272 les soirées vers immortels de Virgile. Mais l'incurable incrédulité de notre siècle, au lieu de voir dans cette pièce ce qu'elle renferme réelle- ment, c'est-à-dire un monument ineffable de l'esprit prophétique qui s'agitait alors dans l'univers, s'amuse à nous prouver doctement que Virgile n'était pas prophète, c'est-à-dire qu'une flûte ne sait pas la musique, et qu'il n'y a rien d'extraordinaire dans la onzième, églogue de ce poète; et vous ne trouverez pas de nouvelle édition ou traduction de Vir- gile qui ne contienne quelque noble effort de raisonnement et d'érudition pour emhrouil- ler la chose du monde la plus claire. Le ma- térialisme, qui souille la philosophie de notre siècle, l'empêche de voir que la doctrine des esprits, et en particulier celle de l'esprit pro- phétique, est tout à fait plausible en elle- même, et de plus la mieux soutenue par la tradition la plus universelle et la plus impo- sante qui fut jamais. Pensez-vous que les an- ciens se soient tous accordés à croire que la puissance divinatrice ou prophétique était un apanage inné de l'homme(1)? Cela n'est pas (1) Vetcrcs...vim iaxv7ix>)v ( divinalricena ) in naturd quandoque komini inesse contendunt...nec désuni intcr recentiores nostri sccuii scriptores qui vcieribus lu'ic in re àssensitm prœbeant, etc.
possible. Jamais un être et, à plus forte rai- son, jamais une classe entière d'êtres ne sau- rait manifester généralement et invariable- ment une inclination contraire à sa nature. Or, comme l'éternelle maladie de l'homme est de pénétrer l'avenir, c'est une preuve certaine qu'il a des droits sur cet avenir et qu'il a des moyens de l'atteindre, au moins dans de certaines circonstances.
Les oracles antiques tenaient à ce mouve- ment intérieur de l'homme qui l'avertit de sa nature et de ses droits. La pesante érudition de Van-Dale et les jolies phrases de Fontenelle furent employées vainement dans le siècle passé pour établir la nullité générale de ces oracles. Mais, quoi qu'il en soit, jamais l'homme n'aurait recouru aux oracles, jamais il n'aurait pu les imaginer, s'il n'était parti d'une idée primitive en vertu de laquelle ils les regardait comme possibles, et même comme existants. L'homme est assujetti au temps, et néanmoins il est par nature étran- ger au temps, il l'est au point que l'idée même Voy. Sam. Bochart, Epist. ad dom. de Segrais, Blondel, Reinesius, Fabricius et d'autres encore cités dans la dissestation de Mar. Barth. Christ. Richard, De Româ ante Romulum conditâ ( in Thess. dïSSttU BJ. Joli. Christoph. Martini, tom.U, part. I; in S°, pag.Sil.)
274 LES SOIRÉES du bonheur éternel, jointe à celle du temps, le fatigue et l'effraie. Que chacun se consulte, il se sentira écrasé par l'idée d'une félicité successive et sans terme: je dirais qu'il a peur de s'ennuyer, si cette expression n'était pas déplacée dans un sujet aussi grave; mais ceci me conduit à une observation qui vous paraîtra peut-être de quelque valeur.
