SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

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tribunal ce tribunal sera-t-il établi? Peut-on d'ailleurs exercer un droit, même juste, même incontestable, sans mettre dans la balance les inconvénients qui peuvent en résulter? L'histoire n'a qu'un cri pour nous apprendre que les révolutions commencées par les hommes les plus sages sont toujours terminées par les fous; que les auteurs en sont toujours les victi- mes, et que les efforts des peuples pour créer ou accroître leur liberté finissent presque toujours par leur donner des fers. On ne voit qu'abîmes de tous côtés.

Mais, dira-t-on, voulez-vous donc démuseler le tigre, et vous réduire à l'obéissance passive? Eh bien! voici ce que fera le roi: <( Il prendra vos enfants pour « conduire ses chariots, et s'en fera des gens de « cheval, et les fera conduire devant son char; il en « fera des officiers et des soldats; il prendra les uns (( pour labourer ses champs et recueillir ses blés, et « les autres pour lui fabriquer des armes. Il fera de « vos filles des parfumeuses, des cuisinières et des « boulangères à son usage; il prendra pour lui et « les siens ce qu'il y a de meilleur dans vos champs, « dans vos vignes et dans vos vergers, et se fera payer « la dîme de vos blés et de vos raisins pour avoir de « quoi récompenser ses eunuques et ses domestiques. « Il prendra vos serviteurs, vos servantes, vos jeunes « gens les plus robustes et vos bêtes de somme, pour « les faire travailler ensemble à son profit; il prendra « aussi la dîme de vos troupeaux, et vous serez ses Je n'ai jamais dit que le pouvoir absolu n'entraîne de grands inconvénients sous quelque forme qu'il existe dans le monde: je le reconnais au contraire expressément, et ne pense nullement à les atténuer je dis seulement qu'on se trouve placé entre deux abîmes.

LIVRE II, CDAPITRE III. 149 CHAPITRE III Idées antiques sur le grand problème.

Il n'est pas au pouvoir de l'homme de créer une loi qui n'ait besoin d'aucune exception. L'impossibilité sur ce point résulte également et de la faiblesse humaine, qui ne saurait tout prévoir, et de la nature même des choses, dont les unes varient au point de sortir par leur propre mouvement du cercle de la loi, et dont les autres, disposées par gradations insen- sibles sous des genres communs, ne peuvent être saisies par un nom général qui ne soit pas faux dans les nuances.

De là résulte dans toute législation la nécessité d'une puissance dispensante; car partout où il n'y a pas dispense, il y a violation.

Mais toute violation de la loi est dangereuse ou mortelle pour la loi, au lieu que toute dispense la fortifie; car l'on ne peut demander d'en être dispensé sans lui rendre hommage, et sans avouer que de soi- même on n'a point de force contre elle.

La loi qui prescrit l'obéissance envers les souve- rains est une loi générale comme toutes les autres; elle est bonne, juste et nécessaire en général. Mais si Néron est sur le trône, elle peut paraître un défaut.

Pourquoi donc n'y aurait-il pas dans ces cas dis- pense de la loi générale, fondée sur des circonstances absolument imprévues? Ne vaut-il pas mieux agir avec connaissance de cause et au nom de l'autorité, que de se précipiter sur le tyran avec une impétuosité aveugle qui a tous les symptômes du crime?

Mais à qui s'adresser pour cette dispense? La sou- veraineté étant pour nous une chose sacrée, une émanation de la puissance divine, que les nations de tous les temps ont toujours mise sous la garde de la religion, mais que le christianisme surtout a prise SOUS sa protection particulière en nous prescrivant de voir dans le souverain un représentant et une image de Dieu même, il n'était pas absurde de penser que, pour être délié du serment de fidélité, il n'y avait pas d'autre autorité compétente que celle de ce haut pouvoir spirituel, unique sur la terre, et dont les préro- gatives sublimes forment une portion de la révélation.

Le serment de fidélité sans restriction exposant les hommes à toutes les horreurs de la tyrannie, et la résistance sans règles les exposant à toutes celles de l'anarchie, la dispense de ce serment, prononcée par la souveraineté spirituelle, pouvait très bien se pré- senter à la pensée humaine comme l'unique moyen de contenir l'autorité temporelle, sans effacer son caractère.

