104 LES SOIRÉES celles tle l'avenir. J'ajoute qu'elles sont un gage manifeste d'amour, puisque cette anti- cipation ou cette commutation de peine exclut évidemment la peine éternelle. Celui qui n'a jamais souffert dans ce monde ne saurait être sur de rien; et moins il a souffert moins il est sûr: mais je ne vois pas ce que peut craindre, ou pour m' exprimer plus exactement, ce que peut laisser craindre celui qui a souffert avec acceptation.
LE COMTE.
Vous avez parfaitement raisonné, M. le chevalier, et même je dois vous féliciter de vous être rencontré avec Sénèque; car vous avez dit des carmélites précisément ce qu'il a dit des vestales (1): j'ignore si vous savez que ces vierges fameuses se levaient la nuit, et qu'elles avaient leurs matines, au pied de la lettre, comme nos religieuses de la stricte observance: en tout cas comptez sur ce point de l'histoire. La seule observation cri- tique que je me permettrai sur votre théolo- gie peut être aussi, ce me semble, adressée (1)iYoH est iniquum mbilissimas virgines ad sacra facienda nocti~ bus excitari, altissimo somno inquinatas fv>'i? ( Senec., de Prov. t à ce même Sénèque: ce Aimeriez-vous mieux, disait-il, être Sylla que Régulus, etc. (1)?" Mais prenez garde, je vous prie, qu'il n'y ait ici une petite confusion d'idées. Il ne s'agit point du tout de la gloire attachée à la vertu qui supporte tranquillement les dangers, les privations et les souffrances; car sur ce point tout le monde est d'accord: il s'agit de savoir pourquoi il a plu à Dieu de rendre ce mérite nécessaire? Vous trouverez des blasphémateurs et même des hommes sim- plement légers, disposés à vous dire: Que Dieu aurait bien pu dispenser la vertu de cette sorte de gloire. Sénèque, ne pouvant répondre aussi-bien que vous, parce qu'il n'en savait pas autant que vous ( ce que je vous prie de bien observer), s'est jeté sur cette gloire qui prête beaucoup à la rhéto- rique; et c'est ce qui donne à son traité de la Providence, d'ailleurs si beau et si esti- mable, une légère couleur de déclamation. Quant à vous, M. le sénateur, en mettant même cette considération à l'écart, vous avez rappelé avec beaucoup de raison que (I) Idem, ibhl., ton», III. Ce ne sont pas les propres mots, mais le sens est rendu.
106 LES SOIRÉES tout homme souffre parce qu'il est homme, parce qu'il serait Dieu s'il ne souffrait pas, et parce que ceux qui demandent un homme impassible, demandent un autre monde; et vous avez ajouté une chose non moins in- contestable en remarquant que nul homme n'étant juste, c'est-à-dire exempt de crimes actuels ( si Ton excepte la sainteté proprement dite, qui est très rare ), Dieu fait réellement miséricorde aux coupables en les châtiant dans ce inonde. Je crois que je vous aurais parlé de ces peines temporaires futures que nous nommons purgatoire, si M. le cheva- lier ne m'avait interdit de chercher mes preuves dans l'autre monde (1).
LE CHEVALIER.
Vous ne m'aviez pas compris parfaitement: je n'avais exclu de nos entretiens que les peines dont l'homme pervers est menacé dans l'autre monde; mais quant aux peines temporaires imposées au prédestiné, c'est autre chose LE COMTE.
