SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

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3. Clem. Alex. Strom. VIII.

LIVRE IV, CUAPITRE VII. 361 « en peu de mois, afin que tout le monde s'en sou- C'est en effet ainsi que se distingue le pays des dogmes de celui de l'argumentation. Tatien, dans son fameux discours aux Grecs, leur disait déjà, avec un certain mou\einent d'impatience: « Finissez donc de « nous donner des imitations pour des in\ en- Lanzi, en Italie, et (iibbon, de l'autre côté des Alpes, ont répété l'un et l'autre la même observation sur le génie grec, dont ils ont reconnu tout à la fois l'élégance et la stérilité (3).

Si quelque chose paraît appartenir en propre à la Grèce, c'est la musique; cependant tout dans ce genre lui venait d'Orient; Strabon remarque que la cithare avait été nommée Vasiatic/ue, et que tous les instru- ments de musique portaient en Grèce des noms étran- gers, tels que la iKiblie, la sambuque, le barbiton, la magade, etc. (i).

Les boues d'Alexandrie mêmes se montrèrent plus favorables à la science que les terres classiques de Tempe et de la Céramique. On a remarqué avec raison que depuis la fondation de cette grande \ilie égyp- tienne, il n'est aucun des astronomes grecs qui n'y soit né ou c[ui n'y ait acquis ses connaissances et sa réputation, 'icls sont Timocharis, Denys l'astronome, Erastothène, le fameux Hipparque, Possidonius, Sosigène, Ptolémée eniin, le dernier et le plus grand de tous (5).

1. Calamus. Gj/mnosoph. apiid Athasn. Tito' u.r,-/a r,y.(xrwv. E(HL Tlieven. fol. 2.

2. n'/jT-ziE Ta;;iiî;xr,(r£i; ejovjffEi; iiîoxaAuitTc?. (T;it., Orat. ad Grœc. Eilit. Paris.

3. / Gmci sernpre più felici in p rfezinnare arti cJip in invontarle (Saggio, ai Littcrtttura prruacn. de. t. Il, p. 18!'. — L'rsprit des Grecs, tout romn- npsqiie qu'il étuil, a moins inventif qu'il n'a embi-lli. (Gil)ljoii, ^Jéilloires, t. II, p. 207, trad. franr.)

4. Hiipt, Dc.inonsfr. evang. Prop. IV. can. IV, n" 2. — On ap|)elle encore aujourd iiiii ch'hi-tar (kitar) une viole à si\ cordes fort en iisacre dans tout l'Iiidousliin {ficck.asiat.. t. VII, in-4, p, 471). On retrouve dans ce mot la ci- thara des Grecs et dos Latins, et notre guitare.

5. Observation de rabl)é T<irrasson. (Sélhos., liv. II.

21 36i2 DU PAPE, La même observation a lieu à l'égard des mathéma- ticiens. Eiiclide, Pappiis,Diophante, étaient d'Alexan- drie; et celui qui paraît les avoir tous surpassés, Archimède, fut Italien.

Lisez Platon; vous ferez à chaque page une distinc- tion bien frappante. Toutes les fois qu'il est Grec, il ennuie, et souvent il impatiente. Il n'est grand, su- blime, pénétrant, que lorsqu'il est théologien, c'est-à- dire lorsqu'il énonce des dogmes positifs et éternels, séparés de toute chicane, et qui portent si clairement le cachet oriental que, pour le méconnaître, il faut n'avoir jamais entrevu l'Asie. Platon avait beaucoup voyagé: il y a dans ses écrits mille preuves qu'il s'était adressé aux véritables sources des véritables traditions. Il y avait en lui un sophiste et un théolo- gien, ou, si l'on veut, un Grec et un Chaldéen. On n'entend pas ce philosophe si on ne le lit pas avec cette idée toujours présente à l'esprit.

