C'était la mode en France (car tout est mode dans ce pays) de dire qu'on y était esclave: mais pourquoi donc trouvait-on dans la lan- gue française le mot de citoyen, avant même que la révolution s'en fût emparée pour le dés- honorer, mot qui ne peut être traduit dans les autres langues européennes? Racine le fils adressait ce beau vers au roi de France, au nona de sa ville de Paris: Soua un roi citoyen, tout citojea est roi* 108 CONSIDÉRATIONS Pour louer le patriotisme d'un Français, on disait: cesl un grand citoyen. On essayerait vainement de faire passer cette expression dans nos autres langues; gross ùurgeren allemand (i), gran citadino en italien, etc., ne seraient pas tolérables (2). Mais il faut sortir des généra- lités.
Plusieurs membres de l'ancienne magistra- ture ont réuni et développé les principes de la monarchie française, dans un livre intéressant, qui paraît mériter toute la confiance des Fran- çais (3).
Ces magistrats commencent, comme il con- vient, par la prérogative royale; et certes, il n'est rien de plus magnifique.
« La constitution attribue au roi la puissauce « législatrice; de lui émane toute juridiction. « 11 a le droit de rendre justice, et de la faire « rendre par ses officiers; de faire grâce, d'ac- (1) Burger, verbum kumile apud nos et ignobile. J. A. Ernesti, in Dedicat. Opp. Cicerouis, pag. 79.
(2) Rousseau a fait une noie absurde sur ce mot de citoyen, dans son Contrat social, liv. I, chap. VI. Il accuse, sans se gêner, un très- savant homme d'avoir fait sur ce point une lourde bévue; et il fait, lui, Jean-Jacques, une lourde bévue à chaque ligne; il montre une égale ignorance en fait de langues, de métaphysique et d'histoire.
(5) Développement des principes fondamentaux de la monarcfcio française, 1793, in-8°.
SVR LA ï RANGE. 10$ i corder des privilèges et des récompenses; de t disposer des offices, de conférer la noblesse; t de convoquer, de dissoudre les assemblées « de la nation, quand sa sagesse le lui indique; « de faire la paix et la guerre ■ et de convoquer « les armées. » pag. 28.
Voilà, sans doute, de grandes prérogatives; mais voyons ce que la constitution française a mis dans l'autre bassin delà balance.
« Le roi ne règne que par la loi, et na puis- « sauce de faire toute chose à son appétit. » « Il est des lois que les rois eux-mêmes se « sont avoué, suivant l'expression devenue « célèbre, dans t heureuse impuissance de vio- « 1er; ce sont les lois du royaume, à la diffé- « rence des lois de circonstances ou non con- e stitutionnelles, appelées lois du roi. » pag. 29 et 3o.
« Ainsi, par exemple, la succession à la cou- « ronne est une primogéniture masculine, t d'une forme rigide. » « Les mariages des princes du sang, faits « sans l'autorité du roi, sont nuls. 1» paj.. 262. « Si la dynastie régnante vient à s'éteindre, « c'est la nation qui se donne un roi. » pag. 263, etc., etc.
« Les rois, comme législateurs suprêmes, « ont toujours parlé affirmativement, en pu- HO CONSIDERATIONS « bliant leurs lois. Cependant il y a aussi un « consentement du peuple; mais ce consente- « ment n'est que l'expression du vœu, de la « reconnaissance et de l'acceptation de la na- « Trois ordres, trois chambres, trois délibé- « rations; c'est ainsi que la nation est repré- « sentée. Le résultat des délibérations, s'il est « unanime, présente le vœu des états géné- « Les lois du royaume ne peuvent être faites « qu'en générale assemblée de tout le royaume, « avec le commun accord des gens des trois • états. Le prince ne peut déroger à ces lois; « et, s'il ose y toucher, tout ce qu'il a fait peut « être cassé par son successeur. » png. 292, «La nécessité du consentement de la nation « à l'établissement des impôts, est uuevérilé « incontestable, reconnue par les rois. » pag.
3oa.
