Concil. de Chalcéd., in Epist. ad Theod. imper.
Ibid.
S. Bernard, lib. De Consid.
S. Ambroise, in I Tim. III.
Concil. de Chalcéd., Epint. ad Leonem.
S. Bernard. Epist. XC.
Id. ibid., et in lib. De Consid.
Ibid.
Ibid.
Id., lib. II, De consid.
Ibid.
Ibid.
S. Chrysosto7ne, Hom. II, iti divers.
serm. Orig., Hom. LV, in Matth. S. Cyprien, Epist. L V, ad Cornel. Id., Epist. III, 2. Id. ibid. IV, i.
Id. ibid., III, 8.
S. Anaclet, pape, Epist. ad omn. Episc. et Fidèles.
S. Damase, Epist. ad univ. Episc. S. Marcellin, B. Epist. ad Episc.
Antioch. Concil. d'Alex., Epist. ad Felic. P. S. Athanase. L'empereur Justin, in l. VIII, Cad., de sum, Trinit.
Le Siège suprême qui ne pou! être jugé par aucun autre. S. Léon, in Nat. SS. Apost.
L'Eglise proposée et préférée à toutes les autres. Victor d'Utique, in lib. de Perfect.
Le premier de tous les Sièges. 5. Prosper, in lib. de Ingrat, La Fontaine apostolique. 5. Ignace, Epiait, ad Rom., in subscr.
Le port très sûr de toute Communion catholique. Concile de Home, sous S. Gélase.
La réunion de ces différentes expressions est tout à fait digne de l'esprit lumineux qui distinguait le grand évêque de Genève. On a vu plus haut quelle idée sublime il se formait de la suprématie romaine. Méditant sur les analogies multipliées des deux Tes- taments, il insistait sur l'autorité du grand prêtre des Hébreux. « Le nôtre, dit saint François de Sales, « porte aussi sur sa poitrine VUrim et le Thummin, « c'est-à-dire la doctrine et la vérité. Certes, tout ce (( qui fut accordé à la servante Agar a bien dti l'être « à plus forte raison à l'épouse Sara (1). » Parcourant ensuite les différentes images qui ont pu représenter l'Eglise sous la plume des écrivains sacrés: « Est-ce une maison? dit-il. Elle est assise (( sur son rocher et sur son fondement ministériel, (( qui est Pierre. Vous la représentez-vous comme « une {amille? Voyez Notre-Seigneur qui paye le (( tribut comme chef de la maison, et d'abord après (( lui saint Pierre comme son représentant. L'Église (( est-elle une barque? Saint Pierre en est le véri- « table patron, et c'est le Seigneur lui-même qui me « l'enseigne. La réunion opérée par l'Église est-elle (( représentée par une pêche? Saint Pierre s'y mon- « tre le premier et les autres disciples ne pèchent (( qu'après lui. Veut-on comparer la doctrine qui (( nous est prêchée (pour nous retirer des grandes (( eaux) au filet d'un pécheur; c'est saint Pierre qui le jette; c'est saint Pierre qui le retire: les autres « disciples ne sont que ses aides; c'est saint Pierre I. Controverses de saint François de Sales. Discours XL, p. 2i7. J'ai cité les sources d'après lui. On ne peut avoir de doute sur un tel transcripleur; et d'ailleurs une vérification détaillée m'eût été impossible.
78 DU PAPE.
« qui présente les poissons à Notre-Seigneur. Vou- « lez-vous que l'Ëglise soit représentée par une « ambassade? saint Pierre est à la tête. Aimez-vous « mieux que ce soit un royaume; saint Pierre en (( porte les clefs. Voulez-vous enfin vous la repré- « senter sous l'image d'un bercail d'agneaux et de (( brebis? saint Pierre est le berger et le pasteur (( général sous Jésus-Christ (1). » Je n'ai pu me refuser le plaisir de faire parler un instant ce grand et aimable saint, parce qu'il me fournit une de ces observations générales si pré- cieuses dans les ouvrages où les détails ne sont pas permis. Examinez l'un après l'autre les grands doc- teurs de l'Église catholique: à mesure que le prin- cipe de sainteté a dominé chez eux, vous les trou- verez toujours plus fervents envers le Saint-Siège, plus pénétrés de ses droits, plus attentifs à les défen- dre. C'est que le Saint-Siège n'a encore contre lui que l'orgueil, qui est immolé par la sainteté.