Ce serait, au reste, une erreur de croire que la dis- pense du serment se trouverait, dans cette hypo- thèse, en contradiction avec l'origine divine de la souveraineté. La contradiction existerait d'autant moins que le pouvoir dispensant étant supposé émi- nemment divin, rien n'empêcherait qu'à certains égards, et dans des circonstances extraordinaires, un autre pouvoir lui fût subordonné.

Les formes de la souveraineté, d'ailleurs, ne sont point les mêmes partout: elles sont fixées par les lois fondamentales, dont les véritables bases ne sont jamais écrites. Pascal a fort bien dit « qu'il aurait autant d'horreur de détruire la liberté où Dieu l'a mise que de l'introduire où elle n'est pas. » Car il ne s'agit pas de monarchie dans cette question, mais de souveraineté, ce qui est tout différent.

Cette observation est essentielle pour échapper au sophisme qui se présente si naturellement: la souve- raineté est limitée ici ou là; donc elle part du peuple.

En premier lieu, si l'on veut s'exprimer exacte- ment, il n'y a point de souveraineté limitée; toutes sont absolues et infaillibles, puisque nulle part il n'est permis de dire qu'elles se sont trompées.

LIVRE II, CHAPITRE III. 151 Quand je dis que nulle souveraineté n'est limitée, j'entends dans son exercice légitime, et c'est ce qu'il faut bien soigneusement remarquer. Car on peut dire également, sous deux points de vue différents, que toute souveraineté est limitée, et que nulle souverai- neté n'est limitée. Elle est limitée, en ce que nulle souveraineté ne peut tout; elle ne l'est pas, en ce que, dans son cercle de légitimité, tracé par les lois fonda- mentales de chaque pays, elle est toujours et partout absolue, sans que personne ait le droit de lui dire qu'elle est injuste ou trompée. La légitimité ne con- siste donc pas à se conduire de telle ou telle manière dans son cercle, mais à n'en pas sortir.

C'est ce à quoi on ne fait pas toujours assez atten- tion. On dira, par exemple: En Angleterre la souve- raineté est limitée. Rien n'est plus faux; c'est la royauté qui est limitée dans cette contrée célèbre: or, la royauté n'est pas toute la souveraineté, du moins en théorie. Mais lorsque les trois pouvoirs qui, en Angleterre, constituent la souveraineté, sont d'acord, que peuvent-ils? Il faut répondre avec Blackston: Tout. Et que peut-on contre eux légale- ment? Rien.

Ainsi la question de l'origine divine peut se traiter à Londres comme à Madrid ou ailleurs, et partout elle présente le même problème, quoique les formes de la souveraineté varient suivant les pays.

En second lieu, le maintien des formes, suivant les lois fondamentales, n'altère ni l'essence ni les droits de la souveraineté. Des juges supérieurs qui, pour cause de sévices intolérables, priveraient un père de famille du droit d'élever ses enfants, seraient-ils censés attenter à l'autorité paternelle et déclarer qu'elle n'est pas divine? En retenant une puissance dans les bornes, le tribunal n'en conteste ni la légi- timité, ni le caractère, ni l'étendue légale; il les pro- fesse au contraire solennellement.

Le Souverain Pontife, de môme, en déliant les 15^ DU PAPE.

sujets du serment de fidélité, ne ferait rien contre le droit divin. Il professerait seulement que la souve- raineté est une autorité divine et sacrée qui ne peut être contrôlée que par une autorité divine aussi, mais d'un ordre supérieur, et spécialement revêtue de ce pouvoir en certains cas extraordinaires.

Ce serait un paralogisme de conclure ainsi: Dieu est auteur de la souveraineté; donc elle est incon- trôlable. Si Dieu l'a créée et maintenue telle, je l'accorde: dans le cas contraire, je le nie. Dieu est le maître sans doute de crééer une souveraineté res- treinte dans son principe même, ou postérieurement par un pouvoir qu'il aurait établi à l'époque marquée par ses décrets; et sous cette forme, elle serait divine.

La France, avant la révolution, avait bien, je crois, des lois fondamentales, auxquelles par conséquent le roi ne pouvait toucher; cependant toute la théologie française repoussait justement le système de la sou- veraineté du peuple comme un dogme antichrétien: donc telle ou telle restriction, humaine même, n'a rien de commun avec l'origine divine; car il serait sin- gulier vraiment qu'au despotisme seul appartînt cette prérogative sublime.