Comme il vous plaira. Il est certain que ces peines futures et temporaires fournissent, pour tous ceux qui les croient, une réponse directe et péremptoire à toutes les objections fondées sur les souffrances du prétendu juste, et il est vrai encore que ce dogme est si plau- sible, qu'il s'empare, pour ainsi dire, du bon sens, et n'attend pas la révélation. Je ne sais, au reste, si vous n'êtes pas dans l'erreur en croyant que dans ce pays où vous avez dépensé sans fruit, mais non pas sans mérite, tant de zèle et tant de valeur, vous avez entendu les docteurs de la loi nier tout à la fois l'enfer et le purgatoire. Vous pour- riez fort bien avoir pris la dénégation..d'un mot pour celle d'une chose. C'est une énorme puissance que celle des mots! Tel ministre, que celui de purgatoire mettrait en colère, nous accordera sans peine un lieu d'expiation ou un état intermédiaire, ou peut-être même des stations; qui sait...? sans se croire le moins du monde ridicule. — Vous ne dites rien, mon cher sénateur? Je continue. — Un des grands motifs de la brouillerie du XVI" siècle fut précisément le purgatoire. Les in- 108 LES SOIRÉES 108 LES SOIRÉES surgés ne voulaient rien rabattre de l'enfer pur et simple. Cependant, lorsqu'ils sont devenus philosophes ils se sont mis à nier l'é- ternité des peines, laissant néanmoins subsis- ter un enfer a temps, uniquement pour la bonne police, et de peur de faire monter au ciel, tout d'un trait, Néron et Messaline à côté de saint Louis et de sainte Thérèse. Mais un enfer temporaire n'est autre chose que le pur- gatoire; en sorte qu'après s'être brouillés avec nous parce qu'ils ne voulaient point de purgatoire, ils se brouillent de nouveau parce qu'ils ne veulent que le purgatoire: c'est cela qui est extravagant, comme vous disiez tout à l'heure. Mais en voilà assez sur ce sujet. Je me hâte d'arriver à l'une des considérations les plus dignes d'exercer toute l'intelligence de l'homme, quoique, dans le fait, le com- mun des hommes s'en occupe fort peu.
Le juste, en souffrant volontairement, ne satisfait pas seulement pour lui, mais pour le coupable par voie de réversibilité.
C'est une des plus grandes et des plus im- portantes vérités de l'ordre spirituel;. mais il me faudrait pour la traiter à fond plus de temps qu'il ne m'en reste aujourd'hui. Remet- toiis-en donc la discussion à demain, et laissez-moi consacrer les derniers moments de la soirée au développement de quelques ré- flexions qui se sont présentées à mon esprit sur le même sujet.
On ne saurait expliquer, dit-on, par les seules lumières de la raison, les succès du méchant et les souffrances du juste dans ce monde. Ce qui signifie sans doute qu'il y a dans tordre que nous voyons une injustice qui ne s* accorde pas avec la justice de Dieu; autrement l'objection n'aurait point de sens. Or, cette objection pouvant partir de la bouche d'un athée ou de celle d'un théiste, je ferai d'abord la première supposition pour écarter toute espèce de confusion. Voyez donc ce que tout cela veut dire de la part d'un de ces athées de persuasion et de profession.
Je ne sais en vérité si ce malheureux Hume s'est compris lui-même, lorsqu'il a dit si criminellement, et même si sottement avec tout son génie: Qu'il était impossible de justifier le caractère de la Divinité (1). Jus- tifier le caractère d'un être qui n'existe pas!
(1) Il a dit en effet en propres ternies: « Qu'il est impossible à la « raison naturelle île justifier le caractère de la Divinité. » ( Essaya on liberly and necessily. vers. fin. ) Il ajoute avec une froide et révol- tante audace: « Montrer que Dieu n'est pas l'auteur du *.eché, c'es!
i i 0 LÉS SOIRÉES i i 0 LÉS SOIRÉES Encore une fois, qu est-ce qu'on veut dire? Il me semble que tout se réduit à ce rai- sonnement: Dieu est injuste, donc il n'existe pas. Ceci est curieux! Autant vaut le Spinosa de Voltaire qui dit à Dieu: Je crois bien entre nous que vous n'existez pas (1). Il faudra donc que le mécréant se retourne et dise: Que Vexistence du mal est un ar- gument contre celle de Dieu; parceque si Dieu existait, ce mal, qui est une injustice, n existerait pas. Ah! ces messieurs savent donc que Dieu qui n'existe pas est juste par essence! Ils connaissent les attributs d'un être chimérique; et ils sont en état de nous dire à point nominé comment Dieu serait fait si par hasard il yen avait un: en vérité il n'y a pas de folie mieux conditionnée. S'il était permis de rire en un sujet aussi triste, qui ne rirait d'entendre des hommes qui ont fort bien une tête sur les épaules comme nous, argumenter contre Dieu de cette même idée qu'il leur a donnée de lui-même, sans faire attention que cette seule idée prouve Dieu, puisqu'on ne saurait avoir l'idée de ce « ce qui a passé jusqu'à présent toutes les forces de la philosophie. » (Ibid. Essays, tom. III, scct. vin. v. Beatty. onTruth.parl. II, ch, \i,) tô) Vojez la pièce très connue intitulée les Systèmes.
