SigPhi · Joseph de Maistre

Les Soirées de Saint-Pétersbourg

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Au fond, il paraît que l'Ecriture sainte est sur ce point tout a fait d'accord avec la philo- sophie antique et moderne, puisqu'elle nous apprend: « Que l'homme est double dans ses « voies (1), et que la parole de Dieu est « une épée vivante qui pénètre jusqu'à îa di- « vision de l'âme et de l'esprit, et discerne « la pensée du sentiment (2). » Et Saint Augustin, confessant à Dieu l'em pire qu'avaient encore sur son âme d'anciens fantômes ramenés par les songes, s'écrie avec la plus aimable naïveté: Alors Seigneur! suis- Non, sans doute, il n'était pas lui, et personne ne le savait mieux que lui, qui nous dit dans ce même endroit: Tant il y a de différence entre moi-même et moi-même (4)"; lui qui a si bien distingué les deux puis- sances de l'homme lorsqu'il s'écrie encore, en s'adressant à Dieu: O toi! pain mystique (1) Homo duplex in viis suis. Jac. I, S.

(2) Pertingens usque ad divisionem animée ac spirilfts (11 ne »liii>;is de l'tsprit et du corps), et discretor cogitatiotium et intentionum cordis.

(3) Numquid tune non ego sum, Domine, Dons mous? (0. Augusl. Confess.X, xxx, i.)

(4) Taniùni înterest inter *e ipsunct meipsum. {Ibid.)

SUR LES SACRIFICES. 333 de mon âme, époux de mon intelligence t quoi! je pouvais ne pas? aimer (1)!

Milton a mis de beaux vers dans la bouche de Satan, qui rugit de son épouvantable dé- gradation (2). L'homme aussi pourrait les prononcer avec proportion et intelligence.

D'où nous est venue l'idée de représenter les anges autour des objets de notre culte par des groupes de têtes ailées (3)?

Je n ignore pas que la doctrine des [deux âmes lut condamnée dans les temps anciens, mais je ne sais si elle Je fut par un tribunal compétent: d'ailleurs il suffit de s'entendre. Que l'homme soit un être résultant de l'u- nion de deux âmes, c'est-à-dire de deux prin- cipes intelligents de même nature, dont l'un (1) Deus...panis oris intus animae meœ, et virtus mariions méritera meam...non te amabum! (Ibid. I. xiu, 2.)

(l) 0 font dcscent 1 That I who erst contend'd With Gods tho sit the higli'st, am now cunstrain'd; Into a beast and raîx'd wiili bestial slime Tliis essence ta incarnate and imbrute That ta the higlit of deity asjiii'd.

(3) Trop île gens savent malheureusement dans quel endroit de ses œuvres Voltaire a nommé ces figures des Saints joufflus. Il n'y a pas, dans les jardins de l'intelligence, une seule Heur que cette cheuillc n'ait souillée.

334 ÉCLAIRCISSEMENT est bon et l'autre mauvais, c'est, je crois, l'opinion qui aurait été condamnée, et que je condamne aussi de tout mon cœur. Mais que l'intelligence soit la même chose que le principe sensible, ou que ce principe qu'on appelle aussi le principe vital, et qui est la vie, puisse être quelque chose de matériel, absolument dénué de connaissance et de conscience, c'est ce que je ne croirai jamais, à moins qu'il ne m'arrivât d'être averti que je me trompe par la seule puissance qui ait une autorité légitime sur la croyance humaine. Dans ce cas, je ne balancerais pas un instant, et au lieu que, dans ce moment, je n'ai que la certitude d'avoir raison, j'aurais alors la foi d'avoir tort. Si je professais d'autres sen- timents, je contredirais de front les principes qui ont dicté l'ouvrage que je publie, et qui ne sont pas moins sacrés pour moi.

Quelque parti qu'on prenne sur la dupli- cité de l'homme, c'est sur la puissance ani- male, sur la vie, sur Y âme ( car tous ces mots signifient la même chose dans le lan- gage antique ), que tombe la malédiction avouée par tout l'univers.

