SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

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Qu'est-ce qu'un protestant? C'est un homme qui proteste; or, qu'importe qu'il proteste contre un ou plusieurs dogmes, contre celui-ci, ou contre celui-là? Il peut être plus ou moins protestant, mais toujours il proteste.

Quel observateur n'a pas été frappé de l'extrême fa- veur dont le protestantisme jouit parmi le clergé russe, quoique, si l'on tenait aux dogmes écrits, il dût être haï sur la Neva comme sur le Tibre? C'est que toutes les sociétés séparées se réunissent dans la haine de l'unité qui les écrase. Chacune d'elles a donc écrit sur ses drapeaux: Tout ennemi de Rome est mon ami. Pierre P^ ayant fait imprimer pour ses sujets, au LIVRE IV, CHAPITRE I. 333î commencement du siècle dernier, un catéchisme con- tenant tous les dogmes qu'il approuvait, cette pièce fut traduite en anglais (1), en l'année 1725, avec une préface qui mérite d'être citée: « Ce catéchisme, dit le traducteur, respire le génie (( du grand Jiomme par les ordres duquel il fut com- « posé (2). Ce prince a vaincu deux ennemis plus- « terribles que les Suédois et les Tartares; je veux (( dire la superstition et l'ignorance favorisées encore « par l'habitude la plus obstinée et la plus insatiable.. ► « Je me flatte que cette traduction rendra plus facile (( le rapprochement des évêques anglais et russes, (( afin que par leur réunion ils deviennent plus capa- « blés de renverser les desseins atroces et sangui- « naires du clergé romain (3)...Les Russes et les ré- « formés s'accordent sur plusieurs articles de foi, « autant qu'ils diffèrent de l'Ëglise romaine (4)...Les « premiers nient le purgatoire (5)...; et notre compa- (( triote Covel, docteur de Cambridge, a prouvé docte- « ment, dans ses Mémoires sur l'Ëglise grecque, com- (( bien la transsubstantiation des Latins digère de la <( cène grecque (6). » 1. The Jîusnan Cafechism, composed and published by the order of the czar; to which is a>inexed a short account of the ehurch-government and' cérémonies of the Moscovites. (London, Meadows, 17i5, in-8, by Jenkin. Thom- Philipps, p. 4 et 66.)

2. Le traducteur parle ici d'un calécbi?me comme il parlerait d'un ukase que l'empereur aurait publié sur le droit ou la police. Cette opinion, qui est juste^ doit être remarquée.

3. On pourrait s'étonner qu'en i725 on pût encore réimprimer en Angleterre un-^ extravagauce de cette force. Je prendrai néanmoins l'engagement de mon- trer des passages encore plus merveilleux dans les ouvrages des premiers doc- teurs anglais de nos jours.

4. Sur ce point le traducteur a tort et il a raison. Il a tort, si l'on s'en tient aux professions de foi écrites, qui sont les mêmes, à peu de cbose près, pour les- Eglises latine et russe, et diffèrent également des confessions iirotestantes; mais si l'on en vient à la pratique et à la croyance intérieure, le traducteur a raison. Chaque jour la foi à\\.e grecque s'éloigne de Rome et s'approciie de Wittemberg.

5. Je n'en sais rien, et je crois eu ma conscience q,ue le clergé russe ne lé- sait pas mieux que moi.

r>. On enlend ici des théologiens anglicans affirmer que déjà, au commence- ment du dernirr siècle, la foi de l'Eglise romaine et celle de l'Eglise russe sur l'article de l'Eucliarislie n'étaient plus les mêmes. On se plaindrait donc à torL des préjugés catholiques sur cet article.

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Quelle tendresse et quelle confiance î La fraternité est é\ idente. C'est ici que la puissance de la haine se fait sentir d'une manière véritablement effrayante. L'Église russe professe comme la nôtre la présence réelle, la nécessité de la confession et de l'absolution sacerdotale, le même nombre de sacrements, la réalité du sacrifice eucharistique, l'invocation des Saints, le culte des images, etc.; le protestantisme, au contraire, fait profession de rejeter et même d'abhorrer ces dogmes et ces usages, néanmoins, s'il les rencontre dans une Église séparée de Rome, il n'en est plus choqué. Ce culte des images surtout, si solennellement déclaré idolâlrique, perd tout son venin, quand il serait même exagéré au point d'être devenu à peu près toute la religion. Le Russe est séparé du Saint-Siège; c'en est assez pour le protes- tant; celui-ci ne voit plus en lui qu'un frère, qu'un autre protestant; tous les dogmes sont nuls, excepté la haine de Rome. Cette haine est le lien unique, mais universel, de toutes les Églises séparées.

