Lorsque nous arrivâmes en Amérique, à la fin du XVe siècle, nous y trouvâmes cette même croyance, mais bien autrement fé- roce. Il fallait amener aux prêtres mexicains jusqu'à vingt mille victimes humaines par ans; et, pour se les procurer, il fallait décla- rer la guerre à quelque peuple: mais au be- soin les Mexicains sacrifiaient leurs propres enfants. Le sacrificateur ouvrait la poitrine des victimes, et se hâtait d'en arracher le cœur tout vivant. Le grand prêtre en expri- mait le sang qu'il faisait couler sur la bouche de l'idole, et tous les prêtres mangeaient la chair des victimes.
6 Pater orbis!
Unde nefas tantum?
(1) Car le Gaulois était pour le Romain Phostis, et par conséquent I'hostie naturelle. Avec les autres peuples, dit Cicéron, nous combattons pour la gloire, avec le Gaulois pour le salut» — Dus qu'il menace Rome Solis nous a conservé un monument de rhorrible bonne foi de ces peuples, en nous transmettant le discours de Magiscatzin à Cortez pendant le séjour de ce fameux Espa- gnol à Tlascala. Ils ne pouvaient pas, lui dit-il, se former Vidée d'un véritable sacrifice à moins qu'un homme ne mourût pour le salut des autres (1).
Au Pérou les pères sacrifiaient de même leurs propres enfants (2). Enfin cette fureur,' et même celle de l'anthropophagie, ont fait le tour du globe et déshonoré les deux con- tinents (3).
les lois et les coutumes que nous tétions de nos ancêtres veulent que Ten- rôlementne connaisse plus d'exceptions. — Et en effet, les esclaves mêmes marchaient. (Cic. pro M. Fonteio.)
(1) Ni sabian que pudiese hacer sacrificiot sinque muriese algunopor lasaludde los demas. (Ant. Solis. Conq. de la Nueva Esp. Iib.HI, c.5.)
(2) On trouvera un détail exact de ces atrocités dans les lettres améri- caines du comte Carli-Rubi, et dans les notes d'un traducteur fanatique qui a malheureusement souillé des recherches intéressantes par tous les excès de l'impiété moderne. (Voy. Lettres américaines, traduct. de ^italien de M. le comte Giun Rinaldo Carli. Paris, 1788; 2 vol. in-8°, lettre viue, j>. 1 16; et lettre xxvne, p. 407 etsuiv.) En réfléchissant sur quelques notes tressages, je serais tenté de croire que la traduc- tion, originairement partie d'une main pure, a été gâtée dans une nouvelle édition par une main bien différente: c'est une manœuvre moderne et très connue.
(3) L'éditeur français de Carli se demande pourquoi? et il répond doctement: Purcc quef homme du peuple est toujours dupe de l'opinion. (Ton. I, lettre xme, p. 416.) Délie et profonde solution l SUR LES SACRIFICES. 357 Aujourd'hui même, malgré l'influence de nos armes et de nos sciences, avons-nous pu déraciner de l'Inde ce funeste préjugé àes sacrifices humains?
Que dit la loi antique de ce pays, l'évan- gile de l'Indostan? Le sacrifice d'un homme réjouit la divinité pendant mille ans; tt celui de trois hommes pendant trois mille Je sais que, dans des temps plus ou moins postérieurs à la loi, l'humanité, parfois plus forte que le préjugé, a permis de substituer à la victime humaine la figure d'un homme formée e«n beurre ou en pâte; mais les sacri- fice réels ont duré pendant des siècles, et celui des femmes à la mort de leurs maris subsiste toujours.
Cet étrange sacrifice s'appelle le Pitrime- dha-Yaga (2): la prière que la femme récite avant de se jeter dans les flammes se nomme (1) Voy. le Rudhiradlvjaya, ou le chapitre sanglant, traduit du Ca~ lica-Puran, par M. Blaquière...<4s/af. Research. Sir (VUUJones's icerkt (2) Celte coutume qui ordonne aux femmes de se donner la mort ou de se brûler sur le tombeau de leurs maris, n'est point particulière & l'Inde. On la retrouve chez des nations du Nord. ( Hérod. liv. V, ch. i, §H.) Voy. Brotlier sur Tacite, de lUor. Gcrm, c. xix, iiole 6, — El en Amérique. (Carli,Leltres citées, tom. I, lettre x.)
