L'erreur, redoublant toujours de force en raison de l'importance des vérités qu'elle attaque, s'est épuisée contre le célibat religieux, et après l'avoir attaqué sous le rapport des mœurs, elle n'a pas manqué de le citer au tribunal de la politique comme contraire à la popu- lation. On avait répondu à ces sophismes d'une manière victorieuse. Déjà Bacon, malgré les préjugés de temps et de secte, nous avait fait penser à quelques avantages signalés du célibat (1). Déjà les écono- mistes avaient soutenu et assez bien prouvé que le législateur ne devait jamais s'occuper directement de la population, mais seulement des subsistances. Déjà plusieurs écrivains appartenant au clergé avaient fort bien repoussé les traits lancés contre leur ordre sous le rapport de la population. Mais c'est une singularité piquante, que cette force cachée qui se loue dans Vunivers se soit servie d'une plume protestante pour nous présenter la démonstration rigoureuse d'une vérité tant et si mal à propos contestée.
Je veux parler de M. Malthus, dont le profond ouvrage sur le Principe de la Population est un de ces livres rares après lesquels tout le monde est dispensé de traiter le même sujet. Personne avant lui, je pense, n'avait clairement et complètement prouvé cette grande loi temporelle de la Providence: Ont non seu- 1. Sermones fidèles, etc., CVIII. {Op., l. X.)
^04 DU PAPE.
lement ioui liomme rîest pas né pour se marier, mais que dans tout Etat bien ordonné, il faut qu'il y ait une loi, un principe, une force quelconque qui s'oppose à la PiultipUcation des mariages. M. Malthus observe que l'accroissement des moyens de subsistance, dans la supposition la plus favorable, étant inférieur à celui de la population dans l'énorme proportion respective des deux progressions, l'une arithmétique et l'autre géométrique, il s'ensuit que l'État, en vertu de cette disproportion, est tenu dans un danger continuel si la population est abandonnée à elle-même; ce qui néces- site la force réprimante dont je viens de parler.
Mais le nombre des mariages ne peut être restreint dans l'Etat qu'en trois manières: par le vice, par la violence ou par la morale. Les deux premiers moyens ne pouvant se présenter à l'esprit d'un législateur, il ne reste donc que le troisième, c'est-à-dire qu'il faut qu'il y ait dans l'Etat un principe moral qui tende constamment à restreindre le nombre des mariages.
Et voilà le problème difficile que l'Église, c'est-à- dire le Souverain Pontife, a, par sa loi du célibat ecclé- siastique, résolu avec toute la perfection que les cho- ses humaines peuvent comporter, puisque la restreinte catholique est non seulement morale, mais divine, et que l'Église l'appuie sur des motifs si sublimes, sur des moyens si efficaces, sur des menaces si terribles, qu'il n'est pas au pouvoir de l'esprit humain d'ima- giner rien d'égal ou d'approchant.
Salut et honneur éternel à saint Grégoire VII et à ses successeurs qui ont maintenu l'intégrité du sacer- doce contre tous les sophismes de la nature, de l'exem- ple et de l'hérésie!
LIVRE III, CHAPITRE IV. 305 CHAPITRE IV Institution de la Monarchie européenne.
L'homme ne sait point admirer ce qu'il voit tous les jours: au lieu de célébrer notre monarchie qui est un miracle, nous l'appelons despotisme, et nous en par- lons comme d'une chose ordinaire qui a toujours existé et qui ne mérite aucune attention particulière.
Les anciens opposaient le règne des lois à celui des rois comme ils auraient opposé la république au des- potisme. « Quelques nations, dit Tacite, ennuyées de « leurs rois, préférèrent les lois (1). » Nous avons le bonheur de ne pas comprendre cette opposition, qui csi cependant très réelle et le sera toujours hors du christianisme.
