au nom de la Divinité; quelle que soit d'ailleurs sa faiblesse individuelle, son ignorance, sa pauvreté, l'ob- scurité de sa naissance, en un mot, son dénû- ment absolu de tous les moyens humains, il participe en quelque manière à la toute-puis- sance, dont il s'est fait l'instrument; il produit des œuvres dont la force et la durée étonnent la raison.
Je supplie tout lecteur attentif de vouloir bien regarder autour de lui; jusque dans les moin- dres objets, il trouvera la démonstration de ces grandes vérités. 11 n'est pas nécessaire de re- monter au fils d'Ismaël, à Lycurgue, à Numa, à Moïse, dont les législations furent toutes re- ligieuses; une fête populaire, une danse rusti- que, suffisent à l'observateur. Il verra dans quel- SUR LA FRANCE. 71 ques pays protestants certains rassemblements, certaines réjouissances populaires, qui n'ont plus de causes apparentes, et qui tiennent à des usages catholiques absolument oubliés. Ces sor- tes de fêtes n'ont en elles-mêmes rien de moral, rien de respectable: n'importe; elles tiennent, quoique de très-loin, à des idées religieuses; c'en est assez pour les perpétuer. Trois siècles n'ont pu les faire oublier.
Mais vous, maîtres de la terre! princes, rois, empereurs, puissantes majestés, invincibles conquérants! essayez seulement d'amener le peuple un tel jour de chaque année, dans un endroit marqué, pour y danser. Je vous de- mande peu, mais j'ose vous donner le défi so- lennel d'y réussir, tandis que le plus humble missionnaire y parviendra, et se fera obéir deux mille ans après sa mort. Chaque année, au nom de Saint Jean, de Saint Martin, de Saint Benoît, etc., le peuple se rassemble autour d'un tem- ple rustique: il arrive, animé d'une allégresse bruyante et cependant innocente. La religion sanctifie la joie, et la joie embellit la religion: il oublie ses peines; il pense, en se retirant, a- plaisir qu'il aura l'année suivante au mêmejour, et ce jour pour lui est une date (1.)
(1) Ludis publias...popularem lœtitium in cantu et fidibus et libiit modérant?, abfyi cru civrii hoxou jcscoto. Cic. De Leg. II. 9.
J2 CONSIDERATIONS A côté de ce tableau, placez celui des maîtres de la France, qu'une révolution inouïe a revê- tus de tous les pouvoirs, et qui ne peuvent or- ganiser une simple fête. Ils prodiguent l'or, ils appellent tous les arts à leur secours, et le ci- toyen reste chez lui, ou ne se rend h l'appel que pour rire des ordonnateurs. Ecoutez le dépit de l'impuissance! écoutez ces paroles mémora- bles d'un de ces députés du peuple, parlant au corps législatif dans une séance du mois de janvier 1796: « Quoi donc! s'écriait-il, des « hommes étrangers à nos mœurs, à nos usa- « ges, seraient parvenus à établir des fêtes ri a dicules pour des événements inconnus, en « l'honneur d'hommes dont l'existence est un « problème! Quoi! ils auront pu obtenir l'em- a ploi de fonds immenses, pour répéter chaque « jour, avec une triste monotonie, des céré- « monies insignifiantes et souvent absurdes! « et les hommes qui ont renversé la Bastille et « le Trône, les hommes qui ont vaincu FEu- « rope, ne réussiront pointa conserver, par des « fêles nationales, le souvenir des grands évé- « nemen ts qui immortalisen t notre révolution!»
O délire! ô profondeur de la faiblesse hu- maine! Législateurs, méditez ce grand aveu; il vous apprend ce que vous êtes et ce que vous pouvez.
Maintenant, que nous faut-il de plus pour SUR LA FRANCE. 7 3 juger le système français? Si sa nullité n'est pas claire, il n'y a rien de certain dans l'univers.