Et, par une conséquence bien plus sensible et plus décisive encore, un pouvoir divin, solennellement et directement établi par la Divinité, n'altérerait l'es- sence d'aucune œuvre divine qu'il pourrait modifier» Ces idées flottaient dans la tête de nos aïeux, qui n'étaient pas en état de se rendre raison de cette théorie, et de lui donner une forme systématique. Ils laissèrent seulement entrer dans leur esprit l'idée vague que la souveraineté temporelle pouvait être contrôlée par ce haut pouvoir spirituel qui avait le droit, clans certains cas, de révoquer le serment de sujet.

LIVRE II, CHAPITRE IV. 153- CHAPITRE IV Autres considérations sur le même sujet.

Je ne suis point obligé du tout de répondre aux objections qu'on pourrait élever contre les idées que je viens d'exposer; car je n'entends nullement prê- cher le droit indirect des Papes. Je dis seulement que ces idées n'ont rien d'absurde. J'argumente ad homi- nem, ou, pour mieux dire, ad homines. Je prends la liberté de dire à mon siècle qu'il y a contradiction manifeste entre son enthousiasme constitutionnel et son déchaînement contre les Papes; je lui prouve, et rien n'est plus aisé, que, sur ce point important, il en sait moins ou n'en sait pas plus que le moyen âge.

Cessons de divaguer, et prenons enfin notre parti de bonne foi sur ia grande question de l'obéissance passive ou de la non-résistance. Veut-on poser en principe « que pour une raison imaginable (1), il n'est « permis de résister à l'autorité; qu'il faut remercier « Dieu des bons princes, et souffrir patiemment les « mauvais, en attendant que le grand réparateur des « torts, le temps, en fasse justice; qu'il y a toujours (( plus de danger à résister qu'à souffrir, etc.? » J'y consens, et je suis prêt à signer pour l'avenir.

Mais s'il fallait absolument en venir à poser des bornes légales à la puissance souveraine, j'opinerais de tout mon cœur pour que les intérêts de l'huma- nité fussent confiés au Souverain Pontife.

Les défenseurs du droit de résistance sont trop sou- vent dispensés de poser la question de bonne foi. En 1. Ouand je dis aucune raison imaginable, il va bien sans dire que j'exclus toujours le cas où le souverain commanderait le crime. Je ne serais pas même éloigné de croire qu'il est des circonstances plus nombreuses peut-être qu'on ne le croit, oia le mot de résistance n'est pas synonyme de celui de révolte; mais ie ne puis et je naime pas même m'appcsantir sur certains détails, d'autant plu» que les principes généraux suffisent au but de cet ouvrage.

effet, il ne s'agit nullement de savoir si, mais quand et comment, il est permis de résister. Le problème est tout pratique, et, posé de cette manière, il fait trem- bler. Mais si le droit de résister se changeait en droit d'empêcher, et qu'au lieu de résider dans le sujet, il o!)[>arlînt à une puissance d'un autre ordre, l'incon- vénient ne serait plus le même, parce que cette hypo- thèse admet la résistance sans révolution et sans ancune violation de la souveraineté (1).

De plus, ce droit d'opposition reposant sur une tête connue et unique, il pourrait être soumis à des règles, et exercé avec toute la prudence et avec tou- tes les nuances imaginables; au lieu que, dans la résistance intérieure, il ne peut être exercé que par les sujets, par la foule, par le peuple en un mot, et, par conséquent, par la voie seule de l'insurrection.

Ce n'est pas tout: le veto du Pape pourrait être exercé contre tous les souverains, et s'adapterait à tou- tes les constitutions et à tous les caractères nationaux. Ce mot de monarchie limitée est bientôt prononcé: en théorie, rien n'est plus aisé; mais quand on en vient à la pratique et à l'expérience, on ne trouve qu'un exemple équivoque par sa durée, et que le juge- ii>mt de Tacite a proscrit d'avance (2), sans parler d'une foule de circonstances qui permettent et forcent même de regarder ce gouvernement comme un phé- nomène purement local, et peut-être passager.

La puissance pontificale, au contraire, est par essence la moins sujette aux caprices de la politique. Celui qui l'exerce est de plus toujours vieux,, céliba- taire et prêtre; ce qui exclut les quatre-vingt-dix- neuf centièmes des erreurs et des passions qui trou- blent les Ëtats. Enfin, comme il est éloigné, que sa 1. La déposition absolue et sans retour d'un prince temporel, cas infiniment rare dans la supposition actuelle, ne serait pas plus une révolution que la mort de ce même souverain.