qui n'existe pas? Eu effet, l'homme peut-il se représenter à lui-même, et la peinture peut-elle représenter à ses yeux autre chose que ce qui existe? L'inépuisable imagination de Raphaël a pu couvrir sa fameuse galerie d'assemblages fantastiques; mais chaque pièce existe dans la nature. Il en est de même du monde moral: l'homme ne peut concevoir que ce qui est; ainsi l'athée, pour nier Dieu, le suppose.
Au surplus, messieurs, tout ceci n'est quune espèce de préface à l'idée favorite que je voulais vous communiquer. J'admets la supposition folle d'un dieu hypothétique, et j'admets encore que les lois de l'univers puissent être injustes ou cruelles à notre égard sans qu'elles aient d'auteur intelligent; ce qui est cependant le comble de l'extra- vagance: qu'en résultera-t-il contre l'exis- tence de Dieu? Rien du tout. L'intelligence ne se prouve à l'intelligence que parle nombre. Toutes les autres considérations ne peuvent se rapporter qu'à certaines propriétés ou qua- lités du sujet intelligent, ce qui n'a rien de commun avec la question primitive de l'exis- tence.
Le nombre, messieurs, le nombre I ou Vor- 1 1 2 LES SOIRÉES tire et la symétrie; car Tordre n'est que le nombre ordonné, et la symétrie n'est que l ordre aperçu et comparé.
Dites-moi, je vous prie, si, lorsque Néron illuminait jadis ses jardins avec des torches dont chacune renfermait et brûlait un homme vivant, l'alignement de ces horribles flam- beaux ne prouvait pas au spectateur une in- telligence ordonnatrice aussi -bien que la paisible illumination faite hier pour la fête de S. M. rimpératrice-mère (1 )? Si le mois de juillet ramenait chaque année la peste, ce joli cycle serait tout aussi régulier que celui des moissons. Commençons donc à voir si le nombre est dans l'univers; de savoir ensuite si et pourquoi rhoinme est traité bien ou mal dans ce même monde: c'est une autre ques- tion qu'on peut examiner une aulre fois, et qui n'a rien de commun avec la première.
Le nombre est la barrière évidente entre la brute et nous; dans l'ordre immatériel, comme dans l'ordre physique, l'usage du feu nous distingue d'elle d'une manière tranchante et ineffaçable. Dieu nous a donné le nombre, et (1) Celle circoiiila/ico fixe la date du dialogue au 25 juillet.
{Noie de C éditeur.)
c'est par le nombre qu'il se prouve à nous, comme c'est par le nombre que l'homme se prouve à son semblable. Otez le nombre, vous ôtez les arts, les sciences, la parole et par conséquent l'intelligence. Ramenez-le; avec lui reparaissent ses deux filles célestes, l'harmonie et la beauté; le cri devient chant, le bruit reçoit le rJijthme, le §aut est danse, la force s'appelle dynamique, et les traces sont des figures. Une. preuve sensible de cette vérité, c'est que dans les langues (du moins dans celles que je sais, et je crois qu'il en est de même de celles que j'ignore) les mêmes mots expriment le nombre et la pensée: on dit, par exemple, que la raison d'un grand homme a découvert la raison d'une telle pro- gression: on dit raison sage et raison in- verse, mécomptes dans la politique, et mé- comptes dans les calculs; ce mot de calcul même qui se présente à moi reçoit la double signification, et l'on dit: Je me suis trompé dans tous mes calculs, quoiqu'il ne s'agisse du tout point de calculs. Enfin nous disons également: // compte ses écus, et il compte aller vous voir, ce que l'habitude seule nous empêche de trouver extraordinaire. Les mois relatifs aux poids, à la mesure, à l'équilibre, 1 1 4 LES SOIBÉES ramènent à tout moment, dans le discours, le nombre comme synonyme de la pensée ou de ses procédés; et ce mot de pensée même ne vient-il pas d'un mot latin qui a rapport au nombre?
