Quant au dogme proprement dit, c'est précisément sur ce point que nous n'avons aucun intérêt de mettre- en question l'infaillibilité du Pape. Qu'il se présente une de ces questions de métaphysique divine qu'il faille absolument porter à la décision du tribunal suprême: notre intérêt n'est point qu'elle soit décidée de telle ou telle manière, mais qu'elle le soit sans retard et sans appel. Dans l'affaire célèbre de Féne- lon, sur vingt examinateurs romains, dix furent pour lui et dix contre. Dans un concile universel, cinq ou six cents évêques auraient pu se partager de même. Ce qui est douteux pour vingt hommes choisis est douteux pour le genre humain entier. Ceux qui croient qu'en multipliant les voix délibérantes on diminue le doute connaissent peu l'homme, et n'ont jamais siégé au sein d'un corps délibérant. Les Papes ont condamné plusieurs hérésies pendant le cours de dix-huit siècles. Quand est-ce qu'ils ont été contre- dits par un concile universel? On n'en citera pas un seul exemple. Jamais leurs bulles dogmatiques n'ont été contredites que par ceux qu'elles condamnaient. Le janséniste ne manque pas de nommer celle qui le frappa, lameuse bulle Unigenitus, comme Luther trouva sans doute trop lameuse la bulle Exurge^ Domine. Souvent on nous a dit que les conciles généraux sont inutiles, puisque jamais ils n'ont ramené personne. C'est par cette observation que Scarpi débute au commencement de son Histoire du concile de Trente. La remarque porte à faux sans doute, car le but principal des conciles n'est point du tout de ramener les novateurs, dont l'éternelle obstination ne fut jamais ignorée; mais bien de les mettre dans leur tort. La résipiscence des dissidents est une con- séquence plus que douteuse, que l'Église désire 8 134 DU PAPE.
ardemment sans trop l'espérer. Cependant j'admets l'objection, et je dis: Puisque les conciles généraux ne sont utiles ni à nous qui croyons,, ni aux novateurs qui refusent de croire, pourquoi les assembler?
Le despotisme sur la pensée, tant reproché aux Papes, est une pure chimère. Supposons qu'on demande de nos jours, dans l'Église, s'il y a une ou deux natures, une ou deux personnes dans VHomme- Dieu; si son corps est contenu dans Veucharistie par transsubstantiation ou par impanation, etc., où est donc le despotisme qui dit oui ou non sur ces ques- tions? Le concile qui les déciderait n'imposerait-il pas, comme le Pape, un joug sur la pensée? L'indé- pendance se plaindra toujours de l'un comme de l'autre. Tous les appels aux conciles ne sont que des inventions de l'esprit de révolte, qui ne cesse d'invo- quer le concile contre le Pape, pour se moquer en- suite du concile dès qu'il aura parlé comme le Pape (1).
Tout nous ramène aux grandes vérités établies. Il ne peut y avoir de société humaine sans gouverne- ment, ni de gouvernement sans souveraineté, ni de souveraineté sans infaillibilité; et ce dernier privi- lège est si absolument nécessaire, qu'on est forcé de supposer l'infaillibilité, même dans les souverainetés temporelles (où elle n'est pas), sous peine de voir l'association se dissoudre. L'Ëglise ne demande rien de plus que les autres souverainetés, quoiqu'elle ait 1. « Nous croyons qu'il est permis d'appeler du Pape au futur concile, nou- « obstant les bulles de Pie II et de Jules II, qui Tout défendu; mais ces appel- « lations doivent être très rares H pour des causes très graves. « (Fleury, Noiiv. Opusc, p. 52.) Voilà d'abord \xnI^ous dont l'Eglise catholique doit très peu s'embarrasser; et d'ailleurs, qu'est-ce qu'une occasion très grave? Quel tribunal en jugera? et, en atlendant, que faudra-t-il faire ou croire? Les con- ciles devront être établis comme un tribunal réglé et ordinaire, au-dessus du Pape, contre ce que dit le même Fleury, à la même page. C'est une chose bien étrange que de voir sur un point de cette importance, Fleury réfuté par Mosheim [sup.. p. 19), comme nous avons vu un Bossuet sur le point d'être mis dans la droite route par les centwiateurs de Magdebourg [sup., p. 94). Voilà oii l'on est conduit par l'envie de dire Nous, Ce prénom est terrible en théologie.