Jamais les nations antiques n'ont douté pas plus que les nations infidèles n'en doutent aujourd'hui, que le droit de vie et de mort n'appartînt directement aux souverains. Il est inutile de prouver cette vérité qui est écrite en lettres de sang sur toutes les pages de l'histoire. Les premiers rayons du christianisme ne détrompèrent pas même les hommes sur ce point, puisqu'en suivant la doctrine de saint Augustin lui- même, le soldat qui ne tue pas quand le prince légi- time le lui ordonne n'est pas moins coupable que celui qui tue sans ordre (2); par où l'on voit que ce grand et bel esprit ne se formait pas encore l'idée d'un nouveau droit public qui ôterait aux rois le pouvoir de juger.
Mais le christianisme, pour ainsi dire disséminé sur la terre, ne pouvait que préparer les cœurs, et ses 1. Quidam, regum pertxsi, leges maluerunt. (Tacit.)
2. Saint August. De Civit. Dei, 1, 29. — Ailleurs, il dit encore: Reum re- gem facit iniquitas imperandi, innocenlem autem militem ostendit ordo ser viendi. (Idem, contra Faustum.)
grands effets politiques ne pouvaient avoir lieu que lorsque l'autorité pontificale ayant acquis ses justes dimensions, la puissance de cette religion se trouve- rait concentrée dans la main d'un seul homme, condi- tion inséparable de l'exercice de cette puissance. Il fallait, d'ailleurs, que l'empire romain disparût. Putréfié jusque dans ses dernières fibres, il n'était plus digne de recevoir la greffe divine. Mais le robuste sauvageon du Nord s'avançait, et, tandis qu'il foule- rait aux pieds l'ancienne domination, les Papes devaient s'emparer de lui, et, sans jamais cesser de le caresser ou de le combattre, en faire à la fin ce qu'on n'avait jamais vu dans l'univers.
Du moment où les nouvelles souverainetés commen- cèrent à s'établir, l'Église, par la bouche des Papes, ne cessa de faire entendre aux peuples ces paroles de Dieu dans l'Écriture: C'est par moi que les rois régnent; et aux rois: Ne jugez pas, afin que vous ne soyez point jugés, pour établir à la fois et l'origine diiine de la souveraineté et le droit divin des peuples.
(( L'Église, dit très bien Pascal, défenr à ses en- « fants, encore plus fortement que les lois civiles, de « se faire justice eux-mêmes; et c'est par son esprit (( que les rois chrétiens ne se la font pas dans les cri- (( mes mêmes de lèse-majesté au premier chef, et « qu'ils remettent les criminels entre les mains des (( juges, pour les faire punir selon les lois et dans les « formes de la justice (1). » Ce n'est pas que l'Église ait jamais rien ordonné sur ce point; je ne sais même si elle l'aurait pu, car il est des choses qu'il faut laisser dans une certaine obscu- rité respectable, sans prétendre les trop éclaircir par des lois expresses. Les rois, sans doute, ont souvent et trop souvent ordonné directement des peines; mais toujours l'esprit de l'Église s'avançait sourdement, attirant à lui les opinions, et flétrissant ces actes de la 1. Dans les T.eHres provinciales.
LIVRE HT, CHAPITRE IV. 307 souveraineté comme des assassinats solennels, plus vils et non moins criminels que ceux des grands chemins.
