SigPhi · Joseph de Maistre

Les Soirées de Saint-Pétersbourg

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SUR LES SACRIFICES. 379 CHAPITRE III.

THEORIE CHRÉTIENNE DES SACRIFICES, Quelle vérité ne se trouve pas dans le Pa- ganisme?

Il est bien vrai qu'il y a plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, tant dans le ciel que sur la terre (1), et que nous devons aspirer à l'amitié et à la faveur de ces dieux (2).

Mais il est vrai aussi qu'il n'y a qu'un seul Jupiter, qui est le dieu suprême, le dieu qui est le premier (3), qui est le très grand (4); la nature meilleure qui surpasse toutes les (1) Car y encore qu'il y en ait qui soient appelés dieux, tant dans te ciel que sur la terre, et qu'ainsi il y ait plusieurs dieux et plusieurs sei- gneurs, cependant, etc., etc. (Saint Paul aux Corinthiens, I. c. VIII, (2) Saint Augustin, De Civ. Dei, VIII, 25.

(3) Ad cultum divinitatis obeundum, salis est tiobis De us primus. ( Arnob.,adv. gent., III.)

(4) Deo qui est maximus. (Inscript, sur une lampe antique du Mu.- 6ée de Passcri. Ânlichità di Ercolano. Napoli, 17 vol. in-fol., t. VIII 380 ÉCLAIRCISSEMENT autres natures, même divines (1 ); le quoi que ce soit qui n'a rien au-dessus de lui (2); le dieu non-seulement Dieu, mais tout a fait dieu (3); le moteur de l'univers (4); le père, le roi, Y empereur (5); le dieu des dieux et des hommes (6); le père tout-puis- sant (7).

Il est bien vrai encore que Jupiter ne sau- rait être adoré convenablement qu'avec P allas et Junon; le culte de ces trois puissances étant de sa nature indivisible (8).

Il est bien vrai que si nous raisonnons sa- gement sur le Dieu, chef des choses présentes (1) Melior naturâ. ( Ovid., Mélam. I, 21. ) Numen ubi est, ubi Di? ) (W. Her. XII,H9.)Jlpôs Atos *xî ®e&v. ( Dernost., pro Cor. Or ©soi Si elaoyxxi Kxt rà AxtpLÔvtov (W. deJaMleg. 68.)

(2) Deum summum, illttd quidquid est summum. ( Plin. Hist.

(3) Principem c/siaxihèdeum. (Lact. ellin. ail Slat.ïheb., IV, olti, cité dans laBibliolh. lat. de Fabricius.)

(4) Hector orbis terrarum. ( Sen. ap. Lact., div. just. i, 4.)

(5) Imperator divûm atquehominum. (PiauJ., in Rud., prol., v., 1 1.) (G) Deorum omnium Deus. (Sen., ubisuprà.)©£0? 6 ®e<&* Zavs.

Deus deorum Jupiter. ( Plat, in Crit., opp., tom. X, pag. 66.)

Deus deorum. (Ps. LXXXIII, 7.) Deus noster prœ omnibus diis.

( Jbid. CXXXIV, 5.) Deus magnus super omnes dcos. ( Ibid. XCIV, 5.)

(8) Jupiter sine conlubernio conjugis filiaquc COÎi non solet. (Lact., div. inslil.)

SDR LES SACRIFICES. 381 et futures, et sur le Seigneur, père du chej et de la cause, nous y verrons clair autant qu'il est donné à l'homme le plus heureuse- ment doué (1).

Il est bien vrai que Platon, qui a dit ce qui précède, ne saurait être corrigé qu'avec respect lorsqu'il dit ailleurs: Que le grand roi étant au milieu des choses, et toutes choses ayant été faites pour lui, puisqu'il est r au- teur de tout bien, le second roi est cepen- dant au milieu des secondes choses, et le troisième au milieu des troisièmes (2), ce (l)Tov rdjv lixvxoov ©eôv vjysfxov* râ>v xè ôvrasv nxi x&v f/£XXdyTa>v, xôu re •t)"/e[ÂÔvos kttî xlxîov tixxèpx vivptov...iv opd&s ôvx&s <pdoaofaû[i£V, e!aô[/i£Ôx tfxvxes o\xp-Sst sis Sûya- pa'v xvSrpâixaiY evdxtp.6vsôV. (Plat., epist. VI, adHerm. Erast. et Corisc, Opp., tom. XI, p. 92.) — En effet, comment connaître l'un sans l'autre? ( Tertull., De an., cap. 1.)

