SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

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Il était, au contraire, en pleine circulation lorsqu'il fut exclu par un grand homme évidemment mûri à côté du trône pour y monter (1).

On raisonne sur les Papes comme Voltaire vient de raisonner. On pose en fait, expressément ou tacite- ment, que l'autorité du sacerdoce ne peut s'unir d'aucune manière à celle de l'Empire; que dans le système de l'Église catholique, un souvrain ne peut être excommunié; que le temps n'apporte aucun chan- gement? aux constitutions politiques; que tout devait aller autrefois comme de nos jours, etc.; et sur ces belles maximes, prises pour des axiomes, on décide que les anciens Papes avaient perdu l'esprit.

Les plus simples lumières du bon sens enseignent cependant une marche toute différente: VoUaire lui- 1. Il est bon d'entendre Voltaire raisonner comme historien sur le même évé- nement. « On sait, dit-il, comment Hugues Capet enleva la couronne à « l'oncle du dernier roi. Si les suffrages eussent été libres, Charles aurait été « élu roi de France. Ce ne fut point un parlement de la nation qui le priva du « droit de ses ancêtres, comme l'ont dit tant d'historiens, ce fut ce qui fait et « ce qui défait les rois, la force aidée de la prudence. » (Voltaire, Essai, etc., t. II, ch. xxxi.x.) Il n'y a {-oint ici d'augustes décrets, comme on voit. Il écrit à la marge; Hugues Capet s'empara du royaume à force ouverte.

12 206 DU PAPE.

même ne l'a-t-il pas dit? On a tant d'exemples, dans rhistoire, de V union du sacerdoce et de V Empire dans d'autres religions (1)! Or, il n'est pas nécessaire, je pense, de prouver que cette union est infiniment plus naturelle sous l'empire d'une religion vraie que sous celui de toutes les autres, puisqu'elles sont autres.

11 faut partir d'ailleurs d'un principe général et in- contestable, savoir, que tout gouvernement est bon lorsqu'il est établi et qu'il subsiste depuis longtemps sans contestation.

Les lois générales seules sont éternelles. Tout le reste varie, et jamais un temps ne ressemble à l'autre. Toujours, sans doute, l'homme sera gouverné, mais jamais de la même manière. D'autres mœurs, d'autres connaissances, d'autres croyances, amèneront néces- sairement d'autres lois. Les noms aussi trompent sur ce point comme sur tant d'autres, parce qu'ils sont sujets à exprimer tantôt les ressemblances des choses contemporaines, sans exprimer leurs différences, et tantôt à représenter des choses que le temps a chan- gées, tandis que les noms sont demeurés les mêmes. Le mot de monarchie, par exemple, peut représenter deux gouvernements ou contemporains ou séparés par le temps, plus ou moins différents sous la même dénomination; en sorte qu'on ne pourra point affir- mer de l'un tout ce qu'on affirme justement de l'autre.

« C'est donc une idée bien vaine, un travail bien in- « grat, de vouloir tout rappeler aux usages antiques, (( et de vouloir fixer cette roue que le temps fait tour- « ner d'un mouvement irrésistible. A quelle époque (( faudrait-il avoir recours?...A quel siècle, à quelles (( lois faudrait-il remonter? A quel usage s'en tenir? (( Un bourgeois de Rome serait aussi bien fondé à « demander au Pape des consuls, des tribuns, un « sénat, des comices et le rétablissement entier de la <( république romaine; et un bourgeois d'Athènes « pourrait réclamer auprès du sultan l'ancien aréo- 1. Voltaire, Essai, etc., t. I, ch. xui.

LIVRE II, CHAPITRE IX. 207 (( page et les assemblées du peuple, qui s'appelaient Voltaire a parfaitement raison; mais lorsqu'il s'agira de juger les Papes, vous le verrez oublier ses propres maximes, et nous parler de Grégoire VII comme on parlerait aujourd'hui de Pie VII, s'il entre- prenait les mêmes choses.