Les Egyptiens, que l'antiquité savante pro- clama les seuls dépositaires des secrets di- SUR LES SACRIFICES. 335 vins (1), étaient bien persuadés de cette vérité, et tous les jours ils en renouvelaient la profession publique; car lorsqu'ils embau- maient les corps, après qu'ils avaient lavé dans le vin de palmier les intestins, les par- ties molles, en un mot tous les organes des fonctions animales, ils les plaçaient dans une espèce de coffre qu'ils élevaient vers le ciel, et l'un des opérateurs prononçait cette prière au nom du mort: « Soleil, souverain maître de qui je tiens « la vie, daignez me recevoir auprès de vous. « J'ai pratiqué fidèlement le culte de mes *c pères; j'ai toujours honoré ceux de qui je « tiens ce corps; jamais je n'ai nié un dépôt; « jamais je n'ai tué. Si j'ai commis d'autres ce fautes, Je ruai point agi par moi-même, ce mais par ces choses (2). » Et tout de suite on jetait ces choses dans le fleuve, comme la cause de toutes les fautes que V homme avait commises (3): après quoi on procédait à l'embaumement.

(1) JEgyptios solos divinarum rerwm conscios. (Macrob. Sat. 1, 12. ) On peut dire que cet écrivain parle ici au nom de toute l'antiquité.

(2) 'Alix Six t«St«. Porphyr. ( De abstin. cl usu anim., IV, 10. ) 336 ÉCLAIRCISSEMENT Or il est certain que, dans cette cérémo- nie, les Egyptiens peuvent être regardés comme de véritables précurseurs de la révé- lation qui a dit anathème a la chair, qui Ta déclarée ennemie de l'intelligence, c'est- à-dire de Dieu, et nous a dit expressément que tous ceux qui sont nés du sang ou de la volonté de la chair ne deviendront jamais enfants de Dieu (1).

I/homme étant donc coupable par son principe sensible, par sa chair, par sa vie, Tanathème tombait sur le sang; car le sang était le principe de la vie, ou plutôt le sang était la vie (2). Et c'est une chose bien sin- (Plut., De usu carn., Orat. II,) cités par M. Larcher dans sa précieuse traduction d'Hérodote, liv. H, § 85. Je ne sais au reste pourquoi ce grand helléniste a traduit 8f x txvrx par c'est pour ces choses; au lieu de, c'est par ces choses.

Il y a un rapport singulier entre cette prière des prêtres égyptiens et celle que l'Eglise prononce à côté des agonisants. « Quoiqu'il ail « péché, il a cependant toujours cru; il a porté dans son sein le «zèle de Dieu; il n'a cessé d'adorer le Dieu qui a tout créé, etc. » Licèt enim peccaverit, tamen...credidit, et zelum Dei in se habuit, et eum qui fecil omnia fiddiler adoravit, etc.

'l)Joh.I, 12, 13. Lorsque David disait: Spiritum rectum innova in visceribus meis, ce n'était point une expression vague ou -une ma- nière de parler: il énonçait un dogme précis et fondamental.

[2) Vous ne mangerez point le sang des animaux, qui est leur vie. (Gcn. IX, 4, 5.) La vie de la chair est dans le sang; c'est pourquoi je vous l'ai donné, afin qu'il soit répandu sur l'autel pour l'expiatiou de vos péchés j car c'est par le smg que I'aub sera purifiée, fjUev. XIII, SUR LES SACRIFICES. 337 gulière que ces vieilles traditions orientales, auxquelles on ne faisait plus d'attention, aient été ressuscitées de nos jours, et soutenues par les plus grands physiologistes.

Le chevalier Rosa avait dit, il y long- temps, en Italie, que le principe vital réside dans le sang (1). Il a fait sur ce sujet de fort belles expériences, et il a dit des choses curieuses sur les connaissances des anciens à cet égard; mais je puis citer une autorité plus connue (2), celle du célèbre Hunier, le plus grand anatomiste du dernier siècle, qui a ressuscité et motivé le dogme oriental de la vitalité du sang.