LIVRE I, CHAPITRE XIX. 135 au-dessus d'elles une immense supériorité, puisque l'infaillibilité est d'un côté humainement supposée, et de l'autre divinement promise. Cette suprématie indispensable ne peut être exercée que par un organe unique; la diviser, c'est la détruire. Quand ces vérités seraient moins incontestables, il le serait tou- jours que toute décision dogmatique du Saint-Père doit faire loi, jusqu'à ce qu'il y ait opposition de la part de l'Église. Quand ce phénomène se montrera, nous verrons ce qu'il faudra faire; en attendant, on devra s'en tenir au jugement de Rome. Cette néces- sité est invincible, parce qu'elle tient à la nature des choses et à l'essence même de la souveraineté. L'Ëglise gallicane a présenté plus d'un exemple pré- cieux dans ce genre. Amenée quelquefois par de fausses théories et par certaines circonstances locales à se mettre dans une attitude d'opposition apparente avec le Saint-Siège, bientôt la force des choses la ramenait dans les sentiers antiques. Naguère encore, quelques-uns de ses chefs, dont je fais profession de respecter infiniment les noms, la doctrine, les vertus et les nobles souffrances, firent retentir l'Europe de leurs plaintes contre le pilote qu'ils accusaient d'avoir manœuvré dans un coup de vent, sans leur demander conseil. Un instant ils purent effrayer le timide fidèle, Res est soUiciti plena timoris amor: mais lorsqu'on est venu enfin à prendre un parti décisif, l'esprit immortel de cette grande Eglise sur- vivant, suivant l'ordre, à la dissolution du corps, a plané sur la tête de ces illustres mécontents, et tout a fini par le silence et la soumission.
136 DU PAPE.
CHAPITRE XX Dernirre explication sur la discipline, et digression sur la langue latine.
J'ai dit qu'aucune nation catholique n'avait à crain- dre pour ses usages particuliers et légitimes de cette suprématie présentée sous d'aussi fausses couleurs. Mais si les Papes doivent une condescendance pater- nelle à ces usages marqués du sceau de la vénérable antiquité, les nations à leur tour doivent se souvenir que les différences locales sont presque toujours plus ou moins mauvaises toutes les fois qu'elles ne sont pas rigoureusement nécessaires, parce qu'elles tien- nent au cantonnement et à l'esprit particulier, deux choses insupportables dans notre système. Comme la démarche, les gestes, le langage, et jusqu'aux habits d'un homme sage, annoncent son caractère, il faut aussi que l'extérieur de l'Église catholique annonce son caractère d'éternelle invariabilité. Et qui donc lui imprimera ce caractère, si elle n'obéit pas à la main d'un chef souverain, et si chaque Église peut se livrer à ses caprices particuliers? N'est-ce pas à l'influence unique de ce chef que l'Église doit ce caractère unique qui frappe les yeux les moins clairvoyants? et n'est-ce pas à lui surtout qu'elle doit cette langue catholique, la même que tous les hommes de la même croyance? Je me souviens que, dans son livre sur Vimporiance des opinions religieuses, M. Necker disait qu'il est en[in temps de demander à l'Eglise romaine pourquoi elle s'obstine à se servir d'une langue inconnue, etc. Il est enfin TEMPS, au contraire, de ne plus lui en parler, ou de ne lui en parler que pour reconnaître et vanter sa profonde sagesse. Quelle idée sublime que celle d'une langue universelle! D'un pôle à l'autre, le LIVME I, CIIAPITKE XX. 137 catholique qui entre dans une église de son rite, est chez lui, et rien n'est étranger à ses yeux. En arri- vant, il entend ce qu'il entendit toute sa vie; il peut mêler sa voix à celle de ses frères. Il les comprend, il en est compris; il peut s'écrier: Rome est toute en ces lieux, elle est toute où je suis.
