SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

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Les docteurs italiens ont observé que Bossuet qui, dans sa Défense de la déclaration (1), avait d'abord argumenté, comme tous les autres, de la chute du pape Libère, pour établir la principale des quatre propositions, a retranché lui-même tout le chapitre qui y est relatif, comme on peut le voir dans l'édition de 1745. Je ne suis point à même de vérifier la chose de ce moment, mais je n'ai pas la moindre raison de me défier de mes auteurs; et la nouvelle histoire de Bossuet ne laisse d'ailleurs aucun doute sur le repentir de ce grand homme.

On y lit que Bossuet, dans l'intimité de la conver- sation, disait un jour à fabbé Ledieu: fai rayé de mon traité de la puissance ecclésiastique tout ce qui regarde le pape Libère, comme ne prouvant pas bien CE que je voulais établir en ce lieu (2).

C'était un grand malheur pour Bossuet d'avoir à se rétracter sur un tel point: mais il voyait que l'ar- gument de Libère était insoutenable.

1.1 l'est au point que les centuriateurs de Magde- bourg n'ont pas osé condamner ce Pape, et que même ils Font absous.

« Libère, dit saint Alhanase, cité mot par mot par « les centuriateurs, vaincu par les souffrances d'un 1. Liv. IX, cliap. XXXIV.

2. T. IL Piècesjuslific. du quatrième livre, p. 39u.

(( exil de deux ans et par la menace du supplice, a « souscrit enfin à la condamnation qu'on lui deman- « dait; mais c'est la violence qui a tout fait, et l'aver- « sion de Libère pour l'hérésie n'est pas plus dou- « teuse que son opinion en faveur d'Athanase; c'est « le sentiment qu'il aurait manifesté s'il eût été « libre (1). » Saint Athanase termine par cette phrase remarquable: La violence prouve bien la volonté de celui qui fait trembler, mais nullement celle de celui qui tremble (2), maxime céleste dans ce cas.

Les centuriateurs citent avec la même exactitude d'autres écrivains, qui se montrent moins favorables à Libère, sans nier cependant les souffrances de Vexil. Mais les historiens de Magdebourg penchent évidemment vers l'opinion de saint Athanase: // parait, disent-ils, que tout ce quon a raconté de la souscription de Libère ne tombe nullement sur le dogme arien, mais seulement sur la condamnation d'Athanase (3). Que sa langue ait prononcé dcms ce cas plutôt que sa conscience, comme Va dit Cicéron dans une occasion semblable, c'est ce qui ne semble pas douteux. Ce qu'il y a de certain, c'est que Libère ne cessa de professer la foi de Nicêe (4).

Quel spectacle que celui de Bossuet accusateur d'un Pape excusé par l'élite du calvinisme î Qui pourrait ne pas applaudir aux sentiments qu'il con- fiait à son secrétaire?

1. Lihermm post exactum in exilio biennium, inflexion minisque mortis ad subscrtptionem contra Athanasiuyn inductum fuisse...Ver'um iliud ipsum et eorum vio'entiam et Liberii in herxsim odium et suiim pro Athanasio suffra- gium, qimm libéras effectus haberet, satis coarguit.

2. Quse enim per tormenta contra jjriorem ejus sententiam extorta sunt, eo jam non metuentium, sed cogentium voluntates habendas sunt.

3. Qunnquam hsec de subscriptione in Athanasium ad quam Liberius im- pulsus sit, non de consensu in dogmale ciun Arianis dici videntur.

4. Lingua eum superscripsisse magis quam mente, quod de jurament cujusdam Cicero dixit, om<iino videtur, quemadmodum et Athanasius eum excusavit, Constatitem certe in professione fidei Nicxanse mansisse indicat. (Centuriae ecclosiasticœ Hisloriœ, per aliquos studio-o» et pios viros in urb Madgeburgica et Basileœ per Joannem Oporinum, loG2. Cent, IV, c. x, LIVRE I, CHAPITRE XV. 107 Le plan de mon ouvrage ne me permettant point les détails, je m'abstiens d'examiner si le passage de saint Athanase, que je viens de citer, est suspect en quelques points, si la chute de Libère peut être niée purement et simplement comme un fait con- trouvé (1); si, dans la supposition contraire. Libère souscrivit la première ou la deuxième formule de Sirmium. Je me bornerai à citer quelques lignes du docte archevêque Mansi, collecteur des conciles:; elles prouveront peut-être à quelques esprits pré- occupés Qu'il est quelque boo sens aux bords de l'Italie.