Un archevêque de Twer, mort il y a seulement deux ou trois ans, publia en 1805 un ouvrage historique en latin, sur les quatre premiers siècles du christianisme, et dans ce livre que j'ai déjà cité sur le célibat, il avance sans détour qu'une grande partie du clergé lusse est calviniste (1). Ce texte n'est pas équivoque.

Le clergé n'étudie dans tout le cours de son éduca- tion ecclésiastique que des livres protestants; une habitude haineuse l'écarté des livres catholiques, malgré l'extrême affinité des dogmes. Bingham sur- 1. Ou, si l'oa veut s'exprimer mot à mot, • qu'une grande partie du clergé « russe chérit et célèbre à 1 excès le système calviniste. » — Bzc sane est disci- plina iVa{Calviiii), quem pllbimi de nostris (sic) tantopere laudant deamant- gue. (Methodii, archiep. Twer, Liber historiens de rébus in primitiva EccU christ., etc., in-4, Mosquae 1805, typis sanctissimiP s\Tiodi, cap. vi. sect. 1. § 79, p. 168.) Tout homme qui a pu voir les choses de près ne doutera pas que par ces mots plurimi de nostris, il ne faille entendre tout prêtre de cette Eglise qui sait le latin ou le français, à moins que dans le fond de son cœur, il no penche d'un côté tout opposé, ce qui n'est pas iuou'i parmi les gens instruits de cet ordre.

LIVRE IV, CflAPlTRE I. 335 îout est son oracle, et la chose est portée au point que le prélat que je viens de citer en appelle très sérieu- sement à Bingham, pour établir que l'Eglise russe n enseigne que la pure loi des Apôtres (1).

C'est un spectacle bien extraordinaire et bien peu connu dans le reste de l'Europe, que celui d'un évêque russe qui, pour établir la parfaite orthodoxie de son Église, en appelle au témoignage d'un docteur protes- tant.

Et lui-même, après avoir blâmé pour la forme ce penchant au calvinisme, ne laisse pas d'appeler Calvin UN GRAND HOMME (2); cxpressiou étrange dans la bouche d'un évêque parlant d'un hérésiarque, et qui ne lui est jamais échappée, dans tout son livre, à l'égard d'un docteur catholique.

Ailleurs, il nous dit que, pendant quinze siècles, la doctrine de Calvin, {ut presque inconnue dans r Eglise (3). Cette modification paraîtra encore curieuse; mais dans le reste du li\Te il se gêne encore raonis; il attaque ouvertement la doctrine des sacre- ments, et se montre tout à fait calviniste.

L'ouvrage, comme je l'ai déjà observé, étant sorti des presses mêmes du synode, avec son approbation expresse, nul doute qu'il ne représente la doctrine générale du clergé, sauf les exceptions que j'honore.

Je pourrais citer d'autres témoignages non moins décisifs; mais il faut se borner. Je n'affirme pas seu- lement que l'Église dont il s'agit est protestante, j'affirme de plus qu'elle l'est nécessairement, et que I )ieu ne serait pas Dieu si elle ne l'était pas. Le lien de l'unité étant une fois rompu, il n'y a plus de tribunal 1. Methodius, Liber historiens, etc., sect. t, p. 206, note -.

2. Magndm vihum, ihid., p. 168.

3. Doctrinam Calvini per M.-D. a'in. m Ecr.lesia Christi pêne inauditnm (Ibid.). L'arclievê;]ue de Twer a publié cet ouvrage ea latin, sûr de n'être critiqué ni par ses confrères, qui ne révéleraient jamais un secret de famille, ni par les gens du monde, qui ne l'entemiraient pas, et qui d'ailleurs ne s'em- sbarrasseraient pas plus des opinions du prélat que de sa personne. On ne peut e former une idée de l'inditrércuce russe pour ces sortes d'iiomnics et de choses si ron n'en a été témoin.

commun, ni par conséquent de règle de foi invariable. Tout se réduit au jugement particulier et à la supréma- tie civile, qui constituent l'essence du protestantisme. L'enseignement n'inspirant d'ailleurs aucune alarme en Russie, et le même empire renfermant près de trois millions de sujets protestants, les novateurs de tous les genres ont su profiter de cet avantage pour insinuer librement leurs opinions dans tous les ordres de l'État, et tous sont d'accord, même sans le savoir; car tous protestent contre le Saint-Siège, ce qui suffit à la fraternité commune.