558 ÉCLAIRCISSEMENT la Sancalpa. Avant de s'y précipiter, elle invoque les dieux, les éléments, son àme et sa conscience (1); elle s'écrie: et toi, ma conscience l sois témoin que je vais suivre mon époux, et, en embrassant le corps au milieu des flammes, elle s'écrie satjal satjal satyal (ce mot signifie vérité}.
C'est le fils ou le plus proche parent qui met le feu au Mener (2). Ces horreurs ont lieu dans un pays où c'est un crime horrible de tuer une vache; où le superstitieux bra- mine n'ose pas tuer la vermine qui le dévore.
Le gouvernement du Bengale ayant voulu connaître, ci 1803, le nombre des femmes qu'un préjugé barbare conduisait sur le bû- cher de leurs maris, trouva qu'il n'était pas moindre de trente mille par ans (3).
(1) La conscience! — Oui sait ce que vaut cette persuasion au lii- Lunal du juge infaillible qui est si doux pour tous la hommes, cl qui verse sa miséricorde sur toutes ses créatures, comme sa pluie sur toutes Jts plantes? (Ps. cxliv, 9.)
(2) Asiat. Research., tom. VIT, p. 222.
(3) Extraits des papiers anglais traduits dans la Gazette de France du 19 juin 1804, n° 2569. — Annales littéraires cl morales, lom. II, Paris, 1804; in-8°, p. 143. — M. Cokbrooke, de la société de Cal- cutta, assure, à la vérité, dans les Recherches asiatiques ( Sir William Jones's works, Supplém., tom. II, p. 722. t, que le nombre de ces viartijresde la superstition n'a jamais été bien considérable, et <; (xempks c« sont devenus rares. Mais d'abord ce mot de rare as préi SUR IES SACRIFICES. 359 Au mois d'avril 1 802, les deux femmes d'Ameer-Jung, régent de Tanjore, se brû- lèrent encore sur le corps de leur mari. Le détail de ce sacrifice fait horreur: tout ce que la tendresse maternelle et filiale a de plus puissant, tout ce que peut faire un gouver- nement qui ne veut pas user d'autorité, fut employé en vain pour empêcher cette atrocité: les deux femmes furent inébranlables (1).
Dans quelques provinces de ce vaste conti- nent, et parmi les classes inférieures du peu- ple, on fait assez communément le vœu de se tuer volontairement, si Ton obtient telle ou telle grâce des idoles du lieu. Ceux qui ont fait ces vœux et qui ont obtenu ce qu'ils désiraient, se précipitent d'un lieu nommé Galabhairava, situé dans les montagnes entre les rivières Tapti et Nermada. La foire an- nuelle qui se tient là est communément té- moin de huit ou dix de ces sacrifices com- mandés par la superstition (2).
sente rien de précis; et j'observe d'ailleurs que le préjugé élant incon- testable, et régnant sur une population de plus de soixante millions d'hommes peu'.-èlre, il semble devoir produire nécessairement un 1res grand nombre de ces atroces sacrifices.
(1) Voy. The asiatic. animal Regisler, 1802, in-8". On voit dans la relation que, suivant l'obscrvalion des chefs matât tes, ces sortes de sacrifices n'étaient point rares dans le Tanjore.
3 GO ÉCLAIRCISSEMENT Toutes les fois qu'une femme indienne ac- couche de deux jumeaux, elle doit en sacri- fier un à la déesse Gonza, en le jetant dans le Gange: quelques femmes même sont encore sacrifiées de temps en temps à cette déesse (1).
Dans cette Inde si vantée, « la loi permet « au fils de jeter à Teau son père vieux et in- « capable de travailler pour se procurer sa « subsistance. La jeune veuve est obligée de « se brûler sur le bûcher de son mari; on « offre des sacrifices humains pour apaiser « le génie de la destruction, et la femme qui ce a été stérile pendant longtemps offre à ce son dieu l'enfant qu'elle vient de mettre ce au inonde, en l'exposant aux oiseaux de ce proie ou aux bêtes frroces, ou en le lais- ce sant entraîner par les eaux du Gange. La ce plupart de ces cruautés furent encore com- ce mises solennellement, en présence des Eu- ce ropéens; à la dernière fête indostane don- ce née dans Vile de Sangor, au mois de On sera peut-être tenté de dire: Comment (1) Gazelle de France, à l'endroit cilé.