(1) Sil'on examine bien attentivement Cette intervention de la na- tion, on trouvera moins qu'une puissance co-législatrico, et plus qu'un simple consentement. Cest un exemple de ces choses, qu'il faul lais- ser dans une certaine obscurité, et qui ne peuvent être soumises à de* règlements humains: c'est la partie la plus divine des constitutions, s'il est permis de s'exprimer ainsi. On dit souvent: ttn'y a qu'à faire une loi pour savoir A quoi s'en tenir. Pas toujours; il y a des cas rt- SiVU'S.
SUH LA. FRANCE. I [ I « Le vœu des deux ordres ne peut lier le « troisième, si ce n'est de son consentement. » pag. 3o2.
« Le consentement des états généraux est « nécessaire pour la validité de toute aliéna- x don perpétuelle du domaine. » pag. 3o3. « Et la même surveillance leur est recommandée « pour empêcher tout démembrement partiel * du royaume. » pag. 3oJj.
« La justice est administrée, au nom du roi, « par des magistrats qui examinent les lois. et « voient si elles ne sont point contrairesaux lois « fondamentales.» pag. 343. Unepartie de leur devoir est de résister à la volonté égarée du souverain. C'est sur ce principe que le fameux chancelier de l'Hospilal, adressant la parole au parlement de Paris en i56i, lui disait: Les magistrats ne doivent point se laisser intimider par le courroux passager des souverains, ni par la crainte des disgrâces, mais avoir toujours présent le serment d'obéir aux ordonnances, qiu sont les vrais commandements des rois. pag.
On voit Louis XI, arrêté par un double refus de son parlement, se désister d'une aliénation inconstitutionnelle, pag. 343.
On voit Louis XIV reconnaître solennelle- ment ce droit de libre vérification, pag. 34;» et ordonner à ses magistrats de lui désobéir, 112 CONSIDÉRATIONS sous peine de désobéissance, s'il leur adressait des commandements contraires à la loi, pag. 345. Cet ordre n'est pornt un jeu de mots: le roi défend d'obéir à l'homme; il n'a pas de plus grand ennemi.
Ce superbe monarque ordonne encore à ses magistrats de tenir pour nulles toutes lettres patentes portant des évocations ou commis- sions pour lejugement des causes civiles et cri- minelles, et même de punir les porteurs de ces lettres, pag. 363.
Les magistrats s'écrient: Terre heureuse ou la servitude est inconnue! pag. 36 1. Et c'est un prêtre distingué par sa piété et par sa science (Fleuri) qui écrit, en exposant le droit public de France: En France, tous les particuliers sont libres; point d'esclavage: liberté pour do- miciles, voyages, commerces, mariages, choix de profession, acquisitions, dispositions de biens, successions, pag. 36a.
« La puissance militaire ne doit point s'in- terposer dans l'administration civile. Les gou- verneurs de provinces dont rien que ce qui con- cerne les armes; et ils nepement s en servir que contre les ennemis de Vétat, et non contre le ci- toyen qui est soumis à la justice de Vétat. » pag.
« Les magistrats sont inamovibles, et ces of- « fices importants n» peuvent vaquer que par SUR LA FRAISCE. I l3 « la mort du titulaire, la démission volontaire « ou la forfaiture jugée (i). » pag. 356.
t Le roi, pour les causes qui le concernent, « plaide dans ses tribunaux contre ses sujets. « On Fa vu condamné à payer la dîme des fruits « de son jardin, etc. » pag. 36'y, etc.
Si les Français s'examinent de bonne foi dans le silence des passions, ils sentiront que c'en est assez, et peut-être plus qu'assez, pour une nation trop noble pour être esclave, et trop fougueuse pour être libre.
Dira-t-on que ces belles lois n'étaient point exécutées? Dans ce cas, c'était la faute des Fran- çais, et il n'y a plus pour eux d'espérance de liberté: car lorsqu'un peuple ne sait pas tirer parti de ses lois fondamentales, il est fort inu- tile qu'il en cherche d'autres: c'est une marque qu'il n'est pas fait pour la liberté ou qu'il est irrémissiblement corrompu.