CHAPITRE II Sar la préteDdue inTariabilité du dogme ctiez les Églises séparées dans le douzième siècle.

Plusieurs catholiques, en déplorant notre funeste séparation d'avec les Églises photiennes, leur font cependant l'honneur de croire que, hors le petit nombre de points contestés, elles ont conservé le dépôt de la foi dans toute son intégrité. Elles-mêmes s'en vantent, et parlent avec emphase de leur inva- riable orthodoxie.

Cette opinion mérite d'être examinée, parce qu'en Féclaircissant on se trouve conduit à de grandes vé- rités.

Toutes ces Églises séparées du Saint-Siège, au com- mencement du douzième siècle, peuvent être com- parées à des cadavres gelés dont le froid a conservé- les formes. Ce froid est l'ignorance, qui devait durer pour elles plus que pour nous; car il a plu à Dieu, pour des raisons qui méritent d'être approfondies, de concentrer, jusqu'à nouvel ordre, toute la science humaine dans nos régions occidentales.

LIVRE IV, CHAPITRE II. 331 Mais dès que le vent de la science, qui est chaud,, viendra à souffler sur ces Ëglises, il arrivera ce qui doit arriver suivant les lois de la nature: les formes- antiques se dissoudront, et il ne restera que de la poussière.

Je n'ai jamais habité la Grèce, ni aucune contrée de l'Asie, mais j'ai longtemps habité le monde, et j'ai le- bonheur d'en connaître quelques lois. Un mathéma- ticien serait bien malheureux s'il était obligé de cal- culer l'un après l'autre tous les termes d'une longue série; pour ce cas et pour tant d'autres, il y a des for- mules qui expédient le travail. Je n'ai donc aucun besoin de savoir (quoique je n'avoue point que je ne le sais pas) ce qui se fait et ce qui se croit ici ou là. Je sais, et cela me suffît, que si la science y a fait son entrée, la foi en a disparu; ce qui ne s'entend point,., comme on le sent assez, d'un changement subit, mais^ graduel, suivant une autre loi de la nature qui n'admet point les sauts, comme dit l'école. — Voici donc la loi aussi sûre, aussi in\ariable que son auteur: AUCUNE RELIGION, EXCEPTÉ UNE, NE PEUT SUPPORTER l'ÉPREUVE. DE LA SCIENCE.

Cet oracle est plus sûr que celui de Galchas.

La science est une espèce d'acide qui dissout tous- les métaux, excepté l'or.

Où sont les professions de foi du seizième siècle? — Dans les livres. Nous n'avons cessé de dire aux protestants: Vous ne pouvez vous arrêter sur les lianes d'un précipice rapide, vous roulerez iusqu'aw fond. Les prédictions catholiques se trouvent aujour- d'hui parfaitement justifiées. Que ceux qui n'ont fait encore que trois ou quatre pas sur cette même pente ne viennent point nous vanter leur prétendue immo- bilité: ils verront bientôt ce que c'est que le mouve- ment accéléré.

J'en jure par l'éternelle vérité, et nulle conscience CÎ38 DU PAPE.

européenne ne me contredira, la science et la loi ne s'allieront iamais hors de runité.

Un sait ce que dit un jour le bon La Fontaine en ren- dant le Nouveau Testament à un ami qui l'avait engagé à le lire: fai lu votre Nouveau Testament, c'est un assez bon livre. C'est à cette confession, si l'on y prend bien garde, que se réduit à peu près la foi protestante; à je ne sais quel sentiment vague et confus qu'on exprimerait fort bien par ce peu de mots: // pourrait y avoir quelque chose de divin dans le christianisme.

Mais lorsqu'on en viendra à une profession de foi détaillée, personne ne sera d'accord. Les anciennes formules ecclésiastiques reposent dans les livres; on les signe aujourd'hui parce qu'on les signait hier; mais qu'est-ce que cela signifie pour la conscience?

