\ 30 LES SOIRÉES Je ne reviendrai point sur les arguments avec lesquels nous avons réfuté, dans nos précédents entretiens, les plaintes qu'on ose élever contre la providence, mais je crois devoir ajouter qu'il y a dans ces plaintes quelque chose d'intrinsèquement faux et même de niais, ou comme disent les An- glais, un certain non sens qui saute aux yeux. Que signifient en effet des plaintes ou stériles ou coupables, qui ne fournissent à l'homme aucune conséquence pratique, aucune lumière capable de l'éclairer et de le perfectionner? des plaintes au contraire qui ne peuvent que lui nuire, qui sont inutiles même à l'athée, puisqu'elles n'ef- fleurent pas la première des vérités et qu'elles prouvent même contre lui? qui sont enfin à la fois ridicules et funestes dans la bouche du théiste, puisqu'elles ne sauraient aboutir qu'à lui ôter l'amour en lui laissant la crainte? Pour moi je ne sais rien de si contraire aux plus simples leçons du sens commun. Mais savez-vous, messieurs, d'où vient ce débor- dement de doctrines insolentes qui jugent Dieu sans façon et lui demandent compte de ses décrets? Elles nous viennent de cette phalange nombreuse qu'on appelle les savants, et que nous n'avons pas su tenir dans ce siècle à leur place, qui est la seconde. Autrefois il y avait très peu de savants, et un très petit nombre de ce très petit nombre était impie; aujourd'hui on ne voit que sa- vants: c'est un métier, c'est une foule, c'est un peuple; et parmi eux l'exception, déjà si triste, est devenue régie. De toutes parts ils ont usurpé une influence sans bor- nes; et cependant, s'il y a une chose sûre dans le monde, c'est, à mon avis, que ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hommes. Rien de ce qui est nécessaire ne lui est confié: il faudrait avoir perdu l'esprit pour croire que Dieu ait chargé les académies de nous apprendre ce qu'il est et ce que nous lui devons. Il appartient aux prélats, aux nobles, aux grands officiers de l'état d'être les dépositaires et les gardiens des vérités conservatrices; d'apprendre aux nations ce qui est mal et ce qui est bien; ce qui est vrai et ce qui est faux dans l'ordre moral et spirituel: les autres n'ont pas droit de raisonner sur ces sortes de matières. Ils ont les sciences naturelles pour s'amuser: de quoi pourraient-ils se plaindre? Quant à ce- lui qui parle ou écrit pour ôler un dogme na- 9, 1 32 LES SOIRÉES tional au peuple, il doit être pendu comme voleur domestique. Rousseau même en est convenu, sans songer à ce qu'il demandait pour lui(1). Pourquoi a-t-on commis l'impru- dence d'accorder la parole à tout le monde? C'est ce qui nous a perdus. Les philosophes (ou ceux qu'on a nommés de la sorte) ont tous un certain orgueil féroce et rebelle qui ne s'accommode de rien: ils détestent sans exception toutes les distinctions dont ils ne jouissent pas; il n'y a point d'autorité qui ne leur déplaise; il n'y a rien au-dessus d'eux qu'ils ne haïssent. Laissez-les faire, ils atta- queront tout, même Dieu, parce qu'il est maître. Voyez si ce ne sont pas les mêmes hommes qui ont écrit contre les rois et contre celui qui les a établis! Ah! si lorsque enfin la terre sera raffermie LE SÉNATEUR.
Singulière bizarrerie du climat! après une journée des ^lus chaudes, voilà le vent qui fraîchit au point que la place n'est plus te- nable. Je ne voudrais pas qu'un homme (1) Contrat social.
échauffé se trouvât sur celte terrasse; je ne voudrais même pas y tenir un discours trop animé. Il y aurait de quoi gagner une ex- tinction de voix. A demain donc, mes bonâ amis.
mil 1>U HUiTiltME ENTnETïEN, NOTES DU HUITIÈME ENTRETIEN.
IN0 I.
( Page 108. Ce dogme est si plausible qu'il s'empare pour ainsi dire du bon sens et n'attend pas la révélation.)