« Supposons que Libère eût formellement sous- « crit à l'arianisme (ce qu'il n'accorde point), parla- « t-il dans cette occasion comme pape, ex cathedra 7 (( Quels conciles assembla-t-il préalablement pour « examiner la question? S'il n'en convoqua point, (( quels docteurs appela-t-il à lui? Quelles congréga- « tions institua-t-il pour définir le dogme? Quelles « supplications publiques et solennelles indiqua-t-il « pour invoquer l'assistance de l'Esprit Saint? S'il « n'a pas rempli ces préliminaires, il n'a plus ensei- « gné comme maître et docteur de tous les fidèles. (( Nous cessons de reconnaître, et que Bossuet le « sache bien, nous cessons, dis-je, de reconnaître le a Pontife Romain comme infaillible (2). » Orsi est encore plus précis et plus exigeant (3). Un grand nombre de témoignages semblables se mon- 1. (Quelques savants ont cru pouvoir soutenir cette opinion. Voy. Dissert, sur le pape Libère, dans laquelle on fait voir qu'il n'est pas tombé. Paris, chez Lemesle, 1726, in-i2. — Francisci Antonii Zackarise. P. S. Dissertatio de commentitio Liberii Lapsu. In thés, theol., Venet., 1762, in-4, t. II, p. 580 et seqq.)

2. Sed ita non egit; non definivit ex cathedra, non docuit tanquam omnium fidelium magister ac doctor. Ubi vero ita non se gerat, sciât Bossuet, roma- num Pontificem infallibilem a 7iobis non agnosci. (Voy. la note de Mansi, dans l'ouvrage cité, p. 568.)

3. Orsi, l. I, lib. Ili, cap. xxiv, p. 118.

trent clans les livres italiens, sed Grœcis incognita qui sua tantum mirantur.