L'intelligence comme la beauté se plait à se contempler:or, le miroir de l'intelligence, c'est le nombre. De là vient le goût que nous avons tous pour la symétrie; car tout être intelligent aime à placer et à reconnaître de tout côté son signe qui est P ordre. Pourquoi des soldats en uniforme sont-ils plus agréa- bles à la vue que sous l'habit commun? pour- quoi aimons-nous mieux les voir marcher en ligne qu'à la débandade? pourquoi les arbres dans nos jardins, les plats sur nos tables, les meubles dans nos appartements, etc., doivent-ils être placés symétriquement pour nous plaire? Pourquoi la rime, les pieds, les ritournelles, la mesure, le rhythme, nous plaisent-ils dans la musique et dans la poé- sie? Pouvez-vous seulement imaginer qu'il y ait, par exemple, dans nos rimes plates (si heureusement nommées), quelque beauté in- trinsèque? Cette forme et tant d'autres ne peuvent nous plaire que parce que l'intelli- gence se plaît dans tout ce qui prouve l'inteJ- Hgence, et que son signe principal est le nombre. Elle jouît donc partout oii elle se reconnaît, et le plaisir que nous cause la symétrie ne saurait avoir d'autre racine; mais faisons abstraction de ce plaisir et n'exami- nons que la chose en elle-même. Comme ces mots que je prononce dans ce moment vous prouvent l'existence de celui qui les pro- nonce, et que s'ils étaient écrits, ils la prou- veraient de même à tous ceux qui liraient ces mots arrangés suivant les lois de la syn- taxe, de même tous les êtres créés prouvent par leur syntaxe l'existence d'un suprême écrivain qui nous parle par ces signes; en effet, tous ces êtres sont des lettres dont la réunion forme un discours qui prouve Dieu, c'est-à-dire l'intelligence qui le prononce: car il ne peut y avoir de discours sans âme parlante, ni d'écriture sans écrivain; à moins qu'on ne veuille soutenir que la courbe que je trace grossièrement sur le papier avec uni anneau de fil et un compas prouve bien une intelligence qui l'a tracée, mais que cette même courbe décrite par une planète ne prouve rien; ou qu'une lunette achroma- tique prouve bien l'existence de Dollond de Ramsden, etc.; mais que l'œil, dont le mer- 8.
1 1 6 LES SOIRÉES veilleux instrument que je viens de nommer n'est qu'une grossière imitation, ne prouve point du tout l'existence d'un artiste suprême ni l'intention de prévenir l'aberration! Jadis un navigateur, jeté par le naufrage sur une île qu'il croyait déserte, aperçut en parcou- rant le rivage une figure de géométrie tracée sur le sable: il reconnut l'homme et rendit grâces aux dieux. Une figure de la même espèce aurait-elle donc moins de force pour être écrite dans le ciel, et le nombre n'est-il pas toujours le même, de quelque manière qu'il nous soit présenté? Regardez bien: il est écrit sur toutes les parties de l'univers et surtout sur le corps humain. Deux est frap- pant dans l'équilibre merveilleux des deux sexes qu'aucune science n'a pu déranger; il se montre dans nos yeux, dans nos oreil- les, etc. Trente-deux est écrit dans notre bouche; et vingt divisé par quatre porte son invariable quotient à l'extrémité de nos quatre membres. Le nombre se déploie dans le ré- gne végétal, avec une richesse qui étourdit par son invariable constance dans les variétés infinies. Souvenez-vous, M. le sénateur, de te que vous me dites un jour, d'après vos amples recueils sur le nombre trois en particulier: il est écrit clans les astres, sur la terre; dans l'intelligence de l'homme, dans son corps; dans la vérité, dans la fable; dans l'Evangile, dans le Talmud; dans les Védas; dans toutes les cérémonies religieu- ses, antiques ou modernes, légitimes ou illé- gitimes, aspersions, ablutions, invocations, exorcismes, charmes, sortilèges, magie noire ou blanche; dans les mystères de la cabale, de la théurgie, de l'alchimie, de toutes les