(2) Tlspi xov tfxvx&v fixatXéx ifxvx' est f kxî sxeivov évexx mtxvtx'fTtxiénsivos xïxtov xixxvxav r<Sv xxX&v, devxepovàs tfepï devxspx, y.xî xpixov itspt xx xpîxx, Ejusd. epist. II, ad Dyonis., ibid., tom. XI, p. 69; et apud Euseb. Prœp. evang., XI.)

Celui qui serait curieux de savoir ce qui a été dit sur ce texte pourra consulter Orig.,de pr'mc., lib. I,cap. 3, n. 5, opp. edit. Ruœi,in-fol., lom. IV, p. 62. — Huct, in Origen., ibid., lib. II, cap. 2, n. 27-28; et les notes de La Rue, p. 63, 15or — Clem. Alex. tom. V, p. 59S, edit. Paris. — Âlhenag. leg. pro Christ. Oxoniœ, ex thcalro Seldoii, in-8°, 1706, curis Dechair, p. 93, n.XXI, in njt.Ilest bien singulier que Huet ni son savant commentateur n'aient point cité le passage de Platon, dont celui d'Origéne est un commentaire remarquable. Voici ce dernier texte tel que Photius nous i'aconservé en original. (Cod.VllI.)

qui toutefois ne devait point s'écrire d'une manière plus claire, afin que t écrit venant a se perdre, par quelque cas de mer ou de terre, celui qui T aurait trouvé n'y comprît rien (1).

Il est bien vrai que Minerve est sortie du cerveau de Jupiter (2). Il est bien vrai que Vénus était sortie primitivement de Veau (3); qu'elle y rentra à 1 époque de ce déluge du- rant lequel tout devint mer et la mer fut sans rives (4), et qu elle s'endormit alors au fond At^XïtV fl.1v TOV TtXTéfX 0C9C 1KÊV«W TWV i'vTCOV * TOV OS UÏOV f-i^pi TÛV Àôyixtav,uôv«v, rb Si îtvsv//.* fueml f*6*mv tûj ïcsus/tivwv, c'est-à-dire, le Père embrasse tout ce qui existe; le Fils est borné aux seuls êtres in- telligents, et l'Esprit aux seuls élus.

(1) *pfltoTÉo,> Sk coi ôY ethr/ftâv, &»' âv ri -ft ôi/TOs») ttôvtou rj yôi èv tjx*'4 ît«0>7, c àvâyvous /xi) yvôJ. {Plat, ubi Slip.)

(2) Télémaque, Iiv. VIIT. Il chanta d'abord, etc.

(3) En mémoire de cette naissance, les anciens avaient établi une cérémonie pour attester à perpétuité que tout accroissement dam les êtres organisés vient de l'eau. — ï\ iSx-ïo; Ttâv-rwv aû^au, Ycy. le Sco- liaste sur le cent quarante-cinquième vers de la quatrième Pythique de Pindare. Suivant l'antique doctrine des Vedas, Brahma (qui est l'es- prit de Dieu ) était porté sur les eaux au commencement des choses, dans une feuille de lotus; et la puissance sensible prit son origine dans l'eau. (Williams Jones, dans les Recherches asiatiques, Diss. sur les dieux de Grère et d' Italie, tom. I. ) — M. Colebrokc, ibid., lom. VI II, p. 403, note. — La physique moderne est d'accord. Voy. Dlach's Lec- t ures on Chcmisiry, in-4°, tom. I, p. 245. — Lettres physiques cl mo- rales, etc., par M. de Luc; in-8°, tom. I, p. 112, etc., etc.

(4) Omni» ponlus crant, decrant cjuoque litlora ponto.

(Oyid., Mii.un.)

SUR LES SACRIFICES. 383 des eaux (1); si Ton ajoute qu'elle en ressortit ensuite sous la forme d'une colombe, deve- nue fameuse dans tout l'Orient (2), ce n'est pas une grande erreur.