Cependant, toutes les formes possibles de gouver- nement se sont présentées dans le monde, et toutes sont légitimes dès qu'elles sont établies, sans que jamais il soit permis de raisonner d'après des hypo- thèses entièrement séparées des faits.

Or, s'il est un fait incontestable attesté par tous les monuments de l'histoire, c'est que les Papes, dans le moyen âge et bien avant encore dans les derniers siècles, ont exercé une grande puissance sur les sou- verains temporels; qu'ils les ont jugés, excommuniés dans quelques grandes occasions, et que souvent même ils ont déclaré les sujets de ces princes déliés envers eux du serment de fidélité.

Lorsqu'on parle de despotisme et de gouvernement absolu, on sait rarement ce qu'on dit. Il n'y a point de gouvernement qui puisse tout. En vertu d'une loi divine, il y a toujours à côté de toute souveraineté une force quelconque qui lui sert de frein. C'est une loi, c'est une coutume, c'est la conscience, c'est une tiare, c'est un poignard; mais c'est toujours quelque chose.

Louis XIV s'étant permis un jour de dire devant quelques hommes de sa cour, qu il ne voyait pas de plus beau gouvernement que celui du sophi; l'un d'eux, c'était le maréchal d'Estrées, si je ne me trompe, eut le noble courage de lui répondre: Mais^ sire, l'en ai vu étrangler trois dans ma vie.

Malheur aux princes s'ils pouvaient tout! Pour leur 1. Voltaire, Essai, etc., t. III, ch. lxxxxi. C'ebt-à-dirc que les assemblées du peuple s'appelaien! des assemblées. Toutes les œuvres philosophiques et liisto- riques de Voltaire sont remplies de ces traits d'une érudition éblouissante.

i08 DU PAPE, bonheur et pour le nôtre, la toute-puissance réelle n'est pas possible.

Or, l'autorité des Papes fut la puissance choisie et -constituée dans le moyen âge pour faire équilibre à la souveraineté temporelle, et la rendre supportable aux hommes.

Et ceci n'est encore qu'une de ces lois générales du monde qu'on ne veut pas observer, et qui sont cepen- dant d'une évidence incontestable.

Toutes les nations de l'univers ont accordé au sacer- doce plus ou moins d'influence dans les affaires poli- tiques; et il a été prouvé jusqu'à l'évidence que, de toutes les nations policées, il n'en est aucune qui ait uitribué moins de pouvoir et de privilèges à leurs pra- ires que les /ui|s et les chrétiens (1).

Jamais les nations barbares n'ont été mûries et civi- lisées que par la religion, et toujours la religion s'est occupée principalement de la souveraineté.

« L'intérêt du genre humain demande un frein qui « retienne les souverains, et qui mette à couvert la vie « des peuples: ce frein de la religion aurait pu être, <( par une convention universelle, dans la main des « Papes. Ces premiers Pontifes, en ne se mêlant des « querelles temporelles que pour les apaiser, en aver- <( tissant les rois et les peuples de leurs devoirs, en « reprenant leurs crimes, en réservant les excommu- « nications pour les grands attentats, auraient tou- <( jours été regardés comme des images de Dieu sur la <( terre. Mais les hommes sont réduits à n'avoir pour « leur défense que les lois et les mœurs de leur pays: (( lois souvent méprisées, mœurs souvent corrom- Je ne crois pas que jamais on ait mieux raisonné en faveur des Papes. Les peuples, dans le moyen âge, n'avaient chez eux que des lois nulles ou méprisées, 1. Histoire de V Académie des inscriptions et belles-lettres, in-12, t, XV, »î). 143. — Traité hist. et dogm. de la Belig., par l'abbé Bergier, t. IV, p. liO.