En contemplant de sang-froid cette masse entraî- nante de témoignages, dont les différentes couleurs produisent dans un foyer commun le blanc de l'évi- dence, on ne saurait être surpris d'entendre un théologien français des plus distingués, nous con- fesser franchement quil est accablé par le poids des témoignages que Bellcu^min et d'autres ont rassem- blés pour établir V inlaillibilité de VEglise romaine, mais quil n'est pas aisé de les accorder avec la décla- ration de 1682, dont il ne lui est pas permis de s'écarter (2).
C'est ce que diront tous les hommes libres de pré- jugés. On peut sans doute disputer sur ce point comme on dispute sur tout, mais la conscience est 1. Controverses de saint François de Sales, dise. XII.
i. Non dissimulanduLm est in tania testimoniorum mole, qux Bellarminus et nia cnngerunt, nos recognoscere apostolicse Sedis seu Hom. Eccl. certam. et infaillibilem aiictoritatem; at longe difficilius et ea conciliare cnm dec/ara- iione cleri gallicani, a qua recedere non permitittur. (Tournely, Tract, de Eccl.^ pari. II, quaest. V, art. 3.)
LIVRE 1, CHAPITRE XI. 79 entraînée par le nombre et par le poids des témoi- CHAPITRE XI Sur quelques textes de Bossuel.
Des raisonnements aussi décisifs, des témoignages aussi précis, ne pouvaient échapper à l'excellent esprit de Bossuet; mais il avait des ménagements à garder;,et pour accorder ce qu'il devait à sa cons- cience avec ce qu'il croyait devoir à d'autres consi- dérations, il s'attacha de toutes ses forces à la célèbre et vaine distinction du siège et de la personne.
Tous les Pontiles romains ensemble, dit-il, doivent être considérés comme la seule personne de saint Pierre, continuée, dans laquelle la foi ne saurait jamais manquer; que si elle vient à trébucher ou à tomber même chez quelques-uns (1), on ne saurait dire néanmoins quelle tombe iamais entièrement, puisquelle doit se relever bientôt; et nous croyons fermement que iamais il nen arrivera autrement dans toute la suite des Souverains Ponli[es, et jusqu'à la consomniation des siècles (2).
Quelles toiles d'araignée! Quelles subtilités indi- gnes de Bossuet! C'est à peu près comme s'il avait dit que tous les empereurs romains doivent être con- sidérés comme la personne d'Auguste, continuée; que 1. Que veut dire quelques-uns, s'il n'y a qu'une personne? et comment de plusieurs personnes faillihh'S peut-il résulter une seule personne infaillible?
2. Arcipicndi romani Pontifices tanqiiam una persona Pétri, in qita nun- QUAM fides Pétri de/iciat, at'/ue ut in aliquibus vacillet av.l concidat, non tamem déficit in totum qus statim revictura sit, ne porro aliter ad consum- mationem usque sseculi in tota Pontificum successione eventnrum esse certa fide credimus. (Bossuet, Defensio, etc., t. Il, p. 191 ) 11 n'y a pas un mot, dans toutes les phrases de Bossuet, qui exprime quelque chose de pn'cis. Que signifie trébucher? Oue signifie quelques-uns? Que signifie entièrement? Que signifie àientôt?
80 DU PAPE.
si la sagesse et Vlmmaniié ont paru quelquelois tré- bucher sur ce trône dans les personnes de quelques- uns, tels que Tibère, Néron, Caligula, etc., on ne saurait dire néanmoins qu elles aient iamais manqué ENTIÈREMENT, pulsqu cllcs devaient ressusciter bientôt dans celle des Antonin, des Trajon, etc.