Il est bien bien vrai que chaque homme a son génie conducteur et initiateur, qui le guide à travers les mystères de la vie (3).

Il est bien vrai cpfHercule ne peut mon- ter sur VOljmpe et y épouser Hébê, qu'a- près avoir consumé par le feu sur le mont JEta tout ce qu'il avait di humain (4).

(1) Voyez la dissertation sur le mont Caucase, par F. R.Wilford [dans les Rech. Asiat. tora. VII, p. 522-23.)

(2) Ainsi l'on ne peut être surpris que les hommes se fussent accor- dés à reconnaître la colombe pour l'oiseau de Vénus; rien n'est faux dans le Paganisme, mais tout est corrompu.

(3) Murayoyô? rôù fiiov ày«0os-.(Men.ap. Plut., De tranq. an.) Ces génies habitent la terre par l'ordre de Jupiter, pour y être les bien- faisants gardiens des malheureux mortels (Hesiod. ); mais sans cesser néanmoins de voir celui qui les a envoyés. (Matlli. XVIII, 10.) Lors donc que nous avons fermé la porte et amené [obscurité dans nos appar- tements, souvenons-nous de ne jamais dire ( qu'ii est nuit et) que nous sommes seuls; car dieu et notre ange sont avec nous; et pour nous voir ils n'ont pas besoin de lumière. ( Epist., Arr., dissert. I, 14.) Racon, dans un ouvrage passableme t suspect, [met au nombre des paradoxes ou des contradictions apparentesda Christianisme: Que nous ne deman- dions rien aux anges et que nous ne leur rendions grâce de rien, tout en croyant que nous leur devons beaucoup. (Christian paradoxes, etc., etc. Works, tom. II, p. 494.) Celte contradiction, qui n'est pas du tout ap- parente, ne se trouve pas dans le Christianisme total.

(4)...Quodcumque fuît populabile flammse Uulciber absluleia: i nec cognoscemla remanùt 38i ÉCLAIRCISSEMENT Il est bien vrai que Neptune commande aux vents et à la mer, et qu'il leur fait peur (1).

Il est bien vrai que les dieux se nourris- sent de nectar et d'ambroisie (2).

Il est bien vrai que les héros qui ont bien mérité de l'humanité, les fondateurs surtout Ilcrculis cfGgles j neo quidquom ab origine ductum Matris babet; tantùmquc Jovis vestigia servat.

(1) « Des deux points opposés du ciel il appelle à lui les vents: « Comment donc, leur dit-ii, avez-vous pu vous confier en ce que vous « êtes, assez pour oser ainsi troubler la terre et les mers, et soulever « ces vagues énormes, sans vous rappeler ma puissance? pour pris « d'une telle audace, je devrais vous...Mais il faut avant tout tran- « quilliserles flots; une autre fois vous ne me braverez point impuné- « ment. Partez sans délai; allez dire à votre maître que l'empire des « mers n'est point à lui: le sort a mis dans mes mains le trident redou- « table. Eole habile le palais des vents, au milieu des rochers sour- « cilleux: qu'il s'agite dans ces retraites! qu'il règne dans ces vastes « prisons 1 » Il dit, et déjà la tempête a cessé: Neptune dissipe les nuages amoncelés, laisse briller le soleil, et promène son char léger sur la surface aplanie des eaux. ( Virg., Mn. 1, 1 36, seqq. ) Alors il menaça les vents et dit à la mer: Tais-toi!...et lotit de suite il se fit un calme profond. (Marc, IV, 39. — Luc, VIII, 24. — Matlh.

On voit id la différence de la vérité et de la fable: la première fait parler Dieu; la seconde le fait discourir; mais c'e^t toujours* comme on le verra plus bas, quelque chose de différemment semblable.

(2) « Je suis l'ange Raphaël...; il vous a paru que je buvais et que « je mangeais avec vous; mais pour moi, je me nourris d'une viande « invisible et d'un breuvage qui ne peut êlre vu des hommes. » SUR LES SACRIFICES. 385 et les législateurs, ont droit d'être déclarés dieux par la puissance légitime (1).