2. De iecta ex his et consiituta reipublicse forma laudari facilius quam eve- nire, vel si tvenerit liaud diuturna esse potest. (Tacite, Ann., Ill, 33,) LIVRE II, CHAPITRE IV. 155 puissance est d'une autre nature que celle des souve- rains temporels, et qu'il ne demande jamais rien pour lui, on pourrait croire assez légitimement que si tous les inconvénients ne sont pas levés, ce qui est impossible, il en resterait du moins aussi peu qu'il est permis de l'espérer, la nature humaine étant donnée; ce qui est pour tout homme sensé le point de perfection.

Il paraît donc que, pour retenir les souverainetés dans leurs bornes légitimes, c'est-à-dire pour empê- clier de violer les lois fondamentales de l'État, dont la Religion est la première, l'intervention plus ou moins puissante, plus ou moins active de la supré- matie spirituelle, serait un moyen pour le moins aussi plausible que tout autre.

On pourrait aller plus loin, et soutenir, avec une égale assurance, que ce moyen serait encore le plus agréable ou le moins choquant pour les souverains. Si le prince est libre d'accepter ou de refuser des entraves, certainement il n'en acceptera point; car ni le pouvoir ni la liberté n'ont jamais su dire: C'est assez. ^lais à supposer que la souveraineté se vît irrémissiblement forcée à recevoir un frein, et qu'il ne s'agît plus que de le choisir, je ne serais point étonné qu'elle préférât le Pape à un sénat colégislatif, à une assemblée nationale, etc.; car les Souverains Pon- tifes demandent peu aux princes, et les énormités seules attireraient leur animadversion (1).

1. Si les états généraux de France avaient adressé à Louis XIV une prière semblable à celle que les communes d'Angleterre adressèrent, vers la fin du qujilorzième siècle, au roi Edouard III (Hum. Ed. JIl, 1577, chap. xvi, in-4, p. 3 >fj), je suis persuadé que sa hauteur en eût élé choquée beaucoup plus que dune bulle donnée sous l'anneau du pêcheur, et dirigée à la même fln.

CHAPITRE V Caractère distinctif du pouvoir exercé par les Papes.

Les Papes ont luLté quelquefois avec des souve- rains, jamais avec la souveraineté. L'acte même par lequel ils déliaient les sujets du serment de fidélité déclarait la souveraineté inviolable. Les Papes aver- tissaient les peuples que nul pouvoir humain ne pou- vait atteindre le souverain dont l'autorité n'était sus- pendue que par une puissance toute divine, de ma- nière que leurs anathèmes, loin de jamais déroger à la rigueur des maximes catholiques sur l'inviolabilité des souverains, ne servaient, au contraire qu'à leur donner une nouvelle sanction aux yeux des peuples.

Si quelques personnes regardaient comme une subtilité cette distinction de souverain et de souve- raineté, je leur sacrifierais volontiers ces expressions dont je n'ai nul besoin. Je dirai tout simplement que les coups frappés par le Saint-Siège sur un petit nombre de souverains, presque toujours odieux, et quelquefois même insupportables par leurs crimes, purent les arrêter ou les effrayer, sans altérer dans l'esprit des peuples l'idée haute et sublime qu'ils devaient avoir de leurs maîtres. Les Papes étaient universellement reconnus comme délégués de la Divi- nité, de laquelle émane la souveraineté. Les plus grands princes recherchaient dans le sacre la sanc- tion, et, pour ainsi dire, le complément de leur droit. Le premier de ces souverains dans les idées an- ciennes, l'empereur allemand, devait être sacré par les mains mêmes du Pape. Il était censé tenir de lui son caractère auguste, et n'être véritablement empe- reur que par le sacre. On verra plus bas tout le détail de ce droit public, tel qu'il n'en a jamais existé de plus général, de plus incontestablement reconnu. Les LIVRE II, CnAPlTRE V. 157 peuples qui voyaient excommunier un roi se disaient: // laui que cette puissance soit bien haute, bien sublime, bien au-dessus de tout jugement humain, puisqu'elle ne peut être contrôlée que par le Vicaire de Jésus-Christ.