Le seul Pape qui puisse donner des doutes légi- times, moins à raison de ses torts qu'à raison de la condamnation qu'il a soufferte, c'est Honorius. Que signifie cependant la condamnation d'un homme et d'un Souverain Pontife, prononcée quarante-deux ans après sa mort? Un de ces malheureux sophistes qui déshonorèrent trop souvent le trône patriarcal de Constantinople, un fléau de l'Ëglise et du sens commun, Sergius, en un mot, patriarche de C. P., s'avisa de demander, au commencement du vu® siècle, s'il y avait deux volontés en Jésus-Christ? Déterminé pour la négative, il consulta le pape Honorius en paroles ambiguës. Le Pape, qui n'aperçut pas le piège, crut qu'il s'agissait de deux volontés humai- nes, c'est-à-dire de la double loi qui afflige notre malheureuse nature, et qui certainement était par- faitement étrangère au Sauveur. Honorius, d'ailleurs, outrant peut-être les maximes générales du Saint- Siège, qui redoute par-dessus tout les nouvelles ques- tions et les décisions précipitées, désirait qu'on ne parlât point de deux volontés, et il écrivit dans ce sens à Sergius, en quoi il put se donner un de ces torts qu'on pourrait appeler administr utils; car, s'il manqua dans cette occasion, il ne manqua qu'aux lois du gouvernement et de la prudence. Il calcula mal si l'on veut, il ne vit pas les suites funestes des moyens économiques qu'il crut pouvoir employer; mais dans tout cela on ne voit aucune dérogation au dogme, aucune erreur théologique. Qu'Honorius ait entendu la question dans le sens opposé, c'est ce qui est démontré d'abord par le témoignage exprès et irrécusable de l'homme même dont il avait employé la plume pour écrire sa lettre à Sergius; je veux parler de l'abbé Jean Sympon, lequel, trois ans seu- lement après la mort d'Honorius, écrivait à l'empe- reur Constantin, fils d'Héraclius: « Quand nous par- LIVRE I, CUAPITRE XV. 109 « lames crime seule volonté dans le Seigneur, nous « n'avions point en vue sa double nature, mais son « humanité seule. Seraius, en effet, ayant soutenu « qu'il y avait en Jésus-Christ deux volontés con- « traires, nous dîmes qu'on ne pouvait reconnaître « en lui ces deux volontés, savoir celle de la chair et (( celle de Vesprit, comme nous les avons nous- « mêmes depuis le péché (1). » Et qu'y a-t-il de plus décisif que ces mots d'Hono- rius lui-même cités par saint Maxime: « Il n'y a « qu'une volonté en Jésus-Christ, puisque sans doute « la divinité s'était revêtue de notre nature, mais non « de notre péché, et qu'ainsi toutes les pensées char- (( nelles lui étaient demeurées étrangères (2). » Si les lettres d'Honorius avaient réellement con- tenu le venin de monothélisme, comment imaginer que Sergius, qui avait pris son parti, ne se fût pas hâté de donner à ses écrits toute la publicité imagi- nable? Cependant, c'est ce qu'il ne fît point. Il cacha au contraire les lettres (ou la lettre) d'Honorius pen- dant la vie de ce Pontife, qui vécut encore deux ans, ce qu'il faut bien remarquer. Mais d'abord après la mort d'Honorius, arrivée en 638, le patriarche de C. P. ne se gêna plus, et pubha son exposition ou ecthèse, si fameuse dans l'histoire ecclésiastique de cette époque. Toutefois, ce qui est encore très remar- quable, il ne cita point les lettres d'Honorius. Pen- dant les quaranlc-deux ans qui suivirent la mort de ce Pontife, jamais les monothéhtes ne parlèrent de la seconde de ces lettres: c'est qu'elle n'était pas faite. Pyrrhus même, dans la fameuse dispute avec saint Maxime, n'ose pas soutenir qu'Honorius eût imposé le silence sur une ou deux opérations. Il se borne à 1. Voy. Car. Sardagna Theolog. dog. polem., in-8, 1810. T. l, Controv. IX, in Âppend. de llonorio, n" 305, p. 293.

1. Quia profecto a divinitate assumpta est natura nostra, non cuJpa...abaque carnalibus voluntatibus. Extrait de la lettre de saint Maxime, ad Mari- num presbyterum. {Yo)'. Jac. Sir-mondi, Soc. Jesu presb Opéra varia, ia-fol. ex typogr. regia, t. III, Paris, 1696, p. 481.)

7 110 DU PAPE.

dire vaguement que ce Pape avait approuvé le senti- ment de Sergius sur une volonté unique. L'empereur Héraclius se disculpant, l'an 641, auprès du pape Jean IV, de la part qu'il avait prise à l'affaire du monothélisme, garde encore le silence sur ces lettres, ainsi que l'empereur Constant II, dans son apologie adressée en 619 au pape Martin, au sujet du type, autre folie impériale de cette époque. Or, comment imaginer encore que ces discussions, et tant d'autres du même genre, n'eussent amené aucun appel public aux décisions d'Honorius, si on les avait regardées alors comme infectées de l'hérésie monothélique!