Ce qu'il est bien important d'observer, c'est que les Églises photiennes sont plus éloignées de la vérité que les autres Églises protestantes; car celles-ci ont parcouru le cercle de l'erreur, au lieu que les autres €onnnenccnt seulement à le parcourir, et doivent par conséquent passer par le calvinisme, peut-être même par le socinianisme, avant de remonter à l'unité. Tout ami de celte unité doit donc désirer que l'antique édifice achève de crouler incessamment chez ces peu- ples séparés, sous les coups de la science protestante, afin que la place demeure vide pour la vérité.

Il y a cependant une grande chance en faveur des Églises dites schismatiques, et qui peut extrêmement accélérer leur retour; c'est celui des protestants, qui est déjà fort avancé, et qui peut être hâté plus que nous ne le croyons par un désir ardent et pur, séparé de tout esprit d'orgueil et de contention.

On ne saurait croire à quel point les Églises dites simplement schismatiques s'appuient à la révolte et à la science protestante. Ah î si jamais la même foi par- iait seulement anglais et français, en un clin d'œil LIVRE IV, CHAPITRE III. 339 robstination contre celle foi deviendrait dans toute l'Europe un véritable ridicule, et pourquoi ne le dirais-je pas? un mauvais ton.

J'ai dit pourquoi on ne devrait attacher aucun mé- rite à la conservation de la foi parmi les Ëglises pho- tiennes, quand même elle serait réelle; c'est parce qu'elles n'auraient point subi l'épreuve de la science: le grand acide ne les a pas touchées. D'ailleurs, que signifie ce mot de {oi, et qu'a-t-il de commun avec les formes extérieures et les confessions écrites? S'agit-il entre nous de savoir ce qui est écrit?

CHAPITRE III Autres considérations tirées de la position des Églises. — Remarques particulières sur les sectes d'Angleterre et de Russie.

Voici encore une autre loi de la nature: Rien ne s'altère que par mixtion, et iamais il n'y a mixtion sans allinité. Les Ëglises photiennes sont conservées au milieu du mahométisme comme un insecte est conservé dans l'ambre. Comment seraient-elles alté- rées, puisqu'elles ne sont touchées par rien de ce qui peut s'unir avec elles? Entre le mahométisme et le christianisme, il ne peut y avoir de mélange. Mais si l'on exposait ces Églises à l'action du protestantisme ou du catholicisme avec un {eu de science suffisant, elles disparaîtraient presque subitement.

Or, comme les nations peuvent aujourd'hui, au moyen des langues, se toucher à distance, bientôt nous serons témoins de la grande expérience déjà fort avancée en Russie. Nos langues atteindront ces nations qui nous vantent leur foi reliée en parchemin, et dans un clin d'œil nous les verrons boire à longs traits toutes les erreurs de l'Europe. — Mais alors 340 DU PAPE.

nous en serons dégoûtés, ce qui rendra probable- ment leur délire plus court.

Lorsque l'on considère les épreuves qu'a subies l'Ëglise romaine par les attaques de l'hérésie et par le mélange des nations barbares qui s'est opéré dans son sein, on demeure frappé d'admiration en voyant qu'au milieu de ces épouvantables révolutions, tous ses titres sont intacts et remontent aux apôtres. Si elle a changé certaines clioses dans les formes extérieures, c'est une preuve qu'elle vit; car tout ce qui vit dans l'univers change, suivant les circonstances, en tout ce qui ne tient point aux essences. Dieu, qui se les est réservées, a livré les formes au temps pour en dis- poser suivant certaines règles. Cette variation dont je parle est même le signe indispensable de la vie^ l'immobilité absolue n'appartenant qu'à la mort.

Soumettez un de ces peuples séparés à une révo- lution semblable à celle qui a désolé la France durant vingt-cinq ans; supposez qu'ur; pouvoir tyrannique s'acharne sur l'Église, égorge, dépouille, disperse les prêtres; qu'il tolère surtout et favorise tous les cul- tes, excepté le culte national; celui-ci disparaîtra comme une fumée.

La France, après l'horrible révolution qu'elle a soufferte, est demeurée catholique, c'est-à-dire que tout ce qui n'est pas demeuré catholique n'est rien, l'elle est la force de la vérité soumise à une épreuve terrible. Uhomme, sans doute, a pu en être altéré; mais la doctrine nullement, parce qu'elle est inalté- rable dans sa nature.