« Nous attachons, dit-il, l'idée de la vie « à celle de l'organisation; en sorte que nous « avons de la peine à forcer notre imagina-- ce tion de concevoir un fluide vivant; mais 41.) Gardez-vous de manger leur sang (des animaux) car leur sang est leur vie; ainsi vous ne devez pas manger avec leur chair ce qui est leur vie; mais vous répandrez ce sang sur la terre comme l'eau (Deut.XII, 23,24, etc., etc., etc.)

(1) On trouvera une belle analyse de ce système dans les œuvres du comte Gian-Rinaldo Carli-Rubi. Milan, 1790, 50 vol.in-8", tom. IX.

(2) Je ne dis pas plus décisive, car les pièces ne sont plus sous mes yeux, et jamais je n'ai pu les comparer. D'ailleurs, quand Rosa aumit tout dit, qu'importe? l'honneur de la priorité pour le système de la vi- talité du sang ne lui serait point accordé. Sa patrie n'a ni (loltes, ni armées, ni colonies: tant pis pour die et tant pis pour lui.

338 ÉCLAIRCISSEMENT ce V organisation n'a rien de commun avec ce la vie (1). Elle n'est jamais qu'un instrc' c< ment, une machine qui ne produit rien, ce même en mécanique, sans quelque chose ce qui réponde à un principe vital, savoir ce une force, ce Si Ton réfléchit bien attentivement sur ce la nature du sang, on se prête aisément ce à l'hypothèse qui le suppose vivant. On ce ne conçoit pas même qu'il soit possible ce d'en faire une autre, lorsqu'on considère ce qu'il n'y a pas une partie de l'animal qui ce ne soit formée du sang, que nous venons ce de lui ( wee grow out qf it), et que, s'il ce n'a pas la vie antérieurement à cette opé- cc ration, il faut au moins qu'il l'acquière ce dans l'acte de la formation, puisque nous ce ne pouvons nous dispenser de croire à ce l'existence de la vie dans les membres ce ou différentes parties, dès qu'elles sont ce formées (2).

Il paraît que cette opinion du célèbre Hun- ier a fait fortune en Angleterre. Voici ce qu'on lit dans les Recherches asiatiques: (1) Vérité du premier ordre et de la plus grande évidence.

(2) Voy. John. Hunter's a Trealise on ilie blood, inflammation utit. Gm-ihol wounds. Lonâcn; 179 4, in-i°.

SUR LES SACRIFICES. 339 te C'est une opinion, du moins aussi an- ce cienne que Pline, que le sang est un fluide « vivant; mais il était réservé au célèbre ce physiologiste Jean Hunter de placer cette c< opinion au rang de ces vérités dont il n'est ce plus possible de disputer (1). » La vitalité du sang, ou plutôt l'identité du sang et de la vie étant posée comme un fait dont l'antiquité ne doutait nullement, et qui a été renouvelé de nos jours, c'était aussi une opinion aussi ancienne que le mondef que le ciel irrité contre la chair et le sang, ne pouvait être apaisé que par le sang; et aucune nation n'a douté qu"il n'y eût dans l'ef- fusion du sang une vertu expiatoire! Or, ni la raison ni la folie n'ont pu inventer cette idée, encore moins la faire adopter généralement. Elle a sa racine dans les dernières profon- (i) Yoy. le mémoire de M. William Boag sur le venin des serpents, dans les Piecherches asiatiques, tom. VI, in-4°, p. 108.

On a vu que Pline est bien jeune comparé à l'opinion de la vitalité du sang; voici au reste ce qu'il dit sur ce sujet: Duœ grandes vence..» per alias minores omnibus metnbris tilalilatem rigant...» magna est in to vitalitalis portio.

(C. Plinii Sec. Hist. nat. curisHarduini. Paris, 1685; in -4*, t. II, lib. XII, cap. 69-70, pag. 564, 565, 585.)