(-2) Voy. Essais by t.'ie studenls oj Fort William Denrjal, etc. Cal" tinta, l»0-2.
SUR LES SACRIFICES. 361 t Anglais, maître absolu de ces contrées, peut-il voir toutes ces horreurs sans y mettre ordre? // pleure peut-être sur les bûchers, mais pourquoi ne les éteint-il pas? Les ordres sévères, les mesures de rigueur, les exécutions terribles, ont été employés par le gouvernement; mais pourquoi? toujours pour augmenter ou défendre le pouvoir, jamais pour étouffer ces horribles coutumes. On dirait que les glaces de la philosophie ont éteint dans son cœur cette soif de F ordre qui opère les plus grands changements, en dépit des plus grands obstacles; ou que le despotisme des nations libres, le plus ter- rible de tous, méprise trop ses esclaves pour se donner la peine de les rendre meilleurs. Mais d'abord il me semble qu'on peut faire une supposition plus honorable, et par cela seul plus vraisemblable: C'est qu'il est abso- lument impossible de vaincre sur ce point le préjugé obstiné des Indous, et qu'en voulant abolir par V autorité ces usages atroces, on tC aboutirait qiûà la compromettre, sans fruit pour thumanité (1), (I) Il serait injuste néanmoins Je ne pas observer que, dans les parties de l'Inde soumises à un sceptre catholique, le bûcher des veu« tes a disparu. Telle est la force cachée et admirable de la véritable 362 ÉCLAIRCISSEMENT Je vois (Tailleurs un grand problème à ré- soudre: ces sacrifices atroces qui nous ré- voltent si justement ne seraient-ils point bons, ou du moins nécessaires dans l'Inde? Au moyen de cette institution terrible, la vie d'un époux se trouve sous la garde incor- ruptible de ses femmes et de tout ce qui s'in- téresse à elles. Dans le pays des révolutions, des vengeances, des crimes vils et ténébreux, qu'arriverait-il si les femmes n'avaient maté- riellement rien à perdre par la mort de leurs époux, et si elles n'y voyaient que le droit d'en acquérir un autre? Croirons-nous que les législateurs antiques, qui furent tous des hommes prodigieux, n'aient pas eu dans ces contrées des raisons particulières et puis- santes pour établir de tels usages? Croirons- nous même que ces usages aient pu s'établir par des moyens purement humains? Toutes les législations antiques méprisent les fem- mes, les dégradent, les gênent, les mal- traitent plus ou moins.
La femme y dit la loi de Menu, est pro- \oi de grâce. Hais l'Angleterre qui laisse brûler par milliers des femmci innocentes sous an empire certainement très doux et très humain, re- proche cependant très sérieusement au Portugal les arrêts de son iu- «\uisitioii, c'est-à-dire quelques goulles de s.mg coupable versées do loin en loin par lu loi. — Uiot pruiô riuct i, etc.
SUR LES SACRIFICES. 363 tégée par son père dans V enfance, par son mari dans la jeunesse, et par son fils dans la vieillesse; jamais elle n est propre à Vètat d indépendance. La fougue indomptable du tempérament, l'inconstance du caractère, l absence de toute affection permanente, et la perversité naturelle qui distingue les fem- mes, ne manqueront jamais, malgré toutes les précautions imaginables, de les déta- cher en peu de temps de leurs maris (1).
Platon veut que les lois ne perdent pas les femmes de vue, même un instant: ce Car, ce dit-il, si cet article est mal ordonné, a elles ne sont plus la moitié du genre hu- cc main; elles sont plus de la moitié, et ce autant de fois plus de la moitié, qu'elles ce ont de fois moins de vertu que nous (%). » Qui ne connaît lincroyable esclavage des femmes à Athènes, où. elles étaient assu- jetties à une interminable tutelle; où, à la mort d'un père qui ne laissait qu'une fille mariée, le plus proche parent du mort avait (1) Lois de Menu fils de Brahraa, traJ. parle chev. William Joues» Works, lom. III, cliap. XI, n° 3, p. 355, 557.
