(1) Dans la préface de la traduction citée, Saint-Martin s'exprime de la manière suivante: « C'est à ce sacerdoce qu'aurait dû appartenir h manifestation de « toutes les merveilles et de toutes les lumières dont le cœur et l'es- «prit de l'homme auraient un si pressant besoin. » (Paris, 1802, in-8°, préface, pag. 3.)
Ce passage, en effet, n'a pas besoin de commentaire. Il en résulte à l'évidence qu'il n'y a point de sacerdoce, et que l'Evangile ne suffit pas •tu cœur cl à l'esprit de Ciioniws» 296 LES SOIRÉES vaut la doctrine de leur maître, par les véri- tables principes, entreprennent de traverser les flots à la nage, je dormirai en paix dans cette barque qui cingle heureusement à tra- vers les écueils et les tempêtes depuis mille huit cent neuf ans.
J'espère, mon cher sénateur, que vous ne m'accuserez pas de parler des illuminés sans les connaître. Je les ai beaucoup vus; j'ai co- pié leurs écrits de ma propre main. Ces hommes, parmi lesquels j'ai eu des amis, m'ont souvent édifié; souvent ils mvont amu- sé, et souvent aussi mais je ne veux point me rappeler certaines choses. Je cherche au contraire à ne voir que les côtés favorables. Je vous ai dit plus d'une fois que cette secte peut être utile dans les pays séparés de l'E- glise, parce qu'elle maintient le sentiment religieux, accoutume l'esprit au dogme, le soustrait à l'action délétère de la réforme, qui n'a plus de bornes, et le prépare pour la réunion. Je me rappelle même souvent avec la plus profonde satisfaction que, parmi les illuminés protestants que j'ai connus en assez grand nombre, je n'ai jamais rencontré une certaine aigreur qui devrait être exprimée par un nom particulier, parce qu'elle ne ressem- Me à aucun autre sentiment de cet ordre: au contraire, je n'ai trouvé chez eux que bonté, douceur et piété même, j'entends à leur ma- nière. Ce n'est pas en vain, je l'espère, qu'ils s'abreuvent de l'esprit de saint François de Sales, de Fénélon, de sainte Thérèse: ma- dame Guyon même, qu'ils savent par cœur, ne leur sera pas inutile. Néanmoins, malgré ces avantages, ou pour mieux dire, malgré ces compensations, l'illuminisme n'est pas moins mortel sous l'empire de notre Eglise et de la vôtre même, en ce qu'il anéantit fondamentalement l'autorité qui est cepen- dant la base de notre système.
Je vous l'avoue, messieurs, je ne comprends rien à un système qui ne veut croire qu'aux miracles, et qui exige absolument que les prêtres en opèrent, sous peine d'être déclarés nuls. Blair a fait un beau discours sur ces paroles si connues de saint Paul: « Nous ne « voyons maintenant les choses que comme « dans un miroir et sous des images obscu- res (1). » Il prouve à merveille que si nous avions connaissance de ce qui se passe dans l'autre monde, l'ordre de celui-ci serait trou- (1) Videmw mine per spéculant in œniyr.xtte. (EpisU ad Cor. cap. XIII, 12.)