Les livres mêmes des protestants présentent plusieurs témoignages favorables à ce dogme. Je ne me refuserai point le plaisir d'en citer un des plus frappants, et que je n'irai point exhumer d'un in-jol. Dans les Mélanges extraits des papiers de madame Nechcr, l'éditeur, M. Nec- ker, rappelle au sujet de la mort de son incomparable épouse ce mot d'une femme de campagne: « Si celle-là n'est pas reçue en paradis, « nous sommes tous perdus. » Et il ajoute: Ah!sa7is doute elle y est dans ce séjour edieste; elle y est ou elle t sera, et son crédit y ser- vira ses amis /( Observations de l'éditeur, tom. l,p. 13.)
On conviendra que ce texte exhale une assez forte odeur de Catho- licisme, tant sur le purgatoire que sur le culte des saints; et l'on ne saurait, je crois, citer une protestation plus naturelle et plus sponl'!- née du bon sens contre les préjugés de secte et d'éducation.
n.
n.
( Page 108. Ils se brouillent de nouveau parce qu'ils no veulent que le purgatoire.)
Le docteur Beattie, en parlaut du VIe livre de l'Enéide, dit qu'on y trouve une théorie sublime des récompenses et des châtiments de l'aune vie, théorie prise probablement des Pythagoriciens et des Platoniciens, qui la devaient eux-mêmes d une ancienne tradition. Il ajoute que <e système, quoique imparfait, s'accorde avec les espérances et les craintes \Jc l'homme, et avec leurs notions naturelles du vice et de la vertu, \sski DU HUITIÈME ENTRETIEN. î 35 «m*»* rendre le récit du poêle intéressant et pathétique à Fexdt. (On Tlirutb., part. III, ch. u, in-8r',;>. 221, 223. ) Le docteur, en sa qualité de protestant, ne se permet pas de parler plus clair; on voit cependant combien sa raison s'accommodait d'un système qui renfermait surtout lcgentes campos. Le Protestantisme, qui s'est trompé sur tout, comme il le reconnaîtra bientôt, ne s'est jamais trompé d'une manière plus anti-logique et plus anti-divine que sur l'article du purgatoire.
Les Grecs appelaient les morts les souffrants. (Oî x£*//.>jx6t£$, oî /z/jûvtsî. ) Clarke, sur le 278e vers du IIIe livre de l'Iliade, et Er- nesli dans son Lexique, ( in KÀMNîi ) prétendent que cette expres- sion est exactement synonyme du latin vitâ funclus; ce qui ne peut tire vrai, ce me semble, surtout à l'égard de la seconde forme xa//cv- T£,-, le vers d'Homère où se trouve cette expression remarquable in- diquant, sans le moindre doute, la vie et la souffrance actuelles.
K«i iroTa/xot, xoù yscÏK, xxl oî vniv&pdî RAMONTAS 'AvOpÛTIOUS TIVUS0OV» (Hom. Iliad., III. 278.)
III.
(Page 110. Puisqu'on ne saurait avoir l'idée de ce qui n'existe pas.)
Mallebranche, après avoir exposé celle belle démonstration de l'exis- tence de Dieu par l'idée que nous en avons, avec toute la force, toute la clarté, toule l'élégance imaginable, ajoute ces mots bien dignes de lui et bien dignes de nos plus sages méditations: Mais } dil-il, il est xssez inutile de proposer au commun des hommes de ces démonstrations pte Von peut appeler personnelles (Mallebr., Rech. de la Vér.t liv. II, diap. xi.) Que toule personne donc pour qui celle démonstration est aile s'écrie de tout son rceur. Je vous remercie de n'être pas comme jn de ceux-là. Ici la prière du pliarisicn est permise et même or- donnée, pourvu qu'en la prononçant, la personne ne pense pas du .«ut à ses talents, cl n'éprouve pas le plus léger mouvement de haitut :ontre caix-lâ.
136 NOTES BU HUITIÈME ENTRETIEN.
IV.