Mais comment l'Église aurait-elle pu faire plier la monarchie, si la monarchie elle-même n'avait été pré- parée, assouplie, je suis prêt à dire édulcorée par les Papes? Que pouvait chaque prélat, que pouvait même chaque Ëglise particulière contre son maître? Rien. Il fallait, pour opérer ce grand prodige, une puissance non point humaine, physique, matérielle (car, dans ce cas, elle aurait pu abuser temporellement), mais une puissance spirituelle et morale qui ne régnât que dans l'opinion: telle fut la puissance des Papes: Nul esprit droit et pur ne refusera de reconnaître l'action de la Providence dans cette opinion universelle qui envahit l'Europe, et montra à tous ses habitants le Souverain Pontife comme la source de la souveraineté euro- péenne, parce que la même autorité, agissant partout, effaçait les différences nationales autant que la chose était possible, et que rien n'identifie les hommes comme l'unité religieuse. La Providence avait confié aux Papes l'éducation de la souveraineté européenne. Mais comment élever sans punir? De là tant de chocs, tant d'attaques, quelquefois trop humaines, et tant de résistances féroces; mais le prince divin n'était pas moins toujours présent, toujours agissant et toujours reconnaissable; il l'était surtout par ce merveilleux caractère que j'ai déjà indiqué, mais qui ne saurait être trop remarqué, savoir: que toute action des Papes contre les souverains tournait au projit de la souveraineté. N'agissant jamais que comme délégués divins, même en luttant contre les monarques, ils ne cessaient d'avertir le sujet qu'il ne pouvait rien contre ses maîtres. Immortels bienfaiteurs du genre humain, ils combattaient tout à la fois et pour le caractère divin de la souveraineté, et pour la liberté légitime dos hommes. Le peuple, parfaitement étranger à toulo espèce de résistance, ne pouvait s'enorgueillir ni s'émanciper, et les souverains, ne pliant que sous un pouvon^ divin, conservaient toute leur dignité. Fré- déric, sous le pied du Pontife, pouvait être un objet de terreur, de compassion peut-être, mais non de mépris, pas plus que David prosterné devant l'ange -qui lui apportait les fléaux du Seigneur.
Les Papes ont élevé la jeunesse de la monarchie «européenne; ils l'ont laite, au pied de la lettre, comme Fénelon lit le duc de Bourgogne. Il s'agissait, de part et d'autre, d'extirper d'un grand caractère un élément féroce qui aurait tout gâté. Tout ce qui gêne l'homme le fortifie. 11 ne peut obéir sans se perfectionner; et, par cela seul qu'il se surmonte, il est meilleur. Tel homme pourra triompher de la plus violente passion à trente ans, parce qu'à cinq ou six on lui aura appris à se passer volontairement d'un joujou ou d'une sucre- rie. Il est arrivé à la monarchie ce qui arrive à un individu bien élevé. L'effort continuel de l'Église, dirigé par le Souverain Pontife, en a fait ce qu'on n'avait jamais vu et ce qu'on ne verra jamais partout où cette autorité sera méconnue. Insensiblement, sans menaces, sans lois, sans combats, sans violence et sans résistance, la grande charte européenne fut pro- clamée, non sur le vil papier, non par la voix des crieurs publics, mais dans tous les cœurs européens, alors tous catholiques.
Les rois abdiquent le pouvoir de iuger par eux- mêmes, et les peuples, en retour, déclarent les rois INFAILIJBLES ET INVIOLABLES.
Telle est la loi fondamentale de la monarchie euro- péenne, et c'est l'ouvrage des Papes, merveille inouïe, contraire à la nature de l'homme naturel, contraire à tous les faits historiques, dont nul homme, dans les temps antiques, n'avait rêvé la possibilité, et dont le caractère divin le plus saillant est d'être devenu vulgaire.
Les peuples chrétiens qui n'ont pas senti ou assez senti la main du Souverain Pontife n'auront jamais LIVRE m, CHAPITRE IV. 30^ cette monarchie. C'est en vain qu'ils s'agiteront sous une main arbitraire; c'est en vain qu'ils s'élanceront sur les traces des nations ennoblies, ignorant qu'avant de faire des lois pour un peuple, il faut faire un peu- ple pour les lois. Tous les efforts seront non seule- ment vains, mais funestes; nouveaux Ixions, ils irri- teront Dieu, et n'embrasseront qu'un nuage. Pour être admis au banquet européen, pour être rendus dignes- de ce spectre admirable qui n'a jamais suffi qu'aux nations préparées, pour arriver, enfin, à ce but si ridi- culement indiqué par une philosophie impuissante, toutes les routes sont fausses, excepté celle qui nous a conduits.