2. Voltaire, Essai, etc., t. II, ch. lx.

LIVRE II, CHAPITRE IX. 209 et des mœurs corrompues; il fallait donc chercher ce (rein indispensable hors de chez eux. Ce Irein se trouva et ne pouvait se trouver que dans l'autorité des Papes. Il n'arriva donc que ce qui devait arriver. Et que veut dire ce grand raisonneur, en nous disant, d'une manière conditionnelle, que ce Irein, si néces- saire aux peuples, aurait pu être, par une conven- tion universelle, dans la main du Pape? Il y fut en effet, non par une convention expresse des peuples, qui est impossible, mais par une convention tacite et universelle, avouée par les princes mêmes comme par les sujets, et qui a produit des avantages incalculables. Si les Papes ont fait quelquefois plus ou moins que Voltaire ne le désire de ce morceau cité, c'est que rien d'humain n'est parfait, et qu'il n'existe pas de pouvoir qui n'ait jamais abusé de ses forces. Mais si, comme l'exigent la justice et la droite raison, on fait abstrac- tion de ces anomalies inévitables, il se trouve que les Papes ont en eUet réprimé les souverains, protégé les peuples, apaisé les querelles temporelles par une sage intervention, averti les rois et les peuples de leurs devoirs, et frappé d'anathème les grands attentats qu'ils n avaient pu prévenir.

On peut juger maintenant l'incroyable ridicule de Voltaire qui nous dira gravement dans le même vo- lume, et à quatre chapitres seulement de distance: <( Ces querelles (de l'Empire et du sacerdoce) sont la « suite nécessaire de la forme de gouvernement la « plus absurde à laquelle les hommes se soient jamais « soumis: cette absurdité consiste à dépendre d'un Comment donc. Voltaire! vous venez de vous réfu- ter d'avance et de soutenir précisément le contraire. Vous avez dit que « cette puissance étrangère était « réclamée hautement par l'intérêt du genre humain; « les peuples, privés d'un protecteur étranger, ne 1. Voltaire, Essai, etc., t. II, cli. lx7, 2i0 DU PAPK.

« trouvant chez eux, pour tout appui, que des mœurs « souvent corrompues et des lois souvent méprisées. » Ainsi, ce même pouvoir, qui est au chapitre soixan- tième ce qu'on peut imaginer de plus désirable et de plus précieux, devient au chapitre soixante-cinquième ce quon a iamais vu de plus absurde.

Tel est Vohaire,le plus misérable des écrivains lors- qu'on ne le considère que sous le point de vue moial, et, par cette raison même, le meilleur témoin pour la vérité lorsqu'il lui rend hommage par distraction.

Il n'y a rien de plus raisonnable, il n'y a rien de plus plausible qu'une influence modérée des Souverains Pontifes sur les actes des princes. L'empereur d'x\lle- magne, même sans État, a pu jouir d'une juridiction légitime sur tous les princes formant l'association ger- manique: pourquoi le Pape ne pourrait-il pas de même avoir une certaine juridiction sur tous les prin- ces de la chrétienté? Il n'y a là certainement rien de contraire à la nature des choses. Si cette puissance n'est pas établie, je ne dis pas qu'on l'établisse, c'est de quoi je proteste solennellement; mais si elle est établie, elle sera légitime comme toute autre, puisque aucune puissance n'a d'autre fondement. La théorie est donc pour le Pape; et de plus, tous les faits sont d'accord.

Permis à Voltaire d'appeler le Pape un étranger, c'est une de ses superlicialités ordinaires. Le Pape, en sa qualité de prince temporel, est sans doute, comme tous les autres, étranger hors de ses Ëtats; mais comme Souverain Pontife, il n'est étranger nulle part dans l'Église catholique, pas plus que le roi de France ne l'est à Lyon ou à Bordeaux.

// y avait des moments bien honorables pour la cour de Rome, c'est encore Voltaire qui parle. Si les Papes avaient touiours usé ainsi de leur autorité, ils eussent été les législateurs de l'Europe (1).

