1. Cyrille et Méthode traduisirent la liturgie en slavon, et firent célébrer la messe dans la langue que parlaient les peuples qu'ils avaient convertis. Il y eut à cet égard, de la part des Papes, de grandes résistances et de grandes restric- tions, qui, malheureusement, n'eurent point d'effet à l'égard des Russes. Nous avons une lettre du pape Jean Vlll (c'est la CXCIV^), adressée au duc de Mora- vie, Sffutopulk, en l'année 859. Il dit à ce prince: « Nous approuvons les « lettres slavonnes inventées par le philosophe Constantin (c'est ce même Cy- « rille), et nous ordonnons que l'on chante les louanges de Dieu en langue sla- « vonne. » Voyez les \ies des Saints, trad. de l'angl.; Vie? de saint Cyrille et saint Méthode, 14 février, in-8, t. II, p. 265.) Ce livre précieux est une excel- lente^ miniature des BoUandistes.
LIVRE III, CHAPITRE VI. 319 de funeste et odieuse mémoire, à qui l'humanité en gé- néral n'a pas moins de reproches à faire que la reli- gion, envers laquelle il fut cependant si coupable.
La Russie ne reçut donc poinl l'influence générale, et ne put être pénétrée par l'esprit universel, puis- qu'elle eui à peine le temps de sentir la main des Sou- verains Pontifes. De là vient que sa religion est toute en dehors, et ne s'enfonce point dans les cœurs. Il faut bien prendre garde de confondre la puissance de la religion sui- rhomme avec rattachement de rhomme à la religion, deux choses qui n'ont rien de commun. Tel qui volera toute sa vie, sans concevoir seulement l'idée de la restitution, ou qui vivra dans l'union la plus coupable en faisant régulièrement ses dévotions, pourra fort bien défendre une image au péril de sa vie, et mourir même plutôt que de manger de la viande un jour prohibé. J'appelle puissance de la religion, celle qui change et exalte rhomme (1), en le rendant susceptible d'un plus haut degré de vertu, de civilisation et de science. Ces trois choses sont inséparables; et toujours l'action intérieure du pou- voir légitime est manifestée extérieurement par la prolongation des règnes.
Peu de voyageurs écrivains ont parlé des Russes avec amour. Presque tous ont saisi les côtés faibles pour amuser la malice des lecteurs. Quelques-uns même, tels que le docteur Clarke, en ont parlé avec une sévérité qui fait peur, et Gibbon ne s'est point 1. Lex Domini immaculata coxvertens animas. (Ps. XVHI, 8.) C'est une expression remarquable. Un rabbin de Mantoue disait à un prêtre catholique de ma connaissance, dans l'intimité d'un tcte-:-tète: « Il faut l'avouer, il y a rt'^ellement dans votre religion dne force convertissante. » Voltaire a dit au contraire: Dieu visita le monde et ne l'a pas chargé.
{Poème sur le Désastre de Lisbonne.)
Le génie condamné à déraisonner pour crime d'infidélité à sa mission a tou- jours été pour moi un spectacle délicieux. Je suis sans pitié pour lui. Pourquoi Iraliissait-il son mailre? pourquoi vioiait-il ses instructions? Était-il envoyé pour mentir?
fait difficulté de les appeler les plus ignorants et les plus superstitieux sectaires de la communion grecque (1).
Cependant ce peuple est éminemment brave, bien- \'eillant, spirituel, hospitalier, entreprenant, heureux imitateur, parleur élégant, et possesseur d'une langue magnifique sans mélange d'aucun patois, même dans les dernières classes.
Les taches qui déparent ce caractère tiennent ou à son ancien gouvernement ou à sa civilisation qui est fausse; et non seulement elle est fausse parce qu'elle est humaine, mais parce que, pour comble de mal- heur, elle a coïncidé avec l'époque de la plus grande <îorruption de l'esprit humain, et que les circonstances ont mis en contact, et pour ainsi dire amalgamé la nation russe avec celle qui a été tout à la fois et le plus terrible instrument et la plus déplorable victime de cette corruption.
Toute civilisation commence par les prêtres, par les cérémonies religieuses, par les miracles même, vrais ou faux, n'importe. Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais, il ne peut y avoir d'exception à cette règle. El les Russes aussi avaient commencé comme tous les autres; mais l'ouvrage, malheureusement brisé par les causes que j'ai indiquées, fut repris au com- mencement du dix-huitième siècle sous les plus tristes auspices.