(1) Etait-on bien dans la question, en déclamant si fort contre la vénalité des charges de magistrature! La vénalité ne deTait être con- sidérée que comme un moyen d'hérédité; et le problème se réduit à •avoir si, dans un pays tel que la France, ou tel qu'elle était depuis deux ou trois siècles, la justice pouvait être administrée mieux que par des magistrats héréditaires? La question est très-difficile à résou- dre; l'énumération des inconvénients est un argument trompeur. Ce qu'il y a de mauvais dans une constitution, ce qui doit même la dé- truire, en fait cependant portion comme ce qu'elle a de meilleur. Je renvoie au passage de Cicéron: Sonia pointât est tribunorum, qui» «cyal, etc. De leg. III. 10.
I ±4 CONSIDÉRATIONS Mais en repoussant ces idées sinistres, je ci- terai, sur l'excellence de la constitution fran- çaise, un témoignage irrécusable sous tous les points de vue: c'est celui d'un grand politique et d'un républicain ardent; c'est celui de Ma- chiavel.
Il y a eu, dit-il, beaucoup de rois et très-peu de bons rois: j'entends parmi les souverains ab- solus, au nombre desquels on ne doit point comp- ter les rois d'Egypte, lorsque ce pays, dans les temps les plus reculés, se gouvernait par les lois; ni ceux de Sparte; ni ceux de France, dans nos temps modernes, le gouvernement de ce royaume étant, de notre connaissance, le plus tempère' par les lois (1).
Le royaume de France, dit-il ailleurs, est heureux et tranquille, parce que le roi est sou- mis à une infinité de lois qui font la sûreté des peuples. Celui qui constitua ce gouvernement (2) voulut que les rois disposassent à leur gré des armes et des trésors; mais, pour le reste, il les soumit à l'empire des lois (3).
Qui ne serait frappé de voir sous quel point de vue celte puissante tête envisageait, il y a .
(1) Disc. soj>r. Tit. Liv. lif ». T, cap. LVm.
(2) Je voudrais Lieu le connaître.
SUR LA FRA-XCr. Il5 trois siècles, les lois fondamentales de la mo- narchie française.
Les Français, sur ce point, ont été gâtés par ies Anglais. Ceux-ci leur ont dit, sans le croire, que la France était esclave; comme ils leur ont dit que Shakespeare valait mieux que Racine; et les Français l'ont cru. Il n'y a pas jusqu'à l'honnête juge Blackslone qui n'ait mis sur la même ligne, vers la fin de ses Commentaires, la France et la Turquie: sur quoi il faut dire comme Montaigne: On ne saurait trop bafouer l'impudence de cet accouplage.
Mais ces Anglais, lorsqu'ils ont fait leur révo- lution, du moins celle qui a tenu, ont-ils sup- primé la royauté ou la chambre des pairs pour se donner la liberté? Nullement. Mais, de leur ancienne constitution mise en activité, ils ont tiré la déclaration de leurs droits.
Il n'y a point de nation chrétienne en Eu- rope qui ne soit de droit libre, ou assez libre. 11 n'y en a point qui n'ait, dans les monuments les plus purs de sa législation, tous les éléments de la constitution qui lui convient. Mais il faut surtout se garder de Terreur énorme de croire que la liberté soit quelque chose d'absolu, non susceptible de plus ou de moins. Qu'on se rap- pelle les deux tonneaux de Jupiter; au lieu du bien et du mal, mettons-y le repos et la liberté. Jupiter fart le lot des nations; plus de Vun cl Il6 CONSIDÉRATIONS moins de Vautre: l'homme n'est pour rien dans celte distribution.
Une autre erreur très-funeste, *st de s'atta- cher trop rigidement aux monuments anciens. 11 faut sans doute les respecter; mais il faut sur- tout considérer ce que les jurisconsultes ap- pellent le dernier état. Toute constitution libre est de sa nature variable, et variable en propor- tion qu'elle est libre (i); vouloir la ramener à ses rudiments, sans en rien rabattre, c'est une entreprise folle.