La fraternité qui résulte d'une langue commune est un lien mystérieux d'une force immense. Dans le IX® siècle, Jean VIII, pontife trop facile, avait accordé aux Slaves la permission de célébrer l'office divin dans leur langue; ce qui peut surprendre celui qui a lu la lettre CXCV de ce Pape, où il reconnaît les inconvénients de cette tolérance. Grégoire VII retira cette permission; mais il ne fut plus temps à l'égard des Russes, et l'on sait qu'il en a coûté à ce grand peuple. Si la langue latine se fût assise à Kief, à Novogorod, à Moscou, jamais elle n'eût été dé- trônée; jamais les illustres Slaves, parents de Rome par la langue, n'eussent été jetés dans les bras de ces Grecs dégradés du Bas-Empire, dont l'histoire fait pitié quand elle ne fait pas horreur.
Rien n'égale la dignité de la langue latine. Elle fui parlée par le peuple-roi, qui lui imprima ce carac- tère de grandeur unique dans l'histoire du langage humain, et que les langues mêmes les plus parfaites n'ont jamais pu saisir. Le terme de malesté appar- tient au latin. La Grèce l'ignore; et c'est par la ma- lesté seule qu'elle demeurera au-dessous de Rome, dans les lettres comme dans les camps (1). Née pour commander, cette langue commande encore dans les livres de ceux qui la parlèrent. C'est la langue des conquérants romains et celle des missionnaires de 1. Fatale id Grœcise vi letur, et qiium majestatis ignoraret nomen, sola hac qnemadmodum in castris, ita in poesi csederetur. Quod quid sit, ac quanti, nec intelliyunt qui alia nonpnuca sciunt, ntc ignorant qui Grxcirum scripta cum judicio legerunt. (Dan. Heinsii. Ded. ad filium, à la tête du Virgile d' Elzel'Église romaine. Ces hommes ne diffèrent que par le but et le résultai de leur action. Pour les premiers, il s'agissait d'asservir, d'humilier, de ravager le genre humain; les seconds venaient l'éclairer, le rassainir et le sauver, mais toujours il s'agissait de vaincre et de conquérir, et de part et d'autre c'est la même puissance: Ultra Garaniantas et Indos Proferet itnperium Trajan, qui fut le dernier effort de la puissance romaine, ne put cependant porter sa langue que jus- qu'à l'Euphrate. Le Pontife romain l'a fait entendre aux Indes, à la Chine et au Japon.
C'est la langue de la civilisation. Mêlée à celle de nos pères les Barbares, elle sut raffiner, assouplir, et, pour ainsi dire, spiritualiser ces idiomes grossiers qui sont devenus ce que nous voyons. Armés de cette langue, les envoyés du Pontife romain allèrent eux- mêmes chercher ces peuples qui ne venaient plus à eux. Ceux-ci l'entendirent parler le jour de leur baptême, et depuis ils ne l'ont plus oubliée. Qu'on jette les yeux sur une mappemonde, qu'on trace la ligne où cette langue universelle se tut: là sont les bornes de la civilisation et de la fraternité euro- péennes; au delà vous ne trouverez que la parenté humaine, qui se trouve heureusement partout. Le signe européen, c'est la langue latine. Les médailles, les monnaies, les trophées, les tombeaux, les annales primitives, les lois, les canons, tous les monuments parlent latin: faut-il donc les effacer, ou ne plus les entendre? Le dernier siècle, qui s'acharna sur tout ce qu'il y a de sacré ou de vénérable, ne manqua pas de déclarer la guerre au latin. Les Français, qui don- nent le ton, oublièrent eux-mêmes jusqu'à la faire disparaître de leur monnaie, et ne paraissent point encore s'apercevoir de ce délit commis tout à la fois contre le bon sens européen, contre le goût et contre LIVRE I, CHAPITRE XX. 139 la religion. Les Anglais mêmes, quoique sagement obstinés dans leurs usages, commencent aussi à imiter la France; ce qui leur arrive plus souvent qu'on ne le croit et qu'ils ne le croient même, si je ne me trompe. Contemplez les piédestaux de leurs statues modernes: vous n'y trouverez plus le goût sévère qui grava les épitaphes de Newton et de Chris- tophe Wren. Au lieu de ce noble laconisme, vous lirez des histoires en langue vulgaire. Le marbre, condamné à bavarder, pleure la langue dont il tenait ce beau style qui avait un nom entre tous les autres styles, et qui, de la pierre où il s'était établi, s'élançait dans la mémoire de tous les hommes.