Bossuet, cependant, avait trop de génie et de droi- ture, pour ignorer cette relation d'essence qui ratta- che l'idée de souveraineté à celle d'unité, et pour ne pas sentir qu'il est impossible de déplacer l'infailli- bilité sans l'anéantir. Il se voyait donc obligé de recourir, à la suite de Vigor, de Dupin, de Noël Alexandre et d'autres, à la distinction du siège et de personne, et de soutenir Vindélectihilité en niant Vin- Icdllibilité (1). C'est l'idée qu'il avait déjà présentée avec tant d'habileté dans son immortel sermon sur l'unité (2). C'est tout ce qu'on peut dire sans doute, mais la conscience seule avec elle-même repousse ces subtilités, ou plutôt elle n'y comprend rien.
Un auteur ecclésiastique, qui "a rassemblé avec beaucoup de science, de travail et de gotàt, une foule de passages précieux relatifs à la sainte tradition, a remarqué fort à propos que la distinction entre les différentes manières d'indiquer le chef de VEglise nest qu'un subterfuge imagine par les novateurs, en vue de séparer V épouse de V époux...Les partisans du schisme et de l'erreur...ont voulu donner le change en trcmsportant ce qui regarde leur juge et le 1. « Que, contre la coutume de tous leurs prédécesseurs, un ou deux Souve- « rains Pontifes, ou par violence, ou par surprise, n'aient pas assez constam- t' ment soutenu, ou assez pleinement expliqué la doctrine de la foi...Un -vais- « seau qui fend les eaux n'y laisse pas moins de vestiges de son passage. » (Serm. sur l'Unité, I" point.) — 0 grand homme! par quel texte, par quel exemple, par quel raisonnement élablissez-voiis ces subtiles distinctions? La foi n'a pas tant d'esprit. La vérité est simple, et d'abord on la sent.
2. De là vient encore que, dans tout ce sermon, il évite constamment de nommer le Pape ou le Souverain Pontife. C'est toujonrs le Saint-Sii^oe, le siège de saint Pierre, l'Eglise romaine. Rien de tout cela n'est visible; et néanmoins toute souveraineté qui n'est pas visible n'existe pas. C'est un être de raison.
LIVRE I, CHAPITRE XI. 81 centre visible de V unité à des noms abstraits, etc. (1).
C'est le bon sens en personne qui s'exprime ainsi; mais, à s'en tenir même à l'idée de Bossuet, je vou- drais lui faire un argument ad hominem; je lui dirais: Si le Pontife abstrait est inlaillible, et s'il ne peiif broncher dans la personne d'un individu, sans se relever avec une telle prestesse qu'on ne saurait dire qu'il est tombé, pourquoi ce grand appareil de concile oecuménique, de corps épiscopal, de consen- tement de FÉglise? Laissez relever le Pape, c'est Va[laire d'une minute. S'il pouvait se tromper pen- dant le temps seulement nécessaire pour convoquer un concile œcuménique, ou pour s'assurer du consen- tement de l'Eglise universelle, la comparaison au vaisseau clocherait un peu (2).
La philosophie de notre siècle a souvent tourné en ridicule ces récdistes du xii^ siècle, qui soutenaient l'existence et la réalité des universaux, et qui ensan- glantèrent plus d'une fois l'école dans leurs combats avec les nominaux, pour savoir si c'était l'homme ou Vhumanité qui étudiait la dialectique, et qui donnait ou recevait des gourmades; mais ces réalistes, qui accordaient l'existence aux universaux, avaient au moins l'extrême bonté de ne pas l'ôter aux individus. En soutenant, par exemple, la réalité de l'éléphant abstrait, jamais ils ne l'ont chargé de nous fournir l'ivoire; toujours ils nous ont permis de le demander aux éléphants palpables que nous avions sous la main.