1. Voltaire, Essai, etc., t. II, cli. lx LIVRE II, CHAPITRE IX. 211 Or, c'est un fait attesté par l'histoire entière de cc& temps reculés, que les Papes ont usé sagement et justement de leur autorité, assez souvent pour être les législateurs de VEurope; et c'est tout ce qu'il faut.

Les abus ne signifient rien; car, « malgré tous les « troubles et tous les scandales, il y eut toujours, dans u les rites de l'Église romaine, plus de décence, plus (( de graA'ité qu'ailleurs; l'on sentait que cette Église,. « QUAND ELLE ÉTAIT LIBRE (1) ct bien gouveméc, était « faite pour donner des leçons aux autres (2). Et dans « l'opinion des peuples, un évêque de Rome était (( quelque chose de plus saint que tout autre évè- Mais d'où venait donc cette opinion universelle qui avait fait du Pape un être plus qu'humain, dont le pou- voir purement spirituel faisait tout plier devant lui? IL faut être absolument aveugle pour ne pas voir que l'établissement d'une telle puissance était nécessaire- ment impossible ou divin.

Je ne terminerai point ce chapitre sans faire une observation sur laquelle il me semble qu'on n'a point assez insisté; c'est que les plus grands actes de l'auto- rité qu'on puisse citer de la part des Papes, agissant sur le pouvoir temporel, attaquaient toujours une sou- veraineté élective, c'est-à-dire une demi-souveraineté- à laquelle on avait sans doute le droit de demander compte, et que même on pouvait déposer s'il lui arri- vait de malverser à un certain point.

Voltaire a fort bien remarqué que V élection suppose nécessairement un contrat entre le roi et la nation (4),, en sorte que le roi électif peut toujours être pris à 1. C'est un grand mot? A certains princes qui se plaignaient de cerliius Papes, on aurait pu dire. S'ils ne sont pas aussi bo7is qu'ils devraient l'être,, c'est parce que vous les avez faits.

2. Voltaire, Essai, etc. t. II, ch. xlv.

4. Id., ibid.

partie et être jugé. Il manque toujours de ce caractère -sacré qui est l'ouvrage du temps; car l'homme ne res- pecte réellement rien de ce qu'il a fait lui-même. Il se rend justice en méprisant ses œuvres, jusqu'à ce que Dieu les ait sanctionnées par le temps. La souverai- neté étant donc en général fort mal comprise et fort mal assurée dans le moyen âge, la souveraineté élec- tive en particulier n'avait guère d'autre consistance que celle que lui donnaient les qualités personnelles du souverain: qu'on ne s'étonne donc point qu'elle ait été souvent attaquée, transportée ou renversée. Les ambassadeurs de saint Louis disaient franchement à l'empereur Frédéric II, en 1239: « Nous croyons que « le roi de France, notre maître, qui ne doit le sceptre (( des Français qu'à sa naissance, est au-dessus d'un <( empereur quelconque qu'une élection libre a seule « porté sur le trône (1). » Cette profession de foi est très raisonnable. Lors donc que nous voyons les empereurs aux prises avec les Papes et les électeurs, il ne faut pas nous en ■étonner; ceux-ci usaient de leur droit, et renvoyaient les empereurs tout simplement parce quils iien étaient pas contents. Aussi tard que le commencement du XV® siècle, ne voyons-nous pas encore l'empereur Ven- ceslas légalement déposé comme négligent, inutile, dissipateur, indigne (2)? Et même, si l'on fait abstrac- tion de l'éligibilité qui donne, comme je l'observais tout à l'heure, plus de prise sur la souveraineté, on n'avait point encore mis en question alors si le sou- verain ne peut être jugé pour aucune cause. Le même siècle vit déposer solennellement, outre l'empereur Venceslas, deux rois d'Angleterre, Edouard II et 1. Credimns dnminum nostrum regem Galli^, quem linearegii sangvinis provexit ad sceptra Francorum regenda, excellentiorem esse aliquo impera- tore quem sola electio provehit voluntaria. (Maimbourg, alann. 1239.)