Tout se réunit pour établir que les Français ont voulu passer le pouvoir humain; que ces ef- forts désordonnés les conduisent à l'esclavage; qu'ils n^ont besoin que de connaître ce qu'ils possèdent, et que s'ils sont faits pour un plus grand degré de liberté que celui dont ils jouis- saient, il y a sept ans, ce qui n'est pas clair du tout, ils ont sous leur main, dans tous les mo- numents de leur histoire et de leur législation, tout ce qu'il faut pour les rendre l'honneur et l'envie de l'Europe (2).
(1) Ail the human governemcnst particulary those of mixedframe, i.re in continuai fluctuation. Hume, Hist. d'Angl. Charles I, ch. L.
(2) Un homme dont je considère également la personne et les opr- tion3 *, et qui n'est pas de mon avis sur l'ancienne constitution f $aise, a pris la peine de me développer une panie de SUR LA FRANCE. I 17 Mais si les Français sont faits pour la monar- chie, et s'il s'agit seulement d'asseoir la monar- chie sur ses véritables bases, quelle erreur, quelle fatalité, quelle prévention funeste pour rait les éloigner de leur roi légitime?
La succession héréditaire, dans une monar- chie, est quelque chose de si précieux, que toute autre considération doit plier devant celle-là. Le plus grand crime que puisse com- mettre un Français royaliste, c'est de voir dans Louis XVIII autre chose que son roi, et de di- minuer la faveur dont il importe de l'entourer, en discutant d'une manière défavorable les qua- lités de l'homme ou ses actions. Il serait bien une lettre intéressante, dont je le remercie infiniment. Il m'objecto entre autres choses que le kvre des magistrats français, cité dans ce clapitre, eût été brûlé sous le rigne de Louis XIV et de Louis XV, comme attentatoire aux lois fondamentales de la monarchie et aux droits du monarque. — Je le crois: comme le livre de M. Delolme eût été brûlé à Londres (peut-être avec l'auteur), sous le règne de Henri VIII ou de sa rude fille.
Lorsqu'on a pris son parti sur les grandes questions, arec pleine connaissance de cause, on change rarement d'avis. Je me défie cepen- dant de mes préjugés autant que je le dois; mais je suis sûr de né bonne foi. On voudra bien observer que je n'ai cité dans ce chapitre aucune autorité contemporaine, de crainte que les plus respeciables ne parussent suspectes. Quant aux magistrats auteurs du développement des principes fondamentaux, etc., si je me suis servi de leur ouvrage, t'est que je n'aime point faire ce qui est fait, et que ces messieurs n'avant cité que des monuments, c'était précisément ce qu'il me fal- lait.
Il8 CONSIDERATIONS vil et bien coupable, le Français qui ne rougir rait pas de remonter aux temps passés pour y chercher des torts vrais ou faux! L'accession au trône est une nouvelle naissance: on ne compte que de ce moment.
S'il est un lieu commun dans la morale, c'est que la puissance et les grandeurs corrompent l'homme, et que les meilleurs rois ont été ceux que l'adversité avait éprouvés. Pourquoi donc les Français sepriveraient-ils de l'avantage d'être gouvernés par un prince formé à la terrible école du malheur? Combien les six ans qui viennent de s'écouler ont dû lui fournir de ré- flexions! combien il est éloigné de l'ivresse du pouvoir! combien il doit être disposé à tout entreprendre pour régner glorieusement! de quelle sainte ambition il doit être pénétré! Quel prince dans l'univers pourrait avoir plus de motifs, plus de désirs, plus de moyens de fermer les plaies de la France l Les Français n'ont-ils pas essayé assez long- temps le sang des Capets? Ils savent par une expérience de huit siècles que ce sang est doux; pourquoi changer? Le chef de celte grande fa- mille s'est montré dans sa déclaration, loyal, généreux, profondément