Les théologiens réalistes dont je parle sont plus hardis; ils dépouillent les individus des attributs dont ils parent l'universel; ils admettent la souveraineté d'une dynastie dont aucun membre n'est souverain.
Rien cependant n'est plus contraire que cette 1. Principes de la doctrine catholique, in-8, p. 235. L'eslimable luileur, qui n'est point anonyme pour moi, évite de nommer personne, à cause sans doute de la puissance des noms et des pr^jugds qui l'environnaient; mais on voit assez de quoi il croyait avoir à se plaindre.
X'^yg'fé 82 DU PAPK.
théorie au système divin (s'il est permis de s'expri- mer ainsi) qui se manifeste dans l'ensemble de la religion. Dieu qui nous a faits ce que nous sommes, Dieu qui nous a soumis au temps et à la matière, ne nous a pas livrés aux idées abstraites et aux chi- mères de l'imagination. Il a rendu son Eglise visible, afin que celui qui ne veut pas la voir soit inexcusable; sa grâce même, il l'a attachée à des signes sensibles. Ou'y a-t-il de plus divin que la rémission des péchés? Dieu, cependant, a voulu, pour ainsi dire, la maté- rialiser en faveur de l'homme. Le fanatisme et l'en- thousiasme ne sauraient se tromper eux-mêmes en se fiant aux mouvements intérieurs; il faut au coupable un tribunal, un juge et des paroles. La clémence divine doit êîre sensible pour lui, comme la justice d'un tribunal humain.
Comment donc pourrait-on croire que sur le point fondamental Dieu ait dérogé à ses lois les plus évi- dentes, les plus générales, les plus humaines? Il est bien aisé de dire: Il a plu au Saint-Esprit et à nous. Le quaker dit aussi qu'il a VEsprit, et les puritains de Cromwel le disaient de même. Ceux qui parlent au nom de l'Esprit-Saint doivent le montrer; la colombe mystique ne vient point se reposer sur une pierre fantastique; ce n'est pas ce qu'elle nous a promis.
Que si quelques grands hommes ont consenti à se placer dans les rangs des inventeurs d'une dange- reuse chimère, nous ne dérogerons point au respect qui leur est dû, en observant qu'ils ne peuvent déro- ger à la vérité.
Il y a, d'ailleurs, un caractère bien honorable pour -eux, qui les discerne à jamais de leurs tristes collè- gues: c'est que ceux-ci ne posent un principe faux qu'en faveur de la révolte; au lieu que les autres, entraînés par des accidents humains, je ne saurais pas dire autrement, à soutenir le principe, refusent néanmoins d'en tirer les conséquences, et ne savent pas désobéir.
LIVRE I, CnAPITRE XI. 83 On ne saurait croire, du reste, clans quel embarras se jettent les partisans de la puissance abstraite, afin de lui donner la réalité dont elle a besoin pour agir. Le mot cVÉglise figure dans leurs écrils comme celui de nation dans ceux des révolutionnaires français.
Je laisse à part les hommes obscurs, dont l'em- barras n'embarrasse pas; mais qu'on lise, dans les Nouveaux Opuscules de Fleury, la conversation inté- ressante de Bossuet et l'évêque de Tournay (Choi- seul-Praslin), qui nous a été conservée par Féne- lon (1); on y verra comment l'évêque de Tournay pressait Bossuet, et le conduisait par force de Vinclé- lectibilité à Vinlaillibilité. Mais le grand homme avait résolu de ne choquer personne, et c'est dans ce sys- tème invariablement suivi que se trouve l'origine de ces angoisses pénibles qui versèrent tant d'amertume sur ses derneirs jours.
Il faut avoir le courage d'avouer qu'il est un peu fatigant avec ses canons, auxquels il revient toujours.