En réfléchissant sur cet objet, nous sommes sujets à une grande illusion. Trompés par les criailleries philosophiques, nous croyons que les Papes pas- saient leur temps à déposer les rois; et parce que ces faits se touchent dans les brochures in-douze que nous lisons, nous croyons qu'ils se sont touchés de même dans la durée. Combien compte-t-on de souve- rains héréditaires effectivement déposés par les Papes? Tout se réduisait à des menaces et à des transactions. Quant aux princes électifs, c'étaient de& créatures humaines qu'on pouvait bien défaire, puis- qu'on les avait faites; et cependant tout se réduit encore à deux ou trois princes forcenés, qui, pour le bonheur du genre humain, trouvèrent un frein (faible même et très suffisant) dans la puissance spirituelle des Papes. Au reste, tout se passait à l'ordinaire dans le monde politique. Chaque roi était tranquille chez lui de la part de l'Église; les Papes ne pensaient point à se mêler de leur administration; et jusqu'à ce qu'il leur prît fantaisie de dépouiller le sacerdoce, de renvoyer leurs femmes ou d'en avoir deux à la fois, ils n'avaient rien à craindre de ce côté.

A cette solide théorie l'expérience vient ajouter sa démonstration. Quel a été le résultat de ces gran- des secousses dont on fait tant de bruit? L'origine divine de la souveraineté, ce dogme conservateur des États, se trouva universellement établi en Europe. Il forma en quelque sorte notre droit public, et domina dans toutes nos écoles jusqu'à la funeste scission du xvi® siècle.

L'expérience se trouve donc parfaitement d'accord avec le raisonnement. Les excommunications des Papes n'ont fait tort à la souveraineté dans l'esprit 458 DU PAPE.

des peuples; au contraire, en la réprimant sur cer- tains points, en la rendant moins féroce et moins écrasante, en l'effrayant pour son propre bien qu'elle Ignorait, ils l'ont rendue plus vénérable; ils ont fait disparaître de son front l'antique caractère de la bête pour y substituer celui de la régénération; ils l'ont rendue sainte pour la rendre inviolable: nouvelle et grande preuve, entre mille, que le pouvoir pontifical a toujours été un pouvoir conservateur. Tout le monde, je crois, peut s'en concaincre; mais c'est un devoir particulier pour tout enfant de l'Ëglise, de reconnaître que l'esprit divin qui l'anime, et magno se corpore miscet, ne saurait enfanter rien de mal en résultat, malgré le mélange humain qui se fait trop et trop souvent apercevoir au milieu des tempêtes politiques.

A ceux qui s'arrêtent aux faits particuliers, aux torts accidentels, aux erreurs de tel ou tel homme, qui s'appesantissent sur certaines phrases, qui décou- pent chaque ligne de l'histoire pour la considérer à part, il n'y a qu'une chose à dire: Du point où il faut s'élever pour embrasser Vensemble, on ne voit plus rien de ce que vous voyez, partant, il ny a pas moyen de vous répondre, à moins que vous ne vouliez pren- dre ceci pour une réponse.

On peut observer que les philosophes modernes ont suivi, à l'égard des souverains, une route diamé- tralement opposée à celle que les Papes avaient tracée. Ceux-ci avaient consacré le caractère en frappant sur les personnes; les autres, au contraire, ont flatté souvent, même assez bassement, la per- sonne qui donne les emplois et les pensions; et ils ont détruit, autant qu'il était en eux, le caractère, en rendant la souveraineté odieuse ou ridicule, en la faisant délivrer du peuple, en cherchant toujours à la restreindre par le peuple.

Il y a tant d'analogie, tant de fraternité, tant de dé- pendance entre le pouvoir pontifical et celui des rois, LIVRE II, CHAPITRE V. 159 que jamais on n'a ébranlé le premier sans toucher au second, et que les novateurs de notre siècle n'ont cessé de montrer aux rois le plus grand ennemi de l'autorité royale dans le sacerdoce, incroyable con- tradiction, phénomène inouï, qui serait unique s'il n'y avait pas quelque chose de plus extraordinaire encore, c'est qu'ils aient pu se faire croire par les peuples et par les rois.

