SigPhi · Joseph de Maistre

Considérations sur la France

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J'observerai de plus, sans prétendre affaiblir la juste horreur qui est due aux meurtriers de Louis XVI, qu'aux yeux de la justice divine1 tous ne sont pas également coupables. Au mo- ral, comme au physique, la force de la fermen- tation est en raison des masses fermentantes. Les soixante-dix juges de Charles Ier étaient bien plus maîtres d'eux-mêmes que les juges de Louis XVI. Il y eut certainement parmi ceux-ci des coupables bien délibérés, qu'il est impossible de détester assez; mais ces grands coupables avaient eu l'art d'exciter une telle terreur, ils avaient fait sur les esprits moins vi- goureux une telle impression, que plusieurs députés, je n'en doute nullement, furent pri- vés d'une partie de leur libre arbitre. Il est dit- fici'e de se former une idée nette du délire inkJO CONSIDERATIONS définissable et surnaturel qui s'empara de l'as semblée à l'époque du jugementde Louis XVI. Je suis persuadé que plusieurs des coupables, en se rappelant cette funeste époque, croient avoir fait un mauvais rêve; qu'ils sont tentés de douter de ce qu'ils ont fait, et qu'ils s'expli- quent moins à eux-mêmes que nous ne pou- vons les expliquer.

Ces coupables, fâchés et surpris de l'être, devraient tâcher de faire leur paix.

Au surplus, ceci ne regarde qu'eux; car la nation serait bien vile, si elle regardait comme un inconvénient de la contre-révolution, la punition de pareils hommes; mais pour ceux mêmes qui auraient une faiblesse, on peut ob- server que la Providence a déjà commencé la punition des coupables: plus de soixante ré- gicides, parmi les plus coupables, ont péri de mort violente; d'autres périront sans doute,- ou quitteront l'Europe avant que la France ait un roi; très-peu tomberont entre les mains de la justice.

Les Français parfaitement tranquilles sur les vengeances judiciaires, doivent l'être de même sur les vengeances particulières: ils ont à cet égard les protestations les plus solennelles; ils ont la parole de leur roi; il ne leur est pas per- mis de craindre.

Mais, comme il faut parler à tous les esprits Sm LA FRANCE. 171 et prévenir toutes les objections; comme il faut répondre, même à ceux qui ne croient point à l'honneur et à la foi, il faut prouver que les vengeances particulières ne sont pas pos- sibles.

Le souverain le plus puissant n'a que deux bras; il n'est fort que par les instruments qu'il emploie, et que l'opinion lui soumet. Or, quoi- qu'il soit évident que le roi, après la' restaura- tion supposée, ne cherchera qu'à pardonner, faisons, pour mettre les choses au pis, une sup- position toute contraire. Comment s'y pren- drait-il s'il voulait exercer des vengeances arbi' traires? L'armée française, telle que nous la connaissons, serait-elle un instrument bien souple entre ses mains? L'ignorance et la mau- vaise foi se plaisent à représenter ce roi futur comme un Louis XIV, qui, semblable au Jupi- ter d'Homère, n'avait qu'a froncer le sourcil pour ébranler la France. On ose à peine prou- ver combien cette supposition est fausse. Le pouvoir delà souveraineté est toute morale; elle commande vainement, si ce pouvoir n'est pas pour elle; et il faut le posséder dans sa plé- nitude pour en abuser. Le roi de France qui montera sur le trône de ses ancêtres, n'aura sû- rement pas l'envie de commencer par des abus; et, s'il l'avait, elle serait vaine; parce qu'il ne serait pas assez fort pour la contenter. Le bonfj1 CONSIDERATION* fj1 CONSIDERATION* net rouge, en touchant le front royal, a fait dis- paraître les traces de l'huile sainte: le charme ost rompu, de longues profanations ont détruit l'empire divin des préjugés nationaux; et long- temps encore, pendant que la froide raison courbera les corps, les esprits resteront debout. On fait semblant de craindre que le nouveau roi de France ne sévisse contre ses ennemis; l'infortuné! pourra-t-il seulement récompenser ses amis (i)?

Les Français ont donc deux garants infail- libles contre les prétendues vengeances dont on leur fait peur, l'intérêt du roi et son im- puissance (2).

Le retour des émigrés fournit encore aux adversaires de la monarchie un sujet intarissa- ble de craintes imaginaires; il importe de dissi- per cette vision.