Quant aux nations qui sont demeurées sous la main du Souverain Pontife assez pour recevoir l'impression sainte, mais qui l'ont malheureusement abandonnée, elles serviront encore de preuve à la grande vérité que j'expose; mais cette preuve sera d'un genre opposé. Chez les premières, le peuple n'obtiendra jamais ses droits; chez les secondes, le souverain perdra les siens, et de là naîtra le retour.
Les rois favorisèrent, il y a trois siècles, la grande révolte pour voler l'Ëglise (1). On les verra ramener les peuples à l'unité pour affermir leurs trônes, mis en l'air par les nouvelles doctrines.
L'union, à différents degrés et sous différentes for- mes, de l'empire et du sacerdoce fut toujours trop générale dans le monde pour n'être pas divine. Il y a, entre ces deux choses, une affmité naturelle. Il faut qu'elles s'unissent ou qu'elles soutiennent. Si l'une se retire, l'autre souffre.
Alteriiis sic Altéra poscit opem res et conjurai amice.
1. Hume, qui, ne croyant rien, ne se gênait pour rien, avoue sans compli- ment que « le véritable fondement de la réforme fut l'envie de volek l'argen- « terie et tous les ornements des autels. » A prêt ence for makiiig spoil of the plate, vestures and rich ornaments belonging to the altars. {Hume's Hist. of Eng. Elisabeth, cli. xl, ann. 1568.)
Toute nation européenne soustraite à l'influence du Saint-Siège sera portée invinciblement vers la servi- tude ou vers la ré\olte. Le juste équilibre qui dis- tingue la monarchie européenne ne peut être que l'effet de la cause supérieure que j'indique.
Cet équilibre miraculeux est tel, qu'il donne au prince toute la puissance qui ne suppose pas la tyrannie proprement dite, et au peuple toute la liberté qui n'exclut pas l'obéissance indispensable. Le pou- voir est immense sans être désordonné, et l'obéissance est parfaite sans être vile. C'est le seul gouvernement qui convienne aux hommes de tous les temps et de tous les lieux; les autres ne sont que des exceptions. Partout où le souverain, n'infligeant aucune peine directement, n'est amenable lui-même dans aucun cas, et ne répond à personne, il y a assez de puissance et assez de liberté; le reste est de peu d'importance (1).
On parle beaucoup du despotisme turc; cependant ce despotisme se réduit au pouvoir de punir directe- ment, c'est-à-dire au pouvoir d'assassiner, le seul dont l'opinion universelle prive le roi chrétien; car il est bien important que nos princes soient persuadés d'une vérité dont ils se doutent peu, et qui est cependant incontestable: c'est qu'ils sont incomparablement plus puissants que les princes asiatiques. Le sultan peut être déposé légalement et mis à mort par un décret des mollahs et des ulhémas réunis (2). Il ne pourrait céder une province, une seule ville même, sans exposer sa tête, il ne peut se dispenser d'aller à la mosquée le vendredi; on a vu des sultans malades faire un dernier effort pour monter à cheval, et tomber morts en s'y rendant; il ne peut conserver un enfant 1. Le droit de s'imposer, par exemple, dont ou fait beaucoup de bruit, ne si- gnifie pas grand'chose. Les nations qui s'imposent elles-mêmes sont toujours les plus imposées. Il en est de même du droit colégislalif. Les lois seront pour te moins aussi bonnes partout où il n'y aura qu'un législateur unique.
2. Ces deux corps sont à peu près ce que seraient jiarmi nous le clergé et la magistrature.
mâle naissant dans sa maison, hors de la ligne directe de la succession; il ne peut casser la sentence d'un cadi; il ne peut toucher à un établissement religieux, ni au bien offert à une mosquée, etc.