(Page 118. Ils ont fait de la recherche des intentions une affaira majeure, une espèce d'arcane. ) Un de ces fous désespérés, remarquable par je ne sais quel orgueil aigre, immodéré, repoussant, qui donnerait à tout lecteur l'envie d'aller battre l'auteur s'il était vivant, s'est particulièrement distingué par le parti qu'il a tiré de ce grand sophisme. Il nous a présenté une théorie des fins qui embrasserait les ouvrages de l'art et ceux de la na- ture ( un soulier, par exemple, et une planète), et qui proposerait des règles d'analyse pour découvrir les vues d'un agent par l'inspection de son ouvrage. On vient, par exemple, d'inventer le métier à bas: vous êtes tenu de découvrir par voie d'analyse les vues de Partiste, et tant que vous n'avez pas deviné qu'il s'agit du bas de soie, il n'y a point de fin, et, par conséquent, point d'artiste. Cette théorie est des- tinée à remplacer les ouvrages où elle est faiblement traitée; car la plu- part des ouvrages écrits jusqu'à présent sur les causes finales, renferment des principes si hasardés, si vagues, des observations si puériles et si décousues, des réflexions si triviales et si déclamatoires, qu'on ne doit pas être surpris qu'ils aient dégoûté tant de personnes de ces sortes de lectures. Il se garde bien, au reste, de nommer les auteurs de ces ouvrages si puérils, si déclamatoires, etc.; car il aurait fallu nommer tout ce qu'on a jamais vu de plus grand, de plus religieux et de plus aimable dans le monde, c'est-à-dire, tout ce qui l«i ressemblait le "loins.
NEUVIÈME ENTRETIEN, LE SENATEUR.
Eh bien, M. le comte, êtes -vous prêt sur cette question dont vous nous parliez hier (1)7 LE COMTE.
Je n'oublierai rien, messieurs, pour vous satisfaire, selon mes forces; mais permettez- moi d'abord de vous faire observer que toutes les sciences ont des mystères, et qu'elles présentent certains points où la théo- rie en apparence la plus évidente se trouve en contradiction avec l'expérience. La poli- tique, par exemple, offre plusieurs preuves de cette vérité. Qu'y a-t-il de plus extrava- gant en théorie que la monarchie hérédi- 138 LES SOIRÉES 138 LES SOIRÉES taire? Nous en jugeons par l'expérience; mais si Ton n'avait jamais ouï parler de gou- vernement, et qu'il fallût en choisir un, on prendrait pour un fou celui qui délibé- rerait entre la monarchie héréditaire et l'é- lective. Cependant nous savons, dis-je, par l'expérience, que la première est, à tout prendre, ce que l'on peut imaginer de mieux, et la seconde de plus mauvais. Quel argu- ment ne peut-on pas accumuler pour établir que la souveraineté vient du peuple! Cepen- dant il n'en est rien. La souveraineté est toujours prise, jamais donnée; et une seconde théorie plus profonde découvre ensuite qu'il en doit être ainsi. Qui ne dirait que la meil- leure constitution politique est celle qui a été délibérée et écrite par des hommes d'état parfaitement au fait du caractère de la na- tion, et qui ont prévu tous les cas? néanmoins rien n'est plus faux. Le peuple le mieux constitué est celui qui a le moins écrit de lois constitutionnelles; et toute constitution écrite est nulle. Vous n'avez pas oublié ce iour où le professeur P...se déchaîna si fort ici contre la vénalité des charges établies en France. Je ne crois pas en effet qu'il y ait rien de plus révoltant au premier coup d'œil, Lt cependant il ne fut pas difficile de faire sentir, même au professeur, le paralogisme qui considérait la vénalité en elle-même, au lieu de la considérer seulement comme moyen d hérédité; et j'eus le plaisir de vous convainci i qu'une magistrature héréditaire était ce qu'on pouvait imaginer de mieux en France.
Ne soyons donc pas étonnés si, dans d'autres branches de nos connaissances, en métaphysique surtout et en histoire natu- relle, nous rencontrons des propositions qui scandalisent tout à fait notre raison, et qui cependant se trouvent ensuite démontrées par les raisonnements les plus solides.
Au nombre de ces propositions, il faut sans doute ranger comme une des plus im- portantes celles que je me contentai d'énon- cer hier; que le juste, souffrant volontai- rement, ne satisjait pas seulement pour lui- même, mais pour le coupable, qui, de lui- même, ne pourrait s"1 acquitter % Au lieu de vous parler moi-même, ou si vous voulez, avant de vous parler moi-même sur ce grand sujet, permettez, messieurs, que je vous cite deux écrivains qui l'ont traité chacun à leur manière, et qui, sans jamais 140 LES SOIRÉES s'être lus ni connus mutuellement, se sont rencontrés avec un accord surprenant.
