Mais lorsque de la confidence nous passons à la con- fession et que l'aveu est fait à l'autorité, la conscience universelle reconnaît dans cette profession spontanée une force expiatrice et un mérite de grâce: il n'y a qu'un sentiment sur ce point, depuis la mère qui inter- roge son enfant sur une porcelaine cassée, ou sur une sucrerie mangée contre l'ordre, jusqu'au juge qui interroge du haut de son tribunal le voleur et l'as- sassin.
Souvent le coupable, pressé par sa conscience, refuse l'impunité que lui promettait le silence. Je ne sais quel instinct mystérieux, plus fort même que celui de la conversation, lui fait chercher la peine qu'il pourrait éviter. Même dans les cas où il ne peut crain- dre ni les témoins, ni la torture, il s'écrie: Oui, c'est MOI! et l'on pourrait citer des législations miséricor- 1. Expression admirable de Bossuet (Oraison funèbre d'Henriette d'Angle- terre). La Harpe l'a justement vantée dans son Lycée.
LIVRE 111, CHAPITRE III. 277 dieuses qui confient, dans ces sortes de cas, à de hauts magistrats, le pouvoir de tempérer les châtiments, même sans recourir au souverain.
(( On ne saurait se dispenser de reconnaître dans le •-( simple aveu de nos fautes, indépendamment de toute « idée surnaturelle, quelque chose qui sert infiniment « à établir dans l'homme la droiture de cœur et la « simplicité de conduite (1). » De plus, comme tout crime est de sa nature une raison pour en commettre une autre, tout aveu spontané est au contraire une rai- son pour se corriger; il sauve également le coupable du désespoir et de l'endurcissement, le crime ne pou- vant séjourner dans l'homme sans le conduire à l'un et à l'autre de ces deux abîmes.
« Savez-vous, disait Sénèque, pourquoi nous ca- « chons nos vices? C'est que nous y sommes plongés; « dès que nous les conlesserons, nous nous guéri- On croit entendre Salomon dire au coupable: « Celui qui cache ses crimes se perdra; mais celui « qui les con{esse et s'en retire obtiendra miséri- Tous les législateurs du monde ont reconnu ces vérités et les ont tournées au profit de l'humanité.
Moïse est à la tête. Il établit dans ses lois une con- fession expresse et même publique (4).
L'antique législateur des Indes a dit: « Plus « l'homme qui a commis un péché s'en conlesse véri- « tablement et volontairement, et plus il se débarrasse « de ce péché, comme un serpent de sa vieille 1. Berthier, sur les Psaumes, t. I, Ps. XXXI.
2. Qua sua vitia nemo confitelur? quia in illis etiamnumest; vitia sua confiteri sanitatis indicium est. (Sem., Epist. mor., LUI.) — Je ne crois pas que dans nos livres de piété on trouve, pour le choix d'un directeur, de meilleurs conseils que ceux qu'on peut lire dans l'épître précédente de ce même Senèque.
3. Prov., XXVIII, 13.
5. Il ajoute tout de suite: « Mais si le pécheur veut obtenir une pleine ré- 16 278 DU PAPE.
Les mêmes idées ayant agi de tous côlés et dans tous les temps, on a trouvé la confession chez tous les peuples qui avaient reçu les mystères éleusiens. On l'a retrouvée au Pérou, chez les Brahmes, chez les Turcs, au Thibet et au Japon (1).
Sur ce point comme sur tous les autres, qu'a fait le christianisme? Il a révélé l'homme à l'homme; il s'est emparé de ses inclinations, de ses croyances éternelles et universelles; il a mis à découvert ces fondements antiques; il les a débarrassés de toute souillure, de tout mélange étranger, il les a honorés de l'empreinte divine; et sur ces bases naturelles il a établi sa théorie surnaturelle de la pénitence et de la confession sacra- mentelle.
Ce que je dis de la pénitence, je pourrais le dire de tous les autres dogmes du christianisme catholique; mais c'est assez d'un exemple; et j'espère que, par cette espèce d'introduction, le lecteur se laissera con- duire naturellement à ce qui va suivre.