Le contraire arrive à toutes les religions fausses, Dès que l'ignorance cesse de maintenir leurs formes^ et qu'elles sont attaquées par les doctrines philo- sophiques, elles entrent dans un état de véritable dis- solution et marchent vers l'anéantissement absolu par un mouvement sensiblement accéléré.

Et comme la putréfaction des grands corps orga-, nisés produit d'innombrables sectes de reptiles fan- LIVRE IV, CHAPITRE III. 34 i geiix, les religions nationales qui se putréfient pro- duisent de même une foule cVinsectes religieux qui traînent sur le même sol les restes d'une vie divisée, imparfaite et dégoûtante.

C'est ce qu'on peut observer de tout côté; et c'est par là que l'Angleterre et la Russie surtout peuvent s'expliquer à elles-mêmes le nombre et l'inépuisable fécondité des sectes qui pullulent dans leur vaste- sein. Elles naissent de la putréfaction d'un grand corps: c'est l'ordre de la nature.

L'Église russe, en particulier, porte dans son sein plus d'ennemis que toute autre; le protestantisme la pénètre de toutes parts. Le rascolnisme (1), qu'on pourrait appeler Villuminisme des campagnes, se 1. On pourrait écrire un mémoire intéressant snr ces rascolnics. Renfermé- dans les bornes étroites d'une note, je n'en dirai que ce qui est absolument in- dispensable pour me faire entendre. Le mot de rascolnic, dans la langue russe^. signifie, au pied de la lettre, schismatique. La scission désignée par cette expression générique a pris naissance dans une ancienne traduction de la Bible, à laquelle los rascolnics lieiiiient infiniment, et qui contient des textes altérés, suivant eux, dans la version dont l'Ei^lise russe fait usage. C'est sur ce fonde- ment qu'ils se nomment eux-mêmes (et qui pourrait les en empêcher?) hommes^ de l'antique foi, vieux croyants (staroversi). Partout oîi le peuple, possédant pour sou mailieur l'Écriture sainte en langue vulgaire, s'avise de la lire et de l'interpréter, aucune aberration de l'esprit particulier ne doit étonner. Il serait trop long de détailler les nombreuses superstitions qui sont venues se joindre aux griefs primitifs de ces hommes égarés. Bientôt la secte originelle s'est divisée et subdivisée, comme il arrive toujours, au point que, dans ce moment, il y a peut-être en Russie quarante sectes de rascolnics. Toutes sont extrava- gantes, et quelques-unes abominables. Au surplus, les rascolnics tn masse protestent contre l'Eglise russe, comme celle-ci proteste contre l'Eglise romaine. De part et d'autre c'est le même motif, le même raisonnement et le même droit; de manière que toute plainte de la part de l'autorité dominante serait ridicule. Le rascolnisme n'alarme ni ne choque la nation en corps, pas plus que toute autre religion fausse; les hautes classes ne s'en occupent que pour en rire. Quant au sacerdoce, il n'entreprend rien sur les dissidents, parce qu'il sent son impuissance, etque, d'ailleurs, l'esprit de prosélytisme doit lui manquer par essence. Le rascolnisme ne sort point de la classe du |)eu|)le; mais le peuple est bien quelque chose, ne fùt-il même que de trente jnillions. Des liommes> qui se prétendent instruits portent déjà le nombre de ses sectaires au septième de ce nombre, à peu près, ce que je n'affirme point. Le gouvernement, qui seul sait à quoi s'en tenir, n'en dit rien, et fait bien. 11 use, au reste, à l'égard des rascolnics, d'une prudence, d'une modération, d'une bonté sans égales, et^ quand même il en résulterait des conséquences malheureuses, ce qu'à Dieu ne daise! il pourrait toujours se consoler en pensant que la sévérité n'aurait pas mieux réussi.

renforce chaque jour: déjà ses enfants se comptent par millions, et les lois n'oseraient plus se compro- mettre avec lui. Uilluminisme, qui est le rascolnisme des salons, s'attache aux chairs délicates que la main grossière du rascolnic ne saurait atteindre. D'autres puissances encore plus dangereuses agissent de leur côté, et toutes se multiplient aux dépens de la masse qu'elles dévorent. Il y a certainement de grandes difîé rences entre les sectes anglaises et les sectes russes: mais le principe est le même. C'est la religion natio- nale qui laisse échapper la vie, et les insectes s'en emparent.