(1) On connaît la plaisanterie de Charles II sur le pléonasme de la Formule anglaise, am.mstie et ocbli: Je comprends t dit-il; amnistie oour mes ennemis, et oubli pour mes amis.

(2) Les événements ont justifié toutes ces prédictions du bon sens. Depuis que cet ouvrage est achevé, le gouvernement français a pu- blié les pièces de deux conspirations découvertes, et qui se jugent d'une manière un peu différente: l'une jacobine, et l'autre royaliste. Dans le drapeau du jacobinisme il était écrit: mort a lotis nos ennemis; et dans celui du royalisme: grâce à tous ceux qui ne la refuseront pas. Tour empêcher le peuple de tirer les conséquences, oa lui a dit que le parlement devait annuler l'amnistie royale; mai» telle bp'.ise passe le maximum; sûrement elle ne fera pas fortune.

SUR LA FRANCE. I 7^ SUR LA FRANCE. I 7^ La première chose à remarquer, c'est qu'il est des propositions vraies dont la vérité n'a qu'une époque; cependant on s'accoutume à les répéter longtemps après que le temps les a rendues fausses et même ridicules. Le parti at- taché à la révolution pouvait craindre le retour des émigrés peu de temps après la loi qui les proscrivit: je n'affirme point cependant qu'ils eussent raison; mais qu'importe? c'est là une question purement oiseuse, dont il serait très- inutile de s'occuper. La question est de savoir si, dans ce moment, la rentrée des émigrés a quelque chose de dangereux pour la France.

La noblesse envoya 284 députés à ces étals généraux de funeste mémoire, qui ont pro- duit tout ce que nous avons vu. Par un travail fait sur plusieurs bailliages, on n'a jamais trouvé plus de 80 électeurs pour un député. Il n'est pas absolument impossible qne certains bail- liages aient présenté un nombre plus fort; mais il faut aussi tenir compte des individus qui ont opiné dans plus d'un bailliage.

Tout bien considéré, on peut évaluer à 20,000 le nombre des chefs de famille nobles qui députèrent aux états généraux; et en mul- tipliant par 5, nombre commun attribue, comme on sait, à chaque famille, nous aurons 125,000 têtes nobles. Prenons i3o,ooo, pour caver au plus fort: ôtons les femmes, reste ni 174 CONSIDÉRATIONS 65,000. Retranchons de ce dernier nombre. i° les nobles qui ne sont jamais sortis, 2° ceux qui sont rentrés, 3° les vieillards, 4° les enfants, 5° les malades, 6° les prêtres, 70 tous ceux qui ont péri par la guerre, par les supplices, ou par l'ordre seul de la nature: il restera un nombre qu'il n'est pas aisé de déterminer au juste, mais qui, sur tous les points de vue pos- sible, ne saurait alarmer la France.

Un prince, digne de son nom, mène aux combats 5 ou 6,000 hommes au plus; ce corps qui n'est pas même, à beaucoup près, tout com- posé de nobles, a fait preuve d'une valeur ad- mirable sous des drapeaux étrangers; mais, si on l'isole, il disparaît. Enfin, il est clair que, sous le rapport militaire, les émigrés ne sont rien et ne peuvent rien.

Il y a de plus une considération qui se rap- porte plus particulièrement à l'esprit de cet ouvrage, et qui mérite d'être développée.

Il n'y a point de hasard dans le monde, et même dans un sens secondaire il n'y a point de désordre, en ce que le désordre est ordonné par une main souveraine qui le plie à la règle, et le force de concourir au but.

Une révolution n'est qu'un mouvement poli tique, qui doit produire un certain effet dans un certain temps. Ce mouvement a ses lois; et en les observant attentivement dans une cer- SLH LA fRA.XCE» IJJ taine étendue de temps, on peut tirer des con- jectures assez certaines pour l'avenir. Or, une des lois delà révolution française, cVsl que les émigrés ne peuvent l'attaquer que pour leur malheur, et sont totalement exclus de l'œuvre quelconque qui s'opère.

Depuis les premières chimères de la contre- révolution, jusqu'à l'entreprise à jamais lamen- table de Quiberon, ils n'ont rien entrepris qui ait réus-si, et même qui n'ait tourné contre eux. Non-seulement ils ne réussissent pas, mais tout ce qu^ls entreprennent est marqué d'un tel caractère d'impuissance et de nullité, que l'opi- nion s'est enfin accoutumée à les regarder comme des hommes qui s'obstinent à défendre un parti proscrit; ce qui jette sur eux une dé- faveur dont leurs amis même s'aperçoivent.