Je suis si persuadé des vérités que je défends, que lorsque je considère l'affaiblissement géné- ral des principes moraux, la divergence des opi- nions, l'ébranlement des souverainetés qui man- quent de base,l'immensitéde nosbesoinsetl'ina- nité de nos moyens, il me semble que tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypothè- ses, ou qu'il vase former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire. C'est entre ces deux suppositions qu'il faut choisir, suivant le parti qu'on a pris sur la vérité du christianisme.
Cette conjecture ne sera repoussée dédai- gneusement que par ces hommes à courte vue, qui ne croient possible que ce qu'ils voient. Quel homme de l'antiquité eût pu prévoir le christianisme? et quel homme étranger à cette religion eût pu, dans ses commencements, en prévoir les succès? Comment savons-nous qu'une grande révolution morale n'est pas com- mencée? Pline, comme il est prouvé par sa fa- meuse lettre, n'avait pas la moindre idée de ce géant dont il ne voyait que l'enfance.
Mais quelle foule d'idées viennent m'assaillir dans ce moment, et m'élèvent aux plus hautes contemplations!
L\ GÉn^HATioir présente est témoin de l'un 74 CONSIDERATIONS des plus grands spectacles qui jamais ait occupé l'œil humain: c'est le combat à outrance du christianisme et du philosophisme. La lice est ouverte, les deux ennemis sont aux prises, et l'univers regarde.
On voit, comme dans Homère, le père des Dieux et des hommes soulevant les balances qui pèsent les deux grands intérêts; bientôt l'un des bassins va descendre.
Pour l'homme prévenu, et dont le cœur sur- tout a convaincu la tête, les événements ne prou- vent rien; le parti étant pris irrévocablement en oui ou en non, l'observation et le raisonnement sont également inutiles. Mais vous tous, nom-; mes de bonne foi, qui niez ou qui doutez, peut- être que cette grande époque du christianisme fixera vos irrésolutions. Depuis dix-huit siècles, il règne sur une grande partie du monde et par- ticulièrement sur la portion la plus éclairée du globe. Cette religion ne s'arrête pas même à cette époque antique: arrivée à son fondateur, elle se noue à un autre ordre de choses, aune reli- gion typique qui l'a précédée. L'une ne peut être vraie sans que l'autre le soit; l'une se vante de promettre ce que l'autre se vante de tenir; en sorte que celle-ci, par un enchaînement qui est un fait visible, remonte à l'origine du monde.
FIXE NAQUIT EE JOUR QUE NAQUIRENT LES JOURS.
SUR LA FRANCE. 70 11 n'y a pas d'exemple d'une telle durée; et, à s'en tenir même au christianisme, aucune in- stitution, dans l'univers, ne peut lui être op- posée. C'est pour chicaner qu'on lui compare d'autres religions: plusieurs caractères frap- pants excluent toute comparaison; ce n'est pas ici le lieu de les détailler: un mot seulement p et c'est assez. Qu'on nous montre une autre re<' ligion fondée sur des faits miraculeux et révé- lant des dogmes incompréhensibles, crue pen- dant dix-huit siècles par une grande partie du genre humain, et défendue d'âge en âge par le» premiers hommes du temps, depuis Origène jusqu'à Pascal, malgré les derniers efforts d'une secte ennemie, qui n'a cessé de rugir depuis Celse jusqu'à Condorcet.
Chose admirable! lorsqu'on réfléchit sin cette grande institution, l'hypothèse la plus- naturelle, celle que toutes les vraisemblances environnent, c'est celle d'un établissement divin. Si l'œuvre est humain, il n'y a plus moyen d'en expliquer le succès: en excluant le prodige, on le ramène.
Toutes les nations, dit-on, ont pris du cui- vre pour de l'or. Fort bien: mais ce cuivre a-t-il élé jeté dans le creuset européen, et soumis, pendant dix-huit siècles, à noire chi- mie observatrice? ou, s'il a subi cette épreuve, s'en est-il tiré à son honneur? Newton crovait à ?6 CONSIDÉRÀTIOIFS l'incarnation; mais Platon, je pense, croyait peu à la naissance merveilleuse de Bacchus.