C'est dans les boues de la régence que les germes refroidis de la civilisation russe commencèrent à se réchauffer, et les premières leçons que ce grand peu- ple entendit dans la nouvelle langue qui devint la sienne furent des blasphèmes.
On peut remarquer aujourd'hui, je le sais, un mou- vement contraire capable de consoler jusqu'à un cer- tain point l'œil d'un observateur ami; mais comment effacer l'anathème primitif? Quel dommage que la plus puissante des familles slaves se soit soustraite, 1. Hist. de la décad., etc., t. XIII, ch. lxvii, p. 10.
LIVRE III, CUAPITRE VI. 321 dans son ignorance, au grand sceptre constituant, pour se jeter dans les bras de ces misérables Grecs du Bas-Empire, détestables sopliistes, prodiges d'or- gueil et de nullité, dont l'histoire ne peut être lue que par un homme exercé à vaincre les plus grands dé- goûts, et qui a présenlé enfin pendant mille ans le spectacle hideux d'une monarchie chrétienne avilie jusqu'à des règnes de onze ans.
Il ne faut pas avoir vécu longtemps en Russie pour s'apercevoir de ce qui manque à ses habitants. C'esl quelque chose de profond qu'on sent profondément, et que le Russe peut contempler lui-même dans le règne commun de ses maîtres, qui n'excède pas treize ans, tandis que le règne chrétien touche au double de ce nombre, et l'atteindra bientôt ou le surpassera même partout ou l'on sera sage. En vain le sang étranger, porté sur le trône de Russie, pourrait se croire en droit de concevoir des espérances plus élevées, en vain les plus douces vertus viendraient contraster sur ce trône avec l'âpreté antique, les règnes ne sont point accourcis par les lauies des souverains, ce qui serait visiblement injuste, mais par celles du peuple (1). En vain les souverains feront les plus nobles efforts, secondés par ceux d'un peuple généreux qui ne compte jamais avec ses maîtres; tous ces prodiges de l'orgueil national le plus légitime seront nuls s'ils ne sont pas funestes. Les siècles passés ne sont plus au pouvoir du Russe. Le sceptre créateur, le sceptre divin n'a pas assez reposé sur sa tête, et dans son profond aveuglement, ce grand peuple s'en glorifie! Cependant la loi qui le rabaisse vient de trop haut pour qu'il soit possible de la détourner autrement qu'en lui rendant hommage. Pour s'élever au niveau de la civilisation et de la science européenne, il n'y a qu'une voie pour lui, celle dont il est sorti.
Souvent le Russe entendit la voix de la calomnie, et trop souvent encore celle de l'ingratitude. Il eut droit sans doute de se révolter contre les écrivains sans délicatesse, qui payaient par des insultes la plus gé- néreuse hospitalité; mais qu'il ne refuse point sa confiance à des sentiments directement opposés. Le respect, l'attachement, la reconnaissance n'ont sûre- ment pas envie de le tromper.
CHAPITRE VII Autres considérations particulières sur l'empire d'Orient.
Le Pape est revêtu de cinq caractères bien distincts, car il est évoque de Rome, métropolitain des Eglises suburbicaires, primat d'Italie, patriarche d'Occident, et enfin Souverain Pontife. Le Pape n'a jamais exercé sur les autres patriarcats que les pouvoirs résultant de ce dernier; de sorte qu'à moins de quelque affaire d'une haute importance, de quelque abus frappant, ou de quelque appel dans les causes majeures, les Sou- verains Pontifes se mêlaient peu de l'administration ecclésiastique dans les Églises orientales; et ce fut un grand malheur non seulement pour elles, mais pour tous les Ëtats où elles étaient établies. On peut dire que l'Eglise grecque, dès son origine, a porté dans son sein un germe de division qui ne s'est com- plètement développé qu'au bout de douze siècles, mais qui a toujours existé sous des formes moins tranchantes, moins décisives, et par conséquent sup- portables (1).