Et celle défaveur surprendra peu les hommes qui pensent que la révolution française a pour cause principale la dégradation morale de la noblesse.

M. de Saint-Pierre a observé quelque part, dans ses Etudes de la Nature, que si l'on com- pare la figure des nobles français à celle de leurs ancêtres, dont la peinture et la sculpture nous ont transmis les traits, on voit à l'évi- dence que ces races ont dégénéré.

On peut le croire sur ce point, mieux que sur les fusions polaires et sur la figure delà terre.

I76 CONSIDERATIONS Il y a dans chaque état un certain nombre de familles qu'on pourrait appeler co-soupe- raines, même dans les monarchies; car la no- blesse, dans ces gouvernements, n'est qu'un prolongement de la souveraineté. Ces familles sont les dépositaires du feu sacré; il s'éteint lorsqu'elles cessent d'être vierges.

C'est une question de savoir si ces familles, une fois éteintes, peuvent être parfaitement remplacées. Il ne faut pas croire au moins, si l'on veut s'exprimer exactement, que les sou- verains puissent ennoblir. H y a des familles nouvelles qui s'élancent, pour ainsi dire, dans l'admiiiistralion de l'état; qui se tirent de l'é- galité d'une manière frappante, et s'élèvent entre les autres comme des baliveaux vigou- reux au milieu d'un taillis. Les souverains peuvent sanctionner ces ennoblissements na- turels; c'est à quoi se borne leur puissance. S'ils contrarient un trop grand nombre de ces en- noblissements, ou s'ils se permettent d'en faire trop de leur pleine puissance, ils travaillent à la destruction de leurs états. La fausse no- blesse était une des grandes plaies de la France: d'autres empires moins éclatants en sont fa- tigués et déshonorés, en attendant d'autres malheurs.

La philosophie moderne, qui aime tant par- ler de hasard, parle surtout du hasard de la SUR LA FRAXCE. 177 naissance; c'est un de ses textes favoris: mais il n'y a pas plus de hasard sur ce point que sur d'autres: il y a des familles nobles comme il y a des familles souveraines. L'hom- me peul-il faire un souverain? Tout au plus il peut servir d'instrument pour déposséder un souverain, et livrer ses états à un autre souve- rain déjà prince (1). Du reste, il n'a jamais existé de famille souveraine dont on puisse as- signer l'origine plébéienne: si ce phénomène paraissait, ce serait une époque du monde (2). Proportion gardée, il en est de la noblesse comme de la souveraineté. Sans entrer dans de plus grands détails, contentons-nous d'ob- server que si la noblesse abjure les dogmes na- tionaux, l'état est perdu (3).

(1) Et même la manière dont le pouvoir humain est employé ùaHs ces circonstances, est toute propre à l'humilier. C'est ici surtout où l'on peut adresser à l'homme ces paroles de Rousseau: Contre-moi ta puissance, je le montrerai ta faiblesse.

(2) On entend dire assez souvent que si Richurd Cromuell avait eu le génie de son père, il eût rendu le protectorat héréditaire dans su famille. Cest fort bien dit.

(~) Un savant italien a Tait une singulière remarque. Après avoir observé que la noblesse est gardienne naturelle et comme dépositaire il • la religion nationale, et que ce caractère est plus frappant à me- nue qu'on s'élève vers l'origine des nations et des choses, il ajoute: Tdchè dee esscr' un grand segno, cke tada a finir e una nazioitc oie i nobili disprezano la Religione natia, Vico, Principi d'una Sciema nuova. IJb. II.

lorsque |e sacerdoce est membre politique de l'état, et que sei Le rôle joué par quelques nobles dans la ré- volution française, est mille fois, je ne dis pas plus horrible, mais plus terrible que tout ce que nous avons vu pendant cette révolution.

Il n'a pas existé de signe plus effrayant, plus décisif, de l'épouvantable jugement porté sur la monarchie française.