sociétés secrètes; dans la théologie, dans la géométrie, dans la politique, dans la gram- maire, dans une infinité de formules ora- toires ou poétiques qui échappent à l'atten- tion inavertie; en un mot dans tout ce qui existe. On dira peut-être, c'est le hasard: allons donc! — Des fous désespérés s'y prennent d'une autre manière: ils disent ( je l'ai entendu ) que àest une loi de la nature. Mais qu'est-ce qu'une loi? est-ce la volonté d'un législateur? Dans ce cas ils disent ce que nous disons. Est-ce le résultat purement mé- canique de certains éléments mis en action d'une certaine manière? Alors, comme il faut que ces éléments, pour produire un ordre général et invariable, soient arrangés et agis- sent eux-mêmes d'une certaine manière in- 118 LES SOIRÉES 118 LES SOIRÉES variable, la question recommence, et il se trouve qu'au lieu d'une preuve de Tordre et de l'intelligence qui l'a produit, il y en a deux; comme si plusieurs dés jetés un grand nombre de fois amènent toujours rafle de six, l'intelligence sera prouvée par l'invaria- bilité du nombre qui est l'effet, et par le travail intérieur de l'artiste qui est la cause.
Dans une ville tout échauffée par le fer- ment philosophique, j'ai eu lieu de faire une singulière observation: c'est que l'aspect de Kordre, de la symétrie, et par conséquent du nombre et de l'intelligence, pressant trop vivement certains hommes que je me rap- pelle fort bien, pour échapper à cette tor- ture de la conscience, ils ont inventé un sub- terfuge ingénieux et dont ils tirent le plus grand parti. Ils se sont mis à soutenir qu'il est impossible de reconnaître V intention à moins de connaître Yobjet de l'intention: vous ne sauriez croire combien ils tiennent à cette idée qui les enchante, parce qu'elle les dispense du sens commun qui les tour- mente. Ils ont fait de la recherche des inten- tions une affaire majeure, une espèce ^Car- cane qui compose, suivant eux, une pro- fonde science et d'immenses travaux. Je les ai entendus dire, en parlant d'un grand phy- sicien qui avait prononcé quelque chose dans ce genre: Il ose s'élever jusquaux causes finales ( c'est ainsi qu'ils appellent les inten- tions). Voyez le grand effort! Une autre fois ils avertissaient de se donner bien garde de prendre un effet pour ime intention; ce qui serait fort dangereux, comme vous sen- tez: car si Ton venait à croire que Dieu se mêle d'une chose qui va toute seule, ou qu'il a eu une telle intention tandis qu'il en avait une autre, quelles suites funestes n'aurait pas une telle erreur! Pour donner à l'idée dont je vous parle toute la force qu'elle peut avoir, j'ai toujours remarqué qu'ils affectent de res- serrer autant qu'ils le peuvent la recherche des intentions dans le cercle du troisième régne. Ils se retranchent pour ainsi dire dans la minéralogie et dans ce qu'ils appellent la géologie, où les intentions sont moins visi- bles, du moins pour eux, et qui leur pré- sentent d'ailleurs le plus vaste champ pour disputer et pour nier ( c'est le paradis de l'or- gueil); mais quant au régne de la vie, don il part une voix un peu trop claire qui se fait entendre aux jeux, ils n'aiment pas trop en discourir. Souvent je leur parlais de l'animal "120 LES SOIRÉES "120 LES SOIRÉES par pure malice, toujours ils me ramenaient aux molécules, aux atomes, à la gravité, aux couches terrestres, etc. Que savons-nous, me disaient-ils toujours avec la plus comique modestie, que savons-nous sur les animaux? le germinalisle sait-il ce que c'est qu'un germe? entendons-nous quelque chose à V es- sence de l'organisation? a-t-on jait un seul pas dans la connaissance de la génération? la production des êtres organisés est lettre close pour nous. Or, le résultat de ce grand mystère, le voici: c'est que l'animal étant lettre close, on ne peut y lire aucune inten- tion.