Cette division religieuse s'enracinait encore dans 1. Saint Basile même parle quelque part de l'orgueil occidental, qu'il nomme 0<î>PrN ArriKHN. (Si je ne me trompe, c'et-t dans l'ouvrai^p qu'il a écrit: Sur le 'parti qu'on peut tirer des lectures profanes pour le bien de la Religion.) Rien, et pas même la sainteté, ne pouvait étoinrire tout à fait l'état naturel de guprre qui divisait les deux Élats et les deux Églises, étal qui dérivait de la politique et qui remontait à Constantin.
LIVRE m, CHAPITRE VII. 323 l'opposition politique créée par l'empereur Cons- tantin; fortifiées l'une par l'autre, elles ne cessèrent de repousser l'union qui eût été si nécessaire contre les ennemis formidables qui s'avançaient de l'Orient et du Nord. Ecoutons encore sur ce point le respec- table auteur des Lettres sur VHistoire.
« Il est sûr, dit-il, que si les deux empereurs « d'Orient et d'Occident eussent réuni leurs efforts, « ils auraient inévitablement renvoyé dans les sables (( de l'Afrique ces peuples (les Sarrasins) qu'ils de- « vaient craindre de voir établir au milieu d'eux; (( mais il y avait entre les deux empires une jalousie (( que rien ne put détruire, et qui se manifesta bien <( plus pendant les croisades. Le schisme des Grecs « leur donnait contre Rome une antipathie reli- « gieuse, et celle-là se soutint toujours même contre « leur propre intérêt (1). » Ce morceau est d'une vérité frappante. Si les Papes avaient eu sur l'empire d'Orient la même autorité qu'ils avaient sur l'autre, non seulement ils auraient chassé les Sarrasins, mais les Turcs encore. Tous les maux que ces peuples nous ont faits n'auraient pas eu lieu. Les Mahomet, les Soliman, les Amurat, etc., seraient des noms inconnus pour nous. Français, qui \ous laissez égarer par de vains sophismes, vous ré- gneriez à Constantinople et dans la Cité sainte. Les assises de Jérusalem, qui ne sont plus qu'un monu- ment historique, seraient citées et observées au lieu où elles furent écrites; on parlerait français en Pales- tine. Les sciences, les arts, la civilisation, illustre- raient ces fameuses contrées de l'Asie, jadis le jardin de l'univers, aujourd'hui dépeuplées, livrées à l'igno- rance, au despotisme, à la peste, à tous les genres d'abrutissement.
Si l'aveugle orgueil de ces contrées n'avait pas ré- sisté constamment aux Souverains Pontifes, s'ils avaient pu dominer les vils empereurs de Byzance, 1. Lettres sur l'Histoire, t. II, lett. XLV.
ou du moins les tenir en respect, ils auraient sauvé l'Asie comme ils ont sauvé l'Europe, qui leur doit tout, quoiqu'elle semble l'oublier.
Longtemps déchirée par les barbares du Nord, l'Europe se voyait menacée des plus grands maux. Les redoutables Sarrasins fondaient sur elle, et déjà ses plus belles provinces étaient attaquées, conquises ou entamées. Déjà maîtres de la Syrie, de l'Egypte, de la Tingitane, de la Numidie, ils avaient ajouté à leurs conquêtes d'Asie et d'Afrique une partie consi- dérable de la Grèce, l'Espagne, la Sardaigne, la Corse, la Fouille, la Calabre et la Sicile en partie. Ils avaient fait le siège de Rome, et brûlé ses fauoburgs. Enfin ils s'étaient jetés sur la France, et dès le hui- tième siècle, c'en était fait déjà de l'Europe, c'est-à- dire du christianisme, des sciences et de la civilisa- tion, sans le génie de Charles-Martel et de Charle- magne qui arrêtèrent le torrent. Le nouvel ennemi ne ressemblait point aux autres: les nobles enfants du Nord pouvaient s'accoutumer à nous, apprendre nos langues, et s'unir à nous enfin par le triple lien des lois, des mariages et de la religion. Mais le dis- ciple de Mahomet ne nous appartient d'aucune ma- nière: il est étranger, inassociable, immiscible à nous. Voyez les Turcs! spectateurs dédaigneux et hautains de notre civilisation, de nos arts, de nos sciences, ennemis mortels de notre culte, ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient en 1454, un camp de Tartares, assis sur une terre européenne. La guerre entre nous est naturelle, et la paix forcée. Dès que le chrétien et le musulman viennent à se toucher, l'un des deux doit servir ou périr.