H'inc sedem animœ sanguinem este veterum pleriquc direrunt. (Not, deurs de la nature humaine, et l'histoire, sur ce point, ne présente pas une seule dis- sonnance dans l'univers (1). La théorie en- tier reposait sur le dogme de la réversibilité. On croyait (comme on a cru, comme on croira toujours) que V innocent pouvait payer pour le coupable; d'où Ton concluait que la vie étant coupable, une vie moins précieuse pouvait être offerte et acceptée pour une autre. On offrit donc le sang des animaux; et cette âme, offerte pour une âme, les an- ciens l'appelèrent antipsjchon ( *vr<'4.vxov ), vicariam animant; comme qui dirait âme pour âme ou âme substituée (2).

Le docte Goguet a fort bien expliqué, par ce dogme de la substitution, ces prosti- (1) C'était une opinion uniforme, et qui avait prévalu de toute part, que la rémission ne pouvait s'obtenir que par le sang, et que quelqu'un devait mourir pour le bonheur d'un autre. (Bryanfs Mythology expia- Les Thalnuidisteo décident de plus que les péchés ne peuveut être effacés que par le sang. (Jluet. Dém. Evmuj. prop. IX, cap. 14o.)

Ainsi le dogme du salut par le sang se retrouve partout. Il brave lî temps et l'espace; il est indestructible, et cependant il ne découla d'aucune raison antécédente ni d'aucune erreur assignable.

Cor pro corHe, prrror, pro fihrïs accîpc filtt as, Ujiic iniuuin voues pro uiciiui e damât.

sa; LES SACRIFICES. oil tutions légales très connues dans l'antiquité, et si ridiculement niées par Voltaire. Les anciens, persuadés qu'une divinité courrou- cée ou malfaisante en voulait à la chasteté de leurs femmes, avaient imaginé de lui livrer des victimes volontaires, espérant ainsi que Vénus, tout entière à sa proie attachée, ne troublerait point les unions légitimes: semblable à un animal féroce auquel on jetterait un agneau pour le détourner d'un homme (1).

Il faut remarquer que, dans les sacrifices proprement dits, les animaux carnassiers, ou stupides, ou étrangers à l'homme, comme les bêtes fauves, les serpents, les poissons, les oiseaux de proie, etc., n'étaient point immo- lés (2). On choisissait toujours, parmi les animaux, les plus précieux par leur utilité, les plus doux, les plus innocents, les plus en rapport avec l'homme par leur instinct et leurs habitudes. Ne pouvant enfin immoler Thomme pour sauver l'homme, on choisissait dans l'espèce animale les victimes les plus (1) Voy. la Nouvelle démonstration évangeTique de Lelaiul. Liège, 4768, 4 vol. fn-li, lom. I, part. I, chap. vu, p. 352.

(2) A quelques exceptions près qui tiennent à d'autres principes.

342 ÉCLAIRCISSEMENT humaines, s'il est permis de s'exprimer ainsi; et toujours la victime était brûlée en tout ou en partie, pour attester que la peine natu- relle du crime est le feu, et que la chair substituée était brûlée à la place de la chair coupable (1).

Il n'y a rien de plus connu dans l'antiquité que les tauroboles et les crioboles qui te- naient au culte oriental de Mithra. Ces sortes de sacrifices devaient opérer une purification parfaite, effacer tous les crimes et procurer à l'homme une véritable renaissance spiri- tuelle: on creusait une fosse au fond de la- quelle était placé l'initié: on étendait au- dessus de lui une espèce de plancher percé d'une infinité de petites ouvertures, sur le- quel on immolait la victime. Le sang coulait en forme de pluie sur le pénitent, qui le re- cevait sur toutes les parties de son corps (2), (1) Car tout ainsi que les humeurs viciés produisent dans les corps le feu de la fièvre, qui les purifie ou les consume sans les brûler, do même les vices produisent dans les âmes la fièvre du feu, qui les pu- rifie ou les brûle sans les consumer. ( Vid. Orig., De Princip. If, 10, (2) Prudence nous a transmis une description détaillée de ccile dé., goûtante cérémonie: Tum per fréquentes mille rim.u utn vin, JIIij'vih imbci laliiJum rurani îluii; SUR LES SACRIFICES. «343 et Ton croyait que cet étrange baptême opé- rait une régénération spirituelle. Une foule de bas -reliefs et d'inscriptions (1) rappellent cette cérémonie et le dogme universel qui l'avait fait imaginer.