Le prophète jouissant du privilège de sortir du temps, ses idées n'étant plus distribuées dans la durée, se touchent en vertu de la simple analogie et se confondent, ce qui ré- pand nécessairement une grande confusion dans ses discours. Le Sauveur lui-même se soumit à cet état lorsque, livré volontaire- ment à l'esprit prophétique, les idées analo- gues de grands désastres, séparées du temps, le conduisirent à mêler la destruction de Jé- rusalem à celle du monde. C'est encore ainsi que David, conduit par ses propres souf- frances à méditer sur le juste persécuté, sort tout à coup du temps et s'écrie, présent à l'avenir: ils ont percé mes mains et mes pieds; ils ont compté mes os; ils se sont partagé mes habits; ils ont jeté le sort sur mon vê- tement. ( Ps. xxi,17-19.) Un autre exemple non moins remarquable de cette marche prophétique se trouve dans le magnifique Ps. lxxi (1 ); David, en prenant la plume, ne pensait qu'à Salomon; mais bientôt l'idée du type se confondant dans son esprit avec celle du modèle, à peine est-il arrivé au cinquième verset que déjà il s'écrie: // durera autant que les astres; et l'enthousiasme croissant d'un instant à l'autre, il enfante un morceau superbe, unique en chaleur, en rapidité, en mouvement poétique. On pourrait ajouter d'autres réflexions tirées de l'astrologie judi- ciaire, des oracles, des divinations de tous les genres, dont l'abus a sans doute désho- noré l'esprit humain, mais qui avait cepen- dant une racine vraie comme toutes les croyances générales. L'esprit prophétique est naturel à l'homme, et ne cessera de s'agiter dans le monde. L'homme, en es- sayant, à toutes les époques et dans tous (1) Le dernier verset de ce psaume porte dans la Vulgate: Defece- runt laudes David filiiJesse. Le Gros a traduit; Ici finissent les louan- ges de David, La traduction protestante française dit: Ici se terminent les requêtes de David; et la traduction anglaise: Les prières de David sont finies. M. Genoude se lire de ses platitudes avec une aisance merveilleuse en disant: Ici finit le premier recueil que David avait fait de ses Psaumes. Pour moi, je serais tenlé d'écrire intrépidement: là David, oppresst par l'inspiration, jeta la plume, et ce verset ne serait plus qu'une nota qui appartiendrait ûu.v éditeurs de David, ou peut-être à lui-même.
276 LES SOIREES les lieux, de pénétrer dans l'avenir, déclare qu'il n'est pas fait pour le temps; car le temps est quelque chose de forcé qui ne demande qu'à finir. De là vient que, dans nos songes, jamais nous n'avons Tidée du temps, et que l'état du sommeil fut toujours jugé favorable aux communications divines. En attendant que cette grande énigme nous soit expliquée, célébrons dans le temps celui qui a dit à la nature: Le temps sera pour vous; ï éternité sera pour moi (1); célébrons sa mystérieuse gran- deur, et maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles, et dans toute la suite des éternités (2) et par delà l'éternité (3), et lorsqu'enfin tout étant consommé, un ange criera au milieu de l'espace évanouissant; il n'y a plus de temps (4)!
Si vous me demandez ensuite ce que c'est que cet esprit prophétique que je nommais tout à l'heure, je vous répondrai, que jamais il n'y eut dans le monde de grands événe- ments qui n'aient été prédits de quelque ma- (1) Thomas, Ode sur le temps.
(2) Perpétuas œtern'antes. Dan. XII, S.
(3) In œternum ci ultra. Exod. XV, 18.
(i) Alors l'ange jura par celui qui vit dans les siècles des siècles...Cf'lL N'Y AURAIT PLUS DE TESirS. Aj'OC. X, 6.
nière. Machiavel est le premier homme de ma connaissance qui ait avancé cette pro- position; mais si vous y réfléchissez vous- mêmes, vous trouverez que l'assertion de ce pieux écrivain est justifiée par toute l'histoire. Vous en avez un dernier exemple dans la révolution française, prédite de tous côtés et de la manière la plus incontestable. Mais, pour en revenir au point d'où je suis parti, croyez-vous que le siècle de Virgile manquât de beaux esprits qui se moquaient, et de la grande année, et du siècle d'or, et de la chaste Lucine, et de V auguste mère, et du mysté- rieux enfant? Cependant tout cela était vrai: L'enfant du haut des cieux était prêt à descendre.
Et vous pouvez voir dans plusieurs écrits, nommément dans les notes que Pope a jointes à sa traduction en vers du Pollion, que cette pièce pourrait passer pour une version d'Isaïe. Pourquoi voulez-vous qu'il n'en soit pas de même aujourd'hui? l'univers est dans l'at- tente. Comment mépriserions - nous cette grande persuasion? et de quel droit condam- nerions-nous les hommes qui, avertis par ces signes divins, se livrent à de saintes re- cherches?