Il est bien vrai que, lorsqu'un homme est malade, il faut tâcher ^enchanter dou- cement le mal par des paroles puissantes, sans négliger néanmoins aucun moyen de la médecine matérielle (2).

(1) La canonisation d'un souverain dans l'anliquité païenne et l'apo- théose d'un héros du Christianisme dans l'Eglise ne diffèrent, suivant l'expression déjà employée, que comme des puissances négatives et positives. D'an côté sont l'erreur et la corruption; de l'autre, la vérité et la sainteté: mais tout part du même principe; car l'erreur, encore une fois, ne peut être que la vérité corrompue, c'est-à-dire une pensée procédant d'un principe intelligent plus ou moins dégradé, mais qui ne saurait cependant agir que suivant son essence, ou, si l'on veut, sui- vant ses idées naturelles ou innées. Totum propè cœlum nonne humano génère complelum est? Cic. Tusc. Qucest. 1,13. — Oni, vraiment; c'est sa destinée. La chose n'est plus susceptible de doute ni de plaisanteries. Mais pourquoi n'y aurait-il pas de distinction pour les héros?

Quant à ceux qui s'obstineraient à voir ici comme ailleurs des imi- tations raisonnées, il n'y a plus rien à leur dire: Attendons le réveil!

Tout St r.asuuict. ni —,.

Novtocç, >J yuiotj TzEptàmoiV «âvroSsy ^ap/jocxa, toù; êè TO/xaïj ëuraoev èpSous.

Locus classicus de medicinâ veterum. (Heyne, ad loc. v. Pindnri carm., Gollingœ, 1798, tom. I, p. 241.)

Serait-il permis, sans manquer de respect à la mémoire d'un aussi savant homme, d'observer qu'il semble s'être trompé en voyant dans les vers 94 et 95, les amulettes; car il parait évident que Pindare, dam cet endroit, parle tout simplement des applications, des fomentations, des topiques t en un mot; mais j'ose à peine avoir raison contre Heyne.

Il est bien vrai que la médecine et la divi- nation sont très proches parentes (1).

Il est bien vrai que les dieux sont venus quelquefois s'asseoir à la table des hommes justes, et que d'autres fois ils sont venus sur la terre pour explorer les crimes de ces mêmes hommes (2).

(Hippocr. Epist. ad Pkilop., opp. loin. Il, p. 896. ) « Car sans 1« « secours (TEsculape, qui tenait ces secrets de son père, jamais les « hommes n'auraient pu inventer les remèdes.» (Ibid. p. 966.) La mé- « decinc a placésespremiersinventeursdansleciel,et aujourd'hui en- core on demande de tous côtés <les remèdes aux oracles. (Plin. Uni. nul., XXIX, 1.) Ce qui ne doit point étonner, puisque «c'est le « Très-Haut qui a créé le médecin, et c'est lui qui guérit par les mé- « decins...C'est lui qui a produit de la terre tout ce qui guérit...; « qui a fait connaître aux hommes les remèdes et qui s'en sert pour « apaiser les douleurs...Priez le Seigneur,...; délournez-vous du « péché...; purifiez votre cœur...Ensuite appelez le médecin; car « c'est le Seigneur qui l'a créé. » ( Eccli., XXXVIII, 1,2,4,6,7, (2) Ils sont finis ees jours où les esprits célestes Remplissaient ici-bas leurs messages divins; Où l'ange, hôle indulgent du premier des humains. L'entretenait du ciel, des grandeurs de son Maître j Quelquefois s'asseyait à sa talilc champêtre, Oubliant pour ses fruits le doux nectar des cieux.

(MiLTO*. trad. par M. Delille. P. P. IX, 1. seqq.)

C'est une élégante paraphrase d'IIéciode, cité lui-même par Oii- gène comme rendant témoignage à la vérité. (Adv. Celt. tom. I, Suvsci yii tote èatTE, ïsxv, fytvoi Cl Soûzot 'AOx-jztoXïi &eoTji kktx Svv^Toi; T ïwdpWKOtt» (Gen. XVIÏÏ, XTX. Ovid. Mctam. I, 210, seqq.)

SUR LES SACRU'ICES. 3o?

Il est bien vrai que les nations et les villes ont des patrons, et, quen général, Jupiter exécute une infinité de choses dans ce monde par le ministère des génies (1).