Nos anciens docteurs, dit-il, ont tous reconnu d'une même voix dans la chaire de Saint-Pierre (il se garde bien de dire dans la personne du Souverain Pontife) la plénitude de la puisscmce apostolique. C'est un point décidé et résolu. Fort bien, voilà le dogme. Mais, continue-t-il, [7s demandent seulement quelle soit réglée dans son exercice par les caxons (2).
Mais, premièrement, les docteurs de Paris n'ont pas plus de droit que d'autres d'exiger telle ou telle chose du Pape; ils sont sujets comme d'autres, et obligés comme d'autres de respecter ses décisions souveraines. Ils sont ce que sont tous les docteurs du monde catholique.
A qui en veut d'ailleurs Bossuet, et que signifie cette restriction: Mais ils demandent, etc.? Depuis quand les Papes ont-ils prétendu gouverner sans lois? Le plus frénétique ennemi du Saint-Siège 2, Sermon sur l'unité, II' poii.t.
84 DU PAPE.
n'oserait pas nier, l'histoire, à la main, que sur aucun trône de l'univers il ait existé, compensation faite, plus de sagesse, plus de verlu et plus de science que sur celui des Souverains Pontifes (1). Pourquoi donc n'aurait-on pas autant et plus de confiance en cette souveraineté qu'en toutes les autres, qui jamais n'ont prétendu gouverner sans lois?
Mais, dira-t-on sans doute, si le Pape venait à abu- ser de son pouvoir? C'est avec cette objection puérile qu'on embrouille la question et les consciences.
Et si la souveraineté temporelle abusait de son pouvoir, que lerait-on? C'est absolument la même question. On se crée des monstres pour les com- battre. Lorsque l'autorité commande, il n'y a que trois partis à prendre: l'obéissance, la représentation et la révolte, qui se nomme hérésie dans l'ordre spi- rituel, et révolution dans l'ordre temporel. Une assez belle expérience vient de nous apprendre que les plus grands maux résultant de l'obéissance n'égalent pas la millième partie de ceux qui résultent de la révolte. Il y a d'ailleurs des raisons particulières en faveur du gouvernement des Papes. Comment veut-on que des hommes sages, prudents, réservés, expérimentés par nature et par nécessité, abusent du pouvoir spirituel, au point de causer des maux incurables? Les repré- sentations sages et mesurées arrêteraient toujours les Papes qui auraient le malheur de se tromper. Nous venons d'entendre un protestant estimable avouer franchement qu'un recours juste, fait aux Papes, et 1. 0 Le Pane est ordinairement uu homme de grand savoir et de grande « vertu, parvenu à la maturité de l'âge et de l'expérience, qui a rarement ou « vanité ou plaisir à satisfaire aux dépens de son peuple, et n'est embarrassé « ni de femme, ni d'enfants...» (Addissnn, Siippl. aux voyages de Misson p. 126.) Et Gibbon convient, avec la même bonne foi, que « si l'on calcule de « sang-froid les avantages et les défauts du gouvernement ecclésiastique, on « peut le louer, dans son état actuel, comme une administration douce, dé- « cente et paisible, qui n'a pas à craindre les dangers d'une minorité, ou la « fougue dun jeune prince; qui n'est point minée par le luxe, et qui est affran- « chie des malheurs de la guerre. » {De la Décad., tome XUI, chap. lxx, p. 2t0.) Ces deux textes peuvent tenir lieu de tous les autres, et ne sauraient être contredits par aucun homme de bonne foi.
LIVRE I. CHAPITRE XI. 85 cependant méprisé par eux, était un phénomène inconnu dans l'histoire. Bossuet, proclamant la même vérité dans une occasion solennelle, confesse qu'il y a touiours eu quelque chose de paternel dans le Saint-Siège (1).
Un peu plus haut il venait de dire: Comme ça tou- jours été la coutume de l'Eglise de France de pro poser LES canons (2), ça touiours été la coutume du Saint-Siège d'écouter volontiers de tels discours.