(2) Plat, de Leg. VI, opp. fora. VIII, p. 310, —ibi — Oîu Se ft driïux fy*Tv fôsis Ttpôs xpnriv jjeipw» '.ni àffivo», tos- 364 ÉCLAIRCISSEMENT droit de l'enlever à son mari et d'en faire sa femme; où un mari pouvait léguer la sienne, comme une portion de sa propriété, à tout individu qu'il lui plaisait de choisir pour son successeur, etc. (1)?
Qui ne connaît encore les duretés de la loi romaine envers les femmes? On dirait que, par rapport au second sexe, les insti- tuteurs des nations avaient tous été à Técole d'Hippocrate, qui le croyait mauvais dans son essence même. La femme, dit-il, est per- verse par nature: son penchant doit être journellement réprimé, autrement il pousse en tout sens, comme les branches d!un arbre. Si le mari est absent, des parents ne suffisent point pour la garder: il faut un ami dont le zèle ne soit point aveuglé par F affection (2).
Toutes les législations en un mot ont pris des précautions plus ou moins sévères contre les femmes; de nos jours encore elles sont esclaves sous TAlcoran, et bêtes de somme (l)La mère de Démosthénes avait été léguée ainsi, et la formule de cette disposition nous a été conservée dans le discours contre Slé- phanus. ( Voy. les Commentaires sur les plaidoyers d'Isœus, par le chev. Joncs dans ses oeuvres, lom. III, in-4", pag. 210 — 211.)
'E^ct yitp (fiieti tÔ «.y.oXy.a-ov iv éayrïi.
SUR LES SACRIFICES. 3fi'> chez le Sauvage: l'Evangile seul a pu les éle- ver au niveau de l'homme en les rendant meilleures; lui seul a pu proclamer les droits de la femme après les avoir fait naître, et les faire naître en s'établissant dans le cœur de la femme, instrument le plus actif et le plus puissant pour le bien comme pour le mal. Eteignez, affaiblissez seulement jusqu'à un certain point, dans un pays chrétien, l'influence de la loi divine, en laissant sub- sister la liberté qui en était la suite pour les femmes, bientôt vous verrez cette noble et touchante liberté dégénérer en une licence honteuse. Elles deviendront les instruments funestes d'une corruption universelle qui at- teindra en peu de temps les parties vitales de l'état. Il tombera en pourriture, et sa gan- greneuse décrépitude fera à la fois honte et horreur.
Un Turc, un Persan, qui assistent à un bal européen, croient rêver: ils ne com- prennent rien à ces femmes, Compagnes d'un éjioux el reines en tous lieux, Libres sans déshonneur, fidèles sans contrainte, Et ne devant jamais leurs vertus à la crainte.
C'est qu'ils ignorent la loi qui rend ce tu- multe et ce mélange possibles. Celle mémo.
366 £CL URCISSEMENT qui s'en écarte lui doit sa liberté. S'il pou- vait y avoir sur ce point du plus et du moins, je dirais que les femmes sont plus redevables que nous au Christianisme. L'antipathie qu'il a pour l'esclavage (quil éteindra toujours doucement et infailliblement partout où. il agira librement ) tient surtout à elles: sa- chant trop combien il est aisé d'inspirer le vice, il veut au moins que personne n'ait droit de le commander (1).
Enfin aucun législateur ne doit oublier celte maxime: Avant d1 effacer V Evangile, il faut enfermer les femmes, ou les accabler par des lois épouvantables, telles que celles de l'Inde. On a souvent célébré la douceur des Indous; mais qu'on ne s'y trompe pas: hors de la loi qui a dit, beati mites! il n'y a point d'hommes doux. Ils pourront èlre faibles, timides, poltrons, jamais doux. Le poltron (1) Il faut remarquer aussi que si le Christianisme protège la femme, elle, à son tour, a le privilège de protéger la loi protectrice à un point qui mérite beaucoup d'attention. On serait même lente de croire que celte influence tient à quelque affinité secrète, à quelque loi naturelle. Nous voyons le salut commencer par une femme annoncée depuis l'origine des choses: dans toute l'histoire évangélique, les femmes jouent un rôle très remarquable; et dans toutes les conquêtes célèbres du Christianisme, faites tant sur les individus que sur les na- tions, toujours on voit figurer une femme. Cela doit être, puisaue...Unis j'ai peur que celle note devienne trop longue.