Rien n'est plus frappant dans toute la loi de Moïse que l'affectation constante de con- tredire les cérémonies païennes, et de sépa- rer le peuple hébreu de tous les autres par des rites particuliers; mais, sur l'article des sacrifices, il abandonne son système général; il se conforme au rite fondamental des na- tions; et non-seulement il se conforme, mais Defossus intus qucm saccrdos excipit Guttas ad omnes turpe subjectum caput, Et veste et omni putrcfactu3 corporej Quia os supinat; obvias offert gênas; Supponit aures; labra, narcs objicit; Oculos et ipsos proluit liquoribus; Ncc jam palato parcit, et lingnam rigat, Doncc cruorcm totus alrum combibaL (I) Gruter nous en a conservé une qui est 1res singulière, et q«« Van Dale a citée à la suite du passage de Prudence: DIS MAGNIS UATRI DEl'M ET ATTIDI SESilS ACESILAL'S iE- ID1CS...TAIT.OEOUO CRIOBOLIOQL'E IN iETERNUM RENATUS ARAM SACRAVIT.

(Ânt. Van Dole, Dissert, de oruc. ahnicorum. Ainst., 1685; 344 ÉCLAIRCISSEMENT il le renforce au risque de donner au carac- tète national une dureté dout il n'avait nul besoin. Il n'y a pas une des cérémonies pres- crites par ce fameux législateur, et surtout il n'y a pas une purification, même physique, qui n'exige du sang.

La racine d'une croyance aussi extraordi- naire et aussi générale doit être bien pro- fonde. Si elle n'avait rien de réel ni de mys- térieux, pourquoi Dieu lui-même Taurait-il conservée dans la loi mosaïque? où. les an- ciens auraient-ils pris cette idée d'une renais- sance spirituelle par le sang? et pourquoi aurait-on choisi, toujours et partout, pour honorer la Divinité, pour obtenir ses faveurs, pour détourner sa colère, une cérémonie que la raison indique mutuellement et que le sentiment repousse? Il faut nécessaire- ment recourir à quelque cause secrète, et celte cause élait bien puissante.

SUR LES SACRIFICES. 345 CHAPITRE II.

DES SACRIFICES HUMAINS.

La doctrine de la substitution étant uni- versellement reçue, il ne restait plus de doute sur l'efficacité des sacrifices proportionnée à l'importance des victimes; et cette double croyance, juste dans ses racines, mais cor- rompue par cette force qui avait tout cor- rompu, enfanta de toute part l'horrible su- perstition des sacrifices humains. En vain la raison disait à l'homme qu'il n'avait point de droit sur son semblable, et que même il l'at- testait tous les jours en offrant le sang des animaux pour racheter celui de l'homme; en vain la douce humanité et la compassion naturelle prêtaient une nouvelle force aux arguments de la raison: devant ce dogme entraînant, la raison demeurait aussi impuis- sante que le sentiment.

316 ÉCLAIRCISSEMENT On voudrait pouvoir contredire l'histoire lorsqu'elle nous montre cet abominable usage pratiqué dans tout l'univers > mais à la honte de fespèce humaine, il n'y a rien de si in- contestable; et les fictions mêmes de la poé- sie attestent le préjugé universel.

A peine son sang coule et fait rougir ia terre, Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre; Les vents agitent l'air d'heureux frémissements, Et la mer lui répond par des mugissements; La rive au loin gémit blanchissante d'écume,' La flamme du bûcher d'elle-même s'allume: Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouve, et parmi non* Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.