Il est bien vrai que les éléments mêmes, qui sont des empires, sont présidés, comme les empires, par certaines divinités (2).

Il est bien vrai que les princes des peu- (1) Constat omnes urbes in alicujus Dei esse tuleîâ, etc. (Macrob., Sal. III, 9.) Quemadmodum veteres Pagani tulelaria sua nùminaha- bueruni regnorum, provinciarum et civitatum (Di quibus imperium ste- terat ), tta romana Ecclcsia suos habet lutelares sanctos, etc. (Henr. Morusjopp. tbeol., p. 665.)

Exod. xnt; Dan.x, 13, 20, 21; xn, i. Apoc. vin, 3; xiv, 48. xvi, •".' Huet, Dem. evang. prop. VII, n° 9. Saint Aug., De Civ. Dei, VII, 30.

Saint Augustin dit que Dieu exerçait sa juridiction sur les Gentils par le ministère des anges, et ce sentiment est fondé sur plusieurs textes de l'Ecriture. (Bertbier sur les Psaumes, Ps. CXXXIV, 4, tom. V, p. 363.) — « Mais ceux qui, par une grossière imagination (en effet, « il n'y en a pas de plus gi'ossière), croient toujours ôter à Dieu tout ce « qu'ils donnent à ses anges et à ses saints..., ne prendront-ils jamais « le droit esprit de l'Ecriture, etc.? « (Bossuet, Préf. sur l'expl. de l'Apoc., n° xxvn.) Voij. les Pensées de Leibnitz, tom. II, p. 54, 60.

(2) Quand je vois dans les propbètcs, dans l'Apocalypse et dans l'Evangile même, cet ange des Perses, cet ange des Grecs, cet ange des Juifs, l'ange des petits enfants, qui en prend la défense...; fange des eaux, l'ange du feu, etc. je reconnais dans ces paroles une espèce de médiation des saints anges: je vois même le fondement qui peut avoir donné occasion aux Païens de distribuer leurs divinités dans les élé- ments et dans les royaumes pour y présider: car toute erreur est fon- dée sur une Write dont on abuse (Bossuet, ibid.) et dont elle n'est qu'une vicieuse imitation. (Massillon, Ver. de la Bel., Ier point. ) oies sont appelés au conseil du Dieu d'Abra- ham, parce que les puissants dieux de la terre sont bien plus importants qu'on ne le croit (1).

Mais il est vrai aussi que ce parmi tous ces « dieux, il n'en est pas un qui puisse se corn- et parer au Seigneur, et dont les œuvres ap- « prochent des siennes.

« Puisque le ciel ne renferme rien de « semblable à lui, que parmi les fils de Dieu, ce Dieu même ri1 a point dïégal; et que, d'ail- cc leurs, il est le seul qui opère des mi- ce racles (2).

Comment donc ne pas croire que le Pa- ganisme n'a pu se tromper sur une idée aussi universelle et aussi fondamentale que (i) Quib Pater ut suminà vidit Saturnius arec, Ingemit, et referons fœdre convivia nicnsrc. Ingénies animo et clignas Jove concipit iras, Conciliunique vocal: tenuit mora nulla vocatos..., Dexlrù lxvàque deorum Atria nobilium valvis celcbrantur apertis...Ergo ubi marmorco Superi sedèro recessu, Cclsior ipse Ioco, etc.

(JOvid., Métam. IL Principes popuîorum congregati sunt cwm Deo Abraham: quoniam dit fortes terras vehementer elevati sunt. (Ps. XLVI, 10.)

(2) Non est similis tut in diis, Domike; et non est secundùm opéra tua. (Ps. LXXXV, 8.)

Quis in nubibus (sur l'Olympe) œquabitur Domino; similis evil Deo infdiis Dei? (Ps. LXXXV1II.7.)

Quifacit mirabilia aolus. (Ps 1.XXI, 18.)

SUR LES SACRIFICES. 3Q0 celle des sacrifices, c'est-à-dire de la rédemp- tion par le sang? Le genre humain ne pouvait deviner lesang dontil avait besoin. Quel homme livré à lai-même pouvait soupçonner l'immen- sité de la chute et l'immensité de l'amour répa- irateur? Cependant tout peuple, en confessant plus ou moins clairement cette chute, confes- sait aussi le besoin et la nature du remède.