Entre ces ennemis il n'est point de traité.
Heureusement la tiare nous a sauvé du croissant. Elle n'a cessé de lui résister, de le combattre, de lui chercher des ennemis, de les réunir, de les animer, de LIVRE IV, CHAPITRE VII. 325 les soudoyer et de les diriger. Si nous sommes libres, savants et chrétiens, c'est à elle que nous le devons.
Parmi les moyens employés par les Papes pour repousser le mahométisme, il faut distinguer celui de donner les terres usurpées par les Sarrasins au premier qui pourrait les en chasser. Eh! que pouvait- on faire de mieux dès que le maître ne se montrait pas? Y a\ait-il un meilleur moyen de légitimer la naissance d'une souveraineté? Et croit-on que cette institution ne valût pas un peu mieux que la volonté du peuple, c'est-à-dire d'une poignée de factieux dominés par un seul? Mais lorsqu'il s'agit de terres données par les Papes, nos raisonnements modernes ne manquent jamais de transporter le droit public de l'Europe moderne au milieu des déserts, de l'anar- chie, des invasions et des souverainetés flottantes du moyen âge; ce qui nécessairement ne peut produire que d'étranges paralogismes.
Qu'on lise l'histoire avec des yeux purs et l'on verra que les Papes ont fait ce qu'ils ont pu dans tous ces temps malheureux. On verra surtout qu'ils se sont surpassés dans la guerre qu'ils ont faite au mahomé- tisme.
« Déjà dans le neuvième siècle, lorsque l'armée for- « midable des Sarrasins semblait devoir détruire « l'Italie et faire une bourgade mahométane de la <( capitale du christianisme, le pape Léon IV, pre- <( nant dans ce danger une autorité que les géné- « raux de l'empereur Lothaire semblaient aban- (( donner, se montra digne, en défendant Rome, d'y « commander en souverain. Il fortifia Rome, il arma <( les milices; il visita lui-même tous les postes...Il <( était né Romain. Le courage des premiers âges de « la république revivait en lui dans un âge de lâcheté « et de corruption: tel qu'un beau monument de Fan- « cienne Rome qu'on trouve quelquefois dans les « ruines de la nouvelle (1). » i. \ollaiiTe, Essai s'ir les mœurs, etc.. t. Il, cli. xxviii.
19 Mais, à la fin, tout résistance eût été vaine, et l'as- cendant de l'islamisme l'eût infailliblement emporté, si nous n'avions été de nouveau sauvés par les Papes et par les croisades dont ils furent les auteurs, les pro- moteurs et les directeurs, hélas! autant que le per- mirent l'ignorance et les passions des hommes. Les Papes découvrirent, avec des yeux d'Annibal, que pour repousser ou briser sans retour une puissance formidable et exlravasée, il ne suffît pas du tout de se défendre chez soi, mais il faut l'attaquer chez elle. Les croisés, lancés par eux sur l'Asie, donnèrent bien aux soudans d'autres idées que celle d'envahir ou seu- lement d'insulter l'Europe.
Ceux qui disent que les croisades ne furent pour les Papes que des guerres de dévotion n'ont pas lu appa- remment le discours d'Urbain II au concile de Clermont. Jamais les Papes n'ont fermé les yeux sur le mahométisme, jusqu'à ce qu'il se soit endormi lui- même de ce sommeil léthargique qui nous a tran- quillisés pour toujours. Mais il est bien remarquable que le dernier coup, le coup décisif, lui fut porté par la main d'un Pape. Le 7 octobre 1571, fut enfin livré ce combat à jamais célèbre, « le plus furieux « combat de mer qui se soit jamais livré. Cette « journée glorieuse pour les chrétiens fut l'époque « de la décadence des Turcs. Elle leur coûta plus « que des hommes et des vaisseaux dont on répare « la perte; car ils y perdirent cette puissance d*opi- « nion qui fait la principale puissance des peuples « conquérants; puissance qu'on acquiert une fois et (( qu'on ne recouvre jamais (1). Cette immortelle « journée brisa l'orgueil ottoman, et détrompa (( l'univers, qui croyait les flottes turques invin- cibles (2). » 1. M. de Bonald. Léqislation primitive, t. III, p. 288; — Disc, polit, sur l'état de l'Europe, § VIII.