298 LES SOIRÉES 298 LES SOIRÉES blé et bientôt anéanti; car l'homme, instruit de ce qui l'attend, n'aurait plus le désir ni la force d'agir. Songez seulement à la brièveté de notre vie. Moins de trente ans nous sont accordés en commun: qui peut croire qu'un tel être soit destiné pour converser avec les anges? Si les prêtres sont faits pour les com- munications, les révélations, les manifesta- tions, etc., l'extraordinaire deviendra donc notre état ordinaire. Ceci serait un grand prodige; mais ceux qui veulent des miracles sont les maîtres d'en opérer tous les jours. Les véritables miracles sont les bonnes ac- tions faites en dépit de notre caractère et de nos passions. Le jeune homme qui com- mande à ses regards et à ses désirs en pré- sence de la beauté est un plus grand thau- maturge que Moïse, et quel prêtre ne recom- mande pas ces sortes de prodiges? La sim- plicité de l'Evangile en cache souvent la pro- fondeur: on y ht: S'ils voyaient des nii- racles, ils ne croiraient pas; rien n'est plus profondément vrai. Les clartés de l'intelli- gence n'ont rien de commun avec la rectitude de la volonté. Vous savez bien, mon vieil ami, que certains hommes, s'ils venaient à trouver ce qu'ils cherchent, pourraient fort bien devenir coupables au lieu de se perfec- tionner. Que nous manque-t-il donc aujour- d'hui, puisque nous sommes les maîtres de bien faire? et que manque-t-il aux prêtres, puisqu'ils ont reçu la puissance d'intimer la loi et de pardonner les transgressions?
Qu'il y ait des mystères dans la Bible, c'est ce qui n'est pas douteux; mais à vous dire la vérité, peu m'importe. Je me soucie fort peu de savoir ce que c'est qu'un habit de peau. Le s avez- vous mieux que moi, vous, qui tra- vaillez à le savoir? et serions-nous meilleurs si nous le savions? Encore une fois, cher- chez tant qu'il vous plaira: prenez garde ce- pendant de ne pas aller trop loin, et de ne pas vous tromper en vous livrant à votre imagination. Il a bien été dit, comme vous le rappelez: Scrutez les Ecritures; mais comment et pourquoi? Lisez le texte: Scru- tez les Ecritures, et vous y verrez quelles rendent témoignage de moi. ( Jean.V, 39.) Il ne s'agit donc que de ce fait déjà certain, et non de recherches interminables pour l'a- venir qui ne nous appartient pas. Et quant à cet autre texte, les étoiles tomberont, ou pour mieux dire, seront tombantes ou défaillantes^ l'évangéliste ajoute immédiatement, que les 300 LES SOIRÉES 300 LES SOIRÉES vertus du ciel sont ébranlées, expressions qui ne sont que la traduction rigoureuse des précédentes. Les étoiles tombantes que vous voyez dans les belles nuits d'été n'embaras- sent, je vous l'avoue, guère plus mon intel- ligence. Revenons maintenant...LE CHEVALIER.
Non pas, s'il vous plait, avant que j'aie fait une petite querelle à notre bon ami sur une proposition qui lui est échappée. Il nous a dit en propres termes: Vous navez plus de héros; c'est ce que je ne puis passer. Que les autres nations se défendent comme elles l'entendront; moi je ne cède point sur l'hon- neur de la mienne. Le prêtre et le chevalier français sont parents, et l'un est comme l'au- tre sans peur et sans reproche. Il faut être juste, messieurs: je crois que, pour la gloire de l'intrépidité sacerdotale, la révolution a présenté des scènes qui ne le cèdent en rien à tout ce que l'histoire ecclésiastique offre de plus brillant dans ce genre. Le massacre des Carmes, celui de Quiberon, cent autres faits particuliers retentiront à jamais dans l'uni- vers LE SÉNATEUR.
Ne me grondez pas, mon cher chevalier; vous savez, et votre ami le sait aussi, que je suis à genoux devant les glorieuses actions qui ont illustré le clergé français pendant l'épouvantable période qui vient de s'écouler. Lorsque j'ai dit: Vous ri avez plus de héros, j'ai parlé en général et sans exclure aucune noble exception: j'entendais seulement indi- quer un certain affaiblissement universel que vous sentez tout aussi bien que moi; mais je ne veux point insister, et je vous rends la pa- role, M. le comte, LE COMTE.
Je réponds donc, puisque vous le voulez Tun et l'autre. Vous attendez un grand évé- nement: vous savez que, sur ce point, je suis totalement de votre avis, et je m'en suis expliqué assez clairement dans l'un de nos premiers entretiens. Je vous remercie de vos réflexions sur ce grand sujet, et je vous re- mercie en particulier de l'explication si sim- ple, si naturelle, si ingénieuse du Pollion de Virgile, qui me semble tout à fait acceptable au tribunal du sens commun.