Le christianisme a été prêché par des igno- rants et cru par des savants, et c'est en quoi U ne ressemble à rien de connu.
Déplus, il s'est tiré de toutes les épreuves. On dit que la persécution est un vent qui nour- rit et propage la flamme du fanatisme. Soit: Dioclétien favorisa le christianisme; mais, dans cette supposition, Constantin devait l'étouffer, et c'est ce qui n'est pas arrivé. 11 a résisté à tout, à la paix, à la guerre, aux échafauds, aux triomphes, aux poignards, aux délices, à l'or- gueil, à l'humiliation, à la pauvreté, à l'opu- lence, à la nuit du moyen âge et au grand jour des siècles de Léon X et de Louis XIV. Un empereur tout -puissant et maître de la plus grande partie du monde connu épuisa jadis contre lui toutes les ressources de son génie; il n'oublia rien pour relever les dogmes anciens; il les associa habilement aux idées platoniques, qui étaient à la mode. Cachant la rage qui l'animait sous le masque d'une tolé- rance purement extérieure, il employa contre le culte ennemi les armes auxquelles nul ou- vrage humain n'a résisté: il le livra au ridicule; il appauvrit le sacerdoce pour le faire mépriser^ il le priva de tous les appuis que l'homme peut donner à ses œuvres; diffamations, cabales, SUR LA. FRANCE. 7} SUR LA. FRANCE. 7} injustice, oppression, ridicule, force et adresse, tout fut inutile; le Galiléen l'emporta sur Ju- lien le philosophe.
Aujourd'hui, enfin, l'expérience se repète avec des circonstances encore plus favorables; rien n'y manque de tout ce qui peut la rendre décisive. Soyez donc bien attentifs, vous tous que l'histoire n'a point assez instruits. Vous disiez que le sceptre soutenait la tiare; eh bien, il n'y a plus de sceptre dans la grande arène, il est brisé, et les morceaux sont jetés dans la boue. Vous ne saviez pas jusqu'à quel point l'influence d'un sacerdoce riche et puissant pouvait soutenir les dogmes qu'il prêchait: je ne crois pas trop qu'il y ait une puissance de faire eroire; mais passons. Il n'y a plus de prê- tres; on les a chassés, égorgés, avilis; on les a dépouillés; et ceux qui ont échappé à la guil- lotine, aux bûchers, aux poignards, aux fusil- lades, aux noyades, à la déportation, reçoi- vent aujourd'hui l'aumône qu'ils donnaient jadis. Vous craigniez la force de la coutume, l'ascendant de l'autorité, les illusions de l'ima- gination: il n'y a plus rien de tout cela; il n'y a plus de coutume; il n'y a plus de maître» l'esprit de chaque homme est à lui. La philoso- phie ayant rongé le ciment qui unissait les hommes, il n y a plus d'agrégations morales. L'autorité civile, favorisant de toutes ses forces 78 CONSIDÉRATIONS le renversement du système ancien, donne aux ennemis du christianisme tout l'appui qu'elle lui accordait jadis; l'esprit humain prend toutes les formes imaginables pour com- battre l'ancienne religion nationale. Ces ef- forts sont applaudis et payés, et les efforts con- traires sont des crimes. Vous n'avez plus rien à craindre de l'enchantement des yeux, qui sont toujours les premiers trompés; un appareil pompeux, de vaines cérémonies, n'en impo^ sent plus à des hommes devant lesquels on se joue de tout depuis sept ans. Les temples sont fermés, ou ne s'ouvrent qu'aux délibérations bruyantes et aux bacchanales d'un peuple ef- fréné. Les autels sont renversés; on a promené dans les rues des animaux immondes sous les vêtements des pontifes; les coupes sacrées ont servi à d'abominables orgies; et sur ces autels que la foi antique environne de chérubins éblouis, on a fait monter des prostituées nues. Le philosophisme n'a donc plus de plaintes à faire; toutes les chances humaines sont en sa faveur; on fait tout pour lui et tout contre sa rivale. S'il est vainqueur, il ne dira pas comme César: Je suis venu, j'ai vu et/ai vaincu; mais enfin il aura vaincu: il peut battre des mains et s'asseoir fièrement sur une croix renversée. Mais si le christianisme sort de cette épreuve terrible plus pur et plus vigoureux, si Hercule SUR LA FRA.NCB. 79 chrétien, fort de sa seule force, soulève le fils de la terre, et l'étouffé dans ses bras, paluit Beus. — Français! faites place au Roi très-chré- tien, portez-le vous-même sur son trône anti- que; relevez son oriflamme, et que son or, voyageant d'un pôle à l'autre, porte de toutes parts la devise triomphale: LE CHRIST COMMANDE, IL RÈGNE, IL EST VAINQUEUR!
