Sur la foi de ces relations, on pourrait croire à la ré- génération d'une nation jadis si célèbre, quoique l'institution et la régénération des nations par le moyen des académies, et même en général par le moyen des sciences, soient incontestablement ce qu'on peut imaginer de plus contraire à toutes les lois di- \ ines. Cependant j'accepte l'augure avec transport, et tous mes vœux appellent le succès de si nobles efforts; mais, je suis forcé de l'avouer, plusieurs considéra- tions m'alarment encore et me font douter malgré moi. Souvent j'ai entretenu des hommes qui a\'aient vécu longtemps en Grèce, et qui en avaient particulière- ment étudié les habitants. Je les ai trouvés tous d'ac- cord sur ce point, c'est que jamais il ne sera possible d'établir une souveraineté grecque. Il y a dans le caractère grec quelque chose d'inexplicable qui s'op- pose à toute grande association, à toute organisation indépendante, et c'est la première chose qu'un étran- ger voit s'il a des yeux. Je souhaite de tout mon cœur ({u'on m'ait trompé, mais trop de raisons parlent pour la vérité de cette opinion. D'abord elle est fondée sur le caractère éternel de cette nation qui est née divisée, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Cicéron, qui n'était séparé que par trois ou quatre siècles des beaux jours de la Grèce, ne lui accordait plus cependant que des talents et de l'esprit: que pouvons-nous en attendre aujourd'hui, que vingt siècles ont passé sur ce peu- ple infortuné sans lui laisser seulement apercevoir le jour de la liberté? L'effroyable servitude qui pèse sur lui depuis quatre siècles n'a-t-elle pas éteint dans l'âme des Grecs jusqu'à l'idée même de l'indépen- dance et de la souveraineté? Qui ne connaît l'action déplorable du despotisme sur le caractère d'une na- tion asservie? Et quel despotisme encore î Aucun peuple peut-être n'en éprouva de semblable. Il n'y a en Grèce aucun point de contact, aucun amalgame possible entre le maître et l'esclave. Les Turcs sont aujourd'hui ce qu'ils étaient au milieu du xv® siècle, des Tartares campés en Europe. Rien ne peut les rapprocher du peuple subjugué, que rien ne peut rap- procher d'eux. Là, deux lois ennemies se contemplent en rugissant; elles pourraient se toucher pendant l'éternité, sans pouvoir jamais s'aimer. Entre elles point de traité, point d'accommodement, point de transaction possibles. L'une ne peut rien accorder à l'autre, et ce sentiment même qui rapproche tout ne peut rien sur elles. De part et d'autre les deux sexes n'osent se regarder, ou se regardent en tremblant, comme des êtres d'une nature ennemie que le Créateur a séparés pour jamais. Entre eux est le sacrilège et le dernier supplice. On dirait que Mahomet II est entré hier dans la Grèce et que le droit de conciuête y sévit encore dans sa rigueur primitive. Placé entre le cime- terre et le bâton du pacha, le Grec ose à peine res- pirer: il n'est sûr de rien, pas même de la femme qu'il vient d'épouser. Il cache son trésor, il cache ses enfants, il cache jusqu'à la façade de sa maison, si elle peut dire le secret de sa richesse. Il s'endurcit à l'insulte et aux tourments. Il sait combien il peut sup- porter de coups sans déceler l'or qu'il a caché. Quel a dû être le résultat de ce traitement sur le caractère LIVRE IV, CIJAPITHE XI. 377 d'un peuple écrasé, chez qui l'enfant prononce à peine le nom de sa mère avant celui d'avanie? De véri- tables observateurs protestent que si le sceptre de fer qwi lui commande venait à se retirer subitement, ce serait le plus grand malheur pour la Grèce, qui entre- rait aussitôt dans un accès de convulsion universelle, sans qu'il fût possible d'y trouver un remède ni d'en prévoir la tin. Où serait pour ce peuple, supposé affranchi, le point de réunion et le centre de l'unité politique, qu'il ne concevrait pas mieux qu'il ne con- çoit depuis huit siècles l'unité religieuse? Quelle pro- vince voudrait céder à l'autre? Quelle race les domi- nerait? D'ailleurs, rien ne présage cet affranchisse- ment. Jadis notre faiblesse sauva le sceptre des sul- tans; aujourd'hui c'est notre force qui le protège. De grandes jalousies s'observent et se balancent. Si toutes les apparences ne nous trompent pas, elles soutien- dront encore et pour longtemps peut-être le trône ottoman, quoique miné de toutes parts.