302 LES SOIRÉES 302 LES SOIRÉES Je ne vous remercie pas moins de ce que vous me dites sur la société biblique. Vous êtes le premier penseur qui m'ayez un peu réconcilié avec une institution qui repose tout entière sur une erreur capitale; car ce n'est point la lecture, c'est l'enseignement de l'E- criture sainte qui est utile: la douce colombe, avalant d'abord et triturant à demi le grain qu'elle distribue ensuite à sa couvée, est l'i- mage naturelle de l'Eglise expliquant aux fi- dèles cette parole écrite, qu'elle a mise à leur portée. Lue sans notes et sans explication, l'Ecriture sainte est un poison. La société bi- blique est une œuvre protestante, et, comme telle, vous devriez la condamner ainsi que moi; d'ailleurs, mon cher ami, pouvez-vous nier qu'elle ne renferme, je ne dis pas seu- lement une foule d'indifférents, mais de soci- niens même, de déistes achevés, je dis plus encore, d'ennemis mortels du Christianisme?.. Vous ne répondez pas...on ne saurait mieux répondre...Voilà cependant, il faut l'avouer, de singuliers propagateurs de la foi! Pouvez- vous nier de plus les alarmes de l'église an- glicane, quoiqu'elle ne les ail point encore exprimées formellement? Pouvez-vous igno- rer que les vues secrètes de celte société onl été discutées avec effroi dans une foule d'ou- vrages composés par des docteurs anglais? Si l'église anglicane, qui renferme de si gran- des lumières, a gardé le silence jusqu'à pré- sent, c'est qu'elle se trouve placée dans la pé- nible alternative, ou d'approuver une société qui l'attaque dans ses fondements, ou d'abju- rer le dogme insensé et cependant fonda- mental du Protestantisme, le jugement par- ticulier. Il y aurait bien d'autres objections à faire contre la société biblique, et la meilleure c'est vous qui l'avez faite, M. le sénateur; en fait de prosélytisme, ce qui déplaît à Piome ne vaut rien. Attendons l'effet qui décidera la question. On ne cesse de nous parler du nombre des éditions; qu'on nous parle un peu de celui des conversions. Vous savez, au reste, si je rends justice à la bonne foi qui se trouve disséminée dans la société, et si je vénère surtout les grands noms de quelques protecteurs! Ce respect est tel, que souvent je me suis surpris argumentant contre moi- même sur le sujet qui nous occupe dans ce moment, pour voir s'il y aurait moyen de transiger avec l'intraitable logique. Jugez donc si j'embrasse avec transport le point de vue ravissant et tout nouveau sous lequel vous me B04 LES SOIRÉES B04 LES SOIRÉES faites apercevoir dans un prophétique loin- tain l'effet d'une entreprise qui, séparée de cet espoir consolateur, épouvante la religion au lieu de la réjouir Cœtera desiderantur.
FIIÏ LU ONZIEME ET DEtWIËB KNÏflETJEW.
NOTES DU ONZIÈME ENTRETIEN, (Page 270...La nation française devait être le grand instrument de la plus grande des révolutions.)
On ne lira pas sans intérêt le passage suivant d'un livre allemand intitulé: Die Siegesgeschickte der christlichen Religion in einer gemein- ntttzigenErklarung der Offenbarung Johannis. Nuremberg, 1799, in-8°. L'auteur anonyme est fort connu en Allemagne, mais nullement en France, que je sache du moins. Son ouvrage mérite d'être lu par tous ceux qui en auront la patience. A travers les flots d'un fanatisme qui fait peur, erat quod tollere velles. Voici donc le passage, qui est très analogue à ce que vient de dire l'interlocuteur.