Sénèque, dans sa cent treizième épître, nous a donné un singulier échantillon de la philosophie grecque; mais personne, à mon avis, ne l'a caracté- risée avec tant de vérité et d'originalité que le philo- sophe chéri du dix-huitième siècle: « Avant les Grecs, « dit-il, il y avait des hommes bien plus savants (( qu'eux, mais qui fleurireni en silence, et qui sont « demeurés inconnus, parce qu'ils n'ont jamais été (( cornés et trompelés par les Grecs (1)...Les hommes « de cette nation réunissent invariablement la préci- « pitation du jugement à la rage d'endoctriner; « double défaut mortellement ennemi de la science et « de la sagesse. Le prêtre égyptien eut grande raison « de leur dire: Vous autres Grecs, vous n'êtes que « des enfcints. En effet, ils ignoraient également et « Vantiquité de la science, et la science de Vantiquité; « et leur philosophie porte les deux caractères essen- 1. Sed tamen majores cum silentio floruerunt antequam in Grœcorum tu- bas ac fistulas adhuc incidissent. (Bacon, Nov. Org., IV, cxxii.)

LIVRE IV, CHAPITRE VII. 363 « tiels de rcnfance: elle irise beaucoup el n'engendre (( point (1).)) Il serait difficile de mieux dire.

Si l'on excepte Lacédémone, qui fut un très beau point dans un point du globe, on trouve les Grecs dans la politique tels qu'ils étaient dans la philosophie, ja- mais d'accord avec les autres ni avec eux-mêmes. Athènes, qui était pour ainsi dire le cœur de la Grèce, et qui exerçait sur elle une véritable magistrature, donne dans ce genre un spectacle unique. On ne con- çoit rien à ces Athéniens légers comme des enfants et féroces comme des hommes, espèces de moutons enragés, toujours menés par la nature, et toujours par nalure dévorant leurs bergers. On sait de reste que tout gouvernement suppose des abus; que dans les démocraties surtout, et surtout dans les démocra- ties antiques, il faut s'attendre à quelque excès de la démence populaire: mais qu'une république n'ait pu pardonner à un seul de ses grands hommes; qu'ils aient été conduits, à force d'injustices, de persécu- tions, d'assassinats juridiques, à ne se croire en sûreté qu'à mesure quils étaient éloignés de ses murs (3); qu'elle ait pu emprisonner, amender, accuser, dépouil- ler, bannir, mettre ou condamner à mort Miltiade, Thémistocle, Aristide, Cimon, Timothée, Phocion et Socrf/fe, c'est ce qu'on n'a jamais pu voir qu'à Athènes.

Voltaire a beau s'écrier « que les Athéniens étaient un peuple aimable »; Bacon ne manquerait pas do dire encore, « comme un enfant ». Mais qu'y aurait-il donc de plus terrible qu'un en[ant robuste, fût-il même très aimable?

On a tant parlé des orateurs d'Athènes, qu'il est de- venu presque ridicule d'en parler encore. La tribune d'Athènes eût été la honte de l'espèce humaine, si Pho- cion et ses pareils, en y montant quelquefois avant de boire de la ciguë ou de partir pour l'exil, n'avaient pas \.Nnm verbosa vi'Ietur snpientia eorum, et. openim sterilis. Impefus philo- sophici. (Bacon, Op. in-R, t. XI, p. 272. — Aov. Org. I, lxxi. 2. Corn. Nep., in Chabr., 111.

364 nu PAPK.

l'ail un peu d'équilibre à tant de loquacité, d'extra va- cance et de cruauté.

CHAPITRE VIII Continuation du même sujet. — Caractère moral des Grecs. Haine contre les Occidentaux.

Si l'on en \ ient ensuite à l'examen des qualités mo- rales, les Grecs se présentent sous un aspect encore moins i'a\orable. C'est une chose bien remarquable (|ue Rome, qui ne refusait point de rendre hommage à leur supériorité dans les arts et les sciences, ne cessa néanmoins de les mépriser. Elle imputa le mot de Grœculus, (|ui ligure chez tous ses écrivains, et dont les Grecs ne purent jamais tirer de vengeance; car il n'y avait pas moyen de resserrer le nom Romain sous la forme réirécic d'un diminulif. A celui qui l'eiit osé, on eut dit: (Jiic loulcz-rnus dire? Le Romain de- mandait à la (irèce des médecins, dos architectes, des peintres, des musiciens, etc. Il les payait et se moquait d'eux. Les Gaulois, les Germains, les Espagnols, etc., étaient bien suiels, comme les Grecs, mais nullement méprisés. Rome se servait de leur épée et la respec- tait. Je ne connais pas une plaisanterie romaine faite sur ces vigoureuses nations.