On demandera peut-être ce que ces fautes peuvent avoir de commun avec les émigrés, qui les détestent. Je réponds que les individus qui composent les nations, les familles, et même les corps politiques, sont solidaires; c'est un fait. Je réponds en second lieu, que les causes de ce que souffre la noblesse émigrée, sont bien antérieures à l'émigration • La diffé- rence que nous apercevons entre tels et tels nobles français, n'est, aux yeux de Dieu, qu'une différence de longitude et de latitude: ce n'est pas parce qu'on est ici ou là, qu'on est ce qu'on doit être: et tous ceux qui disent.-Seigneur! Seigneur! n'entreront pas dans le royaume. Les hommes ne peuvent juger que par l'extérieur; mais tel noble, à Coblentz, pouvait avoir de plus grands reproches à se faire, que tel noble hautes dignités njnt occupées, en général, par la liaute noblesse, il eu résulte la plus forte et la plus durable de toutes les constitutions possibles. Ainsi le philosoplusme, qui est le dissolvant universel, vient de faire sou chef-d'œuvre sur la monarchie française.

SUR Li. FRANCE. *79 SUR Li. FRANCE. *79 du côté gauche dans l'assemblée dite consti- tuante. Enfin, la noblesse française ne doit s'en prendre qu a elle-même de tous ses malbeurs; et lorsqu'elle en sera bien persuadée, elle aura fait un grand pas. Les exceptions, plus ou moins nombreuses, sont digues des respects de l'univers; maison ne peut parler qu'en général. Aujourd'hui la noblesse malheureurse ( qui ne peut souffrir qu'une éclipse) doit courber la tète et se résigner. Un jour elle doit embrasser debonne grâce des enfants qii en son sein elle n a point portés: en attendant, elle ne doit plus faire d'efforts extérieurs; peut-être même serait- il à désirer qu'on ne l'eût jamais vue dans une attitude menaçante. En tout cas, l'émigration fut une erreur, et non un tort: le plus grand nombre croyait obéir à l'honneur.

yumen abirejubet; prohibent discedere Uges.

Le Dieu devait l'emporter.

Il y aurait bien d'autres réflexions à faire sur ce point; tenons-nous-en au fait qui est évident. Les émigrés ne peuvent rien, on peut même ajouter qu'ils ne sont rien; car tous les jours le nombre en diminue, malgré le gouvernement, par une suite de cette loi invariable de la révo- lution française, qui veut que tout se fasse mal- gré les hommes et contre toutes les probabilités.

l8o CONSIDÉRATIONS l8o CONSIDÉRATIONS De longs malheurs ayant assoupli les émigrés, tous les jours ils se rapprochent de leurs conci- toyens; J'aigreur disparaît; départ et d'autre on commence à se ressouvenir d'une patrie com- mune; on se tend la main, et sur le champ de bataille même, on reconnaît des frères. L'é- trange amalgame que nous voyons depuis quel- que temps n'a point de cause visible, car ces lois sont les mêmes; mais il n'en est pas moins réel. Ainsi il est constant que les émigrés ne sont rien par le nombre, qu^ls ne sont rien par la force, et que bientôt ils ne seront plus rien par la haine.

Quant aux passions plus robustes d'un petit nombre d'hommes, on peut négliger de s'en occuper.

Mais il est encore une réflexion importante que je ne dois point passer sous silence. On s'appuie dequelquesdiscoursimprudents, échap- pés à deshommes jeunes, inconsidérés ou aigris par le malheur, pour effrayer les Français sur le retour de ces hommes. J'accorde, pour met- tre toutes les suppositions contre moi, que ces discours annoncent réellement des intentions bien arrêtées: croit-on que ceux qui les ont fussent en état de les exécuter après le rétablis- sement de la monarchie? On se tromperait fort, Au moment même où le gouvernement légitime se rétablirait t ces hommes n'auraient plus de SUR LA FRA.3NCE. i8l force que pour cbéir. L'anarchie nécessite la vengeance; l'ordre l'exclut sévèrement. Tel homme qui, dans ce moment, ne parle que de punir, se trouvera alors environné de circon- stances qui le forceront à ne vouloir que ce que la loi veut; et, pour son intérêt même, il sera citoyen tranquille, et laissera la vengeance aux tribunaux. On se laisse toujours éblouir par le même sophisme: Un parti a sévi, lorsqu'il était dominateur; donc le parti contraire sévira, lorsqu'il dominera à son tour. Rien n'est plus faux. En premier lieu, ce sophisme suppose qu'il y a de part et d'autre la même somme de vices; ce qui n'est pas assurément. Sans insis- ter beaucoup sur les vertus des royalistes, je suis sûr au moins d'avoir pour moi la con- science universelle, lorsque j'affirmerai simple- ment qu'il y en a moins du côté de la république. D'ailleurs, les préjugés seuls, séparés des ver- tus, assureraient la France qu'elle ne peut souf- frir de la part des royalistes rien de sem- blable à ce qu'elle a éprouvé de leurs ennemis. L'expérience a déjà préludé sur ce point pour tranquilliser les Français; ilsont vu, dans plus d'une occasion, que le parti qui avait tout sourî'ert de la part de ses ennemis, n'a pas su s'en venger lorsqu'il les a tenus en son pouvoir.