«Le second ange qui crie: Babylone «st tombée, est Jacob Bohme. « Personne n'a prophétisé plus clairement que lui sur ce qu'il appelle « l'ère des lis (L1LIENZEIT). » Tous les chapitres de son livre crient: « Babylone est tombée! sa prostitution est tombée; le temps des lis « estarrivé. » (Jbid.y ch. XIV, v, vni, pag. 421.)
« Le roi Louis XVI avait mûri dans sa longue captivité, et il était « devenu une gerbe parfaite. Lorsqu'il fut monté sur l'échafaud, il leva « lesyeux au ciel et dit comme son rédempteur: Seigneur, pardonnez rt « mon peuple. Dites, mon cher lecteur, si un homme peut parler ainsi « sans être pénétré {durchgedrungen) de l'esprit de Jésus-Christ! Après « lui des millions d'innocents ont été moissonnés et rassemblés dans la « grange par'1'épouvantable révolution. La moisson a commencé par le « champ français, et de là elle s'étendra sur tout le champ du Seigneur « dans la chrétienté. Tenez-vous donc près, priez et veillez. (Page 429.
306 NOTES « Cet le nation ( la française ) était eu Europe la première en tout: \\ « n'est pas étonnant que la première aussi elle ait été mûre dans Iouj « les sens. Les deux anges moissonneurs commencent par elle, et lors- « que la moisson sera prét&tdans toute la chrétienté, alors le Seigneur « paraîtra et mettra fin à toute moisson et à tout pressurage sur la terre.»
Je ne saurais dire pourquoi les docteurs protestants ont en général un grand goût pour la fin du monde. Bengel, qui écrivait ily a soixante ans à peu près, en comptant, par les plus doctes calculs, les années de h bête depuis L'an 1150, trouvait qu'elle devait être anéantie précisé- ment en l'année 1796. (Ibid., pag. 455.)
L'anonyme que je cite nous dit d'une manière bien autrement pé- remptoire: « Il ne s'agit plus de bâtir des palais et d'acheter des terres « pour sa postérité; il ne nous reste plus de temps pour cela. » ( Ibid., Toutes les (ois qu'on a fait, depuis la naissance de leur secte, un peu trop de bruit dans le monde, ils ont toujours cru qu'il allait finir. Déjà, dans le XVIe siècle, un jurisconsulte allemand réformé, dédiant un livre de jurisprudence à l'électeur de Bavière, s'excusait sérieusement dans la préface, d'avoir entrepris un ouvrage profane dans un temps où Tontouchaitvisiblementà la fin du monde. Ce morceau mérite d'être cité dans la langue originale; une traduction n'aurait point de grâce.
In hocimminente rerumkumanarum occasu,circumacUîquejam ferme prœcipitantisœvipcriodo, frustra tantum laborisimpendiiitr in his poli- ticis sludiis paulo post desituris...Quum tel universa mundi machina suis jam fessa fractaque laboribus, et effecla senio, achominum ftagitiis relut morbis confecta lethalibus ad eamdem xrfoXvrpceotY, si unquum aliàs, certe nunc imprimis quadam <&<!tov.opxàovt.lxferatur et anhelct. Accedit miserrima, quee prœ oculis est lîeip. fortuna, et inenarrabiles èooïvev Ecclesiœ hoc in extremo scculorum agone durissimil angori- bus et sœvissimis doloribus laceratœ.
( Mauh. Wesembecii pr œf. in Paratitlas.)
II.