SUR LES SACRIFICES. 367 peut être cruel; il Test même assez souvent: l'homme doux ne l'est jamais. L'Inde en four- nit un bel exemple. Sans parler des atrocités superstitieuses que je viens de citer, qu'elle terre sur le globe a vu plus de cruautés?
Mais nous, qui pâlissons d'horreur à la seule idée des sacrifices humains et de l'anthropo- phagie, comment pourrions-nous être tout à la fois assez aveugles et assez ingrats pour ne pas reconaître que nous ne devons ces sen- timents qu'à la loi d'amour qui a veillé sur notre berceau? Une illustre nation, parvenue au dernier degré de la civilisation et de l'urba- nité, osa naguère, dans un accès de délire dont l'histoire ne présente pas un autre exemple, suspendre formellement cette loi: que vîmes- nous? en un clin d'œil, les mœurs des Iro- quois et des Algonquins; les saintes lois de l'humanité foulées aux pieds; le sang inno- cent couvrant les échafauds qui couvraient la France; des hommes frisant et poudrant des têtes sanglantes, et la bouche même des femmes souillées de sang humain.
Voilà l'homme naturel! ce n'est pas qu'il ne porte en lui-même les germes inextingui- bles de la vérité et de la vertu: les droits de sa naissance sont imprescriptibles; mais sans 368 ÉCLAIRCISSEMENT une fécondation divine, ces germes n'éclo- ront jamais, ou ne produiront que des êtres équivoques et malsains.
Il est temps de tirer des faits historiques les plus incontestables une conclusion qui ne l'est pas moins.
Nous savons par une expérience de quatre siècles: Que partout où le vrai Dieu ne sera pas connu et servi, en vertu d'une révéla- tion expresse, l homme immolera toujours l homme, et souvent le dévorera.
Lucrèce, après nous avoir raconté le sa- crifice d'Iphigénie (comme une histoire au- thentique, cela s'entend, puisqu'il en avait besoin), s'écriait d'un air triomphant: Tant la religion peut enfanter de maux 1 Hélas! il ne voyait que les abus, aîns que tous ses successeurs, infiniment moins excusables que lui. Il ignorait que celui des sacrifices humains, tout énorme qu'il était, disparaissait devant les maux que produit l'im- piété absolue. Il ignorait, ou il ne voulait pas voir qu'il n'y a, qu'il ne peut y avoir même de religion entièrement fausse; que celle de toutes les nations policées, telle qu'elle était à l'époque où il écrivait, n'en était SUR LES SACRIFICES. 369 pas moins le ciment de l'édifice politique, et que les dogmes d'Epicure étaient précisément sur le point, en la sapant, de saper du même coup l'ancienne constitution de Rome, pour lui substituer une atroce et intermina- ble tyrannie.
Pour nous, heureux possesseurs de la vé- rité, ne commettons pas le crime de la mé- connaître. Dieu a bien voulu dissimuler qua- rante siècles (1); mais depuis que de nou- veaux siècles ont commencé pour l'homme, ce crime n'aurait plus d'excuse. En réfléchis- sant sur les maux produits par les fausses religions, bénissons, embrassons avec trans- port la vraie, qui a expliqué et justifié l'in- stinct religieux du genre humain, qui a dé- gagé ce. sentiment universel des erreurs et des crimes qui le déshonoraient, et qui a renouvelé la face de la terre.
Tart la religion teut corriger de macx!