Après avoir été l'instrument de la civilisation, il ne manquait plus au latin qu'un genre de gloire, qu'il s'acquit en devenant, lorsqu'il en fut temps, la lan- gue de la science. Les génies créateurs l'adoptèrent pour communiquer au monde leurs grandes pensées. Copernic, Keppler, Descartes, New^ton, et cent autres très importants encore, quoique moins célèbres, ont écrit en latin. Une foule innombrable d'historiens, de publicistes, de théologiens, de médecins, d'anti- quaires, etc., inondèrent l'Europe d'ouvrages latins de tous les genres. De charmants poètes, des littéra- teurs du premier ordre, rendirent à la langue de Rome ses formes antiques, et la reportèrent à un degré de perfection qui ne cesse d'étonner les hommes faits pour comparer les nouveaux écrivains à leurs modèles. Toutes les autres langues, quoique cultivées et comprises, se taisent cependant dans les monuments antiques, et très probablement pour tou- jours.
Seule entre toutes les langues mortes, celle de Rome est véritablement ressuscitée; et, semblable à celui qu'elle célèbre depuis vingt siècles, une lois ressuscitée, elle ne mourra plus (1).
1, Christus, resuryens ex mortuis, Jam non moritur. (Rom., VI, 9.)
140 DU PAPE.
Contre ces brillants privilèges, que signifie l'ob- jection vulgaire et tant répétée, d'une langue in- connue au peuple? Les protestants ont beaucoup répété cette objection, sans réfléchir que cette partie du culte qui nous est commune avec eux est en langue vulgaire de part et d'autre. Chez eux, la partie prin- cipale, et, pour ainsi dire, l'âme du culte, est la pré- dication, qui, par sa nature et dans tous les cultes, ne se fait qu'en langue vulgaire. Chez nous, c'est le sacri[Lce qui est le véritable culte; tout le reste est accessoire. Et qu'importe au peuple que ces paroles sacramentelles, qui ne se prononcent qu'à voix basse, soient récitées en français, en allemand, etc., ou en hébreu?
On fait d'ailleurs sur la liturgie le même sophisme que sur l'Ëcriture sainte. On ne cesse de nous parler de langue inconnue, comme s'il s'agissait de la langue chinoise ou sanscritaine. Celui qui n'entend pas l'Écriture et roffice est bien le maître d'apprendre le latin. A l'égard des dames mêmes, Fénelon disait qu il aimerait bien autant leur {aire apprendre le latin pour entendre VoUice divin, que Vitalien pour lire des poésies amoureuses (1). Mais le préjugé n'entend jamais raison; et depuis trois siècles il nous accuse sérieusement de cacher l'Ëcriture sainte et les prières publiques, tandis que nous les présentons dans une langue connue de tout homme qui peut s'appeler, je ne dis pas savant, mais instruit, et que l'ignorant qui s'ennuie de l'être peut apprendre en quelques mois.
On a pourvu d'ailleurs à tout par des traductions de toutes les prières de l'Ëglise. Les unes en repré- sentent les mots, et les autres le sens. Ces livres, en nombre infini, s'adaptent à tous les âges, à toutes les intelligences, à tous les caractères. Certains mots 1. Fénelon, dans le livre de Y Edur.ation des filles. Ce grand homme semble ne pas craindre que la femme, parvenue à comprendre le latin de la liturgie, ne soit tentée de s'élever jusqu'à celui d'Ovide.
à LIVRE I, CHAPITRE XX. 141 marquants dans la langue originale, et connus de toutes les oreilles; certaines cérémonies, certains mouvements, certains bruits même avertissent l'as- sistant le moins lettré de ce qui se fait et de ce qui se dit. Toujours il se trouve en harmonie parfaite avec le prêtre; et s'il est distrait, c'est sa faute.