Et quand même ce trône tomberait, la Grèce chan- gerait de maître; c'est tout ce qu'elle obtiendrait. Il pourrait se faire sans doute qu'elle y gagnât, mais toujours elle serait dominée. L'Egypte est sans con- tredit, et sous tous les rapports, le pays de l'univers le plus fait pour ne dépendre que de lui-même. Ezé- chiel cependant lui déclara, il y a plus de deux mille ans, que iamais VEgypte n'obéirait à un sceplre égyp- tien (1); et depuis Cambyse jusqu'aux Mameluks, la prophétie n'a cessé de s'accomplir. Misraïm, sans doute, expie encore sous nos yeux les crimes qui sor- lii-cnt jadis des temples de Memphis et de Tentyra, dont les profondes et mystérieuses retraites versèrent l'erreur sur le genre humain. Pour ce long forfait, l'Egypte est condamnée au dernier des supplices des nations: l'ange de la souveraineté a quitté ces fa- meuses contrées, et peut-être pour n'y plus revenir.
1. Ézéchiel, XXIX, 13; XXX. 13.
Qui sait si la Grèce n'est pas soumise au même ana- tlième? Aucun prophète ne l'a maudite, du moins dans nos livres, mais on serait tenté de croire que l'identité de la peine suppose celle des transgressions. N'est-ce pas la Grèce qui l'ut V enchanteresse des nations? N'est-ce pas elle qui se chargea de trans- mettre à l'Europe les superstitions de l'Egypte et de l'Orient? Par elle ne sommes-nous pas encore païens? Y a-l-il une fable, une folie, un vice qui n'ait un nom, un emblème, un masque grec? et, pour tout dire, n'est-ce pas la Grèce qui eut jadis l'horrible honneur de nier Dieu la première et de prêter une voix témé- raire à l'athéisme, qui n'avait point encore osé prendre la parole à la face des hommes (1)?
Èlien remarque avec raison que toutes les nations nommées barbares par les Grecs reconnurent une Di- vinité suprême, et qu'il n'y eut jamais d'athées parmi elles (2).
Je ne demande qu'à me tromper; mais aucun œil humain ne saurait apercevoir la fin du servage de la Grèce, el s'il venait à cesser, qui sait ce qui arriverait?
Plus d'une fois, dans nos temps modernes, elle a réglé ses espérances et ses projets politiques sur l'affi- nité des cultes; mais, toujours destinée à se tromper, elle a pu apprendre à ses dépens qu'elle ne tient plus à rien. Combien lui faudra-t-il encore de siècles pour comprendre qu'on n'a point de frères quand on n'a pas une mère commune?
Une erreur fatale de la Grèce, et qui malheureuse- ment n'a pas l'air de finir sitôt, c'est de s'appuyer sur d'anciens souvenirs pour s'attribuer je ne sais quelle existence imaginaire qui la trompe sans cesse. Il lui 1, Phimum Graius homo mortales to'lere contra Est oculos ausus, etc.
2. /Elian. Hist. Var. lib. Il, cap. xxxi. — Thomassin, Manière d'étudier et d'enseigner l'histoire, t. I, liv. Il, ch. v, p. 3S1. Paris, 1693, ia-8.