Telle a été constamment la croyance de tous les hommes. Elle s'est modifiée dans Ira pratique, suivant le caractère des peu- ples et des cultes; mais le principe paraît toujours. On trouve spécialement toutes les nations d'accord sur l'efficacité merveilleuse du sacrifice volontaire de l'innocence qui se dévoue elle-même à la divinité comme une victime propitiatoire. Toujours les hommes ont attaché un prix infini à cette soumission du juste qui accepte les souffrances; c'est par ce motif que Sénèque, après avoir pro- noncé son fameux mot: Ecce par Deo dig- num! vir fortis cum malâ fortuné compo- sâtes (1), ajoute tout de suite: utique si et PROVOCAVIT (2).

(1) Voyez le grand homme aux prises avec Y in) or tune! ces deux lut- teurs sont dignes d'occuper les regards de Dieu. (Sen. De Provid., 1 1.)

(2) Du moins si le grand homme a provoqué le combat. (Ibid.)

390 LCLAIRCISSEMILNT Lorsque les féroces geôliers de Louis XVI, prisonnier au temple, lui refusèrent un ra- soir, le fidèle serviteur qui nous a transmis Thistoire intéressante de cette longue et af- freuse captivité lui dit: Sire, présentez-vous à la convention nationale avec cette longue barbe ) afin que le peuple voie comment vous êtes traité.

Le roi répondit: je ne dois toint chercher A INTÉRESSER SUR MON SORT (1).

Qu'est-ce donc qui se passait dans ce cœur si pur, si soumis, si préparé? L'auguste mar- tyr semble craindre d'échapper au sacrifice, ou de rendre la victime moins parfaite: quelle acceptation! et que n'aurait-elle pas mérité!

On pourrait sur ce point invoquer l'expé- rience à l'appui de la théorie et de la tradi- tion; car les changements les plus heureux qui s'opèrent parmi les nations sont presque toujours achetés par de sanglantes catas- trophes dont llnnocence est la victime. Le sang de Lucrèce chassa les Tarquins, et celui de Virginie chassa les Décemvirs. Lorsque (I) Voy. la Relation de M. Ciéri. Londres, BaylU, 1795; in-S", SUR LES SACRIFICES. 391 deux partis se heurtent dans une révolution, si Ton voit tomber d'un côté des victimes pré- cieuses, on peut gager que ce parti Unira par l'emporter, malgré toutes ]es apparences contraires.

Si l'histoire des familles était connue comme celle des nations, elle fournirait une foule d'observations du même genre: on pourrait fort bien découvrir, par exemple, que les familles les plus durables sont celles qui ont perdu le plus d'individus à la guerre. Un an- cien aurait dit: « A la terre, à l'enfer, ces « victimes suffisent (1). » Des hommes plus instruits pourraient dire: Le juste qui donne sa vie en sacrifice verra une longue posté- rité (2).

Et la guerre, sujet inépuisable de réflexions, montrerait encore la même vérité, sous une autre face; les annales de tous les peuples n'ayant qu'un cri pour nous montrer com- ment ce fléau terrible sévit toujours avec une violence rigoureusement proportionnelle aux vices des nations, de manière que, lorsqu'il ÇY) Sufficinnt Dis injernia icrrœquc parenti. (.luv. S.U. vin, 257.) Ci) Qui iniquilalem iiofl fecerit — si posuerif yro peccato animnm iuam, videbil semcn longœvum. ( Is. I.IU, 9, 10.)

y a débordement de crimes, il y a toujours débordement de sang. — Sine sanguine non fit remissio (1).

La rédemption, comme on l'a dit dans les Entretiens, est une idée universelle. Tou- jours et partout on a cru que l'innocent pou- vait payer pour le coupable (utique si etpro- vocavit ); mais le Christianisme a rectifié cette idée et mille autres qui, même dans leur état négatif, lui avaient rendu d'avance le témoignage le plus décisif. Sous l'empire de cette loi divine, le juste (qui ne croit jamais l'être) essaie cependant de s'appro- cher de son modèle par le côté douloureux. Il s'examine, il se purifie, il fait sur lui-même des efforts qui semblent passer l'humanité, pour obtenir enfin la grâce de pouvoir resti- tuer ce qiCil lia pas volé (2).