Un petit nombre de vengeances, qui ont fait un si grand bruit, prouvent la même proposil82 CONSIDÉRATIONS tion; car on a vu que le de'ni de justice le plu* scandaleux a pu seul amener ces vengeances, et que personne ne se serait fait justice, si le gouvernement avait pu ou voulu la faire.

11 est, en outre, de la plus grande évidence que l'intérêt le plus pressant du roi sera d'em- pêcher les vengeances. Ce n'est pas en sortant des maux de l'anarchie, qu'il voudra la ra- mener; l'idée même de la violence le fera pâlir, et ce crime sera le seul qu'il ne se croira pas en droit de pardonner.

La France, d'ailleurs, est bien lasse de con- vulsions et d'horreurs; elle ne veut plus de sang; et puisque l'opinion est assez forte dans ce moment pour comprimer le parti qui en voudrait, on peut juger de sa force à l'épo- que où elle aura le gouvernement pour elle. Après des maux aussi longs et aussi terribles, les Français se reposeront avec délices dans les bras de la monarchie. Toute atteinte contre cette tranquillité serait véritablement un crime de lèse-nation, que les tribunaux n'auraient peut-être pas le temps de punir.

Ces raisons sont si convaincantes, que per- sonne ne peut s'y méprendre: aussi, il ne faut point être la dupe de ces écrits où nous voyons une philanthropie hypocrite passer condamna- lion sur les horreurs de la révolution, et s'ap- puyer sur ces excès pour établir la nécessite' SUR LA FRANCE. i83 d'en prévenir une seconde. Dans le fait, ils ne condamnent cette révolution que pour ne pas exciter contre eux le cri universel: mais ils i'aiment, ils en aiment les auteurs et les résul- tats; et de tous les crimes qu'elle a enfantés, ils ne condamnent guère que ceux dont elle pouvait se passer. Il n'est pas un de ces écrits où l'on ne trouve des preuves évidentes que les auteurs tiennent par inclination au parti qu'ils condamnent par pudeur.

Ainsi, les Français, toujours dupes, le sont dans celte occasion plus que jamais: ils ont peur pour eux en général, et ils n'ont rien à craindre; et ils sacrifient leur bonheur pour contenter quelques misérables.

Que si les théories les plus évidentes ne peuvent convaincre les Français, et s'ils ne peuvent encore obtenir d'eux-mêmes de croire que la Providence est la gardienne de l'ordre, et qu'il n'est pas tout à fait égal d'agir contre elle ou avec elle, jugeons au moins de ce qu'elle fera par ce qu'elle a fait; et si le raisonnement glisse sur nos esprits, croyons au moins à l'his- toire, qui est la politique expérimentale. L'An- gleterre donna, dans le siècle dernier, à peu près le même spectacle que la France a donné dans le nôtre. Le fanatisme de la liberté, échauffé par celui de la religion, y pénétra les âmes bien plus profondément qu'il ne la fail l84 CONSIDÉRATIONS en Fiance, où le culte de la liberté s'appuie sur le néant. Quelle différence, d'ailleurs, dans le caractère des deux nations, et dans celui des acteurs qui ont joué un rôle sur les deux scènes! Où sont, je ne dis pas les Hamden, mais les Cromwel de la France? Et cependant, malgré le fanatisme brûlant des républicains, malgré la fermeté réfléchie du caractère national, malgré les terreurs trop motivées des nombreux coupables et surtout de l'armée, le rétablisse- ment delà monarchie causa-t-il, en Angleterre, des déchirements semblables à ceux qu'avait enfantés une révolution régicide? Qu'on nous montre les vengeances atroces des royalistes. Quelques régicides périrent par l'autorité de° lois; du reste, il n'y eut ni combats, ni «en- geances particulières. Le retour du roi ne fut marqué que par un cri de joie, qui retentit dans toute l'Angleterre; tous les ennemis s'em- brassèrent. Le roi, surpris de ce qu'il voyait, s'écriait avec attendrissement: N'est-ce point ma faute, si j'ai été repoussé si longtemps par un si bon peuple! L'illustre Clarendon, témoin et historien intègre de ces grands événements, nous dit qu'on ne savait plus ou était ce peuple qui avait commis tant d'excès, et privé, pendant si longtemps, le roi du bonheur de régner sur d excellents sujets (i).