Ajoutons que si ce pontife avait gardé le silence après que Sergius se fut déclaré, on pourrait sans doute argumenter de ce silence et le regarder comme un commentaire coupable de ses lettres; mais il ne cessa au contraire, tant qu'il vécut, de s'éle\"er con- tre Sergius, de le menacer et de le condamner. Saint Maxime de C. P. est encore un illustre témoin sur ce fait intéressant. On doit rire, dit-il, ou pour mieux dire on doit pleurer à la vue de ces malheureux (Ser- gius et Pyrrhus), qui osent citer de prétendues déci- sions favorables à l'impie ecthèse, essayer de placer dans leurs rangs le grand Honorius, et se parer aux yeux du monde de Vautorité d'un homme éminent dans la cause de la religion...Qui donc a pu inspirer tant d'audace à ces faussaires? Quel homme pieux et orthodoxe, quel évêque, quelle Eglise ne les a pas conjurés d'abandonner l'hérésie; mais surtout que n'a pas fait le divin Honorius (1) î 1. Quae hos (monothelitasj non rogavit Ecclesia, etc.; quid aulem et DI^?mus Honoriusl (S. Max. Mart. Èpist. ad Petrum illuslrem, apud Sirni., ubi suprà, p. 489.) On a besoin d'une grande attention pour lire cette lettre, dont nous n'avons qu'une traduction latine faite par un Grec qui ne savait pas le latin. Non seulement la phrase latine est extrêmement embarrassée, mais le traduc- teur se permet de plus de fabriquer des mots pour se mettre à l'aise, comme dans cette phrase par exemple: Nec adversus apostolicam sedem mentiri pigri- tati sunt, où le verbe pigritari est évidemment employé pour rendre celui d'ôxvtîv, dont l'équivalent latin ne se présentait point à l'esprit du traducteur. U ignorait probablement jsip'ror, qui est cependant latin. Pigritor, au reste, ou pigrito, est demeuré dans la basse latinité. {De Imit. Christi, lib. I, cap. xxv n» 8.)

LIVRE I, CHAPITRE XV. 111 Voilà, il faut l'avouer, un singulier hérétique!

Et le pape saint Martin, mort en 655, dit encore dans sa lettre à Arnaud d'Utrecht: Le Saint-Siège na cessé de les exhorter (Sergius et Pyrrhus), de les avertir, de les reprendre, de les menacer, pour les ramener à la vérité quils avaient trahie (1).

Or, la chronologie prouve qu'il ne peut s'agir ici que d'Honorius, puisque Sergius ne lui survécut que deux mois, et qu'après la mort d'Honorius le siège pontifical vaqua pendant dix-neuf mois.

Avant d'écrire au Pape, Sergius écrivait à Cyrus d'Alexandrie « que, pour le bien de la paix, il parais- « sait utile de garder le silence sur les deux volontés, « à cause du danger alternatif d'ébranler le dogme « des deux natures, en supposant une seule volonté, « ou d'établir deux volontés opposées en Jésus- « Christ, si l'on professait deux volontés (1). » Mais où serait la contradiction, s'il ne s'agissait pas d'une double volonté humaine? Il paraît donc évident que la question ne s'était engagée d'abord que sur la volonté humaine, et qu'il ne s'agissait que de savoir si le Sauveur, en se revêtant de notre nature, s'était soumis à cette double loi, qui est la peine du crime primitif et le tourment de notre vie.

Dans ces matières si élevées et si subtiles, les idées se touchent et se confondent aisément si l'on n'est pas sur ses gardes. Demande-t-on, par exemple, sans aucune explication, s'il y a deux volontés en Jésus- Christ? Il est clair que le catholique peut répondre oui ou non, sans cesser d'être orthodoxe. Oui, si l'on envisage les deux natures unies sans confusion; non, si l'on n'envisage que la nature humaine, exempte, par son auguste association, de la double i. Joh. Boni. Mansisacconcil. nov. et ampliss. Collectio. Florentia', 1764, 2. Ce sont les propres paroles de Sergius, dans sa lettre à Honorius (Apud Petrum Dallerinum de vi ac ratione primatus summorum Pontificiwi, etc. Veronx, 1766, in-4, cap. xv, n» 35, p. 305.)

loi qui nous dégrade: non, s'il s'agit uniquement d'exclure la double volonté humaine; oui, si l'on veut confesser la double nature de l'Homme-Dieu.

Ainsi, ce mot de monothélisme en lui-même n'exprime point une hérésie; il faut s'expliquer et montrer quel est le sujet du mot: s'il se rapporte à l'humanité du Sauveur, il est légitime; s'il se dirige sur la personne théandrique, il devient hétérodoxe.