Vous croirez difficilement peut-être qu'il soit possible de raisonner aussi mal; mais vous leur ferez trop d'honneur. C'est ce qu'ils pensent; ou du moins c'est ce qu'ils veulent faire entendre (ce qui n'est pas à beaucoup près la même chose). Sur des points où il n'est pas possible de bien raisonner, l'esprit de secte fait ce qu'il peut; il divague, il donne le change, et surtout il s'étudie à laisser les choses dans un certain demi-jour favorable à l'erreur. Je vous répète que lorsque ces philosophes dissertent sur les intentions, ou, comme ils disent, sur les causes finales (mais je n'aime pas ce mot), toujours ils parlent de la nature morte quand ils sont les maîtres du discours, évitant avec soin d'être «onduits dans le champ des deux premiers régnes où ils sentent fort bien que le terrein résiste à leur tactique; mais, de près ou de foin, tout tient à leur grande maxime, que Y intention ne saurait être prouvée tant qu'on n'a pas prouvé V objet de V intention; or je n'imagine pas de sophisme plus grossier: comment ne voit-on pas (1) qu'il ne peut y avoir de symétrie sans fin, puisque la symé- trie seule est une fin du symêtriseur? Un garde-temps, perdu dans les forêts d'Amé- rique et trouvé par un Sauvage, lui démontre la main et l'intelligence d'un ouvrier aussi certainement qu'il les démontre à M. Schub- bert (2). N'ayant donc besoin que d'une fin (1) On voit très bien; mais l'on est fâché de voir, et l'on voudrait ne pas voir. On a honte d'ailleurs de ne voir que ce que les autres voient, et de recevoir une démonstration ex ore infantium et lactentium. L'or- gueil se révolte contre la vérité, qui laisse approcher les enfants. Bien- tôt les ténèbres du cœur s'élèvent jusqu'à l'esprit, et la cataracte est for- mée. Quant à ceux qui nient par pur orgueil et sans conviction ( le nombre en est immense), ils sont peut-être plus coupables que les premiers.
(2) Savant astronome de l'académie des sciences île Saint- Péiers- bourg, distingué par une foule de connaissances que sa politesse tient constamment aux ordres de tout amateur qui veut en profiter.
122 LES SOIRÉES pour tirer notre conclusion, nous ne sommes point obligés de répondre au sophiste qui nous demande, quelle fin? Je fais creuser un canal autour de mon château: l'un dit, c'est pour conserver du poisson; l'autre, c'est pour se mettre à Vabri des voleurs: un troisième enfin, c'est pour dessécher et ras- sainir le terrein. Tous peuvent se tromper; mais celui qui serait bien sûr d'avoir raison, c'est celui qui se bornerait à dire: // Va fait creuser pour des fins à lui connues. Quant au philosophe qui viendrait nous dire: « Tant « que vous n'êtes pas tous d'accord sur Pin- ce tention, j'ai droit de n'en voir aucune. Le ce lit du canal n'est qu'un affaissement natu- « rel des terres; le revêtement est une con- » crétion; la balustrade n'est que l'ouvrage « d'un volcan, pas plus extraordinaire par « sa régularité que ces assemblages d'aiguilles « basaltiques qu'on voit en Irlande et ail- ce leurs, etc..»
LE CHEVALIER.
LE CHEVALIER.
Croyez-vous, messieurs, qu'il y eût un peu trop de brutalité à lui dire: Mon bon ami, le canal est destiné à baigner les fous, ce qu'on h n prouverait sur-le-champ?
LE SÉNATEUR.
Je «l'opposerais pour mon compte à cette manière de raisonner, par la raison toute simple qu'en sortant de l'eau, le philosophe aurait eu droit de dire: Cela ne prouve rien, LE COMTE.
Ah! quelle erreur est la vôtre, mon cher sénateur! Jamais l'orgueil n'a dit: J'ai tort; et celui de ces gens-là moins que tous les au- tres. Quand vous lui auriez donc adressé l'ar- gument le plus démonstratif, il vous dirait toujours: Cela ne prouve rien. Ainsi la ré- ponse devant toujours être la même, pour- quoi ne pas adopter l'argument qui fait justice? Mais comme ni le philosophe, ni le canal, ni surtout le château ne sont là, je continuerai, si vous le permettez.