Le Tasse en disaiit: La Icde greva a chi non è pa- lèse? exprime malheureusement une opinionancienne et nouvelle. Les hommes de tous les temps ont cons- tamment été persuadés que du côté de la bonne foi et de la religion pralicjue, qui en est la source, ils lais- sent beaucoup à désirer. Cicéron est curieux à enten- dre sur ce point; c'est un élégant témoin de l'opinion romaine (1).

LIVHE ÎV, r.llAPITRK VIII. 365 « \'ous a\'cz ciilendu dos léiiioins conlr'o lui, disait- « il aux ju<:>cs de l'un de ses clients; mais quels té- « moins? D'abord ce sont des Grecs, et c'est une ob- « jection admise par l'opinion générale. Ce n'est pas « c[ue je veuille plus qu'un autre blesser l'honneur de (( cette nation; car si quelque Romain en a jamais été (( l'ami et le partisan, je pense que c'est moi; et je « l'étais encore plus lorsque j'avais plus de loisir (1)...(( Mais enfin, voici ce que je dois dire des Grecs en (( général. Je ne leur dispute ni les lettres, ni les arts, « ni l'élégance du langage, ni la finesse de l'esprit, ni (( réloquence; et s'ils ont encore d'autres prétentions, (( je ne m'y oppose point; mais quant à la bonne {oi et (( à la religion du. serment, iamais cette nation ny a (( rien compris; jamais elle n'a senti la force, l'auto- (( rite, le poids de ces choses saintes. D'où \ient ce « mot si connu: Jure dans ma cause, /e jurerai dans (( la tienne? Donne-t-on cette phrase aux Gaulois et « aux Espagnols? Non; elle n'appartient qu'aux « Grecs; et si bien aux Grecs, que ceux mêmes ({ui ne « sa\ent pas le grec savent la répéter en grec (2). (( Contemplez un témoin de cette nation: en voyant « seulement son attitude, vous jugerez de sa religion (( et de la conscience qui préside à son témoignage...'( Il ne pense qu'à la manière dont il s'exprimera, (( jamais à la vérité de ce qu'il dit...Vous venez d'en- <( tendre un Romain grièvement offensé par l'accusé. « 11 pouvait se venger; mais la religion l'arrêtait; il « n'a pas dit un mot offensant; et ce qu'il dc\ait dii'e « même, a\'ec quelle réserxe il l'a dit! il tremblait, il (( pâlissait en parlant...Voyez nos Romains lorsqu'ils (( rendent un témoignage en jugement: comme ils se (( retiennent, comme ils pèsent tous leurs mots, comme (( ils craignent d'accorder quelque chose à la passion, 1. Et magis etinm tum qnum pliift prntntii {Oral, pro Fhicro, IV), c'est-à- li'-e que j'avais le tfwpa d'aimer li^s Grect. Sin<riiliôre expression 1 -. àv.'ye.'.i7o--;xo!;;iac6ji!'/v. (Oliv. ad fncnm pi 0 Fia'-rn, IV c\ I.aitibiiio.)

« de dire plus ou moins qu'il n'est rigoureusement né- « cessaire! Comparez-vous de tels hommes à ceux <( pour qui le serment n'est qu'un jeu? Je récuse en « général tous les témoins produits dans cette cause; « je les récuse parce qu'ils sont Grecs et qu'ils appar- (( tiennent ainsi à la plus légère des nations, etc. » Cicéron accorde cependant des éloges mérités à deux villes fameuses, Athènes et Lacédémone. « Mais, (( dit-il, tous ceux qui ne sont pas entièrement dé- (( pourvus de connaissances dans ce genre savent que (( les véritables Grecs se réduisent à trois familles: « l'athénienne, qui est une branche de l'ionienne, (( l'éolienne et la dorienne; et cette Grèce véritable « n'est qu'un point en Europe (1). » Mais quant aux Grecs orientaux, bien plus nom- breux que les autres, Cicéron est sévère sans adoucis- sement: « Je ne veux point, leur dit-il, citer les élran- « gers sur votre compte; je m'en tiens à votre propre « jugement...L'Asie Mineure, si je ne me trompe, se u compose de la Phrygie, de la Mysie, de la Carie, de (( la Lydie. Est-ce nous ou \ous qui avez inventé l'an- (( cien proverbe: On ne fait rien d'un Phrygien que (( par le jouet? Que dirai-je de la Carie en général? « N'est-ce pas vous encore qui avez dit: Avez-vous (( envie de courir quelque danger? allez en Carie? <( Ou'y a-t-il de plus trivial dans la langue grecque (( c{ue cette phrase dont on se sert pour ^•ouer un « homme à l'excès du mépris: // est, dit-on, le dernier « des Mysiens? Et quant à la Carie, je vous demande <( s'il y a une seule comédie grecque où le valet ne soit « pas un Carien (2). Quel tort vous faisons-nous donc 1. Quis ignorât, qui modo vnquam mediocriter rps is'as scire curavit, quin tria Grscorii.m gt-nera sint VERE: quorum uni smit Atheniens"s, qnx gfm? lonurn hahebatur; ^oles alteri; Dores tertii ni.minnfiauturS Atgue hxc cuncta Grxcia, qitse famà, quse glorià. qiiae doctrinn, qvs pJuribus artibus, guse etiam imperio et bellicà laudc flomit, parviim qiienidam locum, ut sci- tis, Eiiropx t^ne.t, semrierqne lenuit. (Cicer., Orat. pro Flacco, XXVIl.)