2. Ces dernières expressions appartiennent au célèbre Cervantes, qui assista à la bataille de Lépante et qui eut même l'honneur d'y être blessé. (Dnn Quixote, part. I, ch. XXXIX, Madrid, 1799, in-16, t. IV, p. 40.) Dans lavant-propos RÉSUMÉ ET CONCLUSION DE CE LIVRE. 327 Mais cette bataille de Lépante, l'honneur éternel de l'Europe, époque de la décadence du croissant, et que l'ennemi mortel de la dignité humaine a pu seul tenter de ravaler (l),à qui la chrétienté en fut-elle redevable? Au Saint-Siège. Le vainqueur de Lépante fut moins don Juan d'Autriche que Pie V, dont Bacon a dit: « Je m'étonne que l'Église romaine n'ait pas encore (( canonisé ce grand homme (2). » Lié avec le roi d'Espagne et la république de Venise, il attaqua les Ottomans; il fut l'auteur et l'âme de cette glorieuse entreprise qu'il aida de ses conseils, de son influence, de ses trésors, et de ses armes même, qui se montrè- rent à Lépante, d'une manière tout à fait digne du SouAerain Pontife.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION DE CE LIVRE La conscience éclairée et la bonne foi n'en sauraient plus douter, c'est le christianisme qui a formé la mo- narchie européenne, merveille trop peu admirée. Mais, sans le Pape, il n'y a point de véritable chris- tianisme; sans le Pape, l'institution divine perd sa puissance, son caractère divin et sa force convertis- sante; sans le Pape, ce n'est plus qu'un système, une croyance humaine, incapable d'entrer dans les cœurs et de les modifier pour rendre l'homme sus- ceptible d'un plus haut degré de science, de morale et de civilisation. Toute souveraineté dont le doigt effi- cace du grand Pontife n'a pas touché le front demeude ia deuxième partie, Cervantes revient encore à cette fameuse batiille qu'il appelle la mai alta occasion que vieron los siglos vasados, los présentes, ni esperan ver los venidores. {Ihid, t. V, part. VIII, édition de don t^elicer.) Celui qui voudra assister à celte bataille peut en lire la description dans l'ou- vrage de Gratiani, De Bello Cyprio. (Rome, 1604, in-4.)
1. n Ouel fut le fruit de la bataille île Lépante?...Il semblait que les Turcs l'eussent gagaée. » (Voltaire, Essai sur les mœurs, etc., t. V, cli. CLXt.) Comme il est ridicule!
2. Dans le dialogue De Bello sacro.
328 DU PAPE.
rera toujours inférieure aux autres, tant dans la durée de ses règnes que dans le caractère de sa dignité et les formes de son gouvernement. Toute nation, même chrétienne, qui n'a pas assez senti l'action consti- tuante, demeurera de même éternellement au-dessous des autres, toutes choses égales d'ailleurs; et toute nation séparée, après avoir reçu l'impression du sceau universel, sentira enfin qu'il lui manque quelque chose, et sera ramenée tôt ou tard par la raison ou par le malheur. Il y a pour chaque peuple une liaison mystérieuse, mais visible, entre la durée des règnes et la perfection du principe religieux. Il n'y a point de roi de par le peuple, puisque les princes chrétiens ont plus de vie commune que les autres hommes, malgré les accidents particuliers attachés à leur état; et ce phénomène deviendra plus frappant encore, à mesure qu'ils protégeront davantage le culte vivi- fiant; car il peut y avoir plus ou moins de souverai- neté, précisément comme il peut y avoir plus ou moins de noblesse (1). Les fautes des Papes, infiniment 1. La noblesse n'étant qu'un prolongement de la souveraineté, magnum jovis iNCREMENTUM, elle répète en diminutif tous les caractères de sa mère, et n'est surtout ni plus ni moins humaine qu'elle; car c'est une erreur de croire que, à proprement parler, les souverains puissent anoblir; ils peuvent seulement sanc- tionner les anoblissements naturels. La véritiible noblesse est la gardienne natu- relle de la religion; elle est parente du sacerdoce et ne cesse de le protéger. Appius Claudius s'écriait dans le sénat romain: « La religion appartient aux patriciens, auspicia sunt patrum. » Et Bourdaloue, quatorze siècles plus tard, disait dans une chaire chrétienne: « La sainteté, pour être éminente, ne trouve point de fond qui lui soit propre que la {grandeur. » {Serm. sur la