Ils parlent de désordre dans l'univers; mais qu'est-ce que le désordre? c'est une dérogation à Y ordre apparemment; donc on ne peut objecter le désordre sans confesser un ordre antérieur, et par conséquent l'in- telligence. On peut se former une idée par- faitement juste de l'univers en le voyant sous 124 LES SOIRÉES 124 LES SOIRÉES l'aspect d'un vaste cabinet d'histoire naturelle ébranlé par un tremblement de terre. La porte est ouverte et brisée; il n'y a plus de fenêtres; des armoires entières sont tombées; d'autres pendent encore à des fiches prêles à se détacher. Des coquillages ont roulé dans la salle des minéraux, et le nid d'un colibri repose sur la tête d'un crocodile. — Cepen- dant quel insensé pourrait douter de l'inten- tion primitive, ou croire que l'édifice fut construit dans cet état? Toutes les grandes masses sont ensemble: dans le moindre éclat d'une vitre on la voit tout entière; le vide d'une layette la replace: Tordre est aussi visible que le désordre; et l'œil, en se pro- menant dans ce vaste temple de la nature, rétablit sans peine tout ce qu'un agent fu- neste a brisé, ou faussé, ou souillé, ou dé- placé. Il y a plus: regardez de près, et déjà vous reconnaîtrez une main réparatrice. Quel- ques poutres sont étayées; on a pratiqué des routes au milieu des décombres; et, dans la confusion générale, une foule d? analogues ont déjà repris leur place et se louchent, il y a donc deux intentions visibles au lieu d'une, c'est-à-dire l'ordre et la restauration; mais en nous bornant à la première idée, le désordre supposant nécessairement Tordre y celui qui argumente du désordre contre l'exis- tence de Dieu la suppose pour la com- battre.
Vous voyez à quoi se réduit ce fameux argument: Ou Dieu a pu empêcher le mal que nous voyons, et il a manqué de bonté; ou voulant V empêcher il ne ta pu, et il a manqué de puissance. — Mon Dieu! qu'est-ce que cela signifie? Il ne s'agit ni de toute- puissance ni de toute-bonté; il s'agit seule- ment dexistence et de puissance. Je sais bien que Dieu ne peut changer les essences des choses; mais je ne connais qu'une infi- niment petite partie de ces essences, de ma- nière que jïgnore mie infiniment grande quan- tité de choses que Dieu ne peut faire, sans cesser pour cela d'être tout-puissant. Je ne sais ce qui est possible, je ne sais ce qui est impossible; de ma vie je n'ai étudié que le nombre; je ne crois qu'au nombre; c'est le signe, c'est la voix, c'est la parole de l'in- telligence: et comme il est partout, je la vois partout.
Mais laissons là les athées, qui heureuse- ment sont très peu nombreux dans le mon- 12.6 * LES SOIRÉES de ( 1 ), et reprenons la question avec le théisme i Je veux me montrer tout aussi com- plaisant à son égard que je l'ai été avec l'a- thée; cependant il ne trouvera pas mauvais que je commence par lui demander ce que c'est qu'une injustice? S'il ne m'accorde pas que c'est un acte qui viole une loi, le mot n'aura plus de sens; et s'il ne m'accorde pas que la loi est la volonté d'un législateur, manifestée à ses sujets pour être la régie de leur conduite, je ne comprendrai pas mieux le mot de loi que celui di injustice. Or je com- prends fort bien comment une loi humaine peut être injuste, lorsqu'elle viole une loi divine ou révélée, ou innée; mais le législa- teur de l'univers est Dieu. Qu'est-ce donc qu'une injustice de Dieu à l'égard de l'homme? Y aurait-il par hasard quelque législateur commun au-dessus de Dieu qui lui ait prescrit la manière dont il doit agir envers l'homme? Et quel sera le juge entre lui et nous? Si le théiste croit que l'idée de Dieu n'emporte (1) Je ne sais s'il y a peu d'alliées dans le monde, mais je sais bien que la philosophie entière du dernier siècle est tout-à-fait atlitis- tiquc. Je trouve même que l'athéisme a sur elle l'avantage de la fran- chise. 11 dit: Je ne le vols pas; l'autre dit: Je ne le vois pas lu; mais jamais elle ne dit autrement: je la trouve moins honnête.