C'est une opinion commune aux hommes de tous les temps, de tous les lieux et de toutes les religions, qu'i7 y a dans la continence quelque chose de céleste qui exalte rhomme et le rend agréable à la Divinité; que, par une conséquence nécessaire, toute lonciion sacer- dotale, tout acte religieux, toute cérémonie sainte, s'accorde peu ou ne s'accorde point avec le mariage.
Il n'y a point de législation dans le monde qui, sur ce point, n'ait gêné les prêtres de quelque manière, et qui même, à l'égard des autres hommes, n'ait accom- pagné les prières, les sacrifices, les cérémonies solen- nelles, de quelque abstinence de ce genre, et plus ou moins sévère.
Le prêtre hébreu ne pouvait pas épouser une femme répudiée, et le grand prêtre ne pouvait pas même « mission de son péché, qu'il évite surtout la rechute!!! » (Lois de Menu, fils de Brahma, dans les (Euvres du chevalier W. Jones, in-4, t. III, ch. xi, n» 64 et 233.) 1. Carli, Lettere americane, t. I, lett. XIX. —Extrait des voyages d'Effte- molT, dans le Journal du Nord, Saint-Pétersbourg, mù 1807, n» 18, p. 335. — Fe'.ler, Catéch. philosoph., t. III, n» 501, etc.
LIVRE m, CHAPITRE III. 279 épouser une veuve (1). Le Talmud ajoute qu'il ne pou- Aait épouser deux femmes, quoique la polygamie fût permise au reste de la nation (2); et tous devaient être purs pour entrer dans le sanctuaire.
Les prêtres égyptiens n'avaient de même qu'une femme (3). L'hiérophante, chez les Grecs, était obligé de garder le célibat et la plus rigoureuse conti- nence (4).
Origène nous apprend de quel moyen se servait l'hiérophante pour se mettre en état de garder son vœu (5): par où l'antiquité confessait expressément et l'importance capitale de la continence dans les fonc- tions sacerdotales, et l'impuissance de la nature humaine réduite à ses propres forces.
Les prêtres, en Ethiopie comme en Egypte, étaient reclus et gardaient le célibat (6).
Et Virgile fait briller dans les Champs Ëlysées Le prêtre qui toujours garda la chasteté (7).
Les prêtresses de Cérès, à Athènes, où les lois leur accordaient la plus haute importance, étaient choisies par le peuple, nourries aux dépens du public, consa- crées pour toute la vie au culte de la déesse, et obli- gées de vivre dans la plus austère continence (8).
2. Talm., In Massechet Joma.
3. Phil., apud. P. Ciinseum, de Bep. Hebr. Eizevir, in-16, p. 190.
5. Contra Cehum, cap. vi, n" 48. — Vid.. Diod., lib. IV, cap. lxxix; Plia., Hist. nat., lib. XXXV, cap. xiii.
7. Quique sacerdotes casti dum vita mnnebat. (Virg., JEn., 661.) (leyne. qui sentait dans ce vers la condamnation formelle d'un dogme de CœUingue, l'accompagna d'une note charmante. « Cela s'entend, dit-il, des prêtres qui se « sont acquités de leurs fonctions caste, pure ac pie fc cst-à-dire scrupulense- • ment) pendant leur vie. Entendu de cette manière, Virgile n'est -point ri}prë- « hensible. Ita mhil est quod beprehendas. » (Lond., 1793, iu-8, t. II, p. 741.) Si doue on vient de dire qu'un tel, cordonnier, par exemple, est chaste, cp]a sisnifie, selon Hcyne, qu';7 fait bien les souliers. Ce qui soit dit sans manquer de respect à la m(^moire de cet homme illustre.
Voilà ce qu'on pensait dans tout le monde connu. Les siècles s'écoulent, et nous retrouvons les mêmes idées au Pérou (1).