pénétré des vérités religieuses: personne ne lui dispute beaucoup d'esprit naturel et beaucoup de connaissances acquises. Jl fut un temps, peut-être, où il était SUR LA FRANCE. I I (j bon que le roi ne sût pas l'orthographe; mais dans ce siècle, où l'on croit aux livres, un roi lettré est un avantage. Ce qui est plus impor- tant, c'est qu'on ne peut lui supposer aucune de ces idées exagérées capables d'alarmer les Français. Qui pourrait oublier qu'il déplut à Coblentz? Cest un grand titre pour lui. Dans sa déclaration, il a prononcé le mot de liberté; et si quelqu'un objecte que ce mot est placé dans l'ombre, on peut lui répondre qu'un roi ne doit point parler le langage des révolutions. Un discours solennel qu'iladresse à son peuple, doit se distinguer par une certaine sobriété de projets et d'expressions qui n'ait rien de com- mun avec la précipitation d'un particulier sys- tématique. Lorsque le roi de France a dit: Que la constitution française soumet les lois à des formes qu'elle a consacrées, et le souverain lui- même à F observation des lois, afin de prémunir la sagesse du législateur contre les pièges de la séduction, et de défendre la liberté des sujets contre les abus de F autorité, il a tout dit, puis- qu'il a promis la liberté par ki constitution. Le roi ne doit point parler comme un orateur de la tribune parisienne. S'il a découvert qu'on a tort de parler de la liberté comme de quelque chose d absolu, qu'elle est au contraire quelque chose susceptible de plus et de moins; et que Tari du législateur n'est pas de rendre le peuple <20 fcOtfSIDÉRATIOtfS dbre, mais assez libre, il a découvert une grande vérité, et il faut le louer de sa retenue au lieu de le blâmer. Un célèbre Romain, au moment où il rendait la liberté au peuple le plus fait pour elle, et le plus anciennement libre, disait à ce peuple: Libertate modicè utendum (i). Qu'eût-il dit à des Français? Sûrement le roi, en parlant sobrement de la liberté, pensait moins à ses intérêts qu'à ceux des Français.
La constitution, dit encore le roi, prescrit des conditions à rétablissement des impôts, afin d'assurer le peuple que les tributs qu'il paye sont nécessaires au salut de l'état. Le roi n'a donc pas le droit d'imposer arbitrairement, et cet aveu seul exclut le despotisme.
Elle confie aux premiers corps de magistrat turc le dépôt des lois, afin quils veillent à leur exécution, et quils éclairent la religion du mo- narque si elle était trompée. Voilà le dépôt des lois remis aux mains des magistrats supérieurs; voilà le droit de remontrance consacré. Or, par- lout où un corps de grands magistrats hérédi- taires, ou au moins inamovibles ont, par la constitution, le droit d'avertir le monarque, d'éclairer sa religion et de se plaindre des abus, il n'y a point de despotisme.
SUR LA FRANCE. ISr SUR LA FRANCE. ISr Elle met les lois fondamentales sous la sauvé- garde du roi et des trois ordres, afin de prévenir les révolutions, la plus grande des calamités) qui puissent affliger les peuples.
Il y a donc une constitution, puisque la con- stitution n'est que le recueil des lois fondamen- tales; et le roi ne peut touchera ces lois. S'il j l'entreprenait, les trois ordres auraient sur lui le veto, comme chacun d'eux l'a sur les deux autres. { Et l'on se tromperait assurément, si l'on ac- cusait le roi d'avoir parlé trop vaguement; car ce vague est précisément la preuve d'une haute sagesse. Le roi aurait fait très-imprudemment, s'il avait posé des bornes qui l'auraient empê- ché d'avancer ou de reculer: en se réservant une certaine latitude d'exécution, il était in- spiré. Les Français en conviendront un jour: ils avoueront que le roi a promis tout ce qu'il pouvait promettre.