(1) Actes XVII, 50. Et lempora quidem hujus ignorantiœ despiciens Deus, etc. vxspioùv. Arnaud, dans le nouveau Testament de Wons, traduit: Dieu étant en colère contre ces temps d'ignorance, etc. El dans ' une note au bas de la page, il écrit: Autrement, Dieu ayant laissé passer et comme dissimulé; et, suivant la lettre, méprisé ces temps, etc. — En effet, c'est tout à fait autrement, 370 ÉCLAIRCISSEMENT 370 ÉCLAIRCISSEMENT C'est a peu près, si je ne me (rompe, ce qu'on peut dire, sans trop s'avancer, sur le principe caché des sacrifices, et surtout des sacrifices humains qui ont déshonoré toute la famille humaine. Je ne crois pas inutile maintenant de montrer, en finissant ce chapitre, de quelle manière la philoso- phie moderne a considéré le même sujet.
L'idée vulgaire qui se présente la première à l'esprit, et qui précède visiblement la ré- flexion, c'est celle d'un hommage ou d'une espèce de présent fait à la Divinité. Les Dieux sont nos bienfaiteurs ( datores bonorum ); il est tout simple de leur offrir les prémices de ces mêmes biens que nous tenons d'eux: de là les libations antiques et cette offrande des prémices qui ouvrait les repas (1).
Heyne, en expliquant ce vers d'Homère, Du repas dans la flamme il jette les prémices (2), trouve dans cette coutume l'origine des sa- crifices: « Les anciens, dit-il, offrant ain (1) Cette portion de la nourriture, qui était séparée et brûlée et l'honneur des dieux, se nommait chez les Grecs Aparque ( «irapx'i et l'action même d'offrir ces sortes de prémices était exprimée par ui verbe (à.nàpxi<:6a.i) aparquer ou commencer ( par excellence).
SUR LES SACRIFICES. 371 « dieux une partie de leur nourriture, la « chair des animaux dut s'y trouver coin- ce prise, et le sacrifice, ajoute-t-il, envisagé de ce cette manière, n'a rien de choquant (1). » Ces derniers mots, pour l'observer en passant, prouvent que cet habile homme voyait con- fusément dans Tidée générale du sacrifice quelque chose de plus profond que la simple offrande, et que cet autre point de vue le choquait.
Il ne s'agit point en effet uniquement de présent, d? offrande, de prémices, en un mot, d'un acte simple d'hommage et de reconnais- sance, rendu, s'il est permis de s'exprimer (1) Âpparel( reliyiosum hune rit uni) peperisse sacrijiciorum morem; quippe quœ ex epulis domestlcis ortum duxerunt, quum cibi vescendipars resecta pro primitiis offerretur dits infocum conjicienda: hoc est rô xtfxpxeaOx'. nec est quôd uic mos religiosus discipliceat. ( Heyne, ad loc. ) Cette explication de Heyne ne me surprend pas; car l'école pro- testante en général n'aime point les idées qui sortent du cercle maté- riel: elle s'en défie sans distinction, et semble les condamner en masse comme vaines et superstitieuses. J'avoue sans difficulté que sa doctrine peut nous être utile à nous-mêmes, jamais à la vérité comme aliment, mais quelquefois comme remède. Dans ce cas, néanmoins, je la crois certainement fausse, et je m'étonne que Bergier l'ait adop- tée. ( Traité hist. et uogm. de la vraie Relig., in-8°, tom. II, p. 303. 304; tom. VI, p. 296, 297, d'après Porphyre, de Absitn., lib. II, cité, ibid.) Ce savant apologiste voyait très bien: il si-mble seulement qu'ici il n'a pas regard,.'.
u.
372 ECLAIRCISSEMENT ainsi, à la suzeraineté divine; caries hommes, dans celte supposition, auraient envoyé cher- cher à la boucherie les chairs qui devaient être offertes sur les autels: ils se seraient bor- nés à répéter en public, et avec la pompe convenable, cette même cérémonie qui ou- vrait leurs repas domestiques.
Il s'agit de sang; il s'agit de Y immolation proprement dite; il s'agit d'expliquer com- ment les hommes de tous les temps et de tous les lieux avaient pu s'accorder à croire qu'ily avait, non pas dans l'offrande des chairs ( il faut bien observer ceci ), mais dans Yef- fusion du sang, une vertu expialrice utile à l'homme: voilà le problême, et il ne cède pas au premier coup d'œil (1).