Pourquoi ne voyons-nous pas des sectes se former en France, par exemple, en Italie, etc.? Parce que la religion y vit tout entière, et ne cède rien. On pourra bien voir à côté d'elle l'incrédulité absolue, comme on peut voir un cadavre à côté d'un homme vivant; mais jamais elle ne produira rien d'impur hors d'elle- même, puisque toute sa vie lui appartient. Elle pourra, au contraire, se propager et se multiplier en d'autres liommes chez qui elle sera encore elle- même, sans affaiblissement ni diminution, comme la lumière d'un flambeau passe à mille autres.

CHAPITRE IV îSur le nom de photiennes^ appliqué aux Églises schismatiques.

Quelques lecteurs remarqueront peut-être avec une certaine surprise l'épithète de photiennes dont je me suis constamment servi pour désigner les Églises sé- parées de l'unité chrétienne par le schisme de Photius. S'ils y voyaient la plus légère envie d'offenser, ou le plus léger signe de mépris, ils se tromperaient fort sur mes intentions. Il ne s'agit pour moi que de LIVRE IV, CDAPITRE IV. 343 donner aux choses un nom vrai, ce qui est un point de la plus haute importance. J'ai dit plus haut, et rien n'est plus évident, que toute Ëglise séparée de Rome est protestante. En effet, qu'elle proleste aujourd'hui ou qu'elle ait protesté hier, qu'elle proteste sur un dogme, sur deux ou sur dix, toujours est-il vrai qu'elle proteste contre l'unité et contre l'autorité universelle. Photius était né dans cette unité; il reconnaissait si bien l'autorité du Pape, que c'est au Pape qu'il demanda avec tant d'instance le titre de Patriarche œcuinénicp.ie, absurde dès qu'il n'est pas unique. Il ne rompit même avec le Souverain Pontife que parce qu'il ne put en obtenir ce grand titre qu'il ambition- nait. Car, il est bien essentiel de l'observer, jamais il ne fut question de dogme entre nous au commence- ment de la grande et funeste scission. C'est après qu'elle fut opérée, que, pour lui donner une base plausible, on en vint aux disputes de dogme. L'addi- tion du Filiocfue, faite au Symbole, ne nous avait nul- lement brouillés avec les Grecs. Les Églises latines, établies en grand nombre à Constantinople, chan- taient le Symbole sans exciter le moindre scandale. Que veut-on de plus? Deux conciles œcuméniques furent tenus à Constantinople depuis l'addition du Filioc/ue, sans aucune plainte de la part des Orien- taux (1). Ces faits ne doivent point être répétés pour 1. Puisqu'il s'agit du Filioque, on accordera peut-être quelque attention à l'observation suivante. On reconnaît le rôle que joua le platonisme dans les premiers siècles du christianisme. Or, l'école de Platon soutenait que laseconrle jtersonne de sa fameuse trinilé procédait de la première, et la troisième de la seconde. Pour être bref, je supprime les autorités, qui sont incontestables. Arius, qui avait beaucoup liante les platoniciens, quoique, dans le fond, il fût, sur la Divinité, moins orthodoxe qu'eux; Arius, dis-je, s'accommodait fort de cette id^e; car son inti'Têt était d'accorder tout au Fils, excepté la consubstan- tialité. Les ariens devaient donc soutenir volontiers avec les platoniciens (quoi- que partant de principes différents) que le Saint-Esprit procédait du fils. Ma- cédonius, dont l'hérésie n'était qu'une conséquence nécessaire de celle d'Arius, vint ensuite, et se trouvait porte par son système à la même croyance. Abusant du célèbre passage: Tout a été fait par lui, et sans lui rien ne fut fait, il en concluait que le Saint-Esprit était une production du?ï\%, qui avait tout fait. Cette opinion élant donc commune aux ariens de toutes les classes, aux macé- doniens et à tous les amateurs du platonisme, c'est-à-dire, en réunissant ces les théologiens qui ne peuvent les ignorer, mais pour les gens du monde qui s'en doutent peu dans les pays même où il serait si important de les savoir.