Mais le Christianisme, en certifiant le dogme, ne l'explique point, du moins pu- bliquement, et nous voyons que les racines secrètes de cette théorie occupèrent beaucoup les premiers initiés du Christianisme.

Origène surtout doit être entendu sur ce (!) Sans effusion desang, nulle rémission de péchés. (TIrbr. IX, 22.) (2) Quœ non rapui, tune cxsolvebam. (Ps. LXVHI, 8.)

Sur les sacrifices. 393 sujet intéressant, qu'il avait beaucoup médité. C'était son opinion bien connue: « Que le « sang répandu sur le Calvaire n'avait pas « été seulement utile aux hommes, mais « aux anges, aux astres, et à tous les êtres « créés (1); ce qui ne paraîtra pas surpre- cc nant à celui qui se rappellera ce que saint ce Paul a dit: Qu'il a plu à Dieu de récon- cc ciller toutes choses par celui qui est le ce principe de la vie, et le premier-né entre ce les morts, ajant pacifié par le sang qu'il ce a répandu sur la croix, tant ce qui est en ce la terre que ce qui est au ciel (2). *> Et si toutes les créatures gémissent (3), suivant la profonde doctrine du même apôtre, pour- (1) Sequitur placitum aliud Orirjenis de morte Christinonhominibus solam utiliy sed angelis etiam et sideribus ac rébus creatis quibitscumque. ( P.D. Huetti Origen.,lib. u, cap. h, quœst. 5, n°20. — Orig. opp.

(2) Coloss. 1, 20. Eqhes. 1, 10. — Paley, dans ses Horœ Paulinœ ( London, 1790, in-8°, p. 212.), observe que ces deux textes sont très remarquables, vu que cette réunion des choses divines et humai- nes est un sentiment très singulier et qu'on ne trouvera point ailleurs que dans ces deux épilres: A very singular sentiment and found no where else but in thèse two epislles. Si ce mot ailleitrs se rapporte aux épitres canoniques, l'assertion n'est pas exacte, puisque ce sentiment très singulier se retrouve expressément dans l'épîlre aux Hébreux, IX, 25. Si le mot a toute sa latitude, oh voit que Paley s'est trompé encore davantage.

394 ÉCLAIRCISSEMENT 394 ÉCLAIRCISSEMENT quoi ne devaient-elles pas êlre toutes conso- lées? Le grand et saint adversaire d'Origène nous atteste qu'au commencement du Ve siè- cle de l'Eglise, c'était encore une opinion reçue que la rédemption appartenait an ciel autant qiCà la terre (1), et saint Chrysos- lôme ne doutait pas que le même sacrifice, continué jusqu'à la fin des temps, et célébré chaque jour par les ministres légitimes, n'o- pérât de même pour tout V univers (2).

C'est dans cette immense latitude qu'Ori- gène envisageait l'effet du grand sacrifice. « Mais que cette théorie, dit-il, tienne à des « mystères célestes, c'est ce que l'apôtre « nous déclare lui-même lorsqu'il nous dit: et Qu'il était nécessaire que ce qui n 'était que ce figure des choses célestes, fût purifié par ce le sang des animaux; mais que les céles- (1) Crux Salvatoris nonsoh'imea qnce in terra, sed eliam ea qwr. in ccelis crant pacasse peiuubentur, ( D. Uieron. Epiit. LIX, ad Avitum, (2) Nous sacrifions pour le bien de la terre, de la mer et de tout l'u- nivers. (Saint Chrpost. Ilom. LXX, in Joh.) El saint François de Sales ayant dit « que Jésus-Christ avait souffert principalement pour les « hommes, et en partie pour les anges; » on voit (sans examiner préci- sément ceqtiïl a voulu d're) qu'il nebornatt point l'effet delà rédemp- tion au\ limites de notre planète: ( Vi»y. les Lettres de saint l'rancois ce SUR LES SACRIFICES. 395 ci tes mêmes le fussent par des victimes plus a excellentes que les premières (1). Con- n templez l'expiation de tout le monde, c'est- cc à-dire des régions célestes, terrestres et « inférieures, et voyez de combien de vic- times elles avaient besoin!...Mais V agneau seul a pu ôter les péchés de tout le monde Au reste quoique Origène ait été un grand auteur, un grand homme, et l'un des plus sublimes théologiens (3) qui aient jamais il- lustré l'Eglise, je n'entends pas cependant défendre chaque ligne de ses écrits; c'est assez pour moi de chanter avec l'Eglise ro- maine: Et la terre, et la mer, et les astres eux-mêmes, Tous les êtres enfin sont lavés par ce sang (4).