Non-seulement les sacrifices ne furent point une simple extension des aparques, ou de (1) Les Perses, au rapport de Strabon, se divisaient la chair des vic- times, et n'en réservaient rien pour les dieux. ( Tôt; Oioï, oùàév Uno- "êi/xavres /*eco;.) Car, disaient-ils, Dieu n'a besoin que de l'âme de la victime (c'est-à-dire du sang). Tvis yùp 4TXH2,?asl, tou îepeïoj ûeîîOatTÔv 6th, âllou oè oûSsvdg. Strabo, lib. XV, p. 6Ô5, cité dans la dissertation de Cudwort, de verûnotione cœnœ Domini, cap. 1, no vu, à la fin de son livre célèbre: Systema intellectuale universum. Ce texte curieux réfute directement les idées de Heyne, et se trouve parfaitement d'accord avec les théories hébraïques, suivant lesquelles l 'effusion du sang constitue l'essence du sacrifice. (Ibid. cap. II, n° tv. ) SUR LES SACRIFICES 373 l'offrande des prémices brûlées en commen- çant le repas; mais ces aparques elles-mêmes ne forent très-évidemment que des espèces de sacrifices diminués; comme nous pour- rions transporter dans nos maisons certaines cérémonies religieuses, exécutées avec une pompe publique dans nos églises. On en de- meurera d'accord pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir.
Hume, dans sa vilaine Histoire naturelle de la Religion, adopte cette même idée de Ileyne, et il l'envenime à sa manière: « Un et sacrifice, dit-il, est considéré comme un ce présent: or, pour donner une chose à ce Dieu, il faut la détruire pour l'homme, ce S'agit-il d'un solide, on le brûle; d'un « liquide, on le répand; d'un animal, on le ce tue. L'homme, faute d'un meilleur moyen, ce rêve qu'en se faisant du tort il fait du bien ce à Dieu; il croit au moins prouver de cette ce manière la sincérité des sentiments d'a- ce mour et d'adoration dont il est animé; te et c'est ainsi que notre dévotion mercenaire te se flatte de tromper Dieu après s'être trom- ct pée elle-même (1).?j (I) Humés Essays anrl Tréatises on several subjects. — The naluial 374 ÉCLAIRCISSEMEST Maïs toute cette acrimonie n'explique rien: elle rend même le problême plus difficile. Voltaire n'a pas manqué de s'exercer aussi sur le même sujet; en prenant seulement l'idée générale du sacrifice comme une don- née i il s'occupe en particulier des sacrifices humains.
« On ne voyait, dit-il, dans les temples « que des étaux, des broches, des grils, « des couteaux de cuisine, de longues « fourchettes de fer, des cuillers, ou des « cuillères à pot (1), de grandes jarres pour ce mellre la graisse, et tout ce qui peut in- cc spirer le mépris et l'horreur. Rien ne con- ct tribua plus à perpétuer cette dureté et cette ce atrocité de mœurs, qui porta enfin les ce hommes à sacrifier d'autres hommes, et Hystory of religion. Sect. ix; London, 1758, in-4*, p. 5H.
Ou peut remarquer dans ce morceau, considéré comme une formule générale, l'un des caractères les plus frappants de l'impiété: c'est le mépris de l'homme. Fille de l'orgueil, mère de l'orgueil, toujours ivre d'orgueil, et ne respirant que l'orgueil, l'impiété ne cesse cependant d'outrager la nature humaine, de la décourager, de la dégrader, d'en- visager tout ce que l'homme a jamais fait et pensé, de l'envisager, dis-je, de la manière la plus humiliante pour lui, la plus propre à l'avilir et à le désespérer: et c'est ainsi que, sans y faire attention, elle met dans le jour le plus resplendissant le caractère opposé de la reli- gion, qui emploie sans relâche l'humilité pour élever l'homme jusqu'à pieu.
(I) Superbe observation, et précieuse surtout par l'à-propos.