Photius protesta donc, comme l'ont fait depuis les Églises du seizième siècle, de manière qu'il n'y a entre toutes les Eglises dissidentes d'autres diffé- rences que celles qui résultent du nombre des dogmes en litige. Quant au principe, il est le même. C'est une insurrection contre l'Ëglise mère, qu'on accuse d'erreur ou d'usurpation. Or. le principe étant le même, les conséquences ne peuvent différer que par les dates. Il faut que tous les dogmes disparaissent l'un après l'autre, et que toutes ces Églises se trou- \'ent à la fin sociniennes; l'apostasie commençant toujours et s'accomplissant d'abord dans le clergé, ce que je recommande à l'attention des observateurs.

Quant à l'invariabilité des dogmes écrits, des for- mules nationales, des vêtements, des mitres, des crosses, des génuflexions, des inclinations, des signes de croix, etc., je n'ajouterai qu'un mot à ce que j'ai dit plus haut. César et Cicéron, s'ils avaient pu vivre jusqu'à nos jours, seraient vêtus comme nous: leurs statues porteront éternellement la toge et le laticlave.

Toute Église séparée étant donc protestante, il est juste de les renfermer toutes sous la même déno- mination. De plus, comme les Églises protestantes se distinguent entre elles par le nom de leur fonda- teur, par celui des nations qui reçurent la prétendue réforme, en plus ou en moins, ou par quelque sym- ptôme particulier de la maladie générale, de manière dîffiVentes classes à une portion formidable dos hommes instruits alors exis- tants, le premier concile de Constant.inople devait la condamner solenueliemeu', et c'est ce qu'il fit en déclarant la procession ex Pâtre. Quant à la procession ex Filio, il n'en parla pas, parce qu'il n'en était pas question, parce que per- sonne ne la niait; et parce que l'on ne le croyait que trop, s'il est permis de -s'exprimer ainsi. Tel est le point de vue sous lequel il faut, ce me semble, envisager la décision du concile, ce qui n'exclut aucun autre argument employé d ins cette question, décidée, d'ailleurs, avant toute discussion théologique, par les arguments tirés de la plus solide ontologie.

LIVRE IV, CHAPITRE IV. 345 que nous disons: // est calviniste, il est luthérien, il est anglican, il est méthodiste, il est baptiste, etc., il faut aussi qu'une dénomination particulière distingue les Eglises qui ont protesté dans le douzième siècle, et certes on ne trouvera pas de nom plus juste que celui qui se tire de l'auteur même du schisme. Il est de toute justice que ce funeste personnage donne son nom aux Ëglises qu'il a égarées. Elles sont donc pho- iiennes, comme celle de Genève est calviniste, comme celle de Wittemberg est luthérienne. Je sais que ces dénominations particulières leur déplaisent (1), parce que la conscience leur dit que toute religion qui porte le nom d'un homme ou d'un peuple est nécessairement fausse. Or, que chaque Église séparée se donne chez elle les plus beaux noms possibles, c'est le privilège de l'orgueil national ou particulier: qui pourrait le lui disputer?...Orbis me sibilat, at mihi plaudo Ipsa domi Mais toutes ces délicatesses de l'orgueil en souf- france nous sont étrangères, et ne doivent point être respectées par nous: c'est un devoir, au contraire, de tous les écrivains catholiques de ne jamais donner dans leurs écrits, aux Ëglises séparées par Photius, d'autre nom que celui de photiennes; non par un esprit de haine et de ressentiment (Dieu nous préserve de pareilles bassesses!), mais, au contraire, par un esprit de justice, d'amour, de bienveillance univer- selle; afin que ces Églises, continuellement rappelées à leur origine, y lisent constamment leur nullité.

1. Quant au terme de calviniste, je sais qu'il en est parmi eux qui s'offen- sent quand on les appelle de ce nom. (Perpéluilé de la foi, XI, 2.) Les évan- géliques, que Tolland appelle luth(^riens, quoique plusieurs d'entre eii.r rejettent cette dénomination. (Leibnitz, Œuvres, t. V, p, 142.) On nomyne préférable- ment évaiigéliques, en Allemaqne, ceux que plusieurs appellent lutliériens mal A PROPOS. (Le même, Nouv. Essais sur l'entendement humain, p. 461.) Lisez TRÈS A PROPOS.

Le devoir dont je parle esl surtout impérieusement prescrit aux écrivains français, Quos pênes arbitrinm est et jus et norma loquendi,