En réfléchissant sur les paroles de Sergius, telles qu'on vient de les lire, on se sent porté à croire que, semblable en cela à tous les hérétiques, il ne partait pas d'un point fixe, et qu'il ne voyait pas clair dans ses propres idées, que la chaleur de la dispute rendit depuis plus nettes et plus déterminées.

Cette même confusion d'idées qu'on remarque dans l'écrit de Sergius entra dans l'esprit du Pape, qui n'était point préparé. Il frémit en apercevant^ même d'une manière confuse, le parti que l'esprit grec allait tirer de cette question pour bouleverser de nouveau l'Ëglise. Sans prétendre le disculper par- faitement, puisque de grands théologiens pensent qu'il eut tort d'employer dans cette occasion une sagesse trop politique, j'avoue cependant n'être pas fort étonné qu'il ait tâché d'étouffer cette dispute au berceau.

Quoi qu'il en soit, puisque Honorius disait solen- nellement à Sergius, dans sa seconde lettre produite au sixième concile: « Gardez-vous bien de publier « que j'ai rien décidé sur une ou sur deux vo- « lontés (1), » comment peut-il être question de l'er- reur d'Honorius qui n'a rien décidé? Il me semble que pour se tromper il faut affirmer.

Malheureusement sa prudence le trompa plus qu'il n'eût osé l'imaginer. La question s'envenimant 1. Non nos oportet unam vel diivs operationes definientes preedicore. (Baller., loco citato, no 35, p. 306.) 11 sérail inutile de faire remarquer la tour- nure grecque de ces expressions traduites d'une traduction. Les originaux latins les plus précieux ont péri. Les Grecs ont écrit ce qu'ils ont voulu.

LIVRE I, CHAPITRE XV. 113 tous les jours davantage à mesure que l'hérésie se déployait, on commença à mal parler d'Honorius et de ses lettres. Enfin, quarante-deux ans après sa mort, on les produit dans les douzième et treizième sessions du sixième concile, et sans aucun prélimi- naire ni défense préalable, Honorius est anatlié- matisé, du moins d'après les actes tels qu'ils nous sont parvenus. Cependant lorsqu'un tribunal con- damne un homme à mort, c'est l'usage qu'il dise pourquoi. Si Honorius avait vécu à l'époque du sixième concile, on l'aurait cité, il aurait comparu, il aurait exposé en sa faveur les raisons que nous employons aujourd'hui, et bien d'autres encore, que la malice du temps et celle des hommes ont suppri- mées...Mais_que dis-je? il serait venu présider lui- même le concile; il eût dit aux évêques si désireux de venger sur un pontife romain les taches hideuses du siège patriarcal de Constantinople: « Mes frères, « Dieu vous abandonne sans doute, puisque vous « osez juger le Chef de l'Église, qui est établi pour « vous juger vous-mêmes. Je n'ai pas besoin de votre « assemblée pour condamner le monothélisme. Que « pourrez-vous dire que je n'aie pas dit? Mes déci- « sions suffisent à l'Église. Je dissous le concile en « me retirant. » Honorius, comme on l'a vu, ne cessa, jusqu'à son dernier soupir, de professer, d'enseigner, de défen- dre la vérité; d'exhorter, de menacer, de reprendre ces mêmes monothélites dont on voudrait nous faire croire qu'il avait embrassé les opinions; Honorius^ dans sa seconde lettre même (prenons-la mot à mot pour authentique), exprime le dogme d'une manière qui a forcé l'approbation de Bossuet (1). Honorius 1. Mais la manière dont il s'exprima est remarquable. Bossuat convient Honorii verha orthodnxa maxime vid^ri (lib. VII. al. XII, defens. c. xxii). Jamais homme dans l'univers ne fut aussi maître de sa plume. On croirait, au premit'r coup d'œil, ponvoir traduire en français: Vexpression li ffonorius sp.mhle très orthodoxe. Mais l'on se froinperait. Bossuet n'a i as dit maxime orthodoxa videri; mais orthodoxa maxime videri. Le maxime frajipc sur mourul en possession de son siège et de sa dignité, sans avoir jamais, depuis sa malheureuse corres- pondance avec Sergius, écrit une ligne ni proféré une parole que l'histoire ait marquée comme suspecte. Sa cendre tranquille reposa avec honneur au Vati- can; ses images continuèrent de briller dans l'Église, et son nom dans les diptyques sacrés. Un saint martyr qui est sur nos autels l'appela, peu de temps après sa mort, homme divin. Dans le huitième concile général tenu à C. P., les Pères, c'est-à-dire l'Orient tout entier, présidé par le patriarche de C. P., pro- fessent solennellement quil n'était pas permis d'ou- blier les promesses faites à Pierre par le Sauveur, et dont la vérité était confirmée par l'expérience, puis- que la foi catholique avait toujours subsisté sans tache, et que la pure doctrine avait été invariable- ment enseignée sur le siège apostolique (1).

