SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

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Et cette facilité était portée au comble par le maté- riel même de l'écriture; car, si l'on écrivait sur des tablettes enduites de cire, il ne fallait que tourner le poinçon (2) pour effacer, changer, substituer impu- néinent. Que si l'on écrivait sur la peau (in mem- branis), c'était pis encore, tant il était aisé de ratisser ou d'effacer. Qu'y a-t-il de plus connu des antiquaires que ces malheureux palimpsestes qui nous attristent encore aujourd'hui, en nous laissant apercevoir des chefs-d'œuvre de l'antiquité effacés ou détruits pour faire place à des légendes ou à des comptes de famille?

i. Signum requirent aut manum; dicei Us me propter cusiodius eas vitassp. (Â.d. Att. XI, 2.) — Le signe, au reste, ou le caractère gravé, était d'une telle importance, que le fabricateur d'un cachet faux était puni par la loi Cornclia (sur le faux Testamentaire), comme s'il avait contrefait une signature. {Lff/- XXX, Diq. de legc Corn, de Fais.) On voit que, par ce mot de caciiet faux {signum adulterinum), il faut entendre tout cachet fait pour celui qui n'avait pas droit de s'en servir; de maniôre que le graveur était tenu à peu près aux mêmes précautions imposées aux serruriers à qui un inconnu commande une clef. Si l'on ne veut point l'entendre ainsi, je ne comprends pas trop ce que c'est qu'un sceau contrefait. Peul-on le faire sans le contrefaire!

2. Sxpe stylum vertas. (Hor.)

L'imprimerie a rendu absolument impossible, de nos jours, la falsification de ces actes importants qui intéressent les souverainetés et les nations; et, quant aux actes particuliers mêmes, le chef-d'œuvre d'un faussaire se réduit à une ligne, et quelquefois à un mot altéré, supprimé, interposé, etc. La main à la fois la plus coupable et la plus habile se voit para- lysée par le genre de notre écriture, et surtout encore par notre admirable papier, don remar- quable de la Providence, qui réunit, par une alliance extraordinaire, la durée à la fragilité; qui s'imbibe de la pensée humaine, ne permet point qu'on l'altère sans en laisser des preuves, et ne la laisse échapper qu'en périssant.

Un testament, un codicille, un contrat quelconque forgé dans son entier, est aujourd'hui un phéno,- mène qu'un vieux magistrat peut n'avoir jamais vu; chez les anciens, c'était un crime vulgaire, comme on peut le voir en parcourant seulement le code Jus- tinien au titre du Faux (1).

De ces causes réunies, il résulte que toutes les fois qu'un soupçon de faux charge quelque monument de l'antiquité, en tout ou en partie, il ne faut jamais négliger cette présomption; mais que si quelque passion violente de vengeance, de haine, d'orgueil national, etc., se trouve dûment atteinte et convaincue d'avoir eu intérêt à la falsification, le soupçon se change en certitude.

Si quelque lecteur était curieux de peser les doutes élevés par quelques écrivains sur l'altération des actes du sixième concile général et des lettres d'Honorius, il ne ferait pas mal, je pense, d'avoir toujours présentes les réflexions que je viens de mettre sous ses yeux. Quant à moi, je n'ai pas le temps de me livrer à l'examen de cette question superflue.

l. Delege Corn, de Falsis. {Cod., lib. IX, tit. XXII.)

LIVRE î. CHAPITRE XVI. 121 CHAPITRE XVI Réponse à quelques objections.

C'est en vain qu'on crierait au despotisme. Le des- potisme et la monarchie tempérée sont-ils donc la même chose? Faisons, si l'on veut, abstraction du dogme, et ne considérons la chose que politiquement. Le Pape, sous ce point de vue, ne demande pas d'autre infaillibilité que celle qui est attribuée à tous les souverains. Je voudrais bien savoir quelle objec- tion le grand génie de Bossuet aurait pu lui suggérer contre la suprématie absolue des Papes, que les plus minces génies n'eussent pu rétorquer sur-le-champ et avec avantage contre Louis XIV.