Mais s'il y a toujours eu quelque chose de paternel dans le gouvernement du Saint-Siège, et si c'a tou- jours été sa coutume d'écouter volontiers les Eglises particulières qui lui demandent des cernons, que signifient donc ces craintes, ces alarmes, ces restric- tions, ce fatigant et interminable appel aux canons t On ne comprendra jamais parfaitement le sermon si justement célèbre Sur l'unité de l'Eglise, si l'on ne se rappelle constamment le problème difficile que Bossuet s'était proposé dans ce discours. Il voulait établir la doctrine catholique sur la suprématie romaine, sans choquer un auditoire exaspéré, qu'il estimait très peu, et qu'il croyait trop capable de quelque folie solennelle. On pourrait désirer quel- quefois plus de franchise dans ses expressions, si l'on perdait de vue en instant ce but général.
Que veut-il dire, par exemple, lorsqu'il nous dit (IP point): La puissance qu'il faut reconnaître dans le Saint-Siège est si haute et si éminente, si chère el si vénérable à tous les fidèles, qu'il n'y a rien au-des- sus de TOUTE l'Eglise catholique ensemble?
Voudrait-il nous dire, par hasard, que toute l'Église peut se trouver là où le Souverain Pontife ne se trouve pas? Il aurait avancé dans ce cas une théorie que son grand nom ne pourrait excuser.- Admettez cette théorie insensée, et bientôt volis verrez disparaître l'unité en vertu du Sermon sur 1. Sermon sur l'unité, U' point.
2. C'est une distraction, lisez: des canons.
'86 DU PAPE.
Viiniié. Ce mot d'Eglise séparée de son chef n'a point <le sens. C'est le parlement d'Angleterre moins le roi. Ce qu'on lit d'abord après sur le saint concile de Pise et sur le saint concile de Constance explique trop clairement ce qui précède. C'est un grand malheur que tant de théologiens français se soient attachés à ce concile de Constance, pour embrouiller les idées les plus claires. Les jurisconsultes romains ont fort bien dit: Les lois ne s' embarrassent que de -ce qui arrive souvent, et non de ce qui arrive une (ois. Un événement unique dans l'histoire de l'Église ren- -<]it son chef douteux pendant quarante ans. On dut l'aire ce qu'on n'avait jamais fait et ce que peut-être <^n ne fera jamais. L'empereur assembla les évêques au nombre de deux cents environ. C'était un conseil, •et non un concile. L'assemblée chercha à se donner l'autorité qui lui manquait, en levant toute incerti- tude sur la personne du Pape: elle statua sur la foi. Et pourquoi pas? Un concile de province peut sta- tuer sur le dogme; et si le Saint-Siège l'approuve, la décision est inébranlable. C'est ce qui est arrivé aux ■décisions du concile de Constance sur la foi. On a beaucoup répété que le Pape les avait approuvées. Et pourquoi pas encore, si elles étaient justes? Les Pères de Constance, quoiqu'ils ne formassent point du tout un concile, n'en étaient pas moins une assem- blée infiniment respectable par le nombre et la qua- lité des personnes; mais dans tout ce qu'ils purent •faire sans l'intervention du Pape, et même sans qu'il existât un pape incontestablement reconnu, un curé de campaî^ne ou son sacristain même était théologi- quement aussi infaillible qu'eux: ce qui n'empêchait point Martin V d'approuver, comme il le fit, tout ce qu'ils avaient fait concilicdrement; et par là, le con- cile de Constance devint œcuménique, comme 'l'étaient devenus anciennement le second et le cin- quième concile général, par l'adhésion des Papes qui n'y avaient assisté ni par eux ni par leurs légats.