SUH LA. FRANCE. I 85 C'est-à-dire que le peuple ne reconnaissait plus le peuple. On ne saurait mieux dire.

Mais ce grand changement, à quoi tenait-il? A rien, ou pour mieux dire, à rien de visible: une année auparavant, personne ne le croyait possible. On ne sait pas même s'il fut amené par un royaliste; car c'est un problème inso- luble de savoir à quelle époque Monk com- mença de bonne foi à servir la monarchie.

Etaient-ce au moins les forces des royalistes qui en imposaient au parti contraire? Nulle- ment; Monk n'avait que six mille hommes; les républicains en avaient cinq ou six fois davan- tage: ils occupaient tous les emplois, et ils possédaient militairement le royaume entier. Cependant Monk ne fut pas dans le cas de livrer un seul combat: tout se fit sans effort et comme par enchantement: il en sera de même en France. Le retour à l'ordre ne peut être dou- loureux, parce qu'il sera naturel, et parce qu'il sera favorisé par une force secrète, dont l'ac- tion est toute créatrice. On verra précisément le contraire de tout ce qu'on a vu. Au lieu de ces commotions violentes, de ces déchire- ments douloureux, de ces oscillations perpé- tuelles et désespérantes, une certaine stabilité, un repos indéfinissable, un bien-aise uni- versel, annonceront la présence de la souve- raineté. Il n'y aura point de secousses, point 1 86 CONSIDÉRATIONS 1 86 CONSIDÉRATIONS de violences, point de supplices même, ex- cepté ceux que la véritable nation approuvera: le crime même et les usurpations seront traités avec une sévérité mesurée, avec une justice calme qui n'appartient qu'au pouvoir légitime: le roi touchera les plaies de l'état d'une main timide et paternelle. Enfin, c'est ici la grande vérité dont les Français ne sauraient trop se pénétrer: le rétablissement de la monarchie, qu'on appelle contre-révolution, ne sera point une révolution contraire, mais le contraire de la révolution.

SUR LA FRANCE. 1 87 CHAPITRE XL Fragment d'une histoire de la révolution française t par David Hume (I).

EADEM MUTATA RESURGO.

Le long parlement déclara, par un serment solennel, qu'il ne pouvait être dissous, pag. 181. Pour assurer sa puissance, il ne ces- sait d'agir sur l'esprit du peuple: tantôt il échauffait les esprits par des adresses artifi- cieuses, pag. 176; et tantôt il se faisait en- voyer, de toutes les parties du royaume, des pétitions dans le sens de la révolution, p. i33. L'abus de la presse était porté au comble: des clubs nombreux produisaient de toutes parts des tumultes bruyants: le fanatisme avait sa (i) Je cite l'édition anglaise de Baie, 12 volumes in-S°, chez Legrand, 1789.

l88 CONSIDÉRATIONS langue particulière; c'était un jargon nouveau, inventé par la fureur et l'hypocrisie du temps, pag. i3i. La manie universelle était d'invec- tiver contre les anciens abus, pag. 129. Toutes les anciennes institutions furent renversées l'une après l'autre, pag. ii5, 188. Le bill de Self-deniance et le New-model désorganisèrent absolument l'armée, et lui donnèrent une nouvelle forme et une nouvelle composition, qui forcèrent une foule d'anciens officiers à renvoyer leurs commissions, pag. i3. Tous les crimes étaient mis sur le compte des royalistes, pag. 148; et l'art de tromper le peuple et de l'effrayer fut porté au point, qu'on parvint à lui faire croire que les royalistes avaient miné la Tamise, pag. 177. Point de roi! point de noblesse! égalité universelle! c'était le cri gé- néral, pag. 87. Mais au milieu de l'efferves- cence populaire, on distinguait la secte exa- gérée des Indépendants y qui finit par enchaîner le long parlement, pag. 374.