« Nul prétexte, nulle raison ne peut autoriser les « révoltes: il faut révérer l'ordre du ciel et le carac- « tère du Tout-Puissant dans tous les princes, quels « qu'ils soient; puisque les plus beaux temps de <( TËglise nous le font voir sacré et inviolable, même (( dans les princes persécuteurs de l'Évangile...Dans « ces cruelles persécutions qu'elle endure sans mur- « murer, pendant tant de siècles, en combattant pour « Jésus-Christ, j'oserai le dire, elle ne combat pas « moins pour l'autorité des princes qui la persé- « cutent...N'est-ce pas combattre pour Vautorité « légitime que d'en sou^rir tout sans murmurer (1)? » A merveille! le trait final surtout est admirable. Mais pourquoi le grand homme refuserait-il de trans- porter à la monarchie ces mêmes maximes qu'il déclarait sacrées et inviolables dans la monarchie 1. Sermon sur Vunité, I" point. — Platon et Cicéron, écrivant l'une et l'autre dans une république, avancent, comme une maxime incontestable, que si Von ve peut pprsuader le peuple, on n'a pas le (irait de le forcer. La maxime est de tous les gouvernements, il suffit de changer les noms. Tantum contende in mnnarchia quantum principi tuo prsebere potes. Quum persuaderi princeps nequit, cogi [as esse non arbiror. (Ciccr. Epist. ad Fam., I,;).)

temporelle? Si quelqu'un avait voulu mettre des bor- nes à la puissance du roi de France, citer contre lui certaines lois antiques, déclarer qu'on voulait bien lui obéir, mais qu'on demandait seulement qu'il gou- vernât suivant les lois, quels cris aurait poussés l'auteur de la Politique sacrée! « Le prince, dit-il, (( ne doit rendre compte à personne de ce qu'il or- « donne. Sans cette autorité absolue, il ne peut ni « faire le bien ni réprimer le mal; il faut que sa « puissance soit telle que personne ne puisse espérer (( de lui échapper...Quand le prince a jugé, il n'y a « pas d'autre jugement; c'est ce qui fait dire à « l'Ecclésiastique: A^e iugez pas contre le iuge, et, à « plus forte raison, contre le souverain juge, qui est « le roi; et la raison qu'il en apporte, c'est qu'il juge ¥. selon la iustice. Ce n'est pas qu'il y juge toujours, « mais c'est qu'il est réputé y juger, et que personne « n'a droit de juger ni de revoir après lui. Il faut « donc obéir aux princes comme à la justice même, (( sans quoi il n'y a point d'ordre ni de tin dans ses « affaires...Le prince se peut redresser lui-même « quand il connaît qu'il a mal fait; mais contre son « autorité il ne peut y avoir de remède que dans son autorité (1). » Je ne conteste rien, dans ce moment, à l'illustre auteur; je lui demande seulement à juger suivant les lois qu'il a posées lui-même. On ne lui manque point de respect en lui renvoyant ses propres pensées.

L'obligation imposée au Souverain Pontife de ne juger que suivant les canons, si elle est donnée comme une condition de l'obéissance, est une puéri- lité faite pour amuser des oreilles puériles, ou pour en calmer de rebelles. Comme il ne peut y avoir de jugement sans juge, si le Pape peut être jugé, par qui le sera-t-il? Oui nous dira qu il a jugé contre les canons, et qui le forcera à les suivre? L'Église mé- LIVRE I, CHAPITRE XVL 123 contente apparemment, ou ses tribmiaux civils, ou son souverain temporel, enfin. Nous voici précipités en un instant dans l'anarchie, la confusion des pou- voirs et les absurdités de tout genre.

L'excellent auteur de VHistoire de Fénelon m'en- seigne, dans le panégyrique de Bossuet, et d'après ce grand homme, que, suivant les maximes galli- canes, un jugement du Pape, en matière de foi, ne peut être publié en France qu après une acceptation solennelle, faite dans une forme canonique, par les archevêques et évêques du royaume, et entièrement libres (1).