LIVRE I, CHAPITRE XII. 87 Il faut donc que les personnes qui ne sont pas assez versées clans ces sortes de matières prennent bien garde à ce qu'elles lisent, lorsqu'on leur fait lire que les Papes ont approuvé les décisions du concile de Constance. Sans doute ils ont approuvé les décisions portées dans cette assemblée contre les erreurs de Wiclef et de Jean Huss; mais que le corps épiscopal séparé du Pape, et même en opposition avec le Pape, puisse faire des lois qui obligent le Saint-Siège, et prononcer sur le dogme d'une manière divinement infaillible, cette proposition est un prodige, pour parler la langue de Bossuet, moins contraire peut- être à la saine théologie qu'à la saine logique.
CHAPITRE XII Du Concile de Constance.
Que faut-il donc penser de cette fameuse ses- sion IV% où le concile (le conseil) de Constance se déclare supérieur au Pape? La réponse est aisée. Il faut dire que Vassemblée déraisonna, comme ont déraisonné depuis le Long-Parlement d'Angleterre, <el l'Assemblée constituante, et l'Assemblée législa- tive, et la Convention nationale, et les Cinq-Cents, et les derniers Cortès d'Espagne, en un mot, comme toutes les assemblées imaginables, nombreuses et non présidées.
. Bossuet disait en 1681, prévoyant déjà le dange- reux entraînement de l'année suivante: Vous savez ce que c'est que les assemblées, et quel esprit y domine ordincdrement (1).
Et le cardinal de Retz, qui s'y entendait un peu, a\ait dit précédemment dans ses Mémoires, d'une \. Bossuet. Lettre àl'abbéde Rancé. Fonlainebleau, septembre 1681, — Hist, ■de Bossuet, liv. VI, u» 3, t. Il, p. 94.
88 DU PAPE.
manière plus générale et plus frappante: Oui assem- ble LE PEUPLE l'émeut; maxlme générale que je n'applique au cas présent qu'avec les modifications qu'exigent la justice et même le respect; maxime, du reste, dont l'esprit est incontestable.
Dans l'ordre moral et dans l'ordre physique, les lois de la fermentation sont les mêmes. Elle naît du contact, et se proportionne aux masses fermentantes. Rassemblez des hommes rendus spiritueux par une passion quelconque, vous ne tarderez pas à voir la chaleur, puis l'exaltation, et bientôt le délire; préci- sément comme dans le cercle matériel, la fermenta- tion turbiilenle mène rapidement à V acide et celle-ci à la putride. Toute assemblée tend à subir cette loi générale, si le développement n'en est arrêté par le froid de l'autorité qui se glisse dans les interstices et tue le mouvement. Qu'on se mette à la place des évê- ques de Constance, agités par toutes les passions de l'Europe, divisés en nations, opposés d'intérêt, fati- gués par le retard, impatientés par la contradiction, séparés des cardinaux, dépourvus de centre, et, pour comble de malheur, influencés par des souverains discordants: est-il donc si merveilleux que, pressés d'ailleurs par l'immense désir de mettre fin au schisme le plus déplorable qui ait jamais affligé l'Église, et dans un siècle où le compas des sciences n'avait pas encore circonscrit les idées comme elles l'ont été de nos jours, ces évêques se soient dit à eux- mêmes: Nous ne pouvons rendre la paix à VEglise et la réformer dans son chel et dans ses membres qu'en commandant à ce chel même: déclarons donc quil est obligé de nous obéir? De beaux génies des siècles suivants n'ont pas mieux raisonné. L'assem- blée se déclara donc, en premier lieu, concile œcumé- nique (1); il le fallait bien pour en tirer ensuite la 1. Comme certaina états généraux se déclarèrent assemblée nationale en- ce qui regardait la constitution et l'extirpation des abus. Jamais il n'y eutd& parité plus exacte.