2. Passage remarquable où l'on voit ce qu était la comédie, et comment elle était j"g'''e par l'opinion rom.iine.

LIVRE IV, CHAPITRE IX. 367 « en nous bornant à soutenir que sur vous on doit <( s'en rapporter à vous (1)? » Je ne prétends point commenter ce long passage d'une manière défavorable aux Grecs modernes. Veut- on y voir l'exagération? J'y consens. Veut-on que ce portrait n'ait rien de commun avec les Grecs d'aujour- d'hui? J'y consens encore, et même je le désire de tout mon cœur. Mais il n'en demeurera pas moins vrai que si l'on excepte peut-être une courte époque, jamais la Grèce en général n'eut de réputation morale dans les temps antiques, et que par le caractère autant que par les armes, les nations occidentales l'ont tou- jours surpassée sans mesure.

CHAPITRE IX CHAPITRE IX Sur un Irait particulier du caractère grec. — Esprit de division.

Un caractère particulier de la Grèce, et qui la dis- tingue, je crois, de toutes les nations du monde, c'est l'inaptitude à toute grande association politique ou morale. Les Grecs n'eurent jamais l'honneur d'être un peuple. L'histoire ne nous montre chez eux que des bourgades souveraines qui s'égorgent et que rien ne put jamais amalgamer. Ils brillèrent sous cette forme, parce qu'elle leur était naturelle, et que ja- mais les nations ne se rendent célèbres que sous la forme de gouvernement qui leur est propre. La diffé- rence des dialectes annonçait colle des caractères ainsi que l'opposition dos souverainetés, et ce même esprit de division, ils le portèrent dans la philosophie, qui se divisa en sectes comme la sou\eraincté s'était 1. Cicer. Vrat. j.ro Flacco, XXVIII.

3G8 DU PAPE.

divisée en pelites républiques indépendantes et enne- mies. Ce mot de sccie étant représenté dans la langue grecque par celui dliérésie, les Grecs transportèrent ce nom dans In religion. Ils dirent Vliérésie des ariens^ comme ils avaient dit jadis Vliérésie des stoïciens; c'est ainsi qu'ils corrompirent ce mot, innocent de sa nature. Ils furent hérétiques, c'est-à-dire division- naires dans la religion, comme ils l'avaient été dans la politique et dans la philosophie. Il serait superflu de rappeler à quel point ils fatiguèrent l'Église dans les premiers siècles. Possédés du démon de l'orgueil et de celui de la dispute, ils ne laissent pas respirer le bon sens; chaque jour voit naître de nouvelles subtilités: ils mêlent à tous nos dogmes je ne sais quelle méta- physique téméraire qui étouffe la simplicité évangé- lique. Voulant être à la fois philosophes et chrétiens, ils ne sont ni l'un ni l'autre: ils mêlent à rÉ\'angile le spiritualisme des platoniciens et les rêves de l'Orient. Armés d'une dialectique insensée, ils veulent diviser l'indivisible, pénétrer l'impénétrable; ils ne savent pas supposer le ^•ague divin de certaines expressions qu'une docte humilité prend comme elles sont, et qu'elle évite même de circonscrire, de peur de faire naître l'idée du dedans et du dehors. Au lieu de croire on dispute, au lieu de prier on argumente; les grandes routes se couvrent d'évêques qui courent au concile; les relais de l'empire y suffisent à peine, la Grèce entière est une espèce de Péloponèse théologique où des atomes se battent pour des atomes. L'histoire ecclésiastique devient, grâce à ces inconcevables so- phistes, un livre dangereux. A la vue de tant de folie, de ridicule et de fureur, la foi chancelle, le lecteur s'écrie plein de dégoût et d'indignation: Pêne moti sunt pedes mci!