Depuis l'affaire d'Honorius, et dans toutes les occasions possibles, dont celle que je viens de citer est une des plus remarquables, jamais les Papes n'ont cessé de s'attribuer cette louange et de la rece- voir des autres.

Après cela, j'avoue ne plus rien comprendre à la condamnation d'Honorius. Si quelques Papes ses successeurs, Léon II, par exemple, ont paru ne pas s'élever contre les héllénismes de Constantinople, il faut louer leur bonne foi, leur modestie, leur pru- dence surtout; mais tout ce qu'ils ont pu dire dans ce sens n'a rien de dogmatique, et les faits demeu- rent ce qu'ils sont.

Tout bien considéré, la justification d'Honorius m'embarrasse bien moins qu'une autre; mais je ne videri, et non sur orthodoxa. Qu'on essaye de rendre celle finesse en franç.iis. Il faudrait pouvo'r dire: L'expression d'Honnrius t^ès semble orthodoxe. La vérité entraîne le grand homme qui très semble lui résister un peu.

1. Hsec qux dicta sunt rerum probantur élections, quia in sede apostolica est sem/'er catholica serva,ta Religio et sancte celebrata doctrina. (Act. I, Syn.) Vid. Mat. Alexandri Di>serlatio de Photiano schismale, et VIII Syn. C. P. in Thesauro theologico. Venetiis, 17G2, in-4, t. II, § XIII, p. 657, LIVRE I, CHAPITRE XV. 115 veux point soulever la poussière, et m'exposer au risque de cacher les chemins.

Si les Papes avaient souvent donné prise sur eux par des décisions seulement hasardées, je ne serais point étonné d'entendre traiter le pour et le contre de la question, et même j'approuverais beaucoup que, dans le doute, nous prissions parti pour la négative^ car les arguments douteux ne sont pas faits pour nous. Mais les Papes, au contraire, n'ayant cessé pen- dant dix-huit siècles de prononcer sur toutes sortes de questions avec une prudence et une justesse vrai- ment miraculeuses, en ce que leurs décisions se sont invariablement montrées indépendantes du caractère moral et des passions de l'oracle qui est un homme, un petit nombre de faits équivoques ne saurait plus être admis contre les Papes sans violer toutes les lois de la probabilité, qui sont cependant les reines du monde.

Lorsqu'une certaine puissance, de quelque ordre qu'elle soit, a toujours agi d'une manière donnée, s'il se présente un très petit nombre de cas où elle serait paru déroger à sa loi, on ne doit point admettre d'anomalies avant d'avoir essayé de plier ces phéno- mènes à la règle générale; et, quand il n'y aurait pas moyen d'éclaircir parfaitement le problème, il n'en faudrait jamais conclure que notre ignorance.