LIVRE IV, CHAPITRE XI. 379 arrive même de parler de rivalité à notre égard. Jadis peut-être cette ri\'alité avait une base el un sens; mais que signifie aujourd'hui une rivalité où l'on trouve d'un côté tout, et de l'autre rien? Est-ce la gloire des armes ou celle des sciences que la Grèce voudrait nous disputer? Elle se nomme elle-même VOrient, tandis que pour le véritable Orient elle n'est qu'un point de rOccident, et que pour nous elle est à peine visible. Je sais qu'elle a écrit VIliade, qu'elle a bâti le Pœcile, qu'elle a sculpté l'Apollon du Belvédère, qu'elle a gagné la bataille de Platée; mais tout cela est bien ancien, et, franchement, un sommeil de vingt-cinq siècles ressemble beaucoup à la mort. Puissent les plus tristes augures n'être que des apparences trom- peuses î Désirons ardemment que cette nation ingé- nieuse recouvre son indépendance et s'en montre digne; désirons que le soleil se lô\e enfin pour elle, et que les anciennes ténèbres se dissipent. Il n'appartient point à un particulier de donner des avis à une nation, mais le simple vœu est toujours permis. Puisse la Grèce proprement dite, cette véritable Grèce si bien circonscrite par Cicéron (1), se détacher à jamais de cette fatale Byzance, jadis simple colonie grecque, et dont la suprématie "imaginaire repose tout entière sur des titres qui n'existent plus! On nous parle de Pho- cion, de Péciclès, d'Ëpaminondas, de Socrate, de Pla- ton, d'Agésilas, etc., etc. Eh bien! traitons directe- ment avec leurs desceiidynts, sans nous embarrasser des municipes. Il n'y a de notre côté ni haine, ni aigreur; nous n'avons point oublié, comme les Grecs, la paix de Lyon et celle de Florence. Embrassons- nous de nouveau et pour ne nous séparer jamais. Il n'y a plus entre nous qu'un mur magique élevé par l'orgueil, et qui ne tiendra pas un instant devant la bonne foi et l'envie de se réunir. Que si l'anathème dure toujours, lâchons au moins qu'aucun reproche ne piiiifse tomber sur nous. Un prélat de l'Église grecque s'est plaint amèrement, j'en ai la certitude, que les avances faites d'un certain côté avaient été reçues avec une hauteur décourageante. Une telle dérogation aux maximes connues de douceur et d'habileté, quelque légère qu'on la veuille supposer, paraît bien peu vrai- semblable. Quoi qu'il en soit, il faut désirer de toutes nos forces que de nouvelles négociations aient un succès plus heureux, et que l'amour ouvre de bonne grâce ses immenses bras, qui étreignent les nations comme les individus.
CONCLUSION I. Après l'horrible tempête qui vient de tourmenter TÉglise, que ses enfants lui donnent au mouis le spec- tacle consolant de la concorde; qu'ils cessent, il en est temps, de l'affliger par leurs discussions insensées. C'est à nous d'abord, heureux enfants de l'unité, qu'il appartient de professer hautement des principes dont l'expérience la plus terrible vient de nous faire sentir l'importance. De tous les points du globe (heureuse- ment il n'en est aucun où il ne se trouve des chrétiens légitimes), qu'une seule voix formée de toutes nos voix réunies répète, avec un religieux transport, le cri de ce grand homme que j'ai combattu sur quelques points importants avec tant de répugnance et de respect: 0 sainte Eglise romaine, mère des Eglises et de tous les [idèles! Eglise choisie de Dieu pour unir ses enfants dans la même loi et dans la même charité! nous tien- drons toujours à ton unité par le fond de nos entrailles (1). Nous avons trop méconnu notre bon- heur: égarés par les doctrines impics dont l'Europe a retenti dans le (h^rnier siècle, égarés peut-être encore da\anlage par des exagérations insoutenables et par un esprit d'indépendance allumé dans le sein même de notre Ëglise. nous a\ons presque brisé des liens dont nous ne pourrions, sans nous rendre absolument inexcusables, méconnaître aujourd'hui l'inestimable prix. r)os souxerainetés catholi([ues mêine, qu'il soit permis d;^ lo dire sans sortir des bornes du profond resj)ect qui leur est dû; des sou\erainetés catholiques ont paru quelquefois apostasier; car c'est une apos- tasie que de méconnaître les fondements du christia- nisme, de les ébranler même en déclarant. hautement la guerre au chef de cette religion, en l'accablant de dégoûts, d'amertumes, de chicanes honteuses, que des puissances protestantes se seraient peut-être inter- dites. Parmi ces princes, il en est qui seront inscrits un jour au rang des grands persécuteurs; ils n'ont pas fait couler le sang, il est vrai; mais la postérité de- mandera si les Dioclélien, les Galère et les Dèce, firent plus de mal au christianisme.