Toujours des énigmes! Une bulle dogmatique non publiée en France est-elle sans autorité en France? Et pourrait-on y soutenir en sûreté de conscience une proposition déclarée hérétique par une décision dog- matique du Pape, confirmée par le consentement de toute l'Église? Les évêques français ont-ils le droit de rejeter la décision, s'ils viennent à ne pas l'approuver? De quel droit l'Ëglise de France, qui n'est, on ne saurait trop le répéter, qu'une province de la monarchie catholique, peut-elle avoir, en ma- tière de foi, d'autres maximes et d'autres privilèges que le reste des Eglises?

Ces questions valaient la peine d'être éclaircies; et. dans ces sortes de cas, la franchise est un devoir. Il s'agit des dogmes, il s'agit de la constitution essen- tielle de l'Église, et l'on nous prononce d'un ton d'oracle (je parle de Bossuet) des maximes évidem- ment faites pour violer les difficultés, pour troubler les consciences délicates, pour enhardir les malin- tentionnés.

Fénelon était plus clair lorsqu'il disait, dans sa propre cause: Le Souverain Pontife a parlé; toute discussion est défendue aux évêques; ils doivent 1. ffist. de Bossuet, t. III, liv. X, n» 31, p. 340. Paris, 1815, 4 vol. ia-8 Les paroles eu caractères italiques appartiennent à Bossuet même.

purement et simplement reconnaître et accepter le décret (1).

Ainsi s'exprime la raison catholique; c'est le lan- gage unanime de tous nos docteurs sincères et non prévenus. Mais lorsque l'un des plus grands hommes qui aient illustré l'Eglise proclame cette maxime fon- damentale dans une occasion si terrible pour l'or- gueil humain, qui avait tant de moyens de se défen- dre, c'est un des plus magnifiques et des plus encou- rageants spectacles que l'intrépide sagesse ait jamais donnés à la faible nature humaine.

Fénelon sentait qu'il ne pouvait se roidir sans ébranler le principe unique de l'unité; et sa soumis- sion, mieux que nos raisonnements, réfute tous les sophismes de l'orgueil, de quelque nom qu'on pré- tende les étayer.

Nous avons vu tout à l'heure les centuriateurs de Magdebourg défendant d'avance le Pape contre Bossuet; écoutons maintenant le compilateur demi- protestant des libertés de l'Église gallicane réfutant encore d'avance les prétendues maximes destructives de l'unité: (( Les maximes particulières des Églises, dit-il, ne « peuvent avoir lieu que dans le cours ordinaire des (( choses; le Pape est quelquelois au-dessus de ces « règles pour la connaissance et le jugement des « grandes causes qui concernent la foi et la reli- Fleury, qu'on peut regarder comme un person- nage intermédiaire entre Pithou et Bellarmin, tient absolument le même langage: Quand il s'agit, dit-il, 1. « Le Pape ayant jugé cette cause {les Maximes des Saints), les (5vêques « (le la province, quoique juges naturels de la doctrine, ne peuvent, dans la « présente assemblée et dans les circonstances de ce cas particulier, porter '( aucun jugement, qu'un jugement de simple adliésion à celui du Saint-Siège « et d'acceptation de sa constitution, » (Fénelon à son assemblée provinciale des évêques, 1699. Dans les Mémoires du clergé, t. I, p. 461.)

i. Pierre Pithou, XLVP art. de sa réd iction. Cet écrivain était protestant, et ne se convertit qu'après la Saint-Barlhélemy.

LIVRE I, CHAPITRE XV[. 125 de (aire observer les canons et de maintenir les règles, la puissance des Papes est souveraine, et s'élève au-dessus de tout (1).

Qu'on vienne maintenant nous citer les maximes d'une Église particulière, à propos d'une décision souveraine rendue en matière de loi! C'est se moquer du sens commun.