Quels prix, quels honneurs tous les peuples de l'uni- vers n'ont-ils pas accordés à la virginité? Quoique le mariage soit l'état naturel de l'homme en général, et même un étal saint, suivant une opinion tout aussi générale, cependant on voit constamment percer de tous côtés un certain respect pour la vierge: on la regarde comme un être supérieur; et lorsqu'elle perd cette qualité, même légitimement, on dirait qu'elle se dégrade. Les femmes fiancées en Grèce devaient un sacrifice à Diane pour l'expiation de cette espèce de profanation (2). La loi avait établi à Athènes des mys- tères particuliers relatifs à cette cérémonie reli- gieuse (3). Les femmes y tenaient fortement, et crai- gnaient la colère de la déesse si elles avaient négligé de s'y conformer (4).
Les vierges consacrées à Dieu se trouvent partout et à toutes les époques du genre humain. Qu'y a-t-il au monde de plus célèbre que les vestales? Avec le culte de Vesta brilla V empire romain; avec lui il tomba (5).
Dans le temple de Minerve, à Athènes, le feu sacré était conservé, comme à Rome, par des vierges.
On a retrouvé ces mêmes vestales chez d'autres nations, nommément dans les Indes (6) et au Pérou, enfin, où il est remarquable que la violation de son 1. I sacerdoti nell settimana del loro serviziosi astenevano dalle mogli. {Carli, Leit. amer., t. 1, lett. XIX.)
2. Enl àoo(Tim(76t TT,; iraçGIviai;. (Voy. le scoliaste de Théocrile, sur le soixante- •sixième vers de la onzième idylle.)
3. Ta Se ixufftiipiK TaCia A9iriv<îffiv lîoXiTeûovtai. {Ibid.)
4. Tout homme qui connaît les mœurs antiques ne se demandera pas sans étonnement ce que c'était donc que ce sentiment qui avait établi de tels mys- .tères, et qui avait eu la force d'en persuader l'importance. 11 faut bien qu'elle ait une racine; mais où est-elle humainement?
5. Ces paroles remarquables terminent le Mémoire sur les vestales qu'on lit dans les Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres, t. X, in-12, par l'abbé Naudal.
11. Voij. l'Hérodote de Larcher, t. VI, p. 133; Carli, Lett, nmeric, t. I, lelf. V et XXVI, p. 458; Procop., lib. II, Ùe Bello Vers.
LIVRE III, CHAPITRE III. 281 vœu était punie du même supplice qu'à Rome (1). La virginité y était considérée comme un caractère sacré également agréable à l'empereur et à la Divinité (2).
Dans l'Inde, la loi de Menou déclare que toutes les cérémonies prescrites pour les mariages ne concer- nent que la vierge, celle qui ne l'est pas étant exclue de toute cérémonie légale (3).
Le voluptueux législateur de l'Asie a cependant dit: « Les disciples de Jésus gardèrent la virginité sans <( qu'elle leur eût été commandée, à cause du désir « qu'ils avaient de plaire à Dieu (4). La fille de Josa- « phat conserva sa virginité: Dieu inspira son esprit « en elle: elle crut aux paroles de son Seigneur et aux <( Écritures. Elle était au nombre de celles qui « obéissent (5). » D'où vient donc ce sentiment universel? Où Numa avait-il pris que, pour rendre ses vestales saintes et vénérables, il fallait leur prescrire la virginité (6)?
Pourquoi Tacite, devançant le style de nos théolo- giens, nous parle-t-il de cette \énérable Occia qui avait présidé le collège des vestales pendant cin- quante-sept ans, avec une éminente sainteté (7)?
Et d'où venait cette persuasion générale chez les Romains, que « si une vestale usait de la permission « que lui donnait la loi de se marier après trente ans « d'exercice, ces sortes de mcœiages n étaient iamais Si de Rome la pensée se transporte à la Chine, elle 1. Carli, Lett. Amer., t. I, lett. VIII. — Le traducteur de Carli assure que la punition des vestales à Rome n'était que fictive, et que pas une ne demeurait dans le caveau. (T. I, lett. IX., p. 114, note.J Mais il ne cite aucune autorité.