(Page 271...Son Pollion, qui fut depuis traduit on assez beaux \crs grecs, et lu dans culte langue au concile de iNicée. ) DU ONZIÈME ENTRETIEN. 307 Il n'y 9 tien de plus curieux que ce que le célèbre Heyne a écrit sur le Pollion. Il cite de bonne foi une foule d'auteurs anciens et nouveaux qui ont vu quelque chose d'extraordinaire dans celte pièce, ce qui ne l'empêche pas néanmoins de dire: Je ne vois rien de plus vain et de plus nul que cette opinion (1). Mais quelle opinion? Il s'agît d'un fait. Si quelqu'un a cru que Virgile était immédiatement inspiré, voilà ce qu'on nomme une opinion dont on peut se moquer si l'on veut; mais ce n'est pas de quoi il s'agit: veut-on nier qu'à la naissance du Sau- veur l'univers ne fût dans l'attente de quelque grand événement'. Non, sans doute, la chose n'est pas possible, et le docte commentateur convient lui-même que jamais la fureur des prophéties ne fut plus forte qu'à cette Cpoque (2), et que, parmi ces prophéties, il en était une qui promettait une immense félicité; il ajoute que Virgile tira bon parti dé- cès oracles (5). C'est en vain que Heyne, pour changer l'état de!a ques- tion, nous répèle les réflexions banales sur le mépris des Romains pour les superstitions judaïques (4); car, sans lui demander ce qu'il entend par les superstitions judaïques, ceux qui auront lu attentivement ces entretiens auront pu se convaincre que le système religieux des Juifs ne manquait à Rome ni de connaisseurs, ni d'approbateurs, ni de par- tisans déclarés, même dans les plus hautes classes. Nous tenons en- core de Heyne qu'IIérode était l'ami particulier et l'hôte de Pollion; et que Nicolas de Damas, très habile homme, qui avait fait les affaires de. ce même Hérode et qui était un favori d'Auguste, avait bien pu instruire ce prince des opinions judaïques. Il ne faut donc pas croire les Romains si étrangers à l'histoire et à la croyance des Hébreux; mais encore un m fois ce n'est pas de quoi il s'agit. Croyait-on à l'époque marquée qu'un grand événement allait éclore? Que l'Orient l'emporterait? Que des hom- mes partis de la Judée assujettiraient le rt>onde? Parlait-on de tous côtés d'une jemme auguste, d'un enfant miraculeux prêt ù descendre du ciel, (1) Kihil tamen istâ opinion: esse polcêl levlus, e' certis rtrmn arguments 111(171'» ifrshlulum. (Heyne, sur la IV* églognc, dans son édition de Virgile. Londres, (2) Nullo fain'ii lempore vuliciniomm insaniut fuit sludium. (Ibid., nog. 73.)
(3) Vnnm fuit aliquod (Sibyllimim owculiim) quod magna* aliqtwm fuluram fe- licilaUin yromittitrt. (Ibid., png. 74.) Hoc itaque oraculo ot valicinio scu corn. tniMilo ingenioso commode kshs cil Yirgiiius. (Ibid., pag. 74.)
308.NOTES pour ramener l'âge d'or iur la terre, etc.? Oui, il n'y a pas moyen de contester ces faits: Tacite, Suétone, leur rendent témoignage. Toute la terre croyait toucher au moment a" une révolution heureuse; la pré- diction d'un conquérant qui devait asservir l'univers à sa puissance, embellie par l'imagination des poètes, échauffait les esprits jusqu'à Fen- thousiasme; avertis par les oracles du paganisme, tous les yeux étaient tournés vers t Orient d'où l'on attendait ce libérateur. Jérusalem s1 éveil- lait à des bruits si flatteurs, etc. (1).
C'est en vain que l'irréligion obstinée interroge toutes les généalo- gies romaines pour leur demander en grâce de vouloir bien nommer l'enfant célébré dans le Pollion. Quand cet enfant se trouverait, il eu résulterait seulement que Virgile, pour faire sa cour à quelque grand personnage de son temps, appliquait à un nouveau-né les prophéties de l'Orient; mais cet enfant n'existe pas, et quelques efforts qu'aient faits les commentateurs, jamais ils n'ont pu en nommer un auquel les vers de Virgile s'adaptent sans violence. Le docteur Lowth surtout (De sacra poesi Hebrœorum) ne laisse rien à désirer sur ce point inté- ressant.