Le chef des réformateurs a fait en peu de lignes sa profession de foi sur les souverains: « Les princes, dit-il, sont communément les plus <( grands fous et les plus fieffés coquins de la terre; « on n'en saurait attendre rien de bon; ils ne sont i( dans ce monde que les bourreaux de Dieu, dont il <( se sert pour nous châtier (1). » Les glaces du scepicisme ont calmé la fièvre du XVI® siècle, et le style s'est adouci avec les mœurs; mais les principes sont toujours les mêmes. La secte t[ui abhorre le Souverain Pontife va réciter ses dogmes.

Que l'univers se taise et l'écoute parler!

« De quelle manière que le prince soit revêtu de <( son autorité, il la tient toujours uniquement du <( peuple, et le peuple ne dépend jamais d'aucun <( homme mortel qu'en vertu de son propre consen- « Du peuple dépendent le bien-être, la sécurité et « la permanence de tout gouvernement légal. Dans <( le peuple doit résider nécessairement l'essence de (( tout pouvoir; et tous ceux dont les connaissances « ou la capacité ont engagé le peuple à leur accorder 1. Lutlier, dans ses oeuvres, in-fol., tome II, p. 182, cité dans le livre alle- mand très remarquable et très conau, intitulé: Der Triumph der Philosophie in Aehtznten Jahrhundrrte^ in-8, tom. I, p. 52. Luther s'était même fait, à cet égard, une sorte de proverbe qui disait: Principem esse et non esse latronem rix possibile est; c'est-à-dire: Etre prince et n'être pas brigand, c'est ce qui me paraît à peine possible. (Ibid.)

2. Noodt, sur le Pouvoir des souverains. — Recueil de discours sur diverses matières importantes, traduites ou composées par Jean Barboyrac. T. [, p. 41.

« une confiance quelquefois sage et quelquefois « imprudente, sont responsables envers lui de « l'usage qu'ils ont fait du pouvoir qui leur a été « confié pour un temps (1). » Aujourd'hui, c'est aux princes à faire leurs ré- flexions. On leur a fait peur de cette puissance qui gêna quelquefois leurs devanciers il y a mille ans, mais qui avait divinisé le caractère souverain. Ils se sont laissé ramener sur la terre. — Ils ne sont plus que des hommes.

CHAPITRE VI Pouvoir temporel des Papes. Guerres qu'ils ont soutenues comme princes temporels.

C'est une chose extrêmement remarquable, mais nullement ou pas assez remarquée, que jamais les Papes ne se sont servis de l'immense pouvoir dont ils sont en possession pour agrandir leur Ëtat. Qu'y avait-il de plus naturel, par exemple, et de plus ten- tatif pour la nature humaine, que de se réserver une portion des provinces conquises par les Sarrasins, et qu'ils donnaient au premier occupant pour repous- ser le Croissant qui ne cessait de s'avancer? Cepen- dant jamais ils ne l'ont fait, pas même à l'égard des terres qui les touchaient, comme le royaume des Deux-Siciles, sur lequel ils avaient des droits incons- testables, au moins selon les idées d'alors, et pour lequel, néanmoins, ils se contentèrent d'une vaine suzeraineté, qui finit bientôt par la haquenée, tribut léger et purement nominal, que le mauvais goût du siècle leur dispute encore.

Les Papes ont pu faire trop valoir, dans le temps, ]. Opinion du clievalier William Jones. Mimoirs of the life nf sir William Joues, by lord Trignmouth. London, 1806, in-4, p. 200.

LIVRE II, CHAPITRE VI. 161 cette suzeraineté universelle, qu'une opinion non moins universelle ne leur disputait point. Ils ont pu exiger des hommages, imposer des taxes trop arbi- trairement, si l'on veut; je n'ai nul intérêt d'examiner ici ces différents points. Mais toujours il demeurera vrai qu'ils n'ont jamais cherché ni saisi l'occasion d'augmenter leurs États aux dépens de la justice, tandis qu'aucune autre souveraineté temporelle n'échappa à cet anathème, et que, dans ce moment même, avec toute notre philosophie, notre civilisation et nos beaux livres, il n'y a peut-être pas une puis- sance européenne en état de justifier toutes ses pos- sessions devant Dieu et la raison.

Je lis, dans les Lettres sur VHistoire^ que les Papes ont quelque(ois profité de leur puissance temporelle pour augmenter leurs propriétés (1).

Mais le terme de quelquelois est vague; celui de puissance temporelle l'est aussi, et celui de propriété encore davantage; j'attends donc qu'il me soit expli- qué quand et comment les Papes ont employé leur puissance spirituelle ou leurs moyens politiques pour étendre leurs Étals aux dépens d'un propriétaire légitime.