2. Ces épithèles étaient faibles pour le bourreau de saint Jean Néporaucène; mais si le Pape avait eu alors le pouvoir d'effrayer Venceslas, celui-ci serait mort sur son trône, et serait mort moins coupable.

LIVRE II, CHAPITRE IX. 213 Richard II, et le Pape Jean XXIII, tous quatre pré- jugés et condamnés avec les formaltiés juridiques, et la régente de Hongrie fut condamnée à mort (1).

Aucune puissance souveraine quelconque ne peut se soustraire à une certaine résistance. Ce pouvoir réprimant pourra changer de nom, d'attributions et de situation; mais toujours il existera.

Que si cette résistance fait verser du sang, c'est un inconvénient semblable à celui des inondations et des incendies, qui ne prouvent nullement qu'il faille sup- primer l'eau ni le feu.

A-t-on observé que le choc des deux puissances qu'on nomme si mal à propos la guerre de VEmpire et du sacerdoce n'a jamais franchi les bornes de l'Italie et de l'Allemagne, du moins quant à ses grands effets, je veux dire le renversement et le changement des souverainetés? Plusieurs princes, sans doute, furent excommuniés jadis; mais quels étaient en effet les résultats de ces grands jugements? Le souverain en- tendait raison ou avait l'air de l'entendre; il s'abste- nait pour le moment d'une guerre criminelle; il ren- voyait sa maîtresse, pour la forme: quelquefois cepen- dant la femme reprenait ses droits; des puissances amies, des personnages importants et modérés s'inter- posaient; et le Pape, à son tour, s'il avait été ou trop sévère ou trop hâtif, prêtait l'oreille aux remontrances de la sagesse. Où sont les rois de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Suède, de Danemark, déposés effi- cacement par les Papes? Tout se réduit à des mena- ces et à des traités; et il serait aisé de citer des exem- ples où les Souverains Pontifes furent les dupes de leur facilité. La véritable lutte eut toujours lieu en Italie et en Allemagne. Pourquoi? Parce que les cir- constances politiques firent tout, et que la religion n'y entrait pour rien. Toutes les dissensions, tous les I. Voltaire a (ait cette observation, Essai sur les mœurs, etc., t. IF, cli. lxv, €t LXSXV.

maux partaient d'une souveraineté mal constituée et de l'ignorance de tous les principes. Le prince électif jouit toujours en usufruitier. Il ne pense qu'à lui, parce que l'État ne lui appartient que par les jouis- sances du moment. Presque toujours il est étranger au véritable esprit royal; et le caractère sacré, peint et non gravé sur son front, résiste peu aux moindres frottements. Frédéric II avait fait décider par ses jurisconsultes, et sous la présidence du fameux Bar- thole, qu'il avait succédé, lui Frédéric, à tous les droits des empereurs romains, et qu'en cette qualité il était maître de tout le monde connu. Ce n'était pas le compte de l'Italie; et le Pape, quand on l'aurait con- sidéré seulement comme premier électeur, avait bien quelque droit de se mêler de cette étrange jurispru- dence. Il ne s'agit pas, au reste, de savoir si les Papes ont été des hommes, et s'ils ne se sont jamais trompés; mais s'il y a eu, compensation faite, sur le trône qu'ils ont occupé, plus de sagesse, plus de science et plus de vertu que sur tout autre; or, sur ce point, le doute même n'est pas permis.

CHAPITRE X Exercice de la suprématie pontificale sur les souverains temporels.