Le premier est un gentilhomme anglais, nommé Jennyngs, mort en 1787, homme distingué sous tous les rapports, et qui s'est fait beaucoup d'honneur par un ouvrage très court, mais tout à fait substantiel, in- titulé: Examen de l'évidence intrinsèque du Christianisme. Je ne connais pas d'ouvrage plus original et plus profondément pensé. Le second est l'auteur anonyme des Consi- dérations sur la France (1), publiées pour la première fois en 1794. Il a été longtemps le contemporain de Jennyngs, mais sans avoir jamais entendu parler de lui ni de son livre avant l'année 1 803; c'est de quoi vous pouvez être parfaitement surs. Je ne doute pas que vous n'entendiez avec plaisir la lec- ture de deux morceaux aussi singuliers par leur accord.
LE COMTE.
Avez-vous ces deux ouvrages? Je les lirais avec plaisir, le premier surtout, qui a tout ce qu'il faut pour me convenir, puisqu'il est très bon sans être long.
(I) LccuiiitcUcilaislrtlui méai {Noie de l'diitUiu; ) LE COMTE.
Je ne possède ni l'un ni l'autre de ces deux ouvrages, mais vous voyez d'ici ces volumes immenses couchés sur mon bureau. C'est là que depuis plus de trente ans j'écris tout ce que mes lectures me présentent de plus frap- pant. Quelquefois je me borne à de simples indications; d'autres fois je transcris mot à mot des morceaux essentiels; souvent je les accompagne de ouelques notes. et souvent aussi j'y place ces pensées du moment, ces illuminations soudaines qui s'éteignent sans fruit:si l'éclair n'est fixé par l'écriture. Porté par le tourbillon révolutionnaire en diverses contrées de l'Europe, jamais ces recueils ne m'ont abandonné; et maintenant vous ne sau- riez croire avec quel plaisir je parcours cette immense collection. Chaque passage réveille dans moi une foule d'idées intéressantes et de souvenirs mélancoliques mille fois plus doux que tout ce qu on est convenu d'appe- ler plaisirs. Je vois des pages datées de Genève, de Rome, de Venise, de Lausanne. Je ne puis rencontrer les noms de ces villes sans me rappeler ceux des excellents amis que j'y ai laissés, et qui jadis consolèrent 142 *Jes soirées mon exil. Quelques-uns n'existent plus, mais leur mémoire m'est sacrée. Souvent je tombe sur des feuilles écrites sous ma dictée par un enfant bien-aimé que la tempête a sépare de moi. Seul dans ce cabinet solitaire, je lui tends les bras, et je crois l'entendre qui m'appelle à son tour. Une certaine date rac rappelle ce moment où, sur les bords d'un fleuve étonné de se voir pris par les glaces, je mangeai avec un évêque français un diner que nous avions préparé nous-mêmes. Ce jour-là j'étais gai, j'avais la force de riro doucement avec l'excellent homme qui m'at- tend aujourd'hui dans un meilleur monde; mais la nuit précédente, je l'avais passée à l'ancre sur une barque découverte, au mi- lieu d'une nuit profonde, sans feu ni lu- mière, assis sur des coffres avec toute ma famille, sans pouvoir nous coucher ni même nous appuyer un instant, n'entendant que les cris sinistres de quelques bateliers qui ne cessaient de nous menacer, et ne pouvant étendre sur des têtes chéries qu'une miséra- ble natte pour les préserver d'une neige fon- due qui tombait sans relâche Mais, bon Dieu! qu'est-ce donc que je. dis, et 011 vais-je «l'égarer? M. le chevalier, vous êtes plus près; voulez- vous bien prendre le volume B de mes recueils, et sans me répondre surtout, lisez d'abord le passage de Jennyngs, comme étant le premier en date: vous le trouverez à la page 525. J'ai posé le signet ce matin.
— En effet, le voici tout de suite.
Vue de V évidence de la religion chrétienne considérée en elle-même, par M. Jennyngs, traduite par M. Le Tourneur. Paris, 1769.