Si l'on offrait à l'un de nos princes le droit sublime de faire pendre, à la charge de pouvoir être mis en jugement, déposé ou mis à mort, je doute qu'il acceptât ce parti; et cependant on lui offrirait ce que nous appelons la toute-puissance des sultans.
Lorsque nous entendons parler des catastrophes sanglantes qui ont coûté la vie à un si grand nombre de ces princes, jugeant ces événements d'après nos idées, nous y voyons des complots, des assassinats, des révolutions; rien n'est plus faux. Dans la dynastie entière des Ottomans, un seul a péri illégalement par une véritable insurrection; mais ce crime est consi- déré à Constantinople comme nous considérons l'assassinat de Charles P'' ou celui de Louis XVL La compagnie ou la horta des janissaires, qui s'en rendit coupable, fut supprimée, et cependant son nom fut conservé et voué à une éternelle ignominie. A chaque revue elle est appelée à son tour, et, lorsque son nom est prononcé, un officier public répond à haute voix: Elle n'existe plus! elle est maudite, etc., etc.
En général, ces exécutions, qui terminent une si grande quantité de règnes, sont avouées par la loi. Nous en avons vu un exemple mémorable dans la mort de l'aimable Sélim, dernière victime de ce terrible droit public. Las du pouvoir, il voulut le céder à son oncle, qui lui dit: « Prenez garde à vous; les factions « vous fatiguent; mais lorsque vous serez particulier, « une autre faction pourra fort bien vous rappeler au « trône, c'est-à-dire à la mort. » Sélim persista, et la prophétie fut accomplie. Bientôt une faction puissante ayant entrepris de le replacer sur le trône, un /e//a du divan le fît étrangler. Le décret adressé au souverain, dans ces sortes de cas, ressemble beaucoup à celui 312 DU PAPE.
que le sénat romain adressait aux consuls dans les moments périlleux: Videant consules, etc.
Partout où le souverain exerce le droit de punir directement, il faut qu'il puisse être jugé, déposé et mis à mort; et, s'il n'y a pas un droit fixe sur ce point,, il faut que le meurtre d'un souverain n'effraye ni ne révolte aucunement les imaginations; il faut même que les auteurs de ces terribles exécutions ne soient point flétris dans l'opinion publique, et que des fils organisés tout exprès consentent à porter les noms de leur père. C'est ce qui a lieu, en effet, car tout ce qui est nécessaire existe.
L'opinion est ce qu'elle doit être. Elle veut qu'on puisse sans déshonneur porter la main, dans certaines occasions, sur le prince qui est investi du droit de faire mourir.
Par une raison toute contraire, l'opinion, autant que la loi, doit écraser tout homme qui ose porter la main sur le monarque déclaré inviolable. Le nom même de régicide disparaît, étouffé sous le poids de l'infamie; ailleurs, la dignité de la victime semble quelquefois ennoblir le meurtre.
CHAPITRE V Vie commune des Princes. — Alliance secrète de la Religion et de la Souveraineté.
Quand on lit l'histoire, on serait tenté de croire que la mort violente est naturelle aux princes, et que pour eux la mort naturelle est une exception.
Des trente empereurs qui régnèrent pendant deux siècles et demi, depuis Auguste jusqu'à Valérien, six seulement moururent de mort naturelle. En France, de Clovis à Dagobert, dans un espace de cent cin- LIVRE III, CHAPITRE V. 315 qualité ans, plus de quarante rois ou princes du sang royal périrent de mort violente (1).
Et n'est-ce pas une chose déplorable que dans ces derniers temps on ait pu dire encore: « Si, dans un (( espace de deux siècles, on trouve en France dix (( monarques ou dauphins, trois sont assassinés, trois « meurent d'une mort secrètement préparée, et le « dernier périt sur réchafaud (2). » L'historien que je viens de citer regarde comme cer- tain que la vie commune des princes est plus courte que la vie commune, à cause du grand nombre de morts violentes qui terminent ces vies royales: « Soit, « ajoute-t-il, que cette brièveté générale de la vie des « rois vienne des embarras et des chagrins du trône,^ « ou de la facilité funeste qu'ont les rois et les princes « de satisfaire toutes leurs passions (3). » Le premier coup d'oeil est pour la vérité de cette observation; cependant, en examinant la chose de très près, je me suis trouvé conduit à un résultat tout différent.