Il est temps d'abjurer des systèmes si coupables; il est temps de revenir au Père commun, de nous jeter franchement dans ses bras, et de faire tomber enfin ce mur d'airain que l'impiélé, l'erreur, le préjugé et la malveillance avaient élevé entre nous et lui II. Mais dans ce moment solennel où tout annonce que l'Europe louche à une révolution mémorable, dont celle que nous avons vue ne fut que le terrible et indis- pensable préliminaire, c'est aux protestants que doi- vent s'adresser avant tout nos fraternelles remon- trances et nos ferventes supplications. Ou'attendent- ils encore, et que cherchent-ils? Ils ont parcouru le cercle entier de l'erreur. A force d'attaquer, de ronger, pour ainsi dire, la foi, ils ont détruit le clii'istianisme chez eux, et grâce aux efforts de leur terrible science, qui n'a cessé de protester, la moitié de l'Europe se trouve enfin sans religion. L'ère des passions a passé; nous pouvons nous parler sans nous haïr, même sans nous échauffer; profitons de cette époque favorable; que les princes surtout s'aperçoivent que le pouvoir leur échappe, et que la monarchie européenne n'a pu être constituée et ne peut être conservée que par la religion une et unique; et que si cette alliée leur manque, il faut qu'ils tombent.
III. Tout ce qu'on a dit pour effrayer les puissances protestantes sur l'influence d'un pouvoir étranger est une chimère, un épouvantait élevé dans le xvi^ siècle, CONCLUSION. 383 et qui ne signifie plus rien dans le nôtre. Que les Anglais surtout réi'léchissent profondément sur ce point; car le grand mouvement doit partir de chez eux: s'ils ne se hâtent pas de saisir la palme immor- telle qui leur est offerte, un autre peuple la leur ravira. Les Anglais, dans leurs préjugés contre nous, ne se trompent que sur le temps; leur déraison n'est qu'un anachronisme. Ils lisent dans quelque livre catho- lique quoîi ne doit point obéir à un prince hérétique. Tout de suite ils s'effrayent et crient au papisme; mais tout ce feu s'éteindrait bientôt s'ils daignaient lire la date du livre, qui remonte infailliblement à la déplo- rable époque des guerres de religion et des change- ments de souveraineté. Les Anglais eux-mêmes n'ont- ils pas déclaré en plein parlement que, si un roi d'An- gleterre embrassait la religion catholique, il serait par LE FAIT MÊME privé dc la couronne (1)? Ils pensent donc que le crime de vouloir changer la religion du pays, ou d'en faire naître le soupçon légitime, justifie la révolte de la part dès sujets, ou plutôt les autorise à détrôner le souverain sans devenir rebelles. Or, je serais curieux d'apprendre pourquoi et comment Eli- sabeth et Henri VIII avaient sur leurs sujets catho- liques plus de droits que Georges III n'en aurait aujourd'hui sur ses sujets protestants; et pourquoi les catholiques d'alors, forts de leurs privilèges natu- rels et d'une possession de seize siècles, n'étaient pas autorisés à regarder leurs tyrans comme déchus, par LE FAIT MÊME, de tout droit à la couronne? Pour moi, je ne dirai point qu'une nation en pareil cas a droit de résister à ses maîtres, de les juger et de les déposer, car il m'en coûterait infiniment de prononcer cette décision, dans toute supposition imaginable; mais on m'accordera sans doute que si quelque chose peut justifier la résistance, c'est un attentat sur la religion nationale. Pendant longtemps le titre de jacobite annonça un ennemi déclaré de la maison régnante. Celle-ci se défendait et levait la hache sur tout partisan de la famille dépossédée; c'est l'ordre politique. Mais à quel moment précis le jacobite commença-t-il d'être