Concep., p. il.) C'est la même idée revêtue de part et d'autre des couleurs du siècle. Malheur au peuple chez qui les nobles abandonnent les dogmes nationaux! La France, qui donna tous les grands exemples en bien et en mal, vient de le prouver au monde; car cette bacchante qu'on appelle révolution française, et qui n'a fait encore que cliang. r d'iiabit, est une fille née ilu commerce impie de la noblesse française avec \e philosophisme dans le dix-huitième siècle. Les disciples de l'Alcoran disent « qu'un des signes de la fin du monde sera l'avan- « cernent des personnes de basse condition aux dignités éminentes. » (Pococl<e cité par Sale, Obst. hist. et crit. sur le Mahom., sect. IV.) C'est une exagé- ration orientale qu'une femme de beaucoup d'esprit a réduite à la mesure euro- péenne. (Lady Mary Worlley, Montagne's Works, t. IV, p. 223, 224.) Ce qui paraît sûr, c'est que pour la noblesse comme pour la souveraineté, il y a une relation cachée entre la religion et la durée des familles. L'auteur anonyme d'un roman anglais intitulé le Forester, dont je n'ai pu lire que des extraits, a fait, sur la décadence des familles et les variations de la propriété en Angle- RÉSUMÉ ET CONCLUSION DE CE LIVRE. 329 exagérées ou mal représentées, et qui ont tourné en général au profit des hommes, ne sont d'ailleurs que l'alliage humain, inséparable de toute mixtion tempo- relle; et quand on a tout bien examiné et pesé dans les balances de la plus froide et de la plus impartiale philosophie, il reste démontré que les Papes lurent les inslituieurs, les tuteurs, les sauveurs, et les véri- tables génies constituants de VEurope.
Au reste, comme tout gouvernement imaginable a ses défauts, je ne nie point que le régime sacerdotal n'ait les siens dans l'ordre politique; mais je propose sur ce point au bon sens européen deux réflexions qui m'ont toujours paru du plus grand poids.
La première est que ce gouvernement ne doit point être jugé en lui-même, mais dans son rapport avec le monde catholique. S'il est nécessaire, comme il l'est évidemment, pour maintenir l'ensemble et l'unité,, pour faire, s'il est permis de s'exprimer ainsi, circuler le même sang dans les dernières veines d'un corps immense, toutes les imperfections qui résulteraient de cette espèce de théocratie romaine dans l'ordre politique ne doivent plus être considérées que comme l'humidité, par exemple, produite par une machine à vapeur dans le bâtiment qui la renferme.
La seconde réflexion, c'est que le gouvernement des Papes est une monarchie semblable à toutes les autres, si on ne la considère simplement que comme terre, de singulières observations, que je rappelle sans avoir le droit de les ju'^'er. « 11 faut bien, dit-il, qu'il y ait quelque chose de radicalement et u 'Valarmiquement mauvais dans un système qui, en un siècle, a plus détruit (' la succession héréditaire et les noms connus que toutes les dévastations I. produites par les guerres civiles d'York et de Lancastre et du règne de « ilharles!«■■ ne l'avaient Tait peut-être dans les trois siècles précédents pris « ensemble, etc. » {Anti-Jacobin Reu. and Magazine, nov. 1803, n° LVIII,. p. 249.) Si les anciennes races anglaises avait'iit réellement péri depuis un siècle cuvirou eu nombre alarmi qufment considérable (ce que je n'ose point affirmer sur un témoignage unique), ce ne serait que l'effet accéléré, et par consf'quent plus visible d'un Jugement dont l'exécution aurait néanmoins commencé d'abord après la faute. Pourquoi la noblesse ne serait-elle pas m'itns conservée après avoir renoncé à la religion couservatrice? Pourquoi- serait-elie traitée mieux que ses maîtres dont les règnes ont été abrégés?
gouvernement d'un seul. Or, quels maux ne résultent pas de la monarchie la mieux constituée? Tous les livres de morale regorgent de sarcasmes contre la cour et les courtisans. On ne tarit pas sur la duplicité, sur la perfidie, sur la corruption des gens de la cour, et Voltaire ne pensait sûrement pas aux Papes, lors- qu'il s'écriait avec tant de décence: 0 sagesse du ciel! je te crois très profonde, Mais à quels plats tyrans as-tu livré!e monde (1)?