« Notre raison ne peut nous assurer que « quelques souffrances des individus ne soient « pas nécessaires au bonheur du tout; elle « ne peut nous démontrer que ce ne soit ce pas de nécessité que viennent le crime et ce le châtiment; qu'ils ne puissent pas pour ce cette raison être imposés sur nous et levés ce comme une taxe sur le bien général, ou c< que cette taxe ne puisse pas être payée ce par un être aussi-bien que par un autre, ce et que, par conséquent, si elle est volon- ce tairement offerte, elle ne puisse pas être ce justement acceptée de l'innocent à la place ce du coupable Dès que nous ne conce naissons pas la source du mal, nous ne a pouvons pas juger ce qui est ou n'est pas 144 LES SOIRÉES 144 LES SOIRÉES « le remède efficace et convenable. Il est a tt remarquer que, malgré l'espèce d'absur- « dite apparente que présente cette doctrine, a elle a cependant été universellement adoptée « dans tous les âges. Aussi loin que l'histoire ce peut faire rétrograder nos recherches dans ce les temps les plus reculés, nous voyons c< toutes les nations, tant civilisées que bar- ce bares, malgré la vaste différence qui les ce sépare dans toutes leurs opinions religieu- cc ses, se réunir dans ce point et croire ce à l'avantage du moyen d'apaiser leurs dieux c< offensés par des sacrifices, c'est-à-dire ce par la substitution des souffrances des ce autres hommes et des autres animaux. Ja- cc mais cette notion n'a pu dériver de la rai- ce son, puisqu'elle la contredit; ni de l'i- <e gnorance, qui n'a jamais pu inventer un ce expédient aussi inexplicable;...ni de Tar- ée tifice des rois et des prêtres, dans la ce vue de dominer sur le peuple. Cette doc- ce trine n'a aucun rapport avec cette fin. ec Nous la trouvons plantée dans l'esprit des <e Sauvages les plus éloignés qu'on découvre ce de nos jours, et qui n'ont ni rois ni prê- ce très. Elle doit donc dériver d'un instinct et naturel ou d'une révélation surnaturelle; te et Tune ou l'autre sont également des opé- « rations de la puissance divine...Le Chris- ce tianisme nous a dévoilé plusieurs vérités « importantes dont nous n'avions préeédem- « ment aucune connaissance, et parmi ces « vérités celle-ci,...que Dieu veut bien ce accepter les souffrances du Christ comme ce une expiation des péchés du genre hucc main Cette vérité n'est pas moins in- « telligible que celle-ci Un homme acce quitte les dettes d'un autre homme (1). ce Mais...pourquoi Dieu accepte ces puni- ce tions, ou à quelles fins elles peuvent servir, ce c'est sur quoi le christianisme garde le ce silence; et ce silence est sage. Mille in- ce structions n'auraient pu nous mettre en état ce de comprendre ces mystères, et consé- ce quemment il n'exige point que nous sa- (1) Il est difficile dans ces sortes de matières d'apercevoir quelque chose qui ait échappé àBelIarmin. Satisfactio, dit-il, est compensatio pœnœ tel solutio debili: polest autem wius ila pro alio pœnam compen- sais vel debilum solvere, ut Me salisfacere meritù dici possit. C'est- à-dire s La compensation d'une peine ou le paiement d'une dette est ce, qu'on nomme satisfaction. Or, un homme peut, ou compenser une prine ou payer une dette pour un autre homme, de manière qu'on puisse dire avec vérité que celui-là a satisfait. ( Roh. Bellarmini controv. christ. fidei de indulgcntiis. Lib. I, cap. II, Ingolst., 1601 » 146 LES SOIRÉES ce chions ou que nous croyions rien sur In forme de ces mystères. » Je vais lire maintenant Fautre passage tiré des Considérations sur la France, 2e édi- tion, Londres, 1797, in-8°, chap. 3, « Je sens bien que, dans toutes ces con- cc sidérations, nous sommes continuellement ce assaillis par le tableau si fatigant des in- cc nocents qui périssent avec les coupables; ce mais sans nous enfoncer dans cette ques- ce tion qui tient à tout ce quïl y a de plus ce profond, on peut la considérer seulement ce dans son rapport avec le dogme universel ce et aussi ancien que le monde, de la révèr- es sibilité des douleurs de V innocence au ce profit des coupables.
ce Ce fut de ce dogme, ce me semble, ce que les anciens firent dériver l'usage des ce sacrifices qu'ils pratiquèrent dans tout Tu- >;> nivers, et qu'ils jugeaient utiles, non- ce seulement aux vivants, mais encore aux ce morts (1); usage typique que l'habitude (1) Ils sacrifiaient, au jiied de la lellrc, pour le repos des âmes. — Mais, «lit Platon, on dira que nous serons punis dans Fenfer, ou dans mure personne, ou dans celle de nos descendants, pour les crimes que nous aïons commis dam te monde. A cela on peut répondre qu'il y a DE SAINT-PÊTERSBOUHG. il?