278 LES SOIREES 278 LES SOIREES Voulez-vous une nouvelle preuve de ce qui se prépare? cherchez-la dans les sciences: considérez bien la marche de la chimie, de l'astronomie même, et vous verrez où elles nous conduisent. Croiriez- vous, par exemple, si vous n'en étiez avertis, que Newton nous ra- mène à Pythagore, et qu'incessamment il sera démontré que les corps sont mus précisément comme le corps humain, par des intelligences qui leur sont unies, sans qu'on sache comment? C'est cependant ce qui est sur le point de se vérifier, ^ans qu'il y ait bientôt aucun moyen de disputer. Cette doctrine pourra sembler pa- radoxale sans doute, et même ridicule, parce que l'opinion environnante en impose; mais attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie: l'apparition de cet homme ne saurait être éloignée; et peut-être même existe-t-ildéjà. Celui-là sera fameux, et mettra fin au XVIIIe siècle qui dure toujours; car les siècles intellectuels ne se règlent pas sur le calendrier comme les siècles proprement dits. Alors des opinions, qui nous paraissent aujourd'hui ou bizarres ou insensées, seront des axiomes dont il ne sera pas permis de dou- ter; et l'on parlera de notre stupidité actuelle comme nous parlons de la superstition du moyen âge. Déjà même, la force des choses a contraint quelques savants de l'école maté- rielle à faire des concessions qui les rap- prochent de V esprit; et d'autres, ne pouvant s'empêcher de pressentir cette tendance sourde d'une opinion puissante, prennent contre elle des précautions qui font peut-être, sur les véritables observateurs, plus d'impression qu'une résistance directe. Delà leur attention scrupuleuse à n'employer que des expressions matérielles. Il ne s'agit jamais dans leurs écrits que de lois mécaniques, de principes mécaniques, d'astronomie physique, etc. Ce n'est pas qu'ils ne sentent à merveille que les théories matérielles ne contentent nullement lintelligence: car, s'il y a quelque chose d'évident pour l'esprit humain non préoc- cupé, c'est que les mouvements de l'univers ne peuvent s'expliquer par des lois mécani- ques; mais c'est précisément parce qu'ils le sentent qu'ils mettent, pour ainsi dire, des mots en garde contre des vérités. On ne veut pas l'avouer, mais on n'est plus retenu que par l'engagement et par le respect humain. Les savants européens sont dans ce moment des espèces de conjurés ou d'initiés, ou comme 280 LES SOIRÉES 280 LES SOIRÉES il vous plaira de les appeler, qui ont fait de la science une sorte de monopole, et qui ne veulent pas absolument qu'on sache plus ou autrement qu" eux. Mais cette science sera inces- samment honnie par une postérité illuminée, qui accusera justement les adeptes d'aujour- d'hui de n'avoir pas su tirer des vérités que Dieu leur avait livrées les conséquences les plus précieuses pour l'homme. Alors, toute la science changera de face: l'esprit, long- temps détrôné et oublié, reprendra sa place. Il sera démontré que les traditions antiques sont toutes vraies; que le Paganisme entier n'est qu'un système de vérités corrompues et déplacées; qu'il suffit de les nettoyer pour ainsi dire et de les remettre à leur place pour les voir briller de tous leurs rayons. En un mot toutes les idées changeront: et puisque de tous côtés une foule d'élus s'écrient de concert: venez, seigneur, venez! pourquoi blâmeriez-vous les hommes qui s'élancent dans cet avenir majestueux et se glorifient de le deviner? Comme les poètes qui, jus- que dans nos temps de faiblesse et de décré- pitude, présentent encore quelques lueurs pales de l'esprit prophétique qui se mani- feste chez eux par la faculté de deviner les langues et de les parler purement avant qu'elles soient formées, de même les hommes spiri- tuels éprouvent quelquefois des moments d'enthousiasme et d'inspiration qui les trans^. portent dans l'avenir, et leur permettent de pressentir les événements que le temps mû- rit dans le lointain.