Il paraît que la vie commune de l'homme est à peu près de vingt-sept ans (4).
D'un autre côté, si l'on en croyait les calculs de Newton, les règnes communs des rois seraient de dix- huit à vingt ans; et je pense qu'il n'y aurait pas de dif- ficulté sur cette évaluation, si l'on ne faisait aucune distinction de siècles et de nations, c'est-à-dire de reli- gions; mais cette distinction doit être faite, comme l'a 1. Garnier, Hist. de Charlemagne, t I, in-12, introd., ch. ii, p. 219. Pas- sage rappelé par M. Bernardi, dans son ouvrage de V Origine et des Progrès de la Législation française. [Journal des Débats, 2 août 1816.)
2. On peut lire dans le Journal de Paris, juillet 1793, n° 183, l'effroyable diatribe dont cette citation est tir(''e. L'auteur paraît cependant être mort en pleine jouissance du bon sens. Sit tibi terra levis!
4. D'Alembert, Mélanges de littérature et de philosophie, Amsterdam. 1767. Calcul des probabilités, p. 285. — Ce même d'Alembert observe cependant qu'il restait des doutes sur ces évaluations, et que les tables mortuaires avaient besoin d'être dressées avec plus de soin et de précision. {Opusc. niathém., Paris, 1768, in-4, t. V, sur les Tables de mortalité, p. 231.) C'est ce qu'on a fait, je pense, depuis cette époque, avec beaucoup d'exactitude.
iS observé le chevalier William Jones: « En examinant, « dit-il, les dynasties asiatiques, depuis la décadence « du califat, je n'ai trouvé que dix à douze ans pour le « règne commun (1). » Un autre membre distingué de l'académie de Cal- cutta prétend que, d'après les tables mortuaires, la vie commune est de trente-deux à trentre-trois ans, « et <( que, par une longue succession de princes, on ne « saurait accorder à chaque règne, l'un dans l'autre, « plus de la moitié de cette dernière durée, soit dix- IV sept ans (2). » Ce dernier calcul peut être vrai, si l'on fait entrer les règnes asiatiques dans l'évaluation commune; mais, à l'égard de l'Europe, il serait certainement faux; car les règnes communs européens excèdent, même depuis longtemps, le terme de vingt ans, et s'élèvent dans plusieurs Ëtats catholiques jusqu'à vingt- cinq ans.
Prenons un terme moyen, 30, entre les deux nom- bres 27 et 33 fixés pour la durée de la vie commune, et le nombre 20, évidemment trop bas, comme chacun peut s'en convaincre par soi-même, pour le règne commun européen; je demande comment il est possi- ble que les vies soient de 30 ans seulement, et les règnes de 22 à 25, si les princes (j'entends les princes chrétiens) n'avaient pas plus de vie commune que les autres hommes? Cette considération prouverait ce qui m'a toujours paru infiniment probable, que les familles véritablement royales sont naturelles et diffèrent des autres, comme un arbre diffère d'un arbuste.
Rien n'arrive, rien n'existe sans raison suffisante: une famille ne peut régner que parce qu'elle a plus de vie, plus d'esprit royal, en un mot plus de ce qui rend une famille plus faite pour régner.
1, Sir William Jone's Works, in-4, t. V, p. 354. (Préf. de sa Description de l'Asie.)
2. M. Bentley, dans les Recherch. asiat. — Supplém. aux Œuvres citées On croit qu'une famille est royale parce qu'elle règne, au contraire, elle règne parce qu'elle est royale.