Quoi! le sang d'une fille innocente était nécessaire au départ d'une flotte et au suc- cès d'une guerre! Encore une fois, où. donc les hommes avaient-ils pris cette opinion? et quelle vérité avaient-ils corrompue pour arriver à cette épouvantable erreur? Il est bien démontré, je crois, que tout tenait au dogme de la substitution dont la vérité est incontestable, et même innée dans l'homme ( car comment l'aurait-il acquise? ), mais dont il abusa d'une manière déplorable: car l'homme, à parler exactement, n'adopte point Terreur. 11 peut seulement ignorer la vérité, ou en abuser; c'est à-dire l'étendre, par SUR LES SACRIFICES, 347 une fausse induction, à un cas qui lui est étranger.

Deux sophismes, ce semble, égarèrent les hommes: d'abord l'importance des sujets dont il s'agissait d'écarter l'anathème. On dit: Pour sauver une armée, une ville, un grand souverain même, qiCest-ce qiCun homme? On considéra aussi le caractère particulier de deux espèces de victimes humaines déjà dévouées par la loi civile politique; et l'on dit: qu'est-ce que la vie d'un coupable ou d'un ennemi?

Il y a grande apparence que les premières victimes humaines furent des coupables con- damnés par les lois; car toutes les nations ont cru ce que croyaient les Druides au rap- port de César (1): que le supplice des cou- pables était quelque chose de fort agréable à la divinité. Les anciens croyaient que tout crime capital, commis dans l'état, liait la na- tion, et que le coupable était sacré ou voué aux dieux, jusqu'à ce que, par l'effusion de son sang, il eût délié et lui-même et la nation (2).

On voit ici pourquoi le mot de sacré (sa- (1) De Bcllo rjullico, vi, 16.

(2) Ces mots de lier et île délier sont si naturels, qu'ils se trouvent tilojptcâ et fixés pour toujours dans notre langue thcologiquet 348 ÉCLAIRCISSEMENT cer) était pris dans la langue latine en bonne et en mauvaise part, pourquoi le même mot dans la langue grecque (0^103) signifie également ce qui est saint et ce qui est profane; pourquoi le mot anathème signi- fiait de même tout à la fois ce qui est offert à Dieu à titre de don, et ce qui est livré à sa vengeance; pourquoi enfin on dit en grec comme en latin qu'un homme ou une chose ont été dé-sacrés (expiés), pour exprimer qu'on les a lavés d'une souillure qu'ils avaient contractée. Ce mot de dé-sacrer ( ^oatovv expiare') semble contraire à l'analogie: l'o- reille non instruite demanderait ré-sacrer ou ré-sanctifier; mais l'erreur n'est qu'apparente, et l'expression est très exacte. Sacré signifie, dans les langues anciennes, ce qui est livré à la Divinité, n'importe à quel titre, et qui se trouve ainsi lié; de manière que le sup- plice dé-sacre, expie, ou délie, tout comme X absolution religieuse.

Lorsque les lois des XII tables pronon- cent la mort, elles disent: sacer esto (qiiil soit sacré )! c'est-à-dire dévoué: ou, pour s'exprimer plus correctement, voué; car le coupable n'était, rigoureusement parlant, dé-voué que par par l'exécution.

SUR LES SACRIFICES. 349 Et lorsque l'Eglise prie pour les Jemmes dévouées {pro devoto femineo sexiî), c'est- à-dire pour les religieuses qui sont réellement dévouées dans un sens très juste (1), c'est toujours la même idée. D'un côté est le crime, et de l'autre l'innocence; mais l'un et l'autre sont sacrés.

Dans le dialogue de Platon, appelé YEn- thjphron, un homme sur le point de porter devant les tribunaux une accusation horrible, puisqu'il s'agissait de dénoncer son père, s'excuse en disant: « Qu'on est également « souillé en commettant un crime, ou en ce laissant vivre tranquillement celui qui l'a et commis, et qu'il veut absolument pour- ce suivre son accusation, pour absoudre tout ce à la fois et sa propre personne et celle du ce coupable (2).