De quoi s'agit-il donc, et sur quoi dL-pute-t-on? Dfeyne a eu des suc- cesseurs qui ont beaucoup renchéri sur lui. Plaignons des hommes (je n'en nomme aucun) furieux contre la vérité, qui, sans foi et sans con„ science, changent l'état d'une question toute claire pour chercher des difficultés où il n'y en a point, et s'amusent à réfuter doctement ce que nous ne disons pas, pour se consoler de ne pouvoir réfuter ce que nous disons.
m.
(Page 275. Jamais l'homme n'aurait recouru aux oracles, jamais il n'aurait pu les imaginer, s'il n'était parti d'une idée primitive, etc. ) Il n'y a rien de si connu que le traité de Plutarque De la cessation des oracles. Il y a des vers de Lucain qui ne paraissent pas aussi connus, et qui méritent cependant de l'être. Ce sont de ces choses, qu'il faut abandonner aux réflexions du lecteur accoutumé à faire le départ de» vérités.
DU ONZIÈME ENTRETIEN. 309 • Non ullo saecula dono Kostra carent majore Dcùm, nuam Delphica sedej Quod siluit, postquàm rcgcs timuèrc futura Et Supcros vetuêrc loqui Tandem conterrita virgo Confugit ad tripodas Expulit, atque hominem loto sibi cedere jussit Puis il ajoute sur l'esprit prophétique en général j • • Ncc tantùm prodere vati Quantum scire licet: venit eetas omnis in unam Congeriem, miscrumqrce prcmunt tôt sœcula pectos, Tanta patet rerum séries, atque omne futurum Nititur in lucem IV.
(Page 277. Macbîavel est le premier homme de ma connaissance qui. ait avancé cette proposition.)
Le morceau de Machiavel sur les prophéties mérite en effet grande sttention: « D'onde ci si nasca io nonsô, etc., c'est-à-dire: « Je ne saurais en donner la raison; mais c'est un fait attesté par « toute l'histoire ancienne et moderne, que jamais il n'est arrivé de « grand malheur dans une ville ou dans une province qui n'ait clé « prédit par quelques devins ou annoncé par des révélations, des pro- « diges ou autres signes célestes. Il serait fort à désirer que la cause « en fut discutée par des hommes instruits dans les choses naturelles et « surnaturelles, avantage que je n'ai point. Il peut se faire que notre at« « mosphère étant, comme l'ont cru certains philosophes (1), habitée par « une foule d'esprits qui prévoient les choses futures par les lois mêmes «de leur nature, ces intelligences, qui ont pitié des hommes, lesavertis- (1) C'était on dogme pythagoricien, zTvxt Trivra rov xlpx <pûyuv Ê^Tr/ewi» (Lacrt. in Pjih.) // y a en Pair, dit Plutarque, des natures grandes et puissantes, ou demeurant malignes et mal accointables. (Plut, de Iskle et Osirido, cap. X\IV, trad. d'Amyot.) Saint l'wd, «vant Plularquc, avait consacré celte antique croyance.
(EPhcs. n,2.)
3 1 0 NOTES « sent par ces sortes de signes, afin qu'ils puissent se tenir sur leurs « gardes. Quoi qu'il en soit, le fait est certain, et toujours après ces « annonces, on voit arriver des choses nouvelles et extraordinaires. >» ( Mach. Disc, sur Tite-Live, 1, 56. ) Entre mille preuves de cette vérité, l'histoire d'Amérique en pré- sente une remarquable: « Si l'on en croit les premiers historiens es- « paguols et les plus estimés, il y avait parmi les Américains une opi- « nion presque universelle que quelque grande calamité les mena- « çait et leur serait apportée par une race de conquérants redouta- « blés, venant des régions de l'Est pour dévaster leur contrée, etc. » (Robertson, Hist. de l'Amérique, tom. III, in- 12; liv. V, pag. 59.)