« nous fait envisager sans étonnement, mais « dont il n'est pas moins difficile d'atteindre « la racine.
ce Les dévouements, si fameux dans Pan- ce tiquité, tenaient encore au même dogme. c< Décius avait la foi que le sacrifice de sa ce vie serait accepté par la divinité, et qu'il ce pouvait faire équilibre à tous les maux « qui menaçaient sa patrie (1).
ce Le Christianisme est venu consacrer ce fc dogme qui est infiniment naturel à l'homme, ce quoiqu'il paraisse difficile d'y arriver par ce le raisonnement.
ce Ainsi, il peut y avoir eu dans le cœur ce de Louis XVI, dans celui de la céleste ce Elisabeth, tel mouvement, telle accepta- ce tion, capable de sauver la France.
ce On demande quelquefois à quoi servent ce ces austérités terribles exercées par cer- cc tains ordres religieux, et qui sont aussi c< des dévouements: autant vaudrait préci- cc sèment demander à quoi sert le Chrisliades sacrifices très-puissants pour l'expiation des pêches, et que les dieux se laissent fléchir, comme l'assurent de très-grandes villes, et les poètes enfants des dieux, et les prophètes envoyés des dieux. ( Plat., de Rep. opp., lom. VI, éeiit. Bipont., p. 223. Lill. V.p. 226. Lilt. A. ) (i) Piaculum omni deorum irœ omnes minas perieulaqtu ub diissuperis in/crisque in se unum vertit. (til, Liv. YHf, 10.)
tu* ce CC l-i'8 LES SOIRÉES ce nisme, puisqu'il repose tout entier suf «. ce même dogme agrandi, de ^innocence ce payant pour le crime.
« I/autorité qui approuve ces ordres choi- ra sit quelques hommes et les isole du monde ce pour en faire des conducteurs.
« Il n"y a que violence dans l'univers; ce mais nous sommes gâtés par la philoso- cc phie moderne, qui nous a dit que tout est bien, tandis que le mal a tout souillé, et que dans un sens très vrai, tout est « mal, puisque rien n'est à sa place. La note ce tonique du système de notre création ayant ce baissé, toutes les autres ont baissé propor- ce tionnellement, suivant les règles de Thar- ce monie. Tous les êtres gémissent (1) et ce tendent avec effort et douleur vers un au- ce tre ordre de choses. *> Je suis persuadé, messieurs, que voufi (1) Sainl Paul aux Romains, VIII, 19 et suiv.
l,e système de la palingénésie de Charles Bonnet û quelques points «le contact avec le texte de saint Paul; mais cette idée ne l'a pas con- duit à celle d'une dégradation antérieure. Elles s'accordent cependant fort bien. Le coup terrible frappé sur l'homme par la main divine pro- duisit nécessairement un conlre-scoup sur toutes les parties de la nature.
EAKTII FF.I.T THE WOUKD.
V«ilà pourouoi tous les êtres gumisseul.
ne verrez pas sans étonnement deux écrivains parfaitement inconnus l'un à l'autre se ren- contrer à ce point, et vous serez sans doute disposés à croire que deux instruments qui ne pouvaient s'entendre n'ont pu se trouver rigoureusement d'accord, que parce qu'ils Tétaient, l'un et l'autre pris à part, avec un instrument supérieur qui leur donne le ton. Les hommes n'ont jamais douté que l'in- nocence ne pût satisfaire pour le crime; et ils ont cru de plus qu'il y avait dans le sang une force expiatrice; de manière que la vie, qui est le sang, pouvait racheter une autre vie.
Examinez bien cette croyance, et vous errez que si Dieu lui-même ne l'avait mise dans l'esprit de l'homme, jamais elle n'au- rait pu commencer. Les grands mots de su- perstition et de préjugé n'expliquent rien; car jamais il n'a pu exister d'erreur univer- selle et constante. Si une opinion fausse règne sur un peuple, vous ne la trouverez pas chez son voisin; ou si quelquefois elle paraît s'é- tendre, je ne dis pas sur tout le globe, mais sur un grand nombre de peuples, le temps l'efface en passant.