Dans nos jugements sur les souverains, nous sommes trop sujets à commettre une faute impardon- nable en fixant nos regards sur quelques points tristes de leurs caractères ou de leurs vies. Nous disons en nous rengorgeant: Voilà comment sont faits les rois! il faudrait dire: Qu est-ce que je serais,moi,si quelque force révolutionnaire avait porté seulement mon troi- sième ou quatrième aïeul sur le trône? Un furieux, un imbécile dont il faudrait se défaire à tout prix.
Infortunés stylites, les rois sont condamnés par la Providence à passer leur vie sur le haut d'une colonne, sans pouvoir jamais en descendre. Ils ne peuvent donc voir aussi bien que nous ce qui se passe en bas; mais, en revanche, ils voient de plus loin. Ils ont un certain tact intérieur, un certain instinct qui les conduit sou- vent mieux que le raisonnement de ceux qui les entou- rent. Je suis si persuadé de cette vérité, que, dans tou- tes les choses douteuses, je me ferai toujours une difficulté, une conscience même, s'il faut parler clair, de contredire trop fortement, même de la manière per- mise, la volonté d'un souverain, Après qu'on leur a dit la vérité, comme on le doit, il ne faut plus que les laisser faire et les aider.
Nous comparons tous les jours un prince à un parti- culier; quel sophisme! Il y a des inconvénients qui tiennent à la position des souverains, et qui par consé- quent doivent être tenus pour nuls. Il faut donc com- parer une famille régnante à une famille particulière ((ui régnerait, et qui serait en conséquence soumise aux mêmes inconvénients. Or, dans cette supposition, il n'y a pas le moindre doute sur la supériorité de la première, ou, pour mieux dire, sur l'incapacité de la seconde; car la famille non royale ne régnera jamais (1).
\. La souveraineté légitime peut être imitée pendant quelque temps: elle est susceptible aussi de plus ou de moins; et ceux qui ont beaucoup réfléchi sur ce 316 DU PAPE.
Il ne faudrait donc pas s'étonner de trouver dans une famille royale plus de vie commune que dans toute autre. Mais ceci me conduit à l'exposition de l'un des plus grands oracles prononcés dans les sain- tes Écritures: LES CRIMES DES HOMMES MULTIPLIENT LES PRINCES. LA SAGESSE ET l'iNTELLIGENCE DE LEURS SUJETS ALLONGENT LES RÈGNES (1).
Il n'y a rien de si vrai, il n'y a rien de si profond, il n'y a rien de si terrible, et, par malheur, il n'y a rien de moins aperçu. La liaison de la religion et de la sou- veraineté ne doit jamais être perdue de vue. Je me rappelle avoir lu jadis le titre d'un sermon anglais inti- tulé: Les péchés du gouvernement sont les péchés du peuple (2).
J'y souscris sans l'avoir lu; le titre seul vaut mieux que plusieurs livres.
En comparant les races souveraines d'Europe et d'Asie, le chevalier Jones observe que « la nature des (( malheureux gouvernements asiatiques explique la <( différence qui les distingue des nôtres, sous le rap- « port de la durée des races (3). » Sans doute; mais il faut ajouter que c'est la religion qui différencie les grand sujet ne seront point embarrassés de reconnaître dans ce genre les caractères du plus ou du moins, ou du néant. Si l'on ne sait rien de l'origine d'une souveraineté; si elle a commencé pour ainsi dire d'elle-même, sans vio- lence d'un côté, comme sans acceptation ni délibération de l'autre; si, de plus, le roi est européen et catholique, il est, comme dit Homère, très 1 oi (Bao-iXEÛtaToi;). Plus il s'éloigne de ce modèle, et moins il est roi. 11 faut parti- culièrement très peu compter sur les races produites au milieu des tempêtes, élevées par la force ou par lapolitique, et qui se montrent surtout environnées, flanquées, défendues, consacrées par de belles lois fondamentales, écrites sur de beau papier vélin, et qui ont prévu tous les as, — Ces races ne peuvent durer- — Il y aurait bien d'autres choses à dire, si l'on voulait ou si l'on pouvait dire.