point celle d'une justice semblable à la nôtre, de quoi se plaint-il? il ne sait ce qu'il dit. Que si, au contraire, il croit Dieu juste sui- vant nos idées, tout en se plaignant des in- justices qu'il remarque dans l'état où nous sommes, il admet, sans y faire attention, une contradiction monstrueuse, c'est-à-dire V injustice dun Dieu juste. — Un tel ordre de choses est injuste; donc il ne peut avoir lieu sous V empire dun Dieu juste: cet argu- ment n'est qu'une erreur dans la bouche d'un athée, mais dans celle du théiste c'est une absurdité: Dieu étant une fois admis, et sa justice l'étant aussi comme un attribut néces- saire de la divinité, le théiste ne peut plus revenir sur ses pas sans déraisonner, et il doit dire au contraire: Un tel ordre de choses a lieu sous V empire dun Dieu essentiellement juste: donc cet ordre de choses est juste par des raisons que nous ignorons; expliquant l'ordre des choses par les attributs, au heu d'accuser follement les attributs par l'ordre des choses.
Mais j'accorde même à ce théiste supposé la coupable et non moins folle proposition, qu'il iî'j a pas moyen de justifier le carac- tère de la Divinité» 128 les soirées 128 les soirées Quelle conclusion pratique en tirerons* nous? car c'est surtout cela dont il s'agit. Laissez-moi, je vous prie, monter ce bel ar- gument: Dieu est injuste, cruel, impitoya- ble; Dieu se plaît au malheur de ses créa- tures; donc...c'est ici où j'attends les mur- murateurs! — Donc apparemment il ne faut pas le prier. — Au contraire, messieurs; et rien n'est plus évident: donc il faut le prier et le servir avec beaucoup plus de zèle et d'anxiété que si sa miséricorde était sans bornes comme nous l'imaginons. Je voudrais vous faire une question: si vous aviez vécu sous les lois d'un prince, je ne dis pas mé- chant, prenez bien garde, mais seulement sévère et ombrageux, jamais tranquille sur son autorité, et ne sachant pas fermer l'œil sur la moindre démarche de ses sujets, je serais curieux de savoir si vous auriez cru pouvoir vous donner les mêmes libertés que sous l'empire d'un autre prince d'un caractère fout opposé, heureux de la liberté géné- rale, se rangeant toujours pour laisser passer l'homme, et ne cessant de redouter son pou- voir, afin que personne ne le redoute? Cer- tainement non./ Eh bien! la comparaison saute aux jeux et ne souffre pas de réplique» Plus Dieu nous semblera terrible, plus nous devrons redoubler de crainte religieuse en- vers lui, plus nos prières devront être ar- dentes et infatigables: car rien ne nous dit que sa bonté y suppléera. La preuve de l'exis- tence de Dieu précédant celle de ses attri- buts, nous savons qu'il est avant de savoir ce qu'il est; même nous ne saurons jamais pleinement ce qu'il est. Nous voici donc pla- cés dans un empire dont le souverain a pu- blié une fois pour toutes les lois qui régissent tout. Ces lois sont, en général, marquées au coin d'une sagesse et même d'une bonté frappante: quelques-unes néanmoins (je le suppose dans ce moment) paraissent dures, injustes même si Ton veut: là-dessus, je le demande à tous les mécontents, que faut-il faire? sortir de l'empire, peut-être? impossi- ble: il est partout, et rien n'est hors de lui. Se plaindre, se dépiter, écrire contre le souverain? c'est pour être fustigé ou mis à mort. Il n'y a pas de meilleur parti à prendre que celui de la résignation et du respect, je dirai même de l'amour; car, puisque nous partons de la sup- position que le maître existe, et qu'il faut abso- lument servir, ne vaut-il pas mieux (quel qu'il soit) le servir par amour que sans amour? ru 9 \ 30 LES SOIRÉES