Rappelez-vous encore, M. le comte, le com- pliment que vous m'avez adressé sur mon éru- dition au sujet du nombre trois. Ce nombre en effet se montre de tous côtés, dans le monde physique comme dans le moral, et dans les choses divines. Dieu parla une pre- mière fois aux hommes sur le mont Sinaï, et cette révélation fut resserrée, par des raisons que nous ignorons, dans les limites étroites d'un seul peuple et d'un seul pays. Après quinze siècles, une seconde révélation s'a- dressa à tous les hommes sans distinction, et c'est celle dont nous jouissons; mais l'u- niversalité de son action devait être encore infiniment restreinte par les circonstances de temps et de lieu. Quinze siècles de plus de- vaient s'écouler avant que l'Amérique vit la lumière; et ses vastes contrées recèlent en- core une foule de hordes sauvages si étran- gères au grand bienfait, qu'on serait porté à 282 LES SOIAÉES 282 LES SOIAÉES croire qu'elles en sont exclues par nature en vertu de quelque anathèine primitif et inex- plicable. Le grand Lama seul a plus de sujets spirituels que le pape; le Bengale a soixante millions d'habitants, la Chine en a deux cents, le Japon vingt-cinq ou trente. Contemplez en- core ces archipels immenses du grand Océan, qui forment aujourd'hui une cinquième par- tie du monde. Vos missionnaires ont fait sans doute des efforts merveilleux pour an- noncer l'Evangile dans quelques-unes de ces contrées lointaines; mais vous voyez avec quels succès. Combien de myriades d'hommes que 3a bonne nouvelle n'atteindra jamais! Le ci- meterre du fils d'Ismael n'a-t-il pas chassé presque entièrement le Christianisme de l'A- frique et de l'Asie? Et, dans notre Europe enfin, quel spectacle s'offre à l'œil religieux! le Christianisme est radicalement détruit dans tous les pays soumis à la réforme insensée du XVI siècle; et, dans vos pays catholiques mêmes, il semble n'exister plus que de nom. Je ne prétends point placer mon église au- dessus de la vôtre; nous ne sommes pas ici pour disputer. Hélas! je sais bien aussi ce qui nous manque; mais je vous prie, mes bons amis, de vous examiner avec la même sincérité: quelle haine d'un côté, et de l'au- tre quelle prodigieuse indifférence parmi vous pour la religion et pour tout ce qui s'y rap- porte! quel déchaînement de tous les pou- voirs catholiques contre le chef de votre reli- gion! à quelle extrémité l'invasion générale de vos princes n'a- 1- elle pas réduit chez vous l'ordre sacerdotal! L'esprit public qui les inspire ou les imite s'est tourné entièrement contre cet ordre. C'est une conjuration, c'est une espèce de rage; et pour moi je ne doute pas que le pape n'aimât mieux traiter une af- faire ecclésiastique avec l'Angleterre qu'avec tel ou tel cabinet catholique que je pourrais vous nommer. Quel sera le résultat du ton- nerre qui recommence à gronder dans ce moment? Des millions de Catholiques passe- ront peut-être sous des sceptres hétérodoxes pour vous et même pour nous. S'il en était ainsi, j'espère bien que vous êtes trop éclai- rés pour compter sur ce qu'on appelle tolé- rance j car vous savez de reste que le Catho- licisme n'est jamais toléré dans la force du terme. Quand on vous permet d'entendre la messe et qu'on ne fusille pas vos prêtres, on appelle cela tolérance; cependant ce n'est pas tout à fait votre compte. Examinez- vous 284 LES SOIRÉES 284 LES SOIRÉES d'ailleurs vous-mêmes dans le silence des pré- jugés, et vous sentirez que votre pouvoir vous échappe; vous n'avez plus cette con- science de la force qui reparaît souvent sous la plume d'Homère, lorsqu'il veut nous ren- dre sensibles les hauteurs du courage. Vous n'avez plus de héros. Vous n'osez plus rien, et l'on ose tout contre vous. Contemplez ce lugubre tableau; joignez - y l'attente des hommes choisis, et vous verrez si les illumi- nés ont tort d'envisager comme plus ou moins prochaine une troisième explosion de la toute-puissante bonté en faveur du genre humain. Je ne finirais pas si je voulais ras- sembler toutes les preuves qui se réunissent pour justifier cette grande attente. Encore une fois, ne blâmez pas les gens qui s'en occupent et qui voient, dans la révélation même, des rai- sons de prévoir une révélation de la révéla- tion. Appelez, si vous voulez, ces hommes il- luminés; je serai tout à fait d'accord avec vous, pourvu que vous prononciez le nom sérieusement.
Vous, mon cher comte, vous, apôtre si sévère de l'unité et de l'autorité, vous n'avez pas oublié sans doute tout ce que vous nous avez dit au commencement de ces entretiens, sur tout ce qui se passe d'extraordi- naire dans ce moment. Tout annonce, et vos propres observations mêmes le démontrent, je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands pas. Vous ne pou- vez donc pas, sans vous mettre en contradic- tion avec vous-même, condamner ceux qui saluent de loin cette unité, comme vous le disiez, et qui essaient, suivant leurs forces, de pénétrer des mystères si redoutables sans doute, mais tout à la fois si consolants pour vous.