La barbarie et des guerres interminables ayant effacé tous les principes réduits à la souveraineté d'Europe à un certain état de fluctuation qu'on n'a jamais vu, et créé des déserts de toutes parts, il était avantageux qu'une puissance supérieure etit une cer- taine influence sur cette souveraineté; or, comme les Papes étaient supérieurs par la sagesse et par la LIVRE II, CHAPITRE X. 215 science, et qu'ils commandaient d'ailleurs à toute la science qui existait dans ce temps-là, la force des cho- ses les investit, d'elle-même et sans contradiction, de cette supériorité dont on ne pouvait se passer alors. Le principe très vrai que la souveraineté vient de Dieu renforçait d'ailleurs ces idées antiques, et il se forma enfin une opinion à peu près universelle, qui attri- buait aux Papes une certaine compétence sur les ques- tions de souveraineté. Cette idée était très sage, et \alait mieux que tous nos sophismes. Les Papes ne se mêlaient nullement de gêner les princes sages dans l'exercice de leurs fonctions, encore moins de troubler l'ordre des successions souveraines, tant que les cho- ses allaient suivant les règles ordinaires et connues; c'est alors qu'il y avait grand abus, grand crime ou grand doute, que le Somerain Pontife interposait son autorité. Or, comment nous tirons-nous d'affaire en cas semblables, nous qui regardons nos pères en pitié? Par la révolte, les guerres civiles et tous les maux qui en résultent. En vérité, il n'y a pas de quoi se vanter. Si le Pape avait décidé le procès entre Henri IV et les ligueurs, il aurait adjugé le royaume de France à ce grand prince, à la charge par lui d'aller à la messe; il aurait jugé comme la Providence a jugé; mais les pré- liminaires eussent été un peu différents.

Et si la France d'aujourd'hui, pliant sous une auto- rité divine, avait reçu son excellent roi des mains du Souverain Pontife, croit-on qu'elle ne fût pas dans ce moment un peu plus contente d'elle-même et des autres?

Le bon sens des siècles que nous appelons barbares en savait beaucoup plus que notre orgueil ne le croit communément. Il n'est point étonnant que les peuples nouveaux, obéissant pour ainsi dire au seul instinct, aient adopté des idées aussi simples et aussi plausi- bles; et il est bien important d'observer comment ces mêmes idées, qui entraînèrent jadis des peuples bar- bares, ont pu réunir dans ces derniers siècles l'assen- 216 DU PAPE.

timent de trois hommes tels que Bellarmin, Hobbes et Leibnitz (1).

(( Et peu importe ici que le Pape ait eu cette pri- « mauté de droit divin ou de droit humain, pourvu « qu'il soit constant que, pendant plusieurs siècles, il <( a exercé dans l'Occident, avec le consentement et « l'applaudissement universel, une puissance assuré- « ment très étendue. Il y a même plusieurs hommes « célèbres parmi les protestants qui ont cru qu'on (( pouvait laisser ce droit au Pape, et qu'il était utile à « l'Ëghse si l'on retranchait quelques abus, (2). » La théorie seule serait donc inébranlable. Mais que peut-on répondre aux faits, qui sont tout dans les questions de politique et de gouvernement?

Personne ne doutait, et les souverains mêmes ne doutaient pas de cette puissance des Papes; et Leib- nitz observe avec beaucoup de vérité et de finesse, à son ordinaire, que l'empereur Frédéric, disant au Pape Alexandre III, non pas à vous, mais à Pierre^ confessait la puissance des Pontifes sur les rois, et n'en contestait que l'abus (3).

Cette observation peut être généralisée. Les prin- ces, frappés par l'anathème du Pape, n'en contestaient que la justice, de manière qu'ils étaient constamment prêts à s'en servir contre leurs ennemis, ce qu'ils ne pouvaient faire sans confesser manifestement la légi- timité du pouvoir.

Voltaire, après avoir raconté à sa manière l'excom- munication de Robert de France, remarque que Vem- pereur Othon III assista lui-même au concile où l'ex- communication (ut prononcée (4). L'empereur con- 1. a Les arguments de Bellarmin, qui, de la supposition que les Papes ont « la juridiction sur le spirituel, infère qu'ils ont une juridiction au moins « indirecte sur le temporel, n'ont pas paru méprisables à Hobbes même. Effec- € tivement, il est certain, etc. » (Leibnitz, Op.. t. IV, part. III, p. 401, in-4. — Pensées de Leibnitz, in-8, t. II, p. 406.)