2. Carli. Ibid., t. 1, lett. IX.
3. Lois de Menou, ch. VIII, n» 226 -, Œuvres du chev. Jones, t. III.
4. Alcoran, ch. LVII, v. 27.
6. Virginitate aliisque cseremoniis venerabiles ac sanctas fecit. ("TiL-Liv., 7. Occia, qux septem et quinquaginta per annos summa sanctimonia vesta- libus sncris prae^edsrnt. (Tac, Ann., 11, 86.)
8. Etsi antiquitus oh^ervatum infamtas fere et pnrumlxtahilp.s eas nuptias fuisse. (Just.-Lips., Syntagma de V''st., cap. vi.) Il est bon d'observer que Juste-Lipse raconte ici sans douter.
y trouve des religieuses assujetties de même à la vir- ginité. Leurs maisons sont ornées d'inscriptions qu'elles tiennent de l'empereur lui-même, lequel n'ac- corde cette prérogative qu'à celles qui sont restées vierges depuis quarante ans (1), Il y a des religieux et des religieuses à la Chine, et il y en a chez les Mexicains (2). Quel accord entre des nations si différentes de mœurs, de caractère, de lan- gue, de rehgion et de climat!
Après la virginité, c'est la viduité qui a joui partout du respect des hommes, et ce qu'il y a de bien remar- quable, c'est que, dans les nombreux éloges accordés à cet état par toutes sortes d'écrivains, on ne trouve pas qu'il soit jamais question de l'intérêt des enfants, qui est néanmoins évident.
On connaît l'opinion générale des Hébreux sur l'im- portance du mariage, et sur l'ignominie attachée à la stérilité; on sait que, dans leurs idées, la première bénédiction était celle de la perpétuité des familles. Pourquoi donc, par exemple, ces grands éloges accordés à Judith, pour avoir joint la chasteté à la force, et passé cent cinq ans dans la maison de Manassé, son époux, sans lui avoir donné de succes- seur? Tout le peuple qu'elle a sauvé lui chante en chœur: « Vous êtes la joie et l'honneur de noire « nation; car vous avez agi avec un courage mâle, et « votre cœur s'est affermi, parce que vous avez aimé (( la chasteté, et qu'après avoir perdu votre mari, vous « n'avez point voulu en épouser un autre (3). » Quoi donc! la femme qui se remarie pèche-t-ellc contre la chasteté? Non, sans doute; mais si elle pré- fère la viduité, elle en sera louée à tous les moments de la durée et sur tous les points du globe, en dépit de tous les préjugés contraires.
2. Id. ibid., p. 367, 368. — M. de Humboldt, Vue des Cordillères, etc. in-8, LIVRE ITI, CHAPITRE III. 283 La loi dans l'Inde exclut de la succession de ses collatéraux le fils issu du mariage d'une veuve. Chez les Hottentots, la femme qui se remarie est obligée de se couper un doigt.
Chez les Romains, même honneur à la viduité,même défaveur sur les secondes noces, après même que les anciennes mœurs avaient presque entièrement dis- paru. Nous voyons la veuve d'un empereur, recher- chée par un autre, déclarer qu'il serait sans exemple et sans excuse quune lemme de son nom et de son rang essayât d'un second mariage (1).
La Chine pense comme Rome. On y vénère l'hono- rable viduité, au point qu'on y rencontre une foule d'arcs de triomphe élevés pour conserver la mémoire des femmes qui étaient restées veuves (2).
L'estimable voyageur qui nous instruit de cet usage se répand ensuite en réflexions philosophiques sur ce qui lui paraît une grande contradiction de l'esprit humain: « Comment se fait-il (ce sont ses paroles) que « les Chinois, qui regardent comme un malheur de (( mourir sans postérité, honorent en même temps « le célibat des femmes? Comment concilier des (( idées aussi incompatibles? Mais tels sont les « hommes, etc. » Hélas î il nous récite les litanies du xviii® siècle; difficilement on échappe à cette sorte de séduction. Il n'est pas du tout question ici des contradictions humaines, car il n'y en a point du tout. Les nations qui favorisent la population et qui honorent la conti- nence sont parfaitement d'accord avec elles-mêmes et avec le bon sens.