LIVRE I, CHAPITRE XII. 89 conséquence que toute personne de condition et de dignité quelconque, même papale (1), était tenue d'obéir au concile en ce qui regcœdait la loi et Vextir- pation du schisme (2).
iMais ce qui suit est parfaitement plaisant: « Notre Seigneur le pape Jean XXII ne transférera (( point hors de la ville de Constance la cour de « Rome ni ses officiers, et ne les contraindra ni direc- « lement ni indirectement à le suivre, sans la délibé- « ration et le consentement du concile, surtout à (( l'égard des offices et des officiers dont l'absence « pourrait être cause de la dissolution du concile ou « lui être préjudiciable (3). » Ainsi, les pères avouent que, par le seul départ du Pape, le concile est dissous, et, pour éviter ce malheur, ils lui défendent de partir, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'i/s se déclarent les supérieurs de celui qu'ils déclarent au-dessus cVeux. Il n'y a rien de si joli.
La cinquième session ne fut qu'une répétition de la quatrième (4).
Le monde catholique était alors divisé en trois parties ou obédiences, dont chacune reconnaissait un Pape différent. Deux de ces obédiences, celles de Grégoire XII et de Benoît XIII, ne reçurent jamais le décret de Constance prononcé dans la c|uatrième ses- sion: et, depuis que les obédiences furent réunies, jamais le concile ne s'attribua, indépendamment du Pape, le droit de réformer l'Eglise dans le chef et dans ses membres. Mais dans la session du 4 octo- bre 1417, Martin V ayant été élu avec un concert 1. Ils n'osent pas dire rondement: le Pape.
2. Session IV".
3. Fleiiry, liv. Cil, no 175.
4. Il y aurait uno infinité de choses à dire sur ces deux sessions, sur les ma- nuscrits de Sclieelesirate, sur les objections d'ArnauId et deBossuet, sur l'Hppui qu'ont tiré ces manuscrits des précieuses découvertes failes dans les Biblio- tiièques d'Allemagne, etc., etc.; mais si je m'enfonçais dans ces détails, il m'arriverait un petit malheur que je voudrais cependant éviter s'il élait pos- sible, celui de n'ôlre pas lu.
% DU PAPE.
dont il n'y avait pas d'exemple, le concile arrêta que le Pape réiormerait lui-même l'Eglise, tant dans le chel que dans ses membres, suivant l'équité et le bon gouvernement de l'Eglise.
Le Pape, de son côté, dans la quarante-cinquième session du 22 avril 1417. approuva tout ce que le concile avait fait concilièrement (ce qu'il répète deux fois) en matière de loi.
Et, quelques jours auparavant, par une bulle du 10 mars, il avait défendu les appels des décrets du Saint-Siège, qu'il appela le souverain luge. Voilà comment le Pape approuva le concile de Constance. Jamais il n'y eut rien de si radicalement nul, et même de si évidemment ridicule, que la quatrième session du concile de Constance, que la Providence et le Pape changèrent depuis en concile.
Que si certaines gens s'obstinent à dire: Nous admettons la quatrième session, oubliant tout à fait que ce mot nous, dans l'Église catholique, est un solécisme s'il ne se rapporte à tous, nous les laisse- rons dire; et, au lieu de rire seulement de la qua- trième session, nous rirons de la quatrième session et de ceux qui refusent d'en rire.
En vertu de l'inévitable force des choses, toute assemblée qui n'a pas de frein est eUrénée. Il peut y avoir du plus ou du moins; ce sera plus tôt ou plus tard; mais la loi est infaillible. Rapj^elons-nous les extravagances de Baie: on y vit sept à huit per- sonnes, tant évêques qu abbés, se déclarer au-dessus du Pape, le déposer même, pour couronner l'œuvre, et déclarer tous les contrevenants déchus de leur dignité, fussent-ils évêques, archevêques, patriar- ches, cardinaux rois ou empereurs.
Ces tristes exemples nous montrent ce qui arrivera toujours dans les mêmes circonstances. Jamais la paix ne pourra régner ou se rétablir dans l'Église par l'influence d'une assemblée non présidée. C'est tou- jours au Souverain Pontife, ou seul ou accompagné, LIVRE I, CHAPITRE XII. 91 qu'il en faudra venir, et toutes les expériences par- lent pour cette autorité.