Ailleurs, le même historien rapporte le discours deMontézumaaux grands de son empire: « Il leur rappelle les traditions et les prophé- « lies qui annonçaient depuis longtemps l'arrivée d'un peuple de la « même race qu'eux, et qui devait prendre possession du pouvoir su- it préme. » (Ibid. p. 123, sur l'année 1520.)
On peut voir à la page 103, A. 1519, l'opinion de Montézuma sur les Espagnols. La lecture du célèbre Solis ne laisse aucun doute sur ce fait.
Les traditions chinoises tiennent absolument le même langage. On lit dans le Chouking ces paroles remarquables: Quand une famille, s'approche du trône par ses vertus, et qu'une autre est prête à en des- cendre en punition de ses crimes, l'homme parfait en est instruit par des signes avant-coureurs. (Mémoires sur les Chinois, in-4°, tom. I, p. 482.)
Les niissio nnaires ont placé sous ce texte la note suivante.
« L'opinion que les prodiges et les phénomènes annoncent les gran- « des catastrophes, le changement des dynasties, les révolutions dans « le gouvernement, est générale parmi nos lettrés. Le Tien, disent-ils, « d'après le Chouking et autres anciens livres, ne frappe jamais de « grands coups sur une nation entière sans l'inviter à la pénitence par « des signes sensibles de sa colère. » Ibid.
Nous avons vu que le plus grand événement du monde était univer- sellement attendu. De nos jours, la révolution française a fourni un exemple des plus frappants de cet esprit prophétique qui annonce con- stamment les grandes catastrophes. Depuis l'épîtrc dédicaluire de Nos- tradamus au roi de France (qui appartient au XVI* siècle), jusqu'au fa- meux sermon du père Beaurcgard; depuis les vers d'un anonyme, des- tinés au fronton de Sainte Geneviève, jusqu'à la chanson de M. doLisle, DU ONZIÈME ENTRETinX. 2iî Je ne croîs pas qu'il y ait eu de grand événement annonce aussi claire- ment et de tant de côtés. Je pourrais accumuler une foule de cilalions: je les supprime, parce qu'elles sont assez connues et parce qu'elles allongeraient trop celte note.
Cicéron, examinant la question de savoir pourquoi nous sommes instruits dans nos songes de plusieurs événements futurs (jamais l'an- tiquité n'a douté de ce fait), en rapporte trois raisons d'après le phi- losophe grec Posidonius: 1° L'esprit humain prévoit plusieurs choses sans aucun secours extérieur, en vertu de sa parenté avec la nature divine -, 2° l'air est plein d'esprits immortels qui connaissent ces choses etles font connaître; 3° les dieux enfin les révèlent immédiatement (1). En faisant abstraction de la troisième explication, qui rentre pour nous <lans la seconde, on retrouve ici la pure doctrine de Pjlhagore et de >aiut Pau!.
(Page -216...Et par delà l'éternité.
In œtemum et ultra.
(Exode, XV, 1S. Miehée, IY, 5.)
Au-dclJ des temps et des âges, Au-delà de l'éternité.
(llAciKE, Estker, dern. vers.)
Un habile critique français n'aime pas trop celte expression: « On « ne conçoit pas, dit-il, qu'il y ait quelque chose au-delà de l'éter- «■ nité. Celte expression ne serait point à l'abri de la critique, si elle « n'était pas autorisée par l'Ecriture, Dominus regnabil in arternum al <; ultra. » (Geoffroi, sur le texte de Racine qu'on vient de lire. ) Mais Bourdaloue est d'un autre avis: « Par delà l'éternité, dit-il, « expression divine et mystérieuse. » (Troisième sermon sur la Purifi- cation de la Vierge, troisième partie. ) El la bonne madame Guvon a dit aussi: Dans les siècles des siùcles et au-delà. ( Disc, chrét. X.EYI, VI.