Charles II se trouva-t-il bien d'avoir adhéré aux propositions des Ecossais? On lui disait, comme on a dit à Louis XVIII: « Il faut s'ac- « commoderau temps; il faut plier: Cest une « folie de sacrifier une couronne pour sauver la « hiérarchie. »Il le crut, et il fit très-mal. Le roi de France est plus sage: comment les Fran- çais s'obstinent-ils à ne pas lui rendre justice0 Si ce prince avait fait la folie de proposer aux 122 CONSIDÉRATIONS Français une nouvelle constitution, c'est alors qu'on aurait pu l'accuser de donner dans un vague perfide; cardans le fait il n'aurait rien dit: s'il avait proposé son propre ouvrage, il n'y aurait eu qu'un cri contre lui, et ce cri eût étéfondé. De quel droit, en effet,se serait-il fait obéir, dès qu'il abandonnait les lois antiques? L'arbitraire n'est-il pas un domaine commun, auquel tout le monde a un droit égal? 11 n'y a pas de jeune homme en France qui n'eût mon- tré les défauts du nouvel ouvrage et proposé des corrections. Qu'on examine bien la chose, et l'on verra que le roi, dès qu'il aurait abandonné l'ancienne constitution, n'avait plus qu'une chose à dire: Je ferai ce qù 'on voudra. C'est à cette phrase indécente et absurde que se se- raient réduits les plus beaux discours du roi, traduits en langage clair. Y pense-t-on sérieu- sement, lorsqu'on blâme le roi de n'avoir pas proposé aux Français une nouvelle révolution? Depuis que l'insurrection a commencé les mal- heurs épouvantables de sa famille, il a vu trois constitutions, acceptées, jurées, consacrées so- lennellement. Les deux premières n'ont duré qu'un instant, et la troisième n'existe que de nom. Le roi devait-il en proposer cinq ou six à ses sujets pour leur laisser le choix? Certes! les trois essais leur coûtent assez cher, pour que nul homme sensé ne s'avisât de leur en propo- SUR LA FRANCE. 123 ser un autre. Mais cette nouvelle proposition, qui serait une folie de la part d'un particulier, serait, de la part du roi, une folie et un forfait.
De quelque manière qu'il s'y fût pris, le roi ne pouvait contenter tout le monde. Il y avait des inconvénients à ne publier aucune déclara- tion; il y en avait à la publier telle qu'il l'a faite; il y en avait à la faire autrement. Dans le doute, il a bien fait de s'en tenir aux principes, et de ne choquer que les passions et les pré- jugés, en disant que la constitution française serait pour lui r arche d'alliance.
Si les Français examinent de sang-froid cette déclaration, je suis fort trompé s'ils n,y trou- vent de quoi respecter le roi. Dans les circon- stances terribles où il s'est trouvé, rien n'était plus séduisant que la tentation de transiger avec les principes pour reconquérir le trône. Tant de gens ont dit et tant de gens croyaient que le roi se perdait en s'obstinant aux vieilles idées! Il paraissait si naturel d'écouter des proposi- tions d'accommodement! il était surtout si aisé d'accéder à ces propositions, en conservant Tarrière-pensée de revenir à l'ancienne préro- gative, sans manquer à la loyauté, et en s'ap- puyant uniquement sur la force des choses, qu'il y a beaucoup de franchise, beaucoup de noblesse, beaucoup décourage à dire aux Fran- çais: t Je ne puis vous rendre heureux; je ne « puis, je ne dois régner que par la constitu- ée tion: je ne toucherai point à l'arche du Sei- « gneur; j'attends que vous reveniez à la rai- « son; j'attends que vous ayez conçu cette « vérité si simple, si évidente, et que vous vous « obstinez cependant à repousser; c'est-à-dire, « qu'avec la même constitution, je puis vous « donner un régime tout différent. » Oh! que le roi s'est montré sage, lorsqu'en disant aux Français: Que leur antique et sage constitution était pour lui l'arche sainte, et qu'il lui était défendu d'y porter une main téméraire; il ajoute cependant: QiÇ il veut lui rendre toute sa pureté que le temps avait corrompue, et toute sa vigueur que le temps avait affaiblie. Encore une fois, ces mots sont inspirés; car on y lit clairement ce qui est au pouvoir de l'homme, séparé de ce qui n'appartient qu'à Dieu. 11 n'y a pas dans cette déclaration, trop peu méditée, un seul mot qui ne doive recommander le roi aux Français.