Mais en faisant abstraction du problème de la popul. Il s'agit ici de Valf'rie, veuve de Maximien, que Maxim voulait épou-er. Elle répondit: Nefas esse illius nominis ac loci femintnn sine more, sine e.TPmpIo, maiitum nlterum fxperiri. (Lnct., De Morte perspc, cap. xxxix.) Il serait fort inutile de lire: C'était un firétexte, puisque le prétexte même eût «^■té pris dans les mœurs et dans l'opiniou. Or il s'agit précisément des mœurs ft île- l'opinion.
lation, qui a cessé d'être un problème, je reviens au dogme éternel du genre humain, que rien n'est plus agréable à la Divinité que la continence; et que non seulement toute lonction sacerdotale comme nous avons vu, mais tout sacrilice, toute prière, tout acte religieux exigeait des préparations plus ou moins conformes à cette vertu. Telle était l'opinion univer- selle de l'ancien monde. Les navigateurs du xv® siècle ayant doublé l'univers, s'il est permis de s'exprimer ainsi, nous trouvâmes les mêmes opinions sur le nouvel hémisphère. Une idée commune à des na- tions si différentes, et qui n'ont jamais eu aucun point de contact, n'est-elle pas naturelle? n'appar- tient-elle pas nécessairement à l'essence spirituellequi nous constitue ce que nous sommes? Où donc tous les hommes l'auraient-ils prise, si elle n'était pas Et cette théorie paraîtra d'autant plus divine dans son principe, qu'elle contraste d'une manière plus frappante avec la morale pratique de l'antiquité cor- rompue jusqu'à l'excès, et qui entraînait l'homme dans tous les genres de désordres, sans avoir jamais pu effacer de son esprit des lois écrites en lettres divines (2).
Un savant géographe anglais a dit, au sujet des mœurs orientales: On (ait peu de cas de la chasteté dans les pays des Orientaux (3). Or ces mœurs orien- tales sont précisément les mœurs antiques, et seront éternellement les mœurs de tout pays non chrétien. Ceux qui les ont étudiées dans les auteurs classiques, et dans certains monuments de l'art qui nous restent, trouveront qu'il n'y a pas d'exagération dans cette assertion de Feller, qu'im demi-siècle de paganisme présente infiniment plus d'excès énormes quon nen 1. Ou révélée. Note de Pédileur.
2. rpa,a(A.a<Ti Geoj. (Orig., adv. Cels., lib. I, c. v.)
3. Pinkerson, t. V de la trad. fr., p. 5. L'auteur trace dans ce texte lagrande ligne de démarcation entre l'Aicoran et l'Evangile.
LIVRE m, CHAPITRE III. 285 trouverait dans toutes les monarchies chrétiennes que le christianisme règne sur la terre (1).
Et cependant, au milieu de cette profonde et univer- selle corruption, on voit surnager une vérité non moins universelle et tout à fait inexplicable avec un tel système de mœurs.
A Rome, et sous les empereurs, de grands person- nages, PoUion et Agrippa, se disputent l'honneur de fournir une vestale à l'État. La lille de Pollion est pré- lérée, uniquement parce que sa mère n'avait jamais appartenu quau même époux, au lieu qu'Agrippa avait ALTÉRÉ sa maison par un divorce (2).
A-t~on jamais entendu rien d'aussi extraordinaire? Où donc et comment les Romains de ce siècle avaient- ils rencontré l'idée de l'intégrité du mariage, et celle de l'alliance naturelle de la chasteté et de l'autel? Où avaient-ils pris qu'une vierge, fille d'un homme divorcé, quoique née en légitime mariage et person- nellement irréprochable, était cependant altérée pour l'autel? Il faut que ces idées tiennent à un prin- cipe naturel à l'homme, aussi ancien que l'homme, et pour ainsi dire partie de l'homme.
§ II Dignité du sacerdoce.
Ainsi donc, l'univers entier n'a cessé de rendre témoignage à ces grandes vérités: 1° mérite éminent de la chasteté; 2° alliance naturelle de la continence avec toutes les lonctions religieuses, mais surtout avec les {onctions sacerdotales.