Pour comble de malheur, Constantin transfère l'em- pire à Byzance. Il y trouve la langue, admirable sans doute et la plus belle peut-être que les hommes aient jamais parlée, mais par malheur extrêmement favora- LIVRE IV, CHAPITRE IX. 369 ble aux so[-liistes; arme pénétrante qui n'aurait dû jamais être maniée que par la sagesse, et qui, par une déplorable fatalité, se trouva presque toujours sous la main des insensés.

Byzance ferait croire au système des climats, ou à quelques exhalaisons particulières à certaines terres, qui influcnl d'une manière in\ ariable sur le caractère des habitants. La souveraineté romaine, en s'asseyant sur ce trône, saisie tout à coup par je ne sais quelle in- fluence magique, perdit la raison pour ne plus la re- couvrer. Qu'on feuillette l'histoire universelle, on ne trouvera pas une dynastie plus misérable. Ou faibles ou furieux, ou l'un et l'autre à la fois, ces insuppor- tables princes tournèrent surtout leur démence du côté de la théologie, dont leur despotisme s'empara pour la bouleverser. Les résultats sont connus. On dirait que la langue française a voulu faire justice de cet empire en le nommas Bas. Il périt comme il avait vécu, en disputant. Mahomet brisait les portes de la capitale pendant que les sophistes argumentaient SUR LA GLOIRE DU MONT ThABOR.

Cependant, la langue grecque étant celle de l'em- pire, on s'accoutume à dire \ Eglise grecque, comme on disait VEmpire grec, quoique l'Église de Constanti- nople fût grecque précisément comme un Italien natu- ralisé à Boston serait Anglais; mais la puissance des mots n'a cessé d'exercer un très grand empire dans le monde. \e dit-on ])as encore VEglisc grecque de Rus- sie, en dépit de la langue et de la suprématie ci\ile? Il n'y a rien que l'iiabitude ne fasse dire.

CHAPITRE X Éclaircissement d'un paralogisme photien. — Avantage prétendu des Églises, tiré de l'antériorité chronologique.

L'esprit de division et d'opposition que les circon- stances ont naturalisé en Grèce depuis tant de siècles y a jeté de si profondes racines. (|ac les peuples de celte belle contrée ont fini par perdre jusqu'à l'idée même de l'unité. Ils la voient où elle n'est pas; ils ne la \oient pas où elle est: souvent même leur vue se trouille, et ils ne savent plus de quoi ils parlent. Ils ont exporté en Russie un de leurs grands paralo- gismes, qui fait aujourd'hui un effet merveilleux dans les cercles de ce grand pays. On y dit assez commu- nément que VEglise grecque est plus ancienne que la romaine. On ajoute même, en style métaphysique, que la première fut le berceau du christianisme. Mais que veulent-ils dire? Je sais que le Sauveur des hommes est né à Bethléem, et si Ton veut que son ber- ceau ait été celui du christianisme, il n'y a rien de si rigoureusement \"rai. On aura raison encore si l'on \oit le berceau du christianisme à Jérusalem, et dans le Cénacle, d'où partit, le jour de la Pentecôte, ce feu qui éclaire, qui échauffe et qui purifie (1). Dans ce sens, l'Église de Jérusalem est incontestablement la première, et saint Jacques, en sa qualité d'évêque, est antérieur à saint Pierre de tout le temps nécessaire pour parcourir la route qui sépare Jérusalem d'x\ntioche ou de Rome. Mais ce n'est pas de quoi il est question du tout. Quand est-ce donc qu'on voudra comprendre qu'il ne s'agit point entre nous des Eglises, mais de l'Église? On ne saurait comparer deux Églises catholiques, puisqu'il ne saurait y en avoir deux, et que l'une exclut l'autre logiquement.