réellement coupable? C'est une question terrible qu'il faut laisser au jugement de Dieu. Maintenant qu'il s'est expliqué par le temps, le catholique se présente au sou\erain de l'Angleterre, et lui dit: « Vous voyez « nos principes: notre fidélité n'a ni bornes, ni excep- « tions, ni conditions. Dieu nous a enseigné que b '( souveraineté est son ouvrage: il nous a prescrit de « résister, au péril de notre vie, à la violence qui vou- « drait la renverser; et si cette violence est heureuse, « nulle part il ne nous a révélé à quelle époque le (( succès peut la rendre légitime. Se trop presser peut a être un crime; mourir pour ses anciens maîtres n'en i( est jamais un. Tant qu'il y eut des Stuarts au monde, (( nous combattions pour eux, et sous la hache de vos (( bourreaux, notre dernier soupir fut pour ces (( princes mallicureux: maintenant ils n'existent plus; « Dieu a parlé, vous êtes souverains légitimes; nous « ne savons pas depuis quand, mais vous Têtes. « Agréez cette même fidélité religieuse, obstinée, (( inébranlable, que nous jurâmes jadis à cette race « infortunée qui précéda la vôtre. Si jamais la rébel- (( lion vient à rugir autour de vous, aucune crainte, « aucune séduction ne pourra nous détacher ae votre <( cause. Eussiez-vous même à notre égard les torts <( les plus excusables, nous la défendrons jusqu'à (( notre dernier soupir. On nous trou\cra autour de « vos drapeaux, sur tous les champs de bataille où \( l'on combattra pour vous; et si, pour attester notre <( foi, il faut encore monter sur les échafauds, vous <( nous y avez accoutumés; nous les arroserons de « notre sang, sans nous rappeler celui de nos pères, (( que vous fîtes couler pour ce même crime de fîdé- IV. Tout semble démontrer que les Anglais sont CONCLUSION. 38o destinés à donner le branle au grand mou\ emcnl reli- gieux qui se prépare et qui sera une époque sacrée dans les fastes du genre humain. Pour arriver les premiers à la lumière parmi tous ceux qui Font abjurée, ils ont deux avantages inappréciables et dont ils se doutent peu: c'est que, par la plus heureuse des contradictions, leur système religieux se trouve à la fois, et le plus évidemment faux, et le plus évi- demment près de la vérité.
Pour sa\oir que la religion anglicane est fausse, il n'est besoin ni de recherches, ni d'argumentation. Elle est jugée })ar intuition; elle est fausse comme le soleil est lumineux: il suffit de regarder. La hiérarchie an- glicane est isolée dans le christianisme: elle est donc nulle. Il n'y a rien de sensé à répliquer à cette simple observation. Son épiscopat est également rejeté par ritglise catholique et par la protestante •. mais s'il n'est ni catholique, ni protestant, qu'est-il donc? Rien. C'est un rétablissement civil et local, diamétra- lement opposé à l'universalité, signe exclusif de la vérité. Ou cette religion est fausse, ou Dieu s'est incarné pour les Anglais: entre ces deux proposi- tions, il n'y a point de milieu. — Souvent leurs lliéologiens en appellent à I'établissement, sans s'apercevoir que ce mot seul annule leur religion, puisqu'd suppose la nouveauté et l'action humaine, deux grands anathèmes également visibles, décisifs et ineffaçables. D'autres théologiens de cette école et des prélats même, voulant échapper à ces ana- thèmes dont ils ont l'involontaire conviction, ont pris l'étrange parti de soutenir quils n étaient pas pro- testants; sur quoi il faut leur dire encore: Ouêtes- vous donc? — Apostoliques, disent-ils (1). Mais ce serait pour nous faire rire sans doute, si l'on pouvait rire de choses aussi sérieuses et d'hommes aussi estimables.