Le christianisme, en imposant aux prêtres la loi du célibat, n'a donc fait que s'emparer d'une idée natu- relle: il l'a déoaaéc de toute erreur, il lui a donné une 1. Catéch. philos., t. III, ch. vi, § 1.
2. Prœlata est Pollionis filin, non ob aubd quam quod mater ejus in eodeni conjugio mamhat. Nam Agrippa dissidio domum imuindeiiat. (Tacit., Ann., 286 DU PAPE.
sanction divine, et l'a convertie en loi de haute disci- pline. Mais contre cette loi divine la nature humaine était trop forte, et ne pouvait être vaincue que par la toute-puissance inflexible des Souverains Pontifes. Dans les siècles barbares surtout, il ne fallait pas moins que la main de saint Grégoire VII pour sauver le sacerdoce. Sans cet homme extraordinaire, tout était perdu humainement. On se plaint de l'immense pouvoir qu'il exerça de son temps; autant vaudrait-il se plaindre à Dieu, qui lui donna la force sans laquelle il ne pouvait agir. Le puissant Démiurge obtint tout ce qu'il était possible d'une matière rebelle, et ses succes- seurs ont tenu la main au grand oeuvre avec une telle persévérance, qu'ils ont enfin assis le sacerdoce sur des bases inébranlables.
Je suis fort éloigné de rien exagérer et de vouloir présenter la loi du célibat comme un dogme propre- ment dit; mais je dis qu'elle appartient à la plus discipline, qu'elle est d'une importance sans égale, et que nous ne saurions trop remercier le Souverain Pontife à qui nous en de\^ons le maintien.
Le prêtre qui appartient à une femme et à des enfants n'appartient plus à son troupeau, ou ne lui appartient pas assez. Il manque constamment d'un pouvoir essentiel, celui de faire l'aumône, quelquefois même sans trop penser à ses propres forces. En son- geant à ses enfants, le prêtre marié n'ose pas se livrer aux mouvements de son cœur; sa bourse se resserre devant l'indigence, qui n'attend jamais de lui que de froides exhortations. De plus, la dignité de prêtre serait mortellement blessée par certains ridicules. La femme d'un magistrat supérieur qui oublierait ses devoirs d'une manière visible ferait plus de tort à son mari que celle de tout autre homme. Pourquoi? parce que les hautes magistratures possèdent une sorte de dignité sainte et vénérable qui les a fait ressembler à un sacerdoce. Qu'en sera-t-il donc du sacerdoce réel?
Non seulement les vices de la femme réfléchissent LIVRE m, CHAPITRE III. 287 une grande défaveur sur le caractère du prêtre marié, mais celui-ci à son tour n'échappe point au danger commun à tous les hommes qui se trou\ent dans le mariage, celui de vivre criminellement. La foule des raisonneurs qui ont traité cette grande question du célibat ecclésiastique part toujours de ce grand sophisme, que le mariage est un état de purclé, tandis qu'il n'est pur que pour les purs. Combien y a-t-il de mariages irréprochables devant Dieu? Infiniment peu. L'homme irréprochable aux yeux du monde peut être infâme à l'autel. Si la faiblesse ou la perversité humaine établit une tolérance de convention à l'égard de certains abus, cette tolérance, qui est elle-même un abus, n'est jamais faite pour le prêtre, parce que la conscience universelle ne cesse de la comparer au type sacerdotal qu'elle contemple en elle-même; de sorte qu'elle ne pardonne rien à la copie, pour peu qu'elle s'éloigne du modèle.
Il y a dans le christianisme des choses si hautes, si sublimes, il y a entre le prêtre et ses ouailles des rela- tions si saintes, si délicates, qu'elles ne peuvent appar- tenir C{u'à des hommes absolument supérieurs aux au- tres. La confession seule exige le célibat. Jamais les femmes, qu'il faut particulièrement considérer sur ce point, n'accorderont une confiance entière au prêtre marié; mais il n'est pas aisé d'écrire sur ce sujet.
Les Églises si malheureusement séparées du centre n'ont pas manqué de conscience, mais de force, en permettant le mariage des prêtres. Elles s'accusent elles-mêmes, en exceptant les évêques, et en refusant de consacrer les prêtres avant qu'ils soient mariés.