Contre un tel orage, la bonté du roi était inutile; les concessions mêmes faites à son peuple étaient calomniées comme faites sans bonne foi, pag. 1 86.

C'était par ces préliminaires que les rebelles avaient préparé la perte de Charles Ier; mais un simple assassinat n'eût point rempli leurs vues; ce crime n'aurait pas été national; la honte SUR LA FRA3CE. 189 et le danger ne seraient tombés que sur les meurtriers. Il fallait donc imaginer un autre plan; il fallait étonner l'univers par une pro- cédure inouïe, se parer des dehors de la jus- tice, et couvrir la cruauté par l'audace; il fallait, en un mot, en fanatisant le peuple par les no- tions d'une égalité parfaite, s'assurer l'obéis- sance du grand nombre, et former insensible- ment une coalition générale contre la royauté, L'anéantissement de la monarchie fut le pré- ii m inaire de la mort du roi. Ce prince fut dé- trôné de fait, et la constitution anglaise fut renversée ( en 1 648 ) par le bill de non-adresse, qui le sépara de la constitution.

Bientôt les calomnies les plus atroces et les plus ridicules furent répandues sur le compte du roi, pour tuer ce respect qui est la sauve- garde des trônes. Les rebelles n'oublièrent rien pour noircir sa réputation; ils l'accusèrent d'avoir livré des places aux ennemis de l'An- gleterre, d'avoir fait couler le sang de ses sujets. C'est par la calomnie qu'ils se préparaient à la violence, pag. 9/1.

Pendant la prison du roi au château de Carisborne, les usurpateurs du pouvoir s'ap- pliquèrent à accumuler sur la tête de ce mal- heureux prince tous les genres de dureté. On le priva de ses serviteurs; on ne lui permit I9O CONSIDERATIONS point de communiquer avec ses amis: aucune société, aucune distraction, ne lui étaient permi- ses pour adoucir la mélancolie de ses pensées. 11 s'attendait d'être, à tout instant, assassiné ou empoisonné (i); car l'idée d'un jugement n'entrait point dans sa pensée, pag. 5g et g5.

Pendant que le roi souffrait cruellement dans sa prison, le parlement faisait publier qu'il s'y trouvait fort bien, et qu'il était de fort bonne humeur, îbid. (2).

La grande source dont le roi tirait toutes ses consolations, au milieu des calamités qui l'ac- cablaient, était sans doute la religion. Ce prin- cipe n'avait chez lui rien de dur ni d'austère, rien qui lui inspirât du ressentiment contre ses ennemis, ou qui pût l'alarmer sur l'avenir. Tandis que tout portait autour de lui un as- pect hostile; tandis que sa famille, ses parents, ses amis étaient éloignés de lui ou dans l'im- puissance de lui être utiles, il se jetait avec confiance dans les bras du grand Etre, dont la puissance pénètre et soutient l'univers, et dont les châtiments, reçus avec piété et ré- signation, paraissaient au roi les gages les (1) C'était aussi l'opinion do Louis XVI. Voyez son éloge histo- rique.

(2) On se rappelle d'avoir la, dans le journal de Condorcet, un morceau sur le bon appétit du roi à son retour de Varennes.

SLR LA FRANCE. I9I plus certains d'une récompense infinie, p. 95 Les gens de loi se conduisirent mal dans cette circonstance. Bradshaw, qui était de cette profession, ne rougit pas de présider le tri- bunal qui condamna le roi; et Coke se rendit partie publique pour le peuple, pag. 123. Le tribunal fut composé d'officiers de l'armée ré- voltée, démembres de la chambre basse, et de bourgeois de Londres; presque tous étaient de basse extraction, pag. 123.

Charles ne doutait pas de sa mort; il savait qu'un roi est rarement détrôné sans périr; mais ii croyait plutôt à un meurtre qu'à un jugement solennel, pag. 122.

Dans sa prison, il était déjà détrôné: on avait écarté de lui toute la pompe de son rang, et les personnes qui l'approchaient avaient reçu ordre de le traiter sans aucune marque de respect, pag. 122. Bientôt il s'ha- bitua à supporter les familiarités et même l'in- solence de ces hommes, comme il avait sup- porté ses autres malheurs, pag. 123.