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, tandis que les évêques s'arrogeraient le droit d'examiner librement une décision de Rome, les magistrats, de leur côté, soutiendraient la nécessité préalable de l'enregistre- ment: Ouïs les gens du roi; de sorte que le Souverain Pontife serait jugé non seulement par ses inférieurs, dont il a le droit de casser les décisions, mais encore par l'autorité laïque, dont il dépendrait de tenir la foi des fidèles en suspens tant qu'elle le jugerait con- venable.

Je terminerai cette partie de mes observations (2) par une nouvelle citation d'un théologien français; le trait est d'une sagesse qui doit frapper tous les yeux: « Ce n'est, dit-il, qu'une contradiction apparente « de dire que le Pape est au-dessus des canons, ou « qu'il y est assujetti; qu'il est le maître des canons, « ou qu'il ne l'est pas. Ceux qui le mettent au-dessus « des canons, l'en font maître, prétendent seulement « qu'il en peut dispenser, et ceux qui nient qu'il soit « au-dessus des canons ou qu'il en soit le maître, « veulent seulement dire qu'il n'en peut dispenser que (( pour l'uitlité et dans les nécessités de l'Eglise (3). » 1. Fleury, i)jscoMrs sur les libertés de l'Église gallicane. Nouv. Opusc.

2. S'il m'arrive quelquefois de ne pas entrer dans tous les d(5lails que pour- rait exiger une critique sévère et minutieuse, tout lecteur équitable sentira, sans doute, que n'écrivant point sur l'infaillibilité exclusivement, mais sur le Pape en général, j'ai dû garder sur chaque objet particulier une certaine mesure, et m'en tenir à ces points lumineux qui entraînent tout esprit droit.

:!. Thomassin, Discipline de V Église, tome V, p. 295. Ailleurs, il ajoute avec un'^ égale sagesse: « Rien n'est plus conforme aux canons que le violement (1 des canons qui se fait pour un plus grand bien que l'observation même des canons. » (Liv. Il, ch. lxvhi, n" 6.) On ue saurait ni mieux penser, ni mieux •dire.

Je ne sais ce que le bon sens pourrait ajouter ou ôter à cette doctrine, également contraire au despo- tisme et à l'anarchie.

CHAPITRE XVII De rinfaillibilité dans le système philosophique.

J'entends que toutes les réflexions que j'ai faites jusqu'à présent s'adressent aux catholiques systéma- tiques comme il y en a tant dans ce moment, et qui parviendront, je l'espère, à produire tôt ou tard une opinion invincible. Maintenant je m'adresse à la foule, hélas! trop nombreuse encore, des ennemis et des indifférents, surtout aux hommes d'État qui en font partie, et je leur dis: « Que voulez-vous et que <i pi'élendez-vous donc? Entendez-vous que les peu- « pies vivent sans religion, et ne commencez-vous « pas à comprendre qu'il en faut une? Le christia- « nisme, et par sa valeur intrinsèque, et parce qu'il (( est en possession, ne vous paraît-il pas préférable (( à tout autre? Les essais faits dans ce genre vous « ont-ils contentés, et les douze apôtres, par hasard, (( vous plairaient-ils moins que les théophilanthropes (( ou les martinistes? Le sermon sur la montagne (( vous paraît-il un code passable de morale? Et si (( le peuple entier venait à régler ses mœurs sur ce « modèle, seriez-vous contents? Je crois vous enten- « dre répondre affirmativement. Eh bien! puisqu'il « ne s'agit plus que de maintenir cette religion que « vous préférez, comment auriez-vous, je ne dis pas « l'impéritie, mais la cruauté d'en faire une démo- « cratie, et de remettre ce dépôt précieux aux mains « du peuple? — Vous attachez trop d'importance à « la partie dogmatique de cette religion. — Par « quelle étrange contradiction voudriez-vous donc LIVRE I, CUAPITRE XVIII. 127 y.' agiter Tunivers pour quelque vétille de collège, « pour de misérables disputes de mots (ce sont vos « termes)? Est-ce donc ainsi qu'on mène les « hommes? \'oulez-vous appeler l'évêque de Québec « et celui de Luçon pour interpréter une ligne du « catéchisme? Que des croyants puissent disputer sur « l'infaillibilité, c'est ce que je sais, puisque je le <( vois; mais que l'homme d'Ëtat dispute de même a sur ce grand privilège, c'est ce que je ne pourrai « jamais concevoir. Comment, s'il se croit dans le « pays de l'opinion, ne chercherait-il pas à la fixer? « comment ne choisirait-il pas le moyen le plus expé- « ditif pour l'empêcher de divaguer? Que tous les (( évêques de l'univers soient convoqués pour déter- « miner une mérité divine et nécessaire au salut, rien « de plus naturel si le moyen est indispensable; car « nul effort, nulle peine, nul embarras ne devraient « être épargnés pour un but aussi relevé; mais s'il « s'agit seulement d'établir une opinion à la place (( d'une autre, les frais de poste d'un seul infaillihle (( sont une insigne folie. Pour épargner les deux cho- (( ses les plus précieuses de l'univers, le temps et (( l'argent, hâtez-vous d'écrire à Rome, afin d'en faire « venir une décision légale qui déclarera le doute « illégal; c'est tout ce qu'il vous faut; la politique « n'en demande pas davantage. » CHAPITRE XVIII Nul danger dans les suites de la suprématie reconnue.