Et ne dites point que tout est dit, que tout est révélé, et qu'il ne nous est permis d'attendre rien de nouveau. Sans doute que rien ne nous manque pour le salut; mais du côté des connaissances divines, il nous man- que beaucoup; et quant aux manifestations futures, j'ai, comme vous voyez, mille rai- sons pour m'y attendre, tandis que vous n en avez pas une pour me prouver le contraire} L'Hébreu qui accomplissait la loi n était-il pas en sûreté de conscience? Je vous citerais, s'il le fallait, je ne sais combien de passages de la Bible, qui promettent au sacrifice ju- daïque et au trône de David une durée égale ù celle du soleil. Le Juif quî s'en tenait à lé* ^86 LES SOIRÉES corce avait toute raison, jusqu'à T événement de croire au règne temporel du Messie; il se trompait néanmoins, comme on le vit de- puis: mais savons-nous ce qui nous attend nous-mêmes? Dieu sera avec nous jusqu'à la fin des siècles; les portes de V enfer ne pré- vaudront pas contre l'Eglise, etc. Fort bien! en résulte-t-il, je vous prie, que Dieu s'est interdit toute manifestation nouvelle, et qu'il ne nous est plus permis de nous apprendre rien au delà de ce que nous savons? ce serait, il faut l'avouer, un étrange raisonnement.
Je veux, avant de finir, arrêter vos regards sur deux circonstances remarquables de no- tre époque. Je veux parler d'abord de l'état actuel du Protestantisme qui, de toutes parts, se déclare socinien: c'est ce qu'on pourrait appeler son ultimatum, tant prédit à leurs pères. C'est le mahométisme européen, iné- vitable conséquence de la réforme. Ce mol de mahométisme pourra sans doute vous sur- prendre au premier aspect; cependant rien n'est plus simple. Abbadie, l'un des pre- miers docteurs de l'église protestante, a con- sacré, comme vous le savez, un volume en- tier de son admirable ouvrage sur la vérité de la religion chrétienne, à la preuve de la divinité du Sauveur. Or 5 dans ce volume, il avance avec grande connaissance de cause, que si Jésus-Christ n'est pas Dieu, Mahomet doit être incontestablement considéré comme l'apôtre et le bienfaiteur du genre humain, puisqu'il l'aurait arraché à la plus coupable idolâtrie. Le chevalier Jones a remarqué quel- que part que le mahomélisme est une secte chrétienne, ce qui est incontestable et pas assez connu. La même idée avait été saisie par Leibnitz, et, avant ce dernier, par le mi- nistre Jurieu (1). L'Islamisme admettant l'u- nité de Dieu et la mission divine de Jésus- Christ, dans lequel cependant il ne voit qu'une excellente créature, pourquoi n'appartien- drait-il pas au Christianisme autant que l'A- rianisme, qui professe la même doctrine? Il y a plus; on pourrait, je crois, tirer de l'Al- (1) o Les Mahométans, quoi qu'on puisse dire au contraire, sont • certainement une secte de Chrétiens, si cependant des hommes qui « suivent l'hérésie impie d'Arius méritent le nom de Chrétiens. » // faut avouer que les Sociniens approchent fort des Mahométans. (Leibnitz, dans ses œuvres in-4°, tom. V, pag. 481. Esprit et pensées du même, in-8', tom. II, pag. 84.)
Les Mahométans sont, comme le dit 31. Jurieu, une secte du Christia- nisme. (Nicole, dans le traité de l'unité de l'Eglise, in-12, liv. III, ch. 2, pag. 341.) On peut donc ajouter le témoignage de Nicole au* trois autres déjà cilés.
288 LES SOIRÉES coran une profession de foi qui embarasse- rait fort la conscience délicate des ministres protestants, s'ils devaient la signer. Le Pro- testantisme ayant donc, partout où il régnait, établi presque généralement le Socinianisme, il est censé avoir anéanti le Christianisme clans la même proportion.
Vous semble-t-il qu'un tel état de choses puisse durer, et que cette vaste apostasie ne soit pas à la fois et la cause et le présage d'un mémorable jugement?