80 C0KSIDERA.TI0WS CHAPITRE VI.
De l'influence divine dans les constitutions politiques.
L'homme peut tout modifier dans la sphère de son activité, mais il ne crée rien: telle est sa loi, au physique comme au moral.
L'homme peut sans doute planter un pépin, élever un arbre, le perfectionner par la greffe, et le tailler en cent manières; mais jamais il ne s'est figuré qu'il avait le pouvoir de faire un rtrbre.
Comment s'est-il imaginé qu'il avait celui de faire une constitution? Serait-ce par l'expérien- ce? Voyons donc ce qu'elle nous apprend.
Toutes les constitutions libres, connues dans l'univers, se sont formées de deux manières. Tantôt elles ont, pour ainsi dire, germé d'une manière insensible, parla réunion d'une foule de ces circonstances que nous nommons for- tuites; et quelquefois elles ont un auteur uni- que qui parait comme un phénomène, et se fait obéir.
SUR LA FRANCE. Si SUR LA FRANCE. Si Dans les deux suppositions, voici par quels caractères Dieu nous avertit de notre faiblesse et du droit qu'il s'est réservé dans la formation des gouvernements.
i° Aucune constitution ne re'sulte d'une déli- bération; les droits des peuples ne sont jamais écrits, ou du moins les actes constitutifs ou les lois fondamentales écrites, ne sont jamais que des titres déclaratoires de droits antérieurs, dont on ne peut dire autre chose, sinon qu'ils existent parce qu'ils existent (i).
a° Dieu, n'ayant pas jugé à propos d'employer dans ce genre des moyens surnaturels, circon- scrit au moins l'action humaine, au point que dans la formation des constitutions les cir- constances font tout, et que les hommes ne sont que des circonstances. Assez communé- ment même, c'est en courant à un certain but qu'ils en obtiennent un autre, comme nous l'avons vu dans la constitution anglaise.
3° Les droits du peuple proprement dit par- tent assez souvent de la concession des souve- rains, et dans ce cas il peut en conster histo- riquement; mais les droits du souverain et de (I) n faudrait être fou pour demander qui a dorme ta liberté aux villes de Sparte, de Rome, etc. Ces républiques n'ont point reçu leurs chartes des hommes. Dieu et la nature les leur ont dotmies. Sidoer, Oise, sur le gouv., tcgi. I, § 2. L'auteur n'est pas suspect.
82 CONSIDÉRATIONS l'aristocratie, du moins les droits essentiels, constitutifs et radicaux, s'il est permis de s'ex- primer ainsi, n'ont ni date ni auteurs.
4 Les concessions même du souverain ont toujours été précédées par un état de choses qui les nécessitait et qui ne dépendait pas de lui.
5° Quoique les lois écrites ne soient jamais que des déclarations de droits antérieurs, ce- pendant il s'en faut de beaucoup que tout ce qui peut être écrit le soit; il y a même toujours dans chaque constitution quelque chose qui ne peut être écrit (i), et qu'il faut laisser dans un nuage sombre et vénérable, sous peine de renverser l'état.