Quant au peuple proprement dit, s'il n'entend pas les mots, c'est tant mieux. Le respect y gagne, et l'intelligence n'y perd rien. Celui qui ne comprend point comprend mieux que celui qui comprend mal. Comment d'ailleurs aurait-il à se plaindre d'une reli- gion qui fait tout pour lui? C'est l'ignorance, c'est la pauvreté, c'est l'humilité qu'elle instruit, qu'elle console, qu'elle aime par-dessus tout. Quant à la science, pourquoi ne lui dirait-elle pas en latin la seule chose qu'elle ait à lui dire, qu'i7 n'y a point de salut pour Vorgueil?
Enfin, toute langue changeante convient peu à une religion immuable. Le mouvement naturel des cho- ses attaque constamment les langues vivantes; et sans parler de ces grands changements qui les déna- turent absolument, il en est d'autres qui ne semblent pas importants, et qui le sont beaucoup. La corrup- tion du siècle s'empare tous les jours de certains mots, et les gâte pour se divertir. Si l'Église parlait notre langue, il pourrait dépendre d'un bel esprit effronté de rendre le mot le plus sacré de la liturgie, ou ridicule ou indécent. Sous tous les rapports ima- ginables, la langue religieuse doit être mise hors du domaine de l'homme.
LIVRE DEUXIEME DU PAPE DANS SON RAPPORT AVEC LES SOUVERAINETÉS TEMPORELLES.
CHAPITRE PREMIER Quelques mots sur la souveraineté.
L'homme, en sa qualité d'être à la fois moral et corrompu, juste dans son intelligence et pervers dans sa volonté, doit nécessairement être gouverné; autrement il serait à la fois sociable et insociable, et la société serait à la fois nécessaire et impossible.
On voit dans les tribunaux la nécessité absolue de la souveraineté; car l'homme doit être gouverné précisément comme il doit être jugé, et par la même raison, c'est-à-dire, parce que partout où il n'y a pas sentence il y a combat.
Sur ce point, comme sur tant d'autres, l'homme ne saurait imaginer rien de mieux que ce qui existe, c'est-à-dire une puissance qui mène les hommes par des règles générales, faites non pour un tel cas, ou pour un tel homme, mais pour tous les cas, pour tous les temps et pour tous les hommes.
L'homme étant juste, au moins dans son intention, toutes les fois qu'il ne s'agit pas de lui-même, c'est ce qui rend la souveraineté et par conséquent la société possibles. Car les cas où la souveraineté est exposée à mal faire volontairement sont toujours, par la nature des choses, beaucoup plus rares que les autres, précisément, pour suivre encore la même analogie, comme, dans l'administration de la justice, les cas où les juges sont tentés de prévariquer sont LIVRE IT, CHAPITRE I. 143 nécessairement rares par rapport aux autres. S'il en était autrement, l'administration de justice serait impossible comme la souveraineté.
Le prince le plus dissolu n'empêche pas qu'on poursuive les scandales publics dans ses tribunaux, pourvu qu'il ne s'agisse pas de ce qui le touche per- sonnellement. Mais comme il est seul au-dessus de la justice, quand même il donnerait malheureusement chez lui les exemples les plus dangereux, les lois générales pourraient toujours être exécutées.
L'homme étant donc nécessairement associé et nécessairement gouverné, sa volonté n'est pour rien dans l'établissement du gouvernement, car dès que les peuples n'ont pas le choix et que la souveraineté résulte directement de la nature humaine, les souve- rains n'existent plus par la grâce des peuples; la souveraineté n'étant pas plus le résultat de leur volonté que la société même.
On a souvent demandé si le roi était fait pour le peuple, ou celui-ci pour le premier. Cette question suppose, ce me semble, bien peu de réflexion. Les deux propositions sont fausses prises séparément, et vraies prises ensemble. Le peuple est fait pour le souverain, et le souverain est fait pour le peuple; et l'un et l'autre sont faits pour qu'il y ait une souve- raineté.
Le grand ressort, dans la montre, n'est point fait pour le balancier, ni celui-ci pour le premier; mais chacun d'eux pour l'autre, et l'un et l'autre pour montrer l'heure.
Point de souverain sans nation, comme point de nation sans souverain. Celle-ci doit plus au souverain que le souverain à la nation; car elle lui doit l'exis- tence sociale et tous les biens qui en résultent; tandis que le prince ne doit à la souveraineté qu'un vain éclat qui n'a rien de commun avec le bonheur et qui l'exclut même presque toujours.