3. Leibnitz, Oper., t. IV, part. III, p. 401.

4. Voltaire, Essai, etc., t. II, ch. xxxix.

LIVRE II, CHAPITRE X. 217 fessait donc l'autorité du Pape; et c'est une cliose bien singulière que les critiques modernes ne veuillent pas s'apercevoir de la contradiction manifeste où ils tom- bent en observant tous d'une commune voix, que ce qu'il y avait de plus déplorable dans ces grands juge- ments, c était raveuglement des princes, qui n'en con- testaient pas la légitimité, et qui souvent les invo- quaient eux-mêmes.

Mais si les princes étaient d'accord, tout le monde était donc d'accord, et il ne s'agira plus que des abus qui se trouvent partout.

Philippe-Auguste, à qui le Pape venait de transférer le royaume d'Angleterre en héritage perpétuel..., ne publia point alors qii il n'appartenait pas au Pape de donner des couronnes...« Lui-même avait été excom- « munie quelques années auparavant...parce qu'il « avait voulu changer de femme. Il avait déclaré alors (( les censures de i\ome insolentes et abusives...Il « pensa tout différemment lorsqu'il se vit l'exécuteur « d'une bulle qui lui donnait l'Angleterre (1). » C'est-à-dire que l'autorité des Papes sur les rois n'était contestée que par celui qu'elle frappait. Il n'y eut donc jamais d'autorité légitime, comme jamais il n'y en eut de moins contestée.

La diète de Forcheim ayant déposé, en 1077, l'em- pereur Henri IV, et nommé à sa place Rodolphe, duc de Souabe, le Pape assembla un concile à Rome pour juger les prétentions des deux rivaux: ceux-ci jurè- rent par la bouche de leurs ambassadeurs de s'en tenir à la décision des légats (2), et l'élection de Rodolphe fut confirmée. C'est alors que parut sur le diadème de Rodolphe le vers célèbre: La Pierre a cfioisi Pierre, et Pierre t'a choisi (3).

1. Voltaire, Essai, etc., t. II, ch. i.

1. Maimbourg, ad ann. 1077.

3, Petra (c'est Jésus-Christ) dedil Petro, Pelrus diadema Rodolpho.

13 Henri V, après son couronnement comme roi d'Italie, fait en 1110 un traité avec le Pape, par lequel l'empe- reur abandonne ses prétentions sur les investitures, à condition que le Pape, de son côté, lui céderait les duchés, les comtés, les marquisats, les terres, ainsi que les droits de iustice, de monnaie, et autres, dont les évêques d'Allemagne étaient en possession.

En 1109, Othon de Saxe s'élant jeté sur les terres du Saint-Siège, contre les lois les plus sacrées de la jus- tice, et même contre ses engagements les plus solen- nels, il est excommunié. Le roi de France et toute l'Allemagne prennent parti contre lui: il est déposé en 1211 par les électeurs, qui nomment à sa place Frédéric II.

Et ce même Frédéric II ayant été déposé en 1228, saint Louis fait représenter au Pape, que si V empe- reur avait réellement mérité d'être déposé, il n'aurait dû l'être que dans un concile général, c'est-à-dire, au fond, par le Pape mieux informé (1).

En 1245, Frédéric II est excommunié et déposé, au concile général de Lyon.

En 1335, l'empereur Louis de Bavière, excommunié par le Pape, envoie des ambassadeurs à Rome pour solliciter son absolution. Ils y retournèrent pour le même objet en 1338, accompagnés par ceux du roi de France.

En 1346, le Pape excommunie de nouveau Louis de Bavière, et, de concert avec le roi de France, il fait nommer Charles de Moravie, etc. (2).