1. Division du sermoQ de Bourdaloue sur la Pentecôte.

LIVRE IV, CHAPITRE X. 371 Oue si l'on com|»are une Eglise à VEglise, on ne sait plus ce qu'on dit. Affirmer que l'Ëglise de Jérusalem, par exemple, ou d'Anlioche, est antérieure à l'établis- sement de l'Église catholique, c'est un truisme, comme disent les Anglais; c'est une Aérité niaise qui ne signifie rien et ne prouve rien. Autant vaudrait re- marquer qu'un homme qui est à Jérusalem ne saurait se trouver à Rome sans y aller. Imaginons un souve- rain qui Aient prendre possession d'un pays nouvelle- ment conquis par ses armes. Dans la première ville frontière, il établit un gouverneur et lui donne de grands privilèges; il en établit d'autres sur sa route; il arrive enfin dans la ville qu'il a choisie pour sa capitale; il y fixe sa demeure, son trône, ses grands officiers, etc. Que dans la suite des temps la première A ille s'honore d'avoir été la première qui salua du nom de roi le nouveau souverain; qu'elle se compare même aux autres villes du gouvernement, et qu'elle fasse remarquer cette antériorité même sur celui de la capitale, rien ne serait plus juste; comme personne n'empêche à Antioche de rappeler que le nom de chré- lien naquit dans ses murs; mais si CE gouvernement se prétendait antérieur au guuvernemenl ou à l'Ëtat, on lui dirait: Vous avez raison si vous entendez prouver que le devoir d'obéissance naquit chez vous, et que vous êtes les premiers sujets. Que si vous avez des prétentions d'indépendance ou de supériorité, vous délirez, car iamais il ne peut être question cVan- iériorité contre VEtat, puisqu'il nij a quun Etat.

La question théologique est absolument la même. Qu'importe que telle ou telle Ëglise ait été constituée avant celle de Rome? Encore une fois, ce n'est pas de quoi il s'agit. Toutes les Eglises ne sont rien sans rEglise, c'est-à-dire sans l'Église universelle ou ca- tholique, qui ne revendique à cet égard aucun privi- lège particulier, puisfju'il est impossible d'imaginer aucune association humaine sans un gouvernement ou centre d'unité de qui elle tient l'existence morale.

372 DU PAPE.

Ainsi les Ëtals-Unis d'Amérique ne seraient pas un Eial sans le congres qui les unit. Faites disparaître cette assemblée avec son président, l'unité disparaîtra en même temps, et vous n'aurez plus que treize Ëtats indépendants, en dépit de la langue et des lois com- munes.

Ajoutons, quoique sans nécessité pour le fond de la question, que cette antériorité dont j'ai entendu parler tant de fois serait moins ridicule s'il s'agissait d'un espace de temps considérable, de deux siècles, par exemple, ou même d'an seul. Mais qu'y a-t-il donc, d'antérieur dans le christianisme à saint Pierre qui fonda l'Église romaine, et à saint Paul qui adressa à cette Église une de ses admirables Épîtres? Toutes les Églises apostoliques sont égales en date; ce qui les dislingue, c'est la durée; car toutes ces Églises, une seule exceptée, ont disparu; aucune n'est en état de remonter, sans interruption et par des évêques connus légitimes et orthodoxes, jusqu'à l'apôtre fondateur. Cette gloire n'appartient qu'à l'Église romaine.

Il faut ajouter encore que cette question d'antério- rité, si futile et si sophistique en elle-même, est dé- placée surtout dans la bouche de l'Église de Constan- tinople, la dernière en date parmi les Églises patriar- cales, qui ne tient même son titre que de l'obstination des empereurs grecs et de la complaisance du pre- mier siège, trop souvent obligé de choisir entre deux maux, jouet éternel de l'absurde tyrannie d^ ses prin- ces, souillée par les plus terribles hérésies; fléau per- manent de TÉglise, qu'elle n'a cessé de tourmenter pour la di^ iser ensuite et peut-être sans retour.

Mais il ne peut être question d'antériorité. J'ai fait voir que cette question n'a point de sens, et que ceux qui l'agitent ne s'entendent pas eux-mêmes. Les Églises photiennes ne veulent point s'apercevoir qu'au moment même de leur séparation, elles devin- rent proteslanics, c'est-à-dire séparées et indépen- dantes. Aussi pour se défendre elles sont obligées LIVRE IV, CHAPITRE X. 373 d'employer le piincipe prolesiant, c'est-à-dire qu'elles sont unies par la foi; quoique l'identité de législation ne puisse constituer l'unité d'aucun gouvernement, laquelle ne peut exister partout où ne se trouve pas la hiérarchie d'autorité.