144 DU PAPE.
CHAPITRE II Inconvéuients de la souveraineté.
Quoique la souveraineté n'ait pas d'intérêt plus- grand et plus général que celui d'être juste, et quoi- que les cas où elle est tentée de ne l'être pas soient sans comparaison moins nombreux que les autres^ cependant ils le sont malheureusement beaucoup; et le caractère particulier de certains souverains peut augmenter ces inconvénients, au point que, pour les trouver supportables, il n'y a guère d'autre moyen que de les comparer à ceux qui auraient lieu si le souverain n'existait pas.
Il était donc impossible que les hommes ne fissent pas de temps en temps quelques efforts pour se mettre à l'abri des excès de cette énorme prérogative; mais sur ce point l'univers s'est partagé en deux systèmes d'une diversité tranchante.
La race audacieuse de Japhel n'a cessé, s'il est per- mis de s'exprimer ainsi, de graviter vers ce qu'on appelle la liherié, c'est-à-dire vers cet état ou le gou- vernant est aussi peu gouvernant, et le gouverné aussi peu gouverné qu'il est possible. Toujours en garde contre ses maîtres, tantôt l'Européen les a chassés, et tantôt il leur a opposé des lois. Il a tout tenté, il a épuisé toutes les formes imaginables de gouvernement, pour se passer de maîtres, ou pour restreindre leur puissance.
L'immense postérité de Sem et de Cham a pris une autre route. Depuis les temps primitifs jusqu'à ceux que nous voyons, toujours elle a dit à un homme r Faites tout ce que vous voudrez, et lorsque nous serons las, nous vous égorgerons.
Du reste, elle n'a jamais pu ni voulu comprendre ce que c'est qu'une république; elle n'entend rien à LIVRE II, CHAPITRE II. 145 la balance des pouvoirs, à tous ces privilèges, à toutes ces fois fondamentales dont nous sommes si fiers. Chez elle, l'homme le plus riche et le plus maître de ses actions, le possesseur d'une immense fortune mobilière, absolument libre de la transporter où il voudrait, sur d'ailleurs d'une protection parfaite sur le sol européen, et voyant déjà arriver à lui le cordon ou le poignard, les préfère cependant au malheur de mourir d'ennui au milieu de nous.
Personne sans doute n'imaginera de conseiller à l'Europe le droit public, si court et si clair, de l'Asie et de l'Afrique; mais puisque le pouvoir chez elle est toujours criant, discuté, attaqué ou transporté, puis- qu'il n'y a rien de si insupportable à notre orgueil que le gouvernement despotique, le plus grand problème européen est donc de savoir comment on peut res- treindre le pouvoir souverain sans le détruire.
On a bientôt dit: // faut des lois londamentales; il laut une constitution. Mais qui les établira ces lois fondamentales, et qui les fera exécuter? Le corps où rindividu qui en aurait la force serait souverain, puisqu'il serait plus fort que le souverain; de sorte que, par l'acte même de l'établissement, il le détrô- nerait. Si la loi constitutionnelle est une concession du souverain, la question recommence. Oui empê- chera un de ses successeurs de la violer? Il faut que le droit de résistance soit attribué à un corps ou à un individu; autrement il ne peut être exercé que par la révolte, remède terrible, pire que tous les maux.
D'ailleurs, on ne voit pas que les nombreuses ten- tatives faites pour restreindre le pouvoir souverain aient jamais réussi d'une manière propre à donner l'envie de les imiter. L'Angleterre seule, fa\orisée par rOcéan qui l'entoure et par un caractère national qui se prête à ces expériences, a pu faire quelque chose de ce genre; mais sa constitution n'a point encore subi l'épreuve du temps; et déjà même cet édifice fameux qui nous fait lire dans le fronton, 9 146 DU PAPE.
9 146 DU PAPE.