V. L'Église anglicane est d'ailleurs la seule association du monde qui se soit déclarée nulle el ridi- cule clans l'acte même qui la constitue. Elle a pro- clamé solennellement dans cet acte trente-neuf ARTICLES, ni plus, ni moins, absolument nécessaires au salut, et qu'il faut jurer pour appartenir à cette Église. Mais l'un de ces articles (le XXV^) déclare solennellement que Dieu, en constituant son Église, n'a point laissé Vinlaillibilité sur la terre; que toutes les Églises se sont trompées, à commencer par celle de Rome; qu'elles se sont trompées grossièrement, même sur le dogme, même sur la morale; en sorte qu'aucune d'elles ne possède le droit de prescrire la croyance, et que l'Écriture sainte est l'unique règle du chrétien. L'Église anglicane déclare donc à ses enfants qu'elle a bien le droit de leur commander, mais qu'ils ont le droit de ne pas lui obéir. Dans le même moment, avec la même plume, avec la même encre, sur le même papier, elle déclare le dogme et déclare qu'elle n'a pas le droit de le déclarer. J'espère que dans l'interminable catalogue des folies hu- maines, celle-là tiendra toujours une des premières places.
VT. Après cette déclaration solennelle de l'Église anglicane qui s'annule elle-même, il manquait un té- moignage de l'autorité civile qui ratifiât ce jugement; et ce témoignage, je le trouve dans les débats parle- mentaires de l'année 1805, au sujet de l'émancipation des catholiques. Dans une des séances bruyantes qui ne doivent servir qu'à préparer les esprits pour une époque plus reculée et plus heureuse, le procureur général de S. M. le roi de la Grande-Bretagne laissa échapper une phrase qui n'a pas été remarquée, ce me semble, mais qui n'en est pas moins une des choses les plus curieuses qui aient été prononcées en Europe depuis un siècle peut-être.
Souvenez-vous, disait à la Chambre des communes ce magistrat important, revêtu du ministère public; souvenez-vous que c'est absolument la même chose CONCLUSION. 387 pour V Angleterre, de révoquer les lois portées contre les catholiques, ou d'avoir sur-le-champ un parle- ment catholique et une religion catholique, au lieu de l'établissement actuel (1).
I.e cominenlaire de cette inappréciable naïveté se présente de lui-même. C'est comme si le procureur général avait dit en propres termes: Notre religion, comme vous le savez, nest quun étahlissement pu- rement civil, qui ne repose que sur la loi du pays et sur Vintérêl de cliaque individu. Pourquoi sommes- nous anglicans? Certes, ce nest pas la persuasion qui nous détermine, cest la crainte de perdre des biens, des honneurs et des privilèges. Le mot de fOi n ayant donc point de.sens dans notre langue, et la conscience anglaise étant catholique, nous lui obéi- rons du moment où il ne devra plus rien nous en coûter. En un clin d'œil nous serons tous catho- liques (2).
VII. Mais si dans tout Ce qu'il renferme de faux, il n'y a rien de si évidemment faux que le système an- glican, en re\anche, par combien de côtés ne se recommande-l-il pas à nous comme le plus voisin de la xérité! Retenus par les mains de trois souverains terribles qui goûtaient peu les exagérations popu- laires, et retenus aussi, c'est un devoir de l'observer, par un bon sens supérieur, les Anglais purent, dans le XVI® siècle, résister jusqu'à un point remar- quable au torrent qui entraînait les autres nations, et conserver plusieurs éléments catholiques. De là, cette physionomie ambiguë qui distingue l'Église 1. / think fhat no alternative can exist betwceji kepping the establishment we hfive, and piitting a roman catholic establishment in its place. [Parliamenfary debatet, ttc, \o\. IV, Loiidon, 1805. p. 943. — Disc, du procureur général.)
i. J'oserais croire cependant que le savant magistrat s'exagérait le malheur futur, Toict le monde, dit-il, sera catholique. Eli bien, dès que tout le monde serait d'arcord, où sérail le mal? Trois jours auparav;iiit (si^ance du 10 mai, ibid., p. 761), un pair disait, tn parlanl sur la même question: « Jacques II « ne di'mandait jour les catholiques que l'ôgalité de privilèges; mais cette éga- « lilé aurait amené la cliute du proiestanlisme. » Et pourquoi? C'est toujours le même aveu. L'erreur, si elle n\st soutenue par des prescriptions, ne tiendra Jamais contre la vérité.