Lisez les livres des protestants; vous y verrez l'in- faillibilité représentée comme un despotisme épou- vantable qui enchaîne l'esprit humain, qui racable,qui le prive de ses facultés; qui lui ordonne de croire 128 DU PAPE.

et lui défend de penser. Le préjugé contre ce vain épouvantail a été porté au point qu'on a vu Locke soutenir sérieusement que les catholiques croient à la présence réelle sur la foi de V inlaillihilité du Pape (1).

La France n'a pas légèrement augmenté le mal en se rendant en grande partie complice de ces extra- vagances. Les exagérateurs allemands sont venus à la charge. Enfin il s'est formé au delà des Alpes, par rapport à Rome, une opinion si forte, quoique très fausse, que ce n'est pas une petite entreprise que celle de faire seulement comprendre aux hommes de quoi il s'agit.

Cette épouvantable juridiction du Pape sur les esprits ne sort pas des limites du Symbole des apô- tres: le cercle, comme on voit, n'est pas immense, et l'esprit humain a de quoi s'exercer au dehors de ce jDérimètre sacré.

Quant à la discipline, elle est générale ou locale. La première n'est pas fort étendue; car il y a fort peu de points absolument généraux et qui ne puissent être altérés sans menacer l'essence de la religion. La seconde dépend des circonstances particulières, des localités, des privilèges, etc. Mais il est de notoriété (jMo sur l'un et sur l'autre point, le Saint-Siège a tou- jours fait preuve de la plus grande condescendance envers toutes les Eglises; souvent même, et presque toujours, il est allé au-devant de leurs besoins et de leurs désirs. Quel intérêt pourrait avoir le Pape de chagriner inutilement les nations réunies dans sa communion?

1. « Que l'idée de l'infaillibilité, et celle d'une certaine personne, viennent à « s'unir inséparablement dans l'esprit de quelques hommes, et bientôt vous les « verrez avaler le dogme de la présence simultani'je d"ua même corps en deux « lieux différents, sa is autre autorité que c lie de la personne infaillible qui « leur ordonne de croire sans examen. » (Locke, Sw VEnteni. hum., liv. Il «h. xxxiii, § 17.) Les lecteurs français doivent cLre avertis que ce passage ne se trouve que dmsle texte anglais. Goste, quoique protestant, trouvant la niaiserie un peu forte, refusa de la traduire.