En attendant que ce propriétaire dépouillé se pré- sente, nous n'observons point sans admiration que parmi tous les Papes qui ont régné, dans le temps de leur influence, il n'y ait pas eu un usurpateur, et qu'alors même qu'ils faisaient valoir leur suzeraineté sur tel ou tel État, ils s'en soient toujours prévalus pour le donner, non pour le retenir.

Considérés même comme simples souverains, les Papes sont encore remarquables sous ce point de vue. Jules II, par exemple, fît sans doute une guerre mor- telle aux Vénitiens; mais c'était pour avoir les villes usurpées par la république.

Ce point est un de ceux sur lesquels j'invoquerai avec confiance ce coup d'œil général qui doit déter- 1. Esprit de ihistoire, lettre XL. Paris. Nyon, 1803. in-8, t. Il, p. 399.

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miner le jugement des hommes sensés. Les Papes régnent depuis le ix® siècle au moins: or, à compter de ce temps, on ne trouvera dans aucune dynastie souveraine plus de respect pour le territoire d'autrui, et moins d'envie d'augmenter le sien.

Comme princes temporels les Papes égalent ou surpassent en puissance plusieurs têtes couronnées d'Europe. Qu'on examine les histoires des différents pays, on verra en général une politique toute diffé- rente de celle des Papes. Pourquoi ceux-ci n'au- raient-ils pas agi politiquement comme les autres? Cependant on ne voit point de leur côté cette ten- dance à s'agrandir qui forme le caractère distinctif ei, général de toute souveraineté.

Jules II, que je citais tout à l'heure, est, si ma mémoire ne me trompe point, le seul Pape qui ait acquis un territoire par les règles ordinaires du droit public, en vertu d'un traité qui terminait une guerre. Il se fit céder ainsi le duché de Parme; mais cette acquisition, quoique non coupable, choquait cependant le caractère pontifical: elle échappa bientôt au Saint- Siège. A lui seul est réservé l'honneur de ne pos- séder aujourd'hui que ce qu'il possédait il y a dix siècles. On ne trouve ici ni traités, ni combats, ni intrigues, ni usurpations; en remontant on arrive toujours à une donation. Pépin, Charlemagne, Louis, Lothaire, Henri Otton, la comtesse Mathilde, for- mèrent cet État temporel des Papes si précieux pour le christianisme; mais la force des choses l'avait commencé, et cette opération cachée est un des spec- tacles les plus curieux de l'histoire.

11 n'y a pas en Europe de souveraineté plus justi- fiable, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que celle des Souverains Pontifes. Elle est comme la loi divine, iustilicata in semeiipsa. Mais ce qu'il y a de vérita- blement étonnant, c'est de voir les Papes devenir souverains sans s'en apercevoir, et même, à parler exactement, malgré eux. Une loi invisible élevait le LIVRE II, CHAPITRE VI. 163 siège de Rome, et l'on peut dire que le Chef de l'Église universelle naquit souverain. De l'échafaud des martyrs, il monta sur un trône qu'on n'apercevait pas d'abord, mais qui se consolidait insensiblement comme toutes les grandes choses, et qui s'annonçait dès son premier âge par je ne sais quelle atmosphère de grandeur qui l'environnait, sans aucune cause humaine assignable. Le Pontife romain avait besoin de richesses, et les richesses affluaient; il avait besoin d'éclat, et je ne sais quelle splendeur extraordinaire {larlait du trône de saint Pierre, au point que déjà dans le III® siècle, l'un des plus grands seigneurs de Rome, préfet de la ville, disait en se jouant, au rapport de saint Jérôme: « Permettez-moi de me faire évêque « de Rome, et tout de suite je me ferai chrétien (1). » Celui qui parlerait ici d'avidité religieuse, d'avarice, d'inllueiice sacerdotale, prouverait qu'il est au niveau de son siècle, mais tout à fait au-dessous du sujet. Comment peut-on concevoir une souveraineté sans richesses? Ces deux idées sont une contradiction manifeste. Les richesses de l'Église romaine étant donc le signe de sa dignité et l'instrument nécessaire de son action Légitime, elles furent l'œuvre de la Pro- ^ idence qui les marqua dès l'origine du sceau de la