Ainsi, par exemple, toutes les provinces de France sont des parties de la France, parce qu'elles sont toutes réunies sous une autorité commune; mais si quelques-unes rejetaient cette suprématie commune, elles deviendraient des Étals séparés et indépendants, et nul homme de sens ne tolérerait l'assertion qu elles font touiours portion du royaume de France, parce qu elles ont conservé la même langue et la même légis- lation.

Les Églises photicnnes ont précisément et identi- quement la même prétention: elles veulent être por- tion du royaume catholique, après avoir abdiqué la puissance commune. Que si on les somme de nommer la puissance ou le tribunal commun qui constitue Funité, elles répondent qu il ny en a point; et si on les presse encore en leur demandant comment il est possible qu'une puissance quelconque nail pas un tribunal commun pour toutes ses provinces, elles ré- pondent que ce tribuncd est inutile, parce qu'il a tout décidé dans ses six premières sessions, et qu ainsi il ne doit plus s'assembler. A ces prodiges de déraison elles en ajouteront d'autres, si votre logique continue à les harceler. Tel est l'orgueil, mais surtout tel est l'orgueil national; jamais on ne le vit a\ oir honte ou seulement peur de lui-même.

Toutes ces Églises séparées se condamnent chaque jour en disant: Je crois à VËglise une et universelle, car il faut absolument qu'à cette profession de droit elles en substituent une autre de fait, qui dit: Je crois AUX Eglises une et universelle. C'est le solécisme le plus révoltant dont l'oreille humaine ait jamais été affligée.

Et ce solécisme, il faut bien le remarquer, ne peut 374 DU PAPE.

nous être renvoyé. C'est en vain qu'on nous dirait: Séparés de nous, ne préiendez-vous pas à Vunilé? sé- parés de vous; pourquoi n aurions-nous pas la même prétention? Il n'y a point de comparaison du tout; car ïunité est cliez nous: c'est un fait sur lequel per- sonne ne dispute. Toute la question roule sur la légi- timité, la puissance et l'étendue de cette unité. Chez les photiens, au contraire, comme chez les autres pro- testants, il n'y a point d'unité; en sorte qu'il ne peut être question de savoir si nous devons nous assujettir à un tribunal qui n'existe pas. Ainsi l'argument ne tombe que sur ces Églises, et ne saurait être rétorqué. La suprématie du Souverain Pontife est si claire, si incontestable, si universellement reconnue, qu'au temps de la grande scission, parmi ceux qui se révol- tèrent contre sa puissance, nul n'osa l'usurper et pas même l'auteur du schisme. Ils nièrent bien que Tévêque de Uome fût le chef de l'Église, mais aucun d'eux ne fut assez hardi pour dire: Je le suis; en sorte que chaque Église demeura seule et acéphale, ou, ce qui revient au même, hors de l'unité et du catholi- cisme.

Photius avait osé s'appeler Patriarche œcumé- nique, titre qui ne pouvait se montrer que dans la folle Byzance. L'Église vit-elle jamais les évêques d'un seul patriarcat s'assembler et se nommer concile œcumé- nique? ce délire cependant n'aurait pas différé de l'autre. Pour ne pas blesser la logique autant que les canons, Photius n'avait qu'à s'attribuer sur tous ses complices cette même juridiction qu'il osait disputer au Pontife légitime; mais la conscience des hommes était plus forte que son ambition. Il s'en tint à la ré- volte, et n*osa ou ne put jamais s'élever jusqu'à l'usur- pation.

LIVRE IV, CnAPlTRE XI. 375 CIIAPIIRE XI Que faut-il attendre des Grecs? — Conclusion de ce livre.

Plusieurs relations nous ont fait connaître vague- ment une fermentation précieuse excitée dans la Grèce moderne. On nous parle d'un nouvel esprit, d'un enthousiasme ardent pour la gloire nationale, d'efforts remarquables faits pour le perfectionnement de la langue vulgaire, qu'on \ oudrait rapprocher de sa bril- lante origine. Le zèle étranger, s'alliant au zèle patrio- tique, est sur le point de montrer au monde une aca- démie athénienne, etc.