C'est donc un rôle bien indigne d'un catholique, homme du monde même, que celui d'écrire contre ce magnifique privilège de la chaire de Saint-Pierre, Quant au prêtre qui se permet un tel abus de l'esprit et de l'érudition, il est aveugle, et même, si je ne me trompe infiniment, il déroge à son caractère. Celui-là même, sans distinction d'état, qui balancerait sur la théorie, devrait toujours reconnaître la vérité du fait, et convenir que le Souverain Pontife ne s'est jamais trompé; il devrait, au moins, pencher de cœur vers cette croyance, au lieu de s'abaisser jus- qu'aux crgoteries de collège pour l'ébranler. On il6 DU PAPE.

il6 DU PAPE.

dirait, en lisant certains écrivains de ce genre, qu'ils défendent un droit personnel contre un usurpateur étranger, tandis qu'il s'agit d'un pri\ilège également plausible et favorable, inestimable don fait à la famille universelle autant qu'au père commun.

En traitant l'affaire d'Honorius, je n'ai pas touché du tout à la grande question de la falsification des actes du sixième concile, que des auteurs respecta- bles ont cependant regardée comme prouvée. Après avoir dit assez pour satisfaire tout esprit droit et équitable, je ne suis point obligé de dire tout ce qui peut être dit; j'ajouterai seulement, sur les écritures anciennes et modernes, quelques réflexions que je ne crois pas absolument inutiles.

Parmi les mystères de la parole, si nombreux et si profonds, on peut distinguer celui d'une correspon- dance inexplicable entre chaque langue et les carac- tères destinés à les représenter par l'écriture. Cette analogie est telle, que le moindre changement dans le style d'une langue est tout de suite annoncé par un changement dans l'écriture, quoique la nécessité de ce changement ne se fasse nullement sentir à la rai- son. Examinons notre langue en particulier: l'écri- ture d'Amyot diffère de celle de Fénelon autant que le style de ces deux écrivains. Chaque siècle est reconnaissable à son écriture, parce que les langues changeaient; mais quand elles deviennent station- naires, l'écriture le devient aussi; celle du xvii® siè- cle, par exemple, nous appartient encore, sauf quel- ques petites variations dont les causes du même genre ne sont pas toujours perceptibles. C'est ainsi que la France, s'étant laissé pénétrer, dans le dernier siècle, par l'esprit anglais, tout de suite on put reconnaître dans l'écriture des Français plusieurs formes anglaises.

La correspondance mystérieuse entre les langues et les signes de l'écriture est telle, que si une langue balbutie, l'écriture balbutiera de même; que si la LIVRE I, CnAPlTRE XV. 117 langue est vague, embarrassée et d'une syntaxe difficile, l'écriture manquera de même, et propor- tionnellement, d'élégance et de clarté.

Ce que je dis ici ne doit cependant s'entendre que de l'écriture cursive, celle des inscriptions ayant tou- jours été soustraite à l'arbitraire et au changement; mais celle-ci, par cette raison même, n'a point de caractère relatif à la personne qui l'employa. Ce sont des figures de géométrie qu'on ne saurait contrefaire, puisqu'elles sont les mêmes pour tout le monde.

Les auteurs de la traduction du Nouveau Testa- ment, appelé de Mons, remarquent, dans leur aver- tissement préliminaire, que les langues modernes sont inliniment plus claires et plus déterminées que les langues aniiques (1). Rien n'est plus incontesta- ble. Je ne parle pas des langues orientales, qui sont de véritables énigmes; mais le grec et le latin même justifient la vérité de cette observation.

Or, par une conséquence nécessaire, Vécviture moderne est plus claire et plus déterminée que Van- cienne. Ce que nous appelons caractère dans l'écri- ture, ce ie ne sais quoi qui distingue les écritures comme les physionomies, était bien moins distingué et moins frappant dans l'antiquité que parmi nous. Un ancien qui recevait une lettre de son ancien ami pouvait n'être pas bien sûr, à l'inspection seule de l'écriture, si la lettre était de cet ami. De là, l'impor- tance du sceau, qui l'emportait de beaucoup sur le chirographe ou l'apposition du nom (2). Le Latin qui disait: fai signé cette lettre voulait dire qu'il y avait apposé son sceau; la même expression, parmi nous, signifie que nous y avons apposé notre nom, d'où résulte l'authenticité (3).