Cependant, lorsqu'on a épuisé tous les genres de critique, et qu'on a jeté, comme il est juste, dans l'autre bassin de la balance tous les avantages de la monarchie, quel est enfin le dernier résultat? C'est le meilleur, le plus durable des gouvernements, et le plus naturel à l'homme. Jugeons de même la cour ro- maine. C'est une monarchie, la seule forme de gou- Aernement possible pour régir l'Église catholique; et, quelle que soit la supériorité de cette monarchie sur les autres (2), il est impossible que les passions humaines ne s'agitent pas autour d'un foyer quel- conque de puissance, et n'y laissent pas de preuves de leur action, qui n'empêchent point le gouvernement du Pape d'être la plus douce, la plus pacifique et la plus morale de toutes les monarchies, comme les maux bien plus grands, enfantés par la monarchie sécu- lière, ne l'empêchent pas d'être le meilleur des gou- vernements.
1. Il a dit, au contraire, en parlant de Rome moderne: Les citoyens, en paix sagement gouvernés, Ne sont plus conquérants et sont plus fortunés.
2. Le gouvernement du Pape est le seul dans l'univers qui n'ait jamais eu de modèle comme il ne doit jamais avoir d'imitation. Ccst une monarchie élective dont le titulaire, toujours vieux et toujours célibataire, est élu par un petit nombre d'électeurs élus par ses prédécesseurs, toiis célibataires comme lui, et choisis sans aucun égard nécessaire à la naissance, aux richesses, ni même à la patrie. Si l'on examine attentivement cette forme de gouvernement, on prou- vera qu'elle exclut, les inconvénients de la monarchie élective sans perdre les avantages de la monarchie héréditaire.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION DE CE LIVRE. 3i^l En terminant cette discussion, je déclare protester également contre toute espèce d'exagération. Que la puissance pontitîcale soit retenue dans ses justes bor- nes; mais que ces bornes ne soient pas arrachées et déplacées au gré de la passion et de l'ignorance; qu'on ne vienne pas surtout alarmer l'opinion par de vaines terreurs: loin qu'il faille craindre dans ce moment les excès de la puissance spirituelle, c'est tout le contraire qu'il faut craindre, c'est-à-dire que les Papes manquent de la force nécessaire pour sou- lever le fardeau immense qui leur est imposé, et qu'à force de plier, ils ne perdent enfin la puissance comme l'habitude de résister. Qu'on leur accorde, de bonne foi, ce qui leur est dû; de son côté, le Souverain Pon- tife sait ce qu'il doit à l'autorité temporelle, qui n'aura jamais de défenseur plus intrépide et plus puis- sant que lui. Mais il faut aussi qu'il sache défendre ses droits; et si quelque prince, par un trait de sagesse égale à celle de ce fils de famille qui menaçait son père de se faire pendre pour le déshonorer, osait menacer le sien d'un schisme, pour extorquer de lui quelque faiblesse, le successeur de saint Pierre pour- rait fort bien lui répondre ce qui est écrit déjà depuis longtemps: « Voulez-vous m'abandonner? Eh bien, partez! « Suivez la passion qui vous entraîne; n'attendez pas <( que, pour vous retenir auprès de moi, je descende « jusqu'aux supplications. Partez! pour me rendre « l'honneur qui m'est dii, d'autres hommes me res- <( teront. Mais surtout, Dieu me restera (1). » Le prince y penserait!
Oï xé (xe Ttsxri<Tou(n' MAAIi:T:\. AE.MHTIETA ZErS.
LIVRE QUATRIÈME DU PAPE DA\S SON RAPPORT AVEC LES EGLISES NOMMEES SCHISMATIQUES.
CHAPITRE PREMIER Que toute Église schismatique est protestante. — Affinité des deux systèmes. — Témoignage de l'Église russe.
C'est une vérité fondamentale dans toutes les ques- tions de religion, que toute Eglise qui iiest pas catho- lique est protestante. C'est en vain qu'on a voulu mettre une distinction entre les Eglises schismati- ques et hérétiques. Je sais bien ce qu'on veut dire; mais, dans le fond, toute la différence ne tient qu'aux mots, et tout chrétien qui rejette la communion du Saint-Père est protestant ou le sera bientôt.