L'autre circonstance que je veux vous faire remarquer, et qui est bien plus importante qu'elle ne paraît l'être au premier coup d'œil, c'est la société biblique. Sur ce point, M. le comte, je pourrais vous dire en style de Ci- céron: novituos sonitus{Y). V ous en voulez beaucoup à cette société biblique, et je vous avouerai franchement que vous dites d'assez bonnes raisons contre cette inconcevable in- stitution; si vous le voulez même, j'ajouterai que, malgré ma qualité de Russe, je défère beaucoup à votre église sur cette matière: car, puisque, de l'aveu de tout le monde, vous êtes, en fait de prosélytisme, de si puis- (\)$QStimeo$MnUu$. (Cic. ad MU) sants ouvriers, qu'en plus d'un lieu vous avez pu effrayer la politique, je ne vois pas pour- quoi on ne se fierait pas à vous, sur la pro- pagation du Christianisme que vous entendez si bien. Je ne dispute donc point sur tout ce- la, pourvu que vous me permettiez de révé- rer, autant que je le dois, certains membres et surtout certains protecteurs de la société, dont il n'est pas même permis de soupçonner les nobles et saintes intentions.
Cependant je crois avoir trouvé à cette in- stitution une face qui n'a pas été observée et dont je vous fais les juges. Ecoutez-moi, je vous prie.
Lorsqu'un roi d'Egypte ( on ne sait lequel ni dans quel temps ) fit traduire la Bible en grec, il croyait satisfaire ou sa curiosité, ou sa bienfaisance, ou sa politique; et, sans con- tredit, les véritables Israélites ne virent pas, sans un extrême déplaisir, cette loi vénérable jetée pour ainsi dire aux nations, et cessant de parler exclusivement l'idiome sacré qui l'avait transmise dans toute son intégrité de Moïse à Eléazar.
Mais le Christianisme s'avançait, et les tra- ducteurs de la Bible travaillai nt pour lui en faisant passer les saintes écritures dans la 290 LES SOIRÉES langue universelle; en sorte que les apôtres et leurs premiers successeurs trouvèrent l'ou- vrage fait. La version des Septante monta su- bitement dans toutes les chaires et fut tra- duite dans toutes les langues alors vivantes, qui la prirent pour texte.
Il se passe dans ce moment quelque chose de semblable sous une forme différente. Je sais que Rome ne peut souffrir la société bi- blique, qu'elle regarde comme une des ma- chines les plus puissantes qu'on ait jamais fait jouer contre le Christianisme. Cependant qu'elle ne s'alarme pas trop: quand même la société biblique ne saurait ce qu'elle fait, elle n'en serait pas moins pour l'époque fu- ture précisément ce que furent jadis les Sep- tante, qui certes se doutaient fort peu du Christianisme et de la fortune que devait faire leur traduction. Une nouvelle effusion de l'Esprit saint étant désormais au rang des choses les plus raisonnablement attendues, il faut que les prédicateurs de ce don nou- veau puissent citer l'Ecriture sainte à tous les peuples. Les apôtres ne sont pas des tra- ducteurs; ils ont bien d'autres occupations: mais la société biblique, instrument aveugle de la providence. préparc ces différentes versions que les véritables envoyés explique* ront un jour en vertu d'une mission légitime (nouvelle ou primitive, n'importe ) qui chas- sera le doute de la cité de Dieu (1); et c'est ainsi que les terribles ennemis de l'unité tra- vaillent à l'établir.
LE COMTE.
Je suis ravi, mon excellent ami, que vos brillantes explications me conduisent moi- même à m'expliquer à mon tour d'une ma- nière à vous convaincre que je n'ai pas au moins le très grand malheur de parler de ce que je ne sais pas.
Vous voudriez donc quon eût d'abord Pextrême bonté de vous expliquer ce que c'est qu'un illuminé. Je ne nie point qu'on n'abuse souvent de ce nom et qu'on ne lui fasse dire ce qu'on veut: mais si, d'un côté, on doit mépriser certaines décisions légères trop communes dans le monde, il ne faut pas non plus, d'autre part, compter pour rien je ne sais quelle désapprobation vague, mais générale, attachée à certains noms. Si celui (I) Fidcs diibitalionem climimt è civitati Dei. ( Huet, cV imbecilU -kwrvtcr, lik III, r.° 15.)
292 LES SOIRÉES tl illuminé ne tenait à rien de condamnable, on ne conçoit pas aisément comment l'opi- nion, constamment trompée, ne pourrait l'entendre prononcer sans y joindre l'idée d'une exaltation ridicule ou de quelque chose de pire. Mais puisque vous m'interpellez for- mellement de vous dire ce que c'est qu'un illuminé, peu d'hommes peut-être sont plus que moi en état de vous satisfaire.