LIVRE I, CHAPITRE XVIIÏ. 129 Il y a cFailleurs, dans le génie occidental, je ne sais quelle raison exquise, je ne sais quel tact délicat et sûr, qui va toujours chercher l'essence des choses et néglige tout le reste. Cela se voit surtout dans les for- mes religieuses ou les rites, au sujet desquels l'Église romaine a toujours montré toute la condescendance imaginable. Il a plu à Dieu, par exemple, d'attacher l'œuvre de la régénération humaine au signe sensi- ble de l'eau, par des raisons nullement arbitraires, très profondes au contraire, et très dignes d'être recherchées. Nous professons ce dogme, comme tous les chrétiens, mais nous considérons qu'il y a de Veau dans une burette comme il y en a dans la mer Paci- fique, et que tout se réduit au contact mutuel de l'eau et de l'homme, accompagné de certaines paroles sacramentelles. D'autres chrétiens prétendent que pour cette liturgie on ne saurait se passer au moins d'un bassin; que si l'homme entre dans Veau, il est certainement baptisé; mais que si l'eau tombe sur Vhomme, le succès devient très douteux. Sur cela on peut leur dire ce que ce prêtre égyptien leur disait déjà il y a plus de vingt siècles: Vous n'êtes que des ' enjants! Du reste, ils sont bien les maîtres: per- sonne ne les trouble. S'ils voulaient même une rivière, comme les baptistes anglais, on les laisserait faire.

L'un des principaux mystères de la religion chré- tienne a pour matière essentielle le pain. Or, une oublie est du pain, comme le plus énorme pain que les hommes aient jamais soumis à la cuisson: nous avons donc adopté l'oublie. D'autres nations chré- tiennes croient-elles qu'il n'y a pas d'autre pain pro- prement dit que celui que nous mangeons à table, ni de véritable manducation sans mastication? Nous respectons beaucoup celte logique orientale; et, bien sûrs que ceux qui l'emploient aujourd'hui feront volontiers comme nous dès qu'ils seront aussi sûrs que nous, il ne nous vient pas seulement dans l'esprit de les troubler, contents de retenir pouF nous l'azyme léger qui a pour lui l'analogie de la pâque antique, celle de la première pâque chrétienne, et la conve- nance, plus forte peut-être qu'on ne pense, de consa- crer un pain particulier à la célébration d'un tel mystère.

Les mêmes amateurs de l'immersion et du levain viennent-ils, par une fausse interprétation de l'Écri- ture et par une ignorance visible de la nature humaine, nous soutenir que la profanation du ma- riage en dissout le lien; c'est dans le fait une exhor- tation formelle au crime: n'importe, nous n'avons pas voulu pour cela chicaner des frères qui s'obsti- nent; et, dans l'occasion la plus solennelle, nous leur avons dit simplement: Nous vous passerons sous silence; mais au nom de la raison et de la paix, ne dites pas que nous ny entendons rien (1).

Après ces exemples et tant d'autres que je pour- rais citer, quelle nation, en vertu de la suprématie romaine, pourrait craindre pour sa discipline et pour ses privilèges particuliers? Jamais le Pape ne refusera d'entendre tout le monde, ni surtout de satis- faire les princes en tout cequi sera chrétiennement possible. Il n'y a point de pédanterie à Rome; et s'il y avait quelque chose à craindre sur l'article de la complaisance, je serais porté à craindre l'excès plus que le défaut.

Malgré ces assurances tirées des considérations les plus décisives, je ne doute pas que le préjugé ne s'obstine; je ne doute pas même que de très bons esprits ne s'écrient: « Mais si rien n'arrête le Pape, « où s'arrêtera-t- il? L'histoire nous montre comment « il peut user de ce pouvoir; quelle garantie nous (( donne-t-on que les mêmes événements ne se pro- « duiront pas? » A cette objection, qui sera sûrement faite, je ré- ponds d'abord, en général, que les exemples tirés de.