Ce passage exprime fort bien le système (1) Un journaliste français, en plaisantant sur ce îexte, Pro devolo femineo sexu, n'a pas manqué de dire: que VEglisc a décerné aiat femmes le titre de sexe dévot (Journal de l'Empire, 26 février 1812.) Il ne faut pas quereller les gens d'esprit qui apprennent le latin; bien - tôt sans doute ils le sauront. Il est vrai cependant qu'il serait bon de l'avoir appris avant de se joue? à l'Eglise romaine qui le sait passable» ment.

(2) 'Apoctoïj seauriv xa! hiXvoi. Plat. Enthyph. Opp. tom. T, p. S, 3i)0 ECLAIRCISSEMFJVT antique, qui, sous un certain point de vue, fait honneur au bon sens des anciens.

Malheureusement, les hommes étant pé- nétrés du principe de F efficacité des sacrifices proportionnée à V importance des victimes, du coupable à l'ennemi il n'y eut qu'un pas; tout ennemi fut coupable; et malheureuse- ment encore tout étranger fut ennemi lors- qu'on eut besoin de victimes. Cet horrible droit public n'est que trop connu; voilà pour- quoi hostis (1), en latin, signifia d'abord également ennemi et étranger. Le plus élé- gant des écrivains latins s'est plu à rappeler cette synonymie (2); et je remarque encore qu'Homère, dans un endroit de l'Iliade, rend l'idée d'ennemi par celle ^étranger (3), et que son commentateur nous avertit de faire attention à cette expression.

(1) Eusih. ad Loc. Le mot lalin hostis est le même que celui de hôtb (Iwsie) en français; et lun et l'autre se trouvent dans l'allemand hast% quoiqu'ils y soient moins visibles. Vhostis étant donc un ennemi ou un étranger, et sous ce double rapport, sujet au sacrifice, l'homme, et en- suite par analogie l'animal immole, s'appelèrent hostie. On sait com- bien ce mot a été dénaturé et ennobli dans nos langues chrétiennes.

(2) I, soror,atque hostem sitpplcx affarc superbum. (Virg. ^En. iv, 424.) Ubi Scrvius: — Notmulli juxta vêlera hostem pro hospitc dic~ ittm accipiimt. (Forcellini in ho.uis. ) STJR LES SACRIFICES. 351 Il paraît que celte fatale induction explique parfaitement l'universalité d'une pratique aussi détestable; qu'elle l'explique, dis-je, fort bien humainement: car je n'entends nulle-} ment nier (et comment le bon sens, légè- rement éclairé, pourrait-il le nier?) l'action du mal qui avait tout corrompu.

Cette action n'aurait point de force siy l'homme, si elle lui présentait l'erreur isolée. La chose n'est pas même possible, puisque l'erreur n'est rien. En faisant abstraction de toute idée antécédente, l'homme qui aurait proposé d'en immoler un autre, pour se rendre les dieux propices, eût été mis à mort pour toute réponse, ou enfermé comme fou: il faut donc toujours partir d'une vérité pour enseigner une erreur. On s'en apercevra surtout en méditant sur le Paganisme qui étincelle de vérités, mais toutes altérées et déplacées; de manière que je suis entière- ment de l'avis de ce théosophe qui a dit de nos jours que ïidolâtrie était une putréfac- tion. Qu'on y regarde de près: on y verra que, parmi les opinions les plus folles, les plus indécentes, les plus atroces; parmi les pratiques les plus monstrueuses et qui ont le ylus déshonoré le genre humain, il n'en est 352 ÉCLAIRCISSEMENT pas une que nous ne puissions délivrer du mal ( depuis qu'il nous a été donné de savoir de- mander cette grâce), pour montrer ensuite le résidu vrai, qui est divin.

Ce fut donc de ces vérités incontestables de la dégradation de l'homme et de sa réilê originelle, de la nécessité d"une satisfaction, de la réversibilité des mérites et de la substi- tution des souffrances expiatoires, que les hommes furent conduits à cette épouvantable erreur des sacrifices humains.