anglicane, et que tant cl'écri\ains ont fait observer. (( Elle n'est pas sans doute l'épouse légitime; mais, « c'est la maîtresse d'un roi; et quoique fille évidente « de Calvin, elle n'a point la mine effrontée de ses « sœurs. Levant la tête d'un air majestueux, elle pro- « nonce assez distinctement les noms de Pères, de « Conciles, d'Eglise et de Chefs de VÉglise; sa main (( porte la crosse avec aisance; elle parle sérieuse- ce ment de sa noblesse; et, sous le masque d'une « mitre isolée et rebelle, elle a su conserver on ne « sait quel reste de grâce antique, vénérable débris « d'une dignité qui n'est plus (1). » Nobles Anglais! vous fûtes jadis les premiers ennemis de l'unité; c'est à vous aujourd'hui qu'est dévolu riionneur de la ramener en Europe. L'erreur n'y lève la tête que parce que nos deux langues sont ennemies: si elles viennent à s'allier sur le premier des objets, rien ne leur résistera. Il ne s'agit que de saisir l'heureuse occasion que la politique vous pré- sente en ce moment. Un seul acte de justice, et le temps se chargera du reste.
\'IIL Après trois siècles d'irritation et de dispute, que nous reprochez-vous encore et de quoi vous plaignez-vous? Dites-vous toujours que nous avons inno\é, que nous avons inventé des dogmes et changé nos opinions humaines en symboles? Mais si \...As the mistress of a monarcli's bed, lier fi'Oiil erect witli majpsty sli.' bore, Tho crosioi' wiel lc<l and tlift milre wore: Werp 011 lier revVeiid Phslacteries read. (Orydea's original poetns., in-12, t. I, The Hind and the Panther. Part 1.) — Je lis dans le Magasin européen, t. XVlil, août 1700, p. U5, un morceau remarquable du docteur Burney sur le même sujet. (Quelques dissidents moder- nes soni, moins polis et plus tr incliauls: i L'Eglise de Rome, disent-ils, est « uie pro'^titu'e; colli^ d'Rcosse, uîie entret>'nue, et celle d'Anslutcrrc, une « femme di* moyenne veitu, entre l'iai^ et l'aulre. » Th''y (the dissenters) cul- led the charch of Home a strumpct; Ihe kiric nf Scotlaïui a kept-mistress, and the church of E'it/land an equivon.il lœly of ea.sj/ virtue, between the one and the other. [Journal du Parlem 'nt t'Auf/lefei^re, Chambre des communes, jeudi 2 njars 179U, discours du d'iôl^rc Biirke.)
CONCLUSION. 389 vous ne \oulez pas en croire nos docteurs, qui pro- testent et qui prouvent qu'ils n'enseignent que la foi des apôtres, croyez-en au moins vos athées: ils vous diront que les pouvoirs exercés par VEglise romaine sont en grande partie antérieurs à presque tous les établissements politiques de l'Europe (1).
Croyez-en vos déistes: ils vous diront quun homme instruit ne saurait résister au poids de Vévi- dence historique qui établit que dans toute la période des quatre premiers siècles de VEglise, les points principaux des doctrines papistes étaient déjà admis en théorie et en prcdique (2).
Croyez-en vos apostats: ils vous diront qu'ils avaient cédé d'abord à cet argument qui leur parut invincible: quil faut qu'il y ait quelque part un luge inlaillible, et que l'Eglise de Rome est la seule société chrétienne qui prétende et puisse prétendre à ce ca- ractère (3).
Croyez-en enfin vos propres docteurs, aos propres évêques anglicans: ils vous diront, dans leurs mo- ments heureux de conscience ou de distraction, que les germes du papisme furent semés dès le temps des apôtres (4).