( Page 279. S'il y a quelque chose d'évident pour l'esprit humain lion préoccupé, c'est que les mouvements de l'univers ne peuvent s*ex. pliquer par des lois mécaniques. ) Aces idées, je me permettrai d'en ajouter ici quelques-unes que je donne seulement comme de simples doutes; car il n'est permis de se montrer dogmatique que lorsqu'on a le droit de ne pas douter: or, ce droit ne nous appartient que dans les choses qui ont fait l'objet princi- pal de nos études. N'étant donc point mathématicien, j'exprimerai avec réserve et sans prétention des doutes qui ne sont pas toujours à mépriser, puisqu'il n*y a Das de science aui ne doive rendre compte à la métaphysique et répondre à ses question*.
Le mot d'attraction est évidemment faux pour exprimer le système du monde. Il eût fallu en trouver un qui exprimât la combinaison des deux forces: car j'ai autant et même plus de droit d'appeler un New- tonien tangentiaire q\x'attractionaire. Si l'attraction seule existait, toute la matière de l'univers ne serait qu'une masse inerte et immo- bile. La force tangentielle, qu'on emploie pour expliquer les mouve. ments cosmiques, n'est qu'un mot mis à la place d'une chose. Cette question n'étant point une de celles au'il est impossible de pénétrer, la réserve A cet égard serait un tort. Ce n'est pas que, dans une foule de livres, on ne nous dise: Qu'il est superflu de se livrer ù ces sortes de recherches; que les premières causes sont inabordables; qu'il suffit à notre faible intelligence d'interroger ^expérience et de connaître les faits, etc. Mais il ne faut pas être la dupe de cette prétendue modestie. Toutes les fois qu'un savant du dernier siècle prend le ton humble et semble craindre de décider, on peut être sûr qu'il voit une vérité qu'il voudrait cacher. Il ne s'agit nullement ici d'un mystère qui nous im- pose le silence; nous avons au contraire toutes les connaissances qu'exige la solution du problème. Nous avouons que tout mouvement est un effet: et nous savons de plus que l'origine du mouvement ne saurait se trouver que dans l'esprit; ou, comme disaient les anciens si souvent cités dans cet ouvrage: Que le principe de tout mobile ne doit être cher thê que dans ^immobile. Ceux qui ont dit que le mouvement est essen- \ie\ ù la matière ont d'abord commis un grand trime, celui de parler DU ONZIÈME ENTRETIEN". 313 contre leur conscience; car je ne crois pas qu'il y ait d'nomme sensé qui ne soit persuadé du contraire, ce qui les rend absolument inexcu- sables: et de plus on peut les soupçonner légitimement de ne pas sa- voir ce qu'ils affirment. En effet, celui qui affirme d'une manière abs- traite aue le mouvement est essentiel à la matière n'affirme rien du tout; car il n'y a point de mouvement abstrait et réel: tout mouve- ment est on mouvement particulier qui produit son effet. Il ne s'agit donc point de savoir si le mouvement est essentiel à la matière; mais si le mouvement, ou la suite ou l'ensemble des mouvements qui doivent produire, par exemple un minéral, une plante, un animal, etc., sont essentiels à la matière; si l'idée de la matière emporte nécessairement celle d'une émeraude, d'un rossignol, d'un rosier, et même de cette émeraude, de ce rosier, de ce rossignol individuel, etc.: ce qui devient l'excès du ridicule. Il n'y a point dans la nature de mouvement aveu- gle ou de turbulence; tout mouvement a un but et un résultat de des- truction ou d'organisation, en sorte qu'on ne peut soutenir le mouve- ment essentiel sans affirmer en même temps les résultats essentiels: or, le mouvement se trouvant ainsi évidemmentet nécessairement joint à l'intention, il s'ensuit qu'en supposant le mouvement essentiel de la matière, on admet Y intention essentielle elnécessaire; c'est-à-dire qu'on ramène l'esprit par l'argument même qui voudrait s'en débarrasser.