Mais la croyance dont je vous parle n* 1 50 LES SOIRÉES souffre aucune exception de temps ni de lieu. Nations antiques et modernes, nations civilisées ou barbares, époques de science ou de simplicité, vraies ou fausses religions, il n y a pas une seule dissonnance dans l'u- nivers.
Enfin lïdée du pecké et celle du sacrifice pour le péché, s'étaient si bien amalgamées dans l'esprit des hommes de l'antiquité, que la langue sainte exprimait l'un et l'autre par le même mot. De là cet hébraïsme si connu, employé par saint Paul, que le Sauveur a été fait péché pour nous (1).
A cette théorie des sacrifices, se rattache encore l'inexplicable usage de la circonci- sion pratiquée chez tant de nations de l'an- tiquité; que les descendants d'Isaac et d'Is- mael perpétuent sous nos yeux avec une constance non moins inexplicable, et que les navigateurs de ces derniers siècles ont retrouvé dans l'archipel de la mer Pacifique ( nommément à Taïli ), au Mexique, à la Dominique, et dans l'Amérique septen- trionale, jusqu'au 30e degré de latitude (1).
(!) Voy. les Lettres américain', s, traduites de l'italien de M. le comte 6 Quelques nations ont pu varier clans la ma- nière; mais toujours on retrouve une opération douloureuse et sanglante faite sur les or- ganes de la reproduction. C'est-à-dire: Ana- thèmesur les générations humaines, et salut PAR LE SANG.
Le genre humain professait ces dogmes depuis sa chute, lorsque la grande victime, élevée pour attirer tout à elle, cria sur le Calvaire: Tout est consommé!
Alors le voile du temple étant déchiré, le grand secret du sanctuaire fut connu, autant qu'il pouvait l'être dans cet ordre de choses dont nous faisons partie. Nous com- primes pourquoi l'homme avait toujours cru qu'une àme pouvait être sauvée par une aulre, et pourquoi il avait toujours cherché sa régé- nération dans le sang.
Sans le Christianisme, l'homme ne sait ce qu'il est, parce qu'il se trouve isolé dans l'univers et qu'il ne peut se comparer à rien; le premier service que lui rend la reli- \:')- LES SOIRÉES gion est de lui montrer ce qu'il vaut, en lui montrant ce qu'il a coùtf^ PlEGARDEZ-MOI; C'EST DîEU QUI eâTT SIOUIUR Oui! regardons -le attendivement, amig ui m'écoutez î et nous verrons tout dans ce sacrifice: énormité du crime qui a exigé une telle expiation; inconcevable grandeur de l'être qui a pu le commettre; prix infini de la victime qui a dit: Me voici (2) / Maintenant, si Ton considère d'une part que toute cette doctrine de l'antiquité n'était que le cri prophétique du genre humain, annonçant le salut par le sang, et que, de l'autre, le Christianisme est venu justifier cette prophétie, en mettant la réalité à la place du type, de manière que le dogme inné et ra- dical n'a cessé d'annoncer le grand sacrifice qui est la base de la nouvelle révélation, et que cette révélation, étincelante de tous les rayons de la vérité, prouve à son tour l'origine (2) Corpus aptasti miki tune dixi: ecce venio» cKvine du dogme que nous apercevons con- stamment comme un point lumineux au mi- lieu des ténèbres du Paganisme, il résulte de cet accord une des preuves les plus entraî- nantes qu'il soit possible d'imaginer.
Mais ses vérités ne se prouvent point par le calcul ni par les lois du mouvement. Celui qui a passé sa vie sans avoir jamais goûté les choses divines; celui qui a rétréci son esprit et desséché son cœur par de stériles spéculations qui ne peuvent, ni le rendre meil- leur dans cette vie, nile préparer pour l'autre; celui-là, dis-je, repoussera ces sortes de preuves, et même il n'y comprendra rien. Il est des vérités que l'homme ne peut saisir qu'avec V esprit de son cœur (1). Plus d'une fois l'homme de bien est ébranlé, envoyant des personnes dont il estime les lumières se refuser à des preuves