Il serait à désirer quecette nation impétueuse, qui ne sait revenir à la vérité qu'après avoir épuisé l'erreur, voulût enfin apercevoir une vér rite bien palpable: c'est qu'elle est dupe et vic- time d'un petit nombre d'hommes qui se pla- cent entre elle et son légitime souverain, dont elle ne peut attendre que des bienfaits. Mettons les choses au pis. Le roi laissera tomber (i SUR LA FRANCE. ÎU3 SUR LA FRANCE. ÎU3 glaive de la justice sur quelques parricides; il punira par des humiliations quelques nobles qui ont déplu: eh! que t'importe à toi, bon labou- reur, artisan laborieux, citoyen paisible, qui que tu sois, à qui le ciel a donné l'obscurité et le bonheur? Songe donc que tu formes, avec tes semblables, presque toute la nation; et que le peuple entier ne souffre tous les maux de l'a- narchie que parce qu'une poignée de miséra- bles lui fait peur de son roi dont elle a peur.
Jamais peuple n'aura laissé échapper une plus belle occasion, s'il continue à rejeter son roi, puisqu'il s'expose à être dominé par force, au lieu de couronner lui-même son souverain légitime. Quel mérite il aurait auprès de ce prince î par quels efforts de zèle et d'amour le roi tâcherait de récompenser la fidélité de son peuple! Toujours le vœu national serait devant ses yeux pour l'animer aux grandes entreprises, aux travaux obstinés que la régénération de la France exige de son chef, et tous les moments de sa vie seraient consacrés au bonheur des Français.
Mais s'ils s'obstinent à repousser leur roi, savent-ils quel sera leur sort? Les Français sont aujourd'hui assez mûris par le malheur pour entendre une vérité dure: c'est qu'au milieu des accès de leur liberté fanatique, l'observa- teur froid est souvent tenté de s'écrier, comme Il6 CONSIDÉRATIONS Tibère: O hommes ad se/vilutem natosl II y a, comme on sait, plusieurs espèces de courage, et sûrement le Français ne les possède pas tou- tes. Intrépide devant l'ennemi, il ne l'est pas devant l'autorité, même la plus injuste. Rien n'égale la patience de ce peuple qui se dit libre. En cinq ans, on lui a fait accepter trois consti- tutions et le gouvernement révolutionnaire. Les tyrans se succèdent, et toujours le peuple obéit. Jamais on n'a vu réussir un seul de ses efforts pour se tirer de sa nullité. Ses maîtres sont allés jusqu'à le foudroyer en se moquant de lui. Ils lui ont dit: Vous croyez ne pas vou- loir celle loi, mais soyez sûrs que vous la voulez. Si vous osez la refuser, nous lirerons sur vous à mil/aille pour vous punir de ne vouloir pas ce que vous voulez. — Et ils l'ont fait.
Il n'a tenu à rien que la nation française ne soit encore sous le joug affreux de Robespierre. Certes! elle peut bien se féliciter, mais non se glorifier d'avoir échappé à cette tyran nie; et je ne sais si les jours de sa servitude furent plus honteux pour elle que celui de son affranchis- sement.
L'histoire du neuf thermidor n'est pas lon- gue: Quelques scélérals firent périr quelques scélérats.
Sans cette brouillerie de famille, les Fran SUR LA FRASCE. 1 1"j çais gémiraient encore sous le sceptre du co- mité de salut public.
Et qui sait encore à quoi ils sont réservés? Ils ont donné de telles preuves de patience, qu'il n'est aucun genre de dégradation qu'ils ne puissent craindre. Grande leçon, je ne dis pas pour le peuple français qui, plus que tous les peuples du monde, acceptera toujours ses maî- tres et ne les choisira jamais, mais pour le petit nombre de bons Français que les circonstances rendront influents, de ne rien négliger pour arracher la nation à ces fluctuationsavilissantes, en la jetant dans les bras de son roi. Il est homme sans doute, mais a-t-elle donc l'espé- rance d'être gouvernée par un ange? Il est homme, mais aujourd'hui on est sûr qu'il le sait, et c'est beaucoup. Si le vœu des Français le replaçait sur le trône de ses pères, il épouse- rait sa nation, qui trouverait tout en lui: bonté, justice, amour, reconnaissance, et des talents incontestables, mûris à l'école sévère du mal- heur (i).