I. Mons, chez Mi^jnot. (Rouen, chez Virot.) 1673. in-8. Averl.. p iij.

i. Nonce siffniim. (Plaut. Bacch. IV, 6, 19; IV. 9, 62.) Le personiiuge théâ- tral ne dit point: « Reconnaissez la signature, » mais: « Reconnaissez le sifjiin ou le sceau. » 3. La langue française, si remarquable par l'étonnante propriéU; dos expres- sions, a fait e mot cachet, qu'elle a tiré de cacher, parce que le sceau parmi De cette supériorité du signe sur la signature naquit l'usage, qui nous paraît aujourd'hui si extra- ordinaire, d'écrire des lettres au nom d'une personne absente qui l'ignorait. Il suffisait d'avoir le sceau de cette personne, que l'amitié confiait sans difficulté. Cicéron fournit une foule- d'exemples de ce genre (1). Souvent aussi il ajoute dans ses lettres: Ceci est de ma main (2), ce qui suppose que son meilleur ami pouvait en douter. Ailleurs il dit à ce même ami: « J'ai cru reconnaître dans votre lettre la main (( d'Alexis (3), » et Brutus écrivant dans son camp de Verceil à ce même Cicéron, lui dit: « Lisez d'abord (( la dépêche ci-jointe, que j'adresse au sénat, et « faites-y les changements que vous jugerez conve- (( nables (4). » Ainsi, un général qui fait la guerre charge son ami d'altérer ou de refaire une dépêche officielle qu'il adresse à son souverain. Ceci est plai- sant dans nos idées; mais ne voyons ici que la possi- bilité matérielle de la chose.

Cicéron ayant ouvert honnêtement une lettre de Quintus son frère, où il croyait trouver d'affreux secrets, la fait tenir à son ami, et lui dit: « Envoyez-la (( à son adresse, si vous le jugez à propos. Elle est « ouverte, mais il n'y a pas de mal; Pomponia votre « sœur (femme de Quintus) a bien sans doute le « cachet de son mari (5). » nous est destiné à cacher, et point du tout à authentiquer l'écriture. C'était tout le contraire chez les anciens.

1. Tu velim et Basilio, et quibiis prœterea videhitur, etiam Servitio co7i- scribas^ ut tibi videbitur, meo nomine. (Ad. Att., XI, 5; Xll, 19.) Quod lilte- ras quibus putas opus esse curas dandos facis commode. (Ibid., XI; item» 2. Hoc manu mea. (XIII, 28, etc.)

3. In tuis quoque epistolis Alexin videor cognoscere. (XV, 131.) Alexis était l'affranchi et le secrétaire de contiauce d'Alticus; et Cicéron ne connaissait pas moins celte écriture que celle de son ami.

4. Ad fenatum qua<i litteras misi velim pinus perlegas, et, si qua tibi vide- buntur, commutes. (Brutus Ciceroui, Epist. ad Fam., XI, 19.)

5. Quas (litteras) si pvtabis illi ipsi utile esse reddi, reddes; nil me lae- det: nam quod resignatse sunt, habet, opiner, ejus siynum Pomponia. (Ad- Attic. XI, 9) LIVRE I, CHAPlTRii XV. 119 Je n'ai rien à dire sur la morale de cette aimable famille; tenons-nous-en au fait. Il ne s'agissait, comme on voit, ni de caractère, ni de signature; ce brigandage révoltant, qui ne faisait point de mal, s'exécutait sans la moindre difficulté, au moyen d'une simple empreinte.

Je ne dis pas cependant que chacun n'eût son caractère (1); mais il était beaucoup moins déter- miné, moins exclusif que de nos jours; il se rappro- chait davantage du caractère lapidaire, qui ne change point, et se prête par conséquent sans diffi- culté à toute espèce de falsification.

De ce vague qui régnait dans les signes cursifs, ainsi que du défaut de morale et de délicatesse sur le respect dû aux écritures, naissait une immense faci- lité, et, par conséquent, une immense tentation de falsifier les écritures.