1. Profiter peccata terras multi principes ejus; et propter hominis sapien- ti'im, et horum scientiam quae dicuntur, vita ducis longior erit. (Prov., XXVIII, -1.)
2. Sins of govemment, sins of the nations. A discourse intended for the laie fast. (London, Chronicle, 1793, n» 5747.) Il me parait que ce titre et ce sujet n'ont pu être trouvés que par un esprit sage et lumineux.
3. Sir William Jones Works, t. V, p. 533. (Dans la préface de la Des- cription de l'Asie.)
LIVRE III, CHAPITRE V. 3î7 gouvernements. Le mahométisme n'accorde que dix à douze ans aux souverains: car les crimes des hommes multiplient les princes; et, dans tout le pays infidèle, il faut nécessairement qu'il y ait infiniment plus de crimes et infiniment moins de vertus que parmi nous, quel que soit le relâchement de nos mœurs, puisque, malgré ce relâchement, la vérité nous est néanmoins continuellement prêchée, et que nous avons Vintelligence des choses quon nous dit.
Les règnes pourront donc s'élever, dans les pays chrétiens, jusqu'à vingt-cinq ans. En France, le règne commun, calculé pendant trois cents ans, est de vingt- cinq ans. En Danemark, en Portugal, en Piémont, les règnes sont également de vingt-cinq ans. En Espagne, ils sont de vingt-deux ans; et il y a, comme on voit, quelque différence entre les durées des différents gou- vernements chrétiens; mais tous les règnes chrétiens sont plus longs que tous les règnes non chrétiens, an- ciens et modernes.
Une considération importante sur la duré,e des règnes pourrait peut-être se tirer encore des souve- rainetés protestantes, comparées à elles-mêmes avant la réforme, et à celles qui n'ont point changé de foi.
Les règnes d'Angleterre, qui étaient de plus de vingt-trois ans avant la réforme, ne sont plus que de dix-sept ans depuis cette époque. Ceux de la Suède sont tombés de vingt-deux ans à ce même nombre de dix-sept. Il pourrait donc se faire que la loi incontes- table à l'égard des nations infidèles ou primitivement étrangères à l'influence du Saint-Siège, que cette loi, dis-je, se manifestât encore chez les nations qui n'ont cessé d'être catholiques qu'après l'avoir été long- temps. Néanmoins, comme il peut y avoir des com- pensations inconnues, et que le Danemark, par exemple, en vertu de quelque raison cachée, mais certainement honorable pour la nation, ne paraît pas avoir subi la loi de raccourcissement des règnes, il convient d'attendre encore avant de généraliser.
Cette loi, au reste, étant manifeste, il ne s'agit plus que d'en examiner l'étendue. On ne saurait trop appro- fondir rinfluence de la religion sur la durée des règnes et sur celle des dynasties.
CHAPITRE VI Observations particulières sur la Russie.
Un beau phénomène est celui de la Russie. Placée entre l'Europe et l'Asie, elle tient de l'une et de l'autre. L'élément asiatique qu'elle possède et qui saute aux yeux ne doit point l'humilier. On pourrait y avoir plutôt un titre de supériorité; mais, sous le rapport de la religion, elle a de très grands désavan- tages, tels même que je ne sais pas trop si, aux yeux d'un véritable juge, elle est plus près de la vérité que les nations protestantes.
Le déplorable schisme des Grecs et l'invasion des Tarlares empêchèrent les Russes de participer au grand mouvement de la civilisation européenne et légitime, qui partait de Rome. Cyrille et Méthode, apôtres des Slaves, avaient reçu leurs pouvoirs du Saint-Siège, et même ils étaient allés à Rome pour y rendre compte de leur mission (1). Mais la chaîne, à peine établie, fut coupée par les mains de ce Photius