Voltaire a fait un long chapitre pour établir que les 1. On voit di^jà, dans la représentation de ce grand prince, le germe de l'es- prit d'opposition qui s'est développé en France plus lût qu'ailleurs. Philippe le Bel appela de même du décret de Boniface VIII au concile universel; mais, dans ces appels mêmes, ces princes confess^aient que l'Eglise universelle, comme dit Leibnitz [uhi sup.), avait reçu quelque autorité sur leur personne, auo- rité dont on abusait alors à leur égard.

2. Tous ces faits sont universellement connus. On peut les vérifier sous les années qui leur appartiennent dans l'ouvrage de Mainibourg, qui est bien f;iil Histoire de la Décadence de l' Empire, etc.; dans les Annales d'Italie, de Rln- ratori, et généralement dans tous les livres historiques relatifs à cette époque- LIVRE II, CHAPITRE X. 219 Papes ont donné tous les royaumes d'Europe avec le consentement des rois et des peuples. Il cite un roi de Danemark disant au Pape, en 1329: Le royaume de Danemark^ comme vous le savez, Très-Saint-Père, ne dépend que de l'Eglise romaine, à laquelle il paye un tribut, et non de VEmpire (1).

Voltaire continue ces mêmes détails dans le chapitre suivant, puis il écrit à la marge avec une profondeur étourdissante: Grande preuve que les Papes don- naient des royaumes.

Pour cette fois, je suis parfaitement de son avis. Les Papes donnaient des royaumes, donc ils donnaient tous les royaumes. C'est un des plus beaux raisonne- ments de Voltaire (2).

Lui-même encore a cité ailleurs le puissant Charles- Quint demandant au Pape une dispense pour joindre le titre de roi de Naples à celui d'empereur (3).

L'origine divine de la souveraineté, et la légitimité individuelle conférée et déclarée par le vicaire de Jésus Christ, étaient des idées si enracinées dans tous les esprits, que Livon,roi de la Petite-Arménie, envoya faire hommage à l'empereur et au Pape en 1242; et il fut couronné à Mayence par l'archevêque de cette ville (4).

Au commencement de ce même siècle, Joannice, roi des Bulgares, se soumet à l'Ëglise romaine, envoie des ambassadeurs à Innocent III, pour lui prêter obéis- sance filiale et lui demander la couronne royale, comme ses prédécesseurs l'avaient autrelois reçue du Saint-Siège (5).

En 1275, Démétrius, chassé du trône de Russie, en appela au Pape comme au juge de tous les chré- tiens (6).

1. Voltaire, Essai, etc., t. III, ch. lxiii.

2. M., ibid., ch, lxiv, 3. Id., ibid., cli. cxxm.

4. Maimbourg, ffiftt. de la Décad., etc., A. 1242.

5. Id., Hist. du Schisme dj'S Grecs, t. II, liv. IV, A. 1201.

2:20 DU PAPE.

Et pour terminer par quelque chose de plus frap- pant peut-être, rappelons que dans le xvi® siècle encore, Henri VII, roi d'Angleterre, prince passable- ment instruit de ses droits, demandait cependant la confirmation de son titre au Pape Innocent VII, qui la lui accordait par une bulle que Bacon a citée (1).

Il n'y a rien de si piquant que de voir les Papes jus- tifiés par leurs accusateurs, qui ne s'en doutent pas. Ecoutons encore Voltaire: a Tout prince, dit-il, qui « voulait usurper ou recouvrer un domaine s'adressait « au Pape, comme à son maître...Aucun nouveau « prince n'osait se dire souverain, et ne pouvait être « reconnu des autres princes sans la permission du « Pape; et le fondement de toute l'histoire du moyen « âge est toujours que les Papes se croient seigneurs « suzerains de tous les Ëtats, sans en excepter Je ne veux pas davantage; la légitimité du pouvoir est démontrée. L'auteur des Lettres sur V Histoire, plus animé peut-être contre les Papes que Voltaire même, dont toute la haine était pour ainsi dire superficielle, s'"est vu conduit au même résultat, c'est-à-dire à justi- fier complètement les Papes, en croyant les accuser,