M. DCLxxxviii, semble chanceler sur ses fondements encore humides. Les lois civiles et criminelles de cette nation ne sont point supérieures à celles des autres. Le droit de se taxer elle-même, acheté par des flots de sanQ-, ne lui a valu que le privilège d'être la nation la plus imposée de l'univers. Un certain esprit soldatesque, qui est la gangrène de la liberté, menace assez visiblement la constitution anglaise; je passe volontiers sous silence d'autres symptômes. Qu'arri- vera-t-il? Je l'ignore; mais quand les choses tourne- raient comme je le désire, un exemple isolé de l'his- toire prouverait peu en faveur des monarchies cons- titutionnelles; d'autant que l'expérience universelle est contraire à cet exemple unique.
Une grande et puissante nation vient de faire sous nos yeux le plus grand effort vers la liberté qui ait jamais été fait dans le monde: qu'a-t-elle obtenu? Elle s'est couverte de ridicule et de honte pour mettre enfin sur le trône un b italique à la place d'un B majuscule, et chez le peuple, la servitude à la place de l'obéissance. Elle est tombée ensuite dans l'abîme de l'humiliation, et, n'ayant échappé à l'anéantisse- ment politique que par un miracle qu'elle n'avait pas droit d'attendre, elle s'amuse, sous le joug des étran- gers (1), à lire sa charte qui ne fait honneur qu'à son roi, et sur laquelle d'ailleurs le temps n'a pu s'ex- pliquer.
Le dogme catholique, comme tout le monde sait, proscrit toute espèce de révolte sans distinction; et pour défendre ce dogme, nos docteurs disent d'assez bonnes raisons philosophiques même, et politiques.
Le protestantisme, au contraire, partant de la sou- veraineté du peuple, dogme qu'il a transporté de la religion dans la politique, ne voit dans le système de la non-résistance que le dernier avilissement de l'homme. Le docteur Beattie peut être cité comme un 1. Je rappelle au lecteur que j'écrivais ceci en 1817.
LIVRE II, CHAPITRE II. 147 représentant de tout son parti. Il appelle le système catholique de la non-résistance une doctrine détes- table. Il avance que l'homme, lorsqu'il s'agit de résister à la souveraineté, doit se déterminer par les sentiments intérieurs d'un certain instinct moral dont il a la conscience en lui-même, et qu'on a tort de con- fondre avec la chaleur du sang et des esprits vi- taux (1). Il reproche à son fameux compatriote, le docteur Barkeley, d'avoir méconnu cette puissance intérieure, et d'avoir cru que Yhomme, en sa qucdité d'être rcùsonnable, doit se laisser diriger par les pré- ceptes d'une sage et impartiale rcdson (2).
J'admire fort ces belles maximes; mais elles ont le défaut de ne fournir aucune lumière à l'esprit pour se décider dans les occasions difficiles, où les théories sont absolument inutiles. Lorsqu'on a décidé (je l'accorde par supposition) qu'on a droit de résister à la puissance souveraine, et de la faire rentrer dans ses limites, on n'a rien fait encore, puisqu'il reste à savoir quand on peut exercer ce droit, et quels hommes ont celui de l'exercer.
Les plus ardents fauteurs du droit de résistance conviennent (et qui pourrait en douter?) qu'il ne saurait être justifié que par la tyrannie. Mais qu'est- ce que la tyrannie? Un seul acte, s'il est atroce, peut-il porter ce nom? S'il en faut plus d'un, com- bien en faut-il, et de quel genre? Quel pouvoir dans l'État a le droit de décider que le cas de résistance c^t arrivé? Si le tribunal préexiste, il était donc déjà portion de la souveraineté, et en agissant sur l'autre portion, il l'anéantit. S'il ne préexiste pas, par quel 1. Those instinctive sentiments of morality were of men are consciou ascribing tliem. blond and spirits, or to éducation and habit. (Beattie, ou Trutli. Part. II, ch. xn, p. 408. London, in-8.) Je n'ai jamais vu tant de mois employés pour exprimer l'orgueil.
2. En effet, c'est un grand blasphème. Asserting that the condnct of ratio- nal beings is to he dir^cted not by those instinctive sentiments but by the dir. tates of sober and im:>artial reason. (Beatlie, ibid.) On voit ici bien clairement cette chaleur de sang, que l'orgueil appelle instinct moral, etc.
148 DU PAPE.