1. Si guis diœerit Ecclesiam errare quum docuit et docet. (Concil. Trident. Sess. XXIV, De Mahnm., can. Vil.)

LIVRE I, CHAPITRE XVIII. 131 l'hisloire contre les Papes ne peuvent rien et ne doi- vent inspirer aucune crainte pour l'avenir, parce qu'ils appartiennent à un autre ordre de choses que celui dont nous sommes les témoins. La puissance des Papes fut excessive par rapport à nous, lorsqu'il était nécessaire qu'elle fût telle, et que rien dans le monde ne pouvait la suppléer. C'est ce que j'espère prouver, dans la suite de cet ouvrage, d'une manière qui satisfera tout juge impartial.

Divisant ensuite par la pensée ces hommes qui redoutent de bonne foi les entreprises des Papes, les divisant, dis-je, en deux classes, celle des catholi- ques et celle des autres, je dis d'abord aux premiers: « Par quel aveuglement, par quelle défiance igno- « rante et coupable, regardez-vous TËglise comme « un édifice humain dont on puisse dire: Qui le sou- « tiendra? et son chef, comme un homme ordinaire (( dont on puisse dire: Qui le gardera? » C'est une distraction assez commune et cependant inexcusable. Jamais une prétention désordonnée ne pourra sé- journer sur le Saint-Siège; jamais l'injustice et l'erreur ne pourront y prendre racine et tromper la foi au profit de l'ambition.

Quant aux hommes qui, par naissance ou par système, se trouvent hors du cercle catholique, s'ils m'adressent la même question: Qu est-ce qui arrê- tera le Pape? je leur répondrai: Tout; les canons, les lois, les coutumes des nations, les souverainetés, les grands tribunaux, les assemblées nationales, la prescription, les représentations, les négociations, le devoir, la crainte, la prudence, et, par-dessus tout, l'opinion, reine du monde.

Ainsi, qu'on ne me fasse point dire que je veux DONC faire du Pape un monarque universel. Certes, je ne veux rien de pareil, quoique je m'attende bien à ce DONC, argument si commode au défaut d'autres. Mais comme les fautes épouvantables commises par certains princes contre la religion et contre son chef 132 DU PAPE.

ne m'empêchent nullement de respecter autant que je le dois la monarchie temporelle, les fautes possi- bles d'un Pape contre cette même souveraineté ne m'empêcheraient point de le reconnaître pour ce qu'il est. Tous les pouvoirs de l'univers se limitent mutuellement pai nne résistance réciproque: Dieu n'a pas voulu étabL une plus grande perfection sur la terre, quoiqu'il aii mis d'un côté assez de carac- tères pour faire reconnaître sa main. Il n'y a pas dans le monde un seul pouvoir en état de supporter les suppositions possibles et arbitraires; et si on les juge par ce qu'ils peuvent faire (sans parler de ce qu'ils ont fait), il faut les abolir tous.

CHAPITRE XIX Continuation du même sujeN Éclaircissements ultérieurs sur rinlaillibilité.

Combien les hommes sont sujets à s'aveugler sur les idées les plus simples! L'essentiel pour chaque nation est de conserver sa discipline particulière, c'est-à-dire ces sortes d'usages qui, sans tenir au dogme, constituent cependant une partie de son droit public, et se sont amalgamés depuis longtemps avec le caractère et les lois de la nation, de manière qu'on ne saurait y toucher sans la troubler et lui déplaire sensiblement. Or, ces usages, ces lois particulières, c'est ce qu'elle peut défendre avec une respectueuse fermeté, si jamais (par une pure supposition) le Saint-Siège entreprenait d'y déroger, tout le monde étant d'accord que le Pape, et l'Église même réunie à lui, peuvent se tromper sur tout ce qui n'est pas dogme ou fait dogmatique; en sorte que, sur tout ce qui intéresse véritablement le patriotisme, les affec- LIVRE I, CHAPITRE XIX. 133 lions, les habitudes, et, pour tout dire enfin, l'orgueil national, nulle nation ne doit redouter l'infaillibilité pontificale, qui ne s'applique qu'à des objets d'un ordre supérieur.