En premier Heu, je ne dis pas que tout il- luminé soit franc-maçon: je dis seulement que tous ceux que j'ai connus, en France sur- tout, l'étaient; leur dogme fondamental est que le Christianisme, tel que nous le con- naissons aujourd'hui, n'est qu'une véritable loge bleue faite pour le vulgaire; mais qu'il dé- pend de t homme de désir de s'élever de grade en grade jusqu'aux connaissances subli- mes, telles que les possédaient les premiers Chrétiens qui étaient de véritables initiés. C'est ce que certains Allemands ont appelé le Chris- tianisme transcendenlal. Cette doctrine est un mélange de platonisme, d'origénianisme et de philosophie hermétique, sur une base chrétienne.
Les connaissances surnaturelles sont le grand but de leurs travaux et de leurs espérances; ils ne doutent point qu'il ne soit pos« sible à l'homme de se mettre en communica- tion avec le monde spirituel, d'avoir un com- merce avec les esprits et de découvrir ainsi les plus rares mystères.
Leur coutume invariable est de donner des noms extraordinaires aux choses les plus connues sous des noms consacrés: ainsi un homme pour eux est un mineur, et sa nais- sance, émancipation. Le péché originel s'ap- pelle le crime primitif; les actes de la puis- sance divine ou de ses agents dans l'univers s'appellent des bénédictions, et les peines infligées aux coupables, des pâtiments. Sou- vent je les ai tenus moi-même en pdtiment, lorsqu'il m'arrivait de leur soutenir que tout ce qu'ils disaient de vrai n'était que le caté- chisme couvert de mots étranges.
J'ai eu l'occasion de me convaincre, il v a plus de trente ans, dans une grande ville France, qu'une certaine classe de ces illumi- nés avait des grades supérieurs inconnus aux initiés admis à leurs assemblées ordinaires; qu'ils avaient même un culte et des prêtres qu'ils nommaient du nom hébreu cohen.
Ce n'est pas au reste qu'il ne puisse y avoir et qu'il n'y ait réellement dans leurs ouvrages ^94 LES SOIRÉES des choses vraies, raisonnables et touchan- tes, mais qui sont trop rachetées par ce qu'ils y ont mêlé de faux et de dangereux, surtout à cause de leur aversion pour toute autorité et hiérarchie sacerdotales. Ce caractère est général parmi eux: jamais je n'y ai rencon- tré d'exception parfaite parmi les nombreux adeptes que j'ai connus.
Le plus instruit, le plus sage et le plus élé- gant des théosophes modernes, Saint-Martin, dont les ouvrages furent le code des hommes dont je parle, participait cependant à ce ca- ractère général. Il est mort sans avoir voulu recevoir un prêtre; et ses ouvrages présentent la preuve la plus claire qu'il ne croyait point à la légitimité du sacerdoce chrétien (1).
En protestant quil n'avait jamais douté de la sincérité de La Harpe dans sa conver- sion (et quel honnête homme pourrait en douter!), il ajoutait cependant que ce littéra- teur célèbre ne lui paraissait pas s^étre dirigé par les véritables principes (2).
(4) Saint-Martin mourut en effet le 13 octobre 1 S04, sans avoip voulu i un prêtre. (Mercure de France, 18 mars 1809.N°408, j>ag. 499 etsuiv.)
(2)Le journal que l'interlocuteur vient de citer ne s'explique [M3 {out à fait dans le. H -t moins laconique et rend Mais il faut lire surtout la préface qu'il a placée à la tête de sa traduction du livre des Trois Principes, écrit en allemand par Jacob Bohme: c'est là qu'après avoir justifié jus- qu'à un certain point les injures vomies par ce fanatique contre les prêtres catholiques, il accuse notre sacerdoce en corps d'avoir trompé sa destination (1), c'est-à-dire, en d'autres termes, que Dieu n'a pas su établir dans sa religion un sacerdoce tel qu'il aurait dû être pour remplir ses vues divines. Certes c'est grand dommage, car cet essai ayant manqué, il reste bien peu d'espérance. J'irai cependant mon train, messieurs, comme si le Tout-Puissant avait réussi, et tandis que les pieux disciples de Saint-Martin, dirigés, suimieux les idées de Saint-Martin. « En protestant, dit le journaliste, de « la sincérité de la conversion de La Harpe, il ajoutait cependant qiCil «ne la croyait point dirigée par les véritables voies lumineuses. » Ibid.
{Xote de? éditeur.)