Sur quoi je ne puis assez m'étonner des scrupules étranges de certains théologiens qui se refusent à l'hypothèse de la pluralité des mondes, de peur quelle n'ébranle le (2) Orig. Eom. XXIX, in Kum, (r>) Bossuet, Prcf. sur l'explication de FApoc., num. xwn, xxi%.

(i) Terra, pontus, nslra, muntlus, Hoc lavaniur sanguine ( flumîne. ) 'J/jnne des Ltmdts du dimanche de la l'awivn. ) 396 ÉCLAIRCISSEMENT dogme de la rédemption (1); c'est-à-dire que, suivant eux, nous devons croire que l'homme voyageant dans l'espace sur sa triste planète, misérablement gênée entre Mars etFenus (2), est le seul être intelligent du système, et que les autres planètes ne sont que des globes sans vie et sans beauté (3) que le Créateur a lancés dans l'espace pour s'amuser appa- remment comme un joueur de boules. Non, jamais une pensée plus mesquine ne s'est présentée à l'esprit humain! Démocrite di- sait jadis dans une conversation célèbre: O mon cher ami! gardez-vous bien de ra- petisser bassement dans votre esprit la na- ture, qui est si grande (4). Nous serions bien inexcusables si nous ne profitions pas de cet avis, nous qui vivons au sein de la lu- mière, et qui pouvons contempler à sa clarté (i)Onen trouvera un exemple remarquable dans les notes dont l'il- lustre cardinal Gerdil crut devoir honorer le dernier poé'me de son collègue, le cardinal de Bernis.

(») Nam Venerem Martemqueinter nature locavît. Et niniiùm, ah 1 miseroc, snatiis conclusit iniqui».

(Boscoiritc/t, De Sol. et luit, defett. lib. t.)

(3) Inaneset vacuœ, (Gen. I, 2.)

(4)M>î&*;xâ>? «5 erxïps v.x:xr.i'X<>r>ln<vi:î *\ov<St\v n}v fitatv iovax-q. ( Voy. la lettre d'Hippocrate a uamagete; Hipp. opp. t. H., >. 918-19. (II ne s'agi l point 'ici de l'authenticité de ces lettres.)

SUR LES SACRIFICES. 397 la suprême intelligence, à la place de ce vain fantôme de nature. Ne rapetissons pas misérablement l'Etre infini en posant des bor- nes ridicules à sa puissance et à son amour.

Y a-t-il quelque chose de plus certain que cette proposition: tout a été /ait par et pour V intelligence! Un système planétaire peut-il être autre chose qu'un système d'intelligen- ces, et chaque planète en particulier peut- elle être autre chose que le séjour d'une de ces familles? Qu'y a-t-il donc de commun entre la matière et Dieu? la poussière le con- naît-elle (1)? Si les habitants des autres pla- nètes ne sont pas coupables ainsi que nous, ils n'ont pas besoin du même remède; et si, au contraire, le même remède leur est né- cessaire, ces théologiens dont je parlais tout à l'heure ont-ils donc peur que la vertu du sacrifice qui nous a sauvés ne puisse s'élever jusqu'à la lune? Le coup d'œil d'Origène est bien plus pénétrant et plus compréhensif ', lorsqu'il dit: E autel était à Jérusalem, mais le sang de la victime baigna V univers (2).

Il ne se croit point permis cependant de (i) Numquid confilebilur tibipulvis? 'Ps. XXIX, 10.) (2) Orig.,Hom. I, in Levit. n°5.

398 ÉCLAIRCISSEMENT