Elles conviennent ainsi de la règle, que nul prêtre ne peut se marier; mais elles admettent que, par tolérance et faute de sujets, un laïque marié ne peut être or- donné. Par un sophisme qui ne choque plus l'habi- tude, au lieu d'ordonner un candidat, quoique marié, elles le marient pour Vordonner, de manière qu'en 288 DU PAPE.
violant la règle antique, elles la confessent expressé- ment.
Pour connaître les suites de cette fatale discipline, il faut avoir été appelé à les examiner de près. L'abjec- tion du sacerdoce, dans les contrées qu'elle régit, ne peut être comprise par celui qui n'en a pas été témoin. De Tott, dans ses Mémoires, n'a rien dit de trop sur ce point. Qui pourrait croire que dans un pays où l'on vous soutient gravement l'excellence du mariage des prêtres, l'épithète de {ils de prêtre est une injure for- melle? Des détails sur cet article piqueraient la curio- sité, et seraient même utiles sous un certain rapport; mais il en coûte d'amuser la malice et d'affliger un ordre malheureux, qui renferme, quoique tout soit contre lui, des hommes très estimables, autant qu'il est possible d'en juger à la distance où l'inexorable opinion les tient de toute société distinguée.
Cherchant toujours, autant que je le puis, mes armes dans les camps ennemis, je ne passerai point sous silence le témoignage frappant du même prélat russe ({ue j'ai cité plus haut. On verra ce qu'il pensait de la discipline de son Eglise sur le point du célibat. Son livre, déjà recommandé par le nom de son auteur, étant sorti des presses mêmes du saint synode, ce témoignage a tout le poids qu'il est possible d'en attendre.
Après avoir repoussé, dans le premier chapitre de ses Prolégomènes, une attaque indécente de Mosheim contre le célibat ecclésiastique, l'archevêque de Twer continue en ces termes: « Je crois donc que le mariage n'a jamais été per- (( mis aux docteurs de l'Église (les prêtres), excepté « dans les cas de nécessité et de grande nécessité; « lorsque, par exemple, les sujets qui se présentent (( pour remplir ces fonctions, n'ayant pas la force de « s'interdire le mariage qu'ils désirent, on nen trouve (( point de meilleurs et de plus dignes qu'eux; en sorte « que l'Eglise, après que ces incontinents ont pris des LIVRE m, CHAPITRE III. 289 « femmes, les admet dans l'ordre sacré par accident (.( plutôt que par choix (1)? » Qui ne serait frappé de la décision d'un homme si bien placé pour voir les choses de près, et si ennemi d'ailleurs du système catholique?
Quoiqu'il m'en coûtât trop d'appuyer sur les suites du système contraire, je ne puis cependant me dispen- ser d'insister sur l'absolue nullité de ce sacerdoce dans son rapport avec la conscience de l'homme. Ce mer- veilleux ascendant qui arrêtait Théodose à la porte du temple, Attila devant celle de Rome, et Louis XIV devant la table sainte; cette puissance, encore plus merveilleuse, qui peut attendrir un cœur pétrifié et le rendre à la vie; qui va dans les palais arracher l'or à l'opulent insensible ou distrait, pour le verser dans le sein de l'indigence; qui affronte tout, qui surmonte tout, dès qu'il s'agit de consoler une âme, d'en éclairer ou d'en sauver une autre; qui s'insinue doucement dans les consciences pour y saisir des secrets funestes, pour en arracher la racine des vices; organe et gar- dienne infatigable des unions saintes; ennemie non moins active de toute licence; douce sans faiblesse, effrayante avec amour; supplément inappréciable de la raison, de la probité, de l'honneur, de toutes les forces hum^aines au moment où elles se déclarent impuissantes; source précieuse et intarissable de réconciliation, de réparations, de restitutions, de repentirs efficaces, de tout ce que Dieu aime le plus après l'innocence, debout à côté du berceau ée l'homme qu'elle bénit; debout encore à côté de son lit