SUR LES SACRIFICES., 37 5 «« jusqu'à leurs propres enfants. Mais les c« sacrifices de l'inquisition dont nous avons « tant parlé ont été cent fois plus abomina- « Mes: nous avons substitué des bourreaux « aux bouchers (1). » Voltaire sans doute n'avait jamais mis le pied dans un temple antique; la gravure même ne lui avait jamais fait connaître ces sortes d'édifices, s'il croyait que le tem- ple, proprement dit, présentait le spectacle d'une boucherie et d'une cuisine. D'ailleurs, il ne faisait pas attention que ces grils, ces broches, ces longues fourchettes, ces cuillers ou ces cuillères, et tant d'autres instruments aussi terribles, sont tout aussi à la mode qu'autrefois; sans que jamais aucune mère de famille, et pas même les femmes des bouchers et des cuisiniers, soient le moins du monde tentées de mettre leurs enfants à la broche ou de les jeter dans la marmite. Chacun sent que cette espèce de dureté qui résulte de l'habitude de verser le sang des animaux, et qui peut tout au plus faciliter tel ou tel crime particulier, ne conduira ja- mais à l'immolation systématique de l'homme.
(1) Vojez la note xue sur la tragédie décrépite de Mino$* 376 ÉC L AIRCISSEMENT On ne peut lire d'ailleurs sans étonnement ce mot (Tenfin employé par Voltaire, comme si les sacrifices humains n'avaient été que le ré- sultat tardif des sacrifices d'animaux, antérieu- rement usités depuis des siècles: rien n'est plus faux. Toujours et partout où le vrai Dieu n'a pas été connu et adoré, on a immolé l'homme; les plus anciens monuments de l'histoire l'attestent, et la fable même y joint son témoignage, qui ne doit pas, à beau- coup près, être toujours rejeté. Or, pour expliquer ce grand phénomène, il ne suffit pas tout à fait de recourir aux couteaux de cuisine et aux grandes fourchettes.
Le morceau sur l'inquisition, qui termine la note, semble écrit dans un accès de dé- lire. Quoi donc! l'exécution légale d'un pe- tit nombre d'hommes, ordonnée par un tri- bunal légitime, en vertu d'une loi antérieure solennellement promulguée, et dont chaque victime était parfaitement libre d'éviter les dispositions, cette exécution, dis-je, est cent fois plus abominable que le forfait horrible d'un père et d'une mère qui portaient leur enfant sur les bras enflammés de Moloch! Quel atroce délire! quel oubli de toute rai- son, de toute justice, de toute pudeur! La SUR LES SACRIFICES. 377 rage anti- religieuse le transporte au point qu'à la fin de cette belle tirade il ne sait exactement plus ce qu'il dit. Nous avons \ dit-il, substitué les bourreaux aux bouchers. Il croyait donc n'avoir parlé que des sacri- fices d'animaux, et il oubliait la phrase qu'il venait d'écrire sur les sacrifices d'hommes: autrement, que signifie cette opposition des bouchers aux bourreaux? Les prêtres de l'an- tiquité, qui égorgeaient leurs semblables avec un fer sacré, étaient-ils donc moins bourreaux que les juges modernes qui les envoient à la mort en vertu d'une loi?
Mais revenons au sujet principal: il n'y a rien de plus faible, comme on voit, que la raison alléguée par Voltaire pour expliquer l'origine des sacrifices humains. Cette simple conscience qu'on appelle bon sens suffit pour démontrer qu'il n'y a, dans cette explication, pas l'ombre de sagacité, ni de véritable con- naissance de l'homme et de l'antiquité.
Ecoutons enfin Condillac, et voyons com- ment il s'y est pris pour expliquer l'origine des sacrifices humains à son prétendu élève, qui, pour le bonheur d'un peuple, ne vou- lut jamais se laisser élever.
c< On ne se contenta pas, dit-il, d'adres* 378 ÉCLAIRCISSEMENT « ser aux dieux ses prières et ses voeux; « on crut devoir leur offrir les choses qu'on « imagina leur être agréables,,, des fruits, « des animaux, et des hommes (1). » Je me garderai bien de dire que ce mor- ceau est digne d'un enfant; car il n'y a, Dieu merci, aucun enfant assez mauvais pour récrire. Quelle exécrable légèreté! Quel mé- pris de notre malheureuse espèce! Quelle rancune accusatrice contre son instinct le plus naturel et le plus sacré! Il m'est impossible d'exprimer à quel point Condillac révolte ici dans moi la conscience et le sentiment: c'est un des traits les plus odieux de cet odieux écrivain.