France 1 dans tes forêts elle habita longtemps.

«Tout Gaulois attaqué d'une maladie grave, « ou soumis aux dangers de la guerre (1 ), « immolait des hommes ou promettait d'en « immoler, ne croyant pas que les dieux « pussent être apaisés, ni que la vie d'un c<. homme pût être rachetée autrement que ce par celle d'un autre. Ces sacrifices, exé- cc cutés par la main des Druides, s'étaient « tournés en institutions publiques et légales; ce et lorsque les coupables manquaient, on ce en venait au supplice des innocents. Quel- (1) Mais l'état de guerre était l'état naturel de ce pays. Ante Ccesa- ris adventum ferè quotannis (bellum) necidere solebnl; ufl, ma ipsi »i-> juriai inferrenlt mil Mas propulsai ait, (De Ucllo yullico, vi, 15.)

SUR LES SACRIFICES. 353 « qnes-uns remplissaient d'hommes vivants « certaines statues colossales de leurs dieux: ce ils les couvraient de branches flexibles î ce ils y mettaient le feu, et les hommes pé- cc rissaient ainsi environnés de flammes (1). » Ces sacrifices subsistèrent dans les Gaules, comme ailleurs, jusqu'au moment où le Christianisme s'y établit: car nulle part ils ne cessèrent sans lui, et jamais ils ne tinrent devant lui.

On en était venu au point de croire qiùon ne pouvait supplier pour une tête qu'au prix d'une tête (2). Ce n'est pas tout; comme toute vérité se trouve et doit se trou- ver dans le Paganisme, mais, comme je le disais tout à l'heure, dans un état de pu- tréfaction, la théorie également consolante et incontestable du suffrage cathohque se montre au milieu des ténèbres antiques sous la forme d'une superstition sanguinaire; et comme tout sacrifice réel, toute action mé- ritoire, toute macération, toute souffrance volontaire peut être véritablement cédée aux (\) De Bello gallico, vi, 16.

(2) Prceceplittn eut ut pro capitibus capitibus suppticarentur; idqM aliquandiu observatum ut pro familiarium sospitate pucri mactarentur Manice dcœ, matri Larum. (Macrob, Sat. T, 7.)

351 ÉCLAIRCISSEMENT morts, le Polythéisme, brutalement égaré par quelques réminiscences vagues et corrompues, versaitle sang humain pour apaiser les morts. On égorgeait des prisonniers autour des tom- beaux. Si les prisonniers manquaient, des gladiateurs venaient répandre leur sang, et cette cruelle extravagance devint un métier, en sorte que ces gladiateurs eurent un nom ( Bustiarii ) qu'on pourrait représenter par celui de Bûchériens, parce qu'ils étaient des- tinés à verser leur sang autour des bûchers. Enfin, si le sang de ces malheureux et celui des prisonniers manquaient également, des femmes venaient, en dépit des Xli tables (1), se déchirer les joues, afin de rendre aux bûchers au jnoins une image des sacri- fices, et de satisfaire les dieux infernaux, comme disait P'arron, en leur montrant du sang (2).

Est-il nécessaire de citer les Tyriens, les Phéniciens, les Carthaginois, les Chana- néens? Faut-il rappeler qu'Athènes, dans ses (1) Mulicres ycnas ne radunlo. XII Tab.

(2) Ut roijis illa imayo reslhuerelur, vel, qucmadmodum Varro lo- qititur, ut sanguine ostenso iuferis salisfial. (Joli. Ilos. lloni. Ânliquit. corp. absolutiss. cum 7iotis TU. Demsteriù Murreck. Amst., Blaen, IG85; SUR LES SACRIFICES. J5^ plus beaux jours, pratiquait ces sacrifices tous les ans? que Rome, dans les dangers pressants, immolait des Gaulois (1)? Qui donc pourrait ignorer ces choses? il ne serait pas moins inutile de rappeler l'usage d'immoler des ennemis, et même des officiers et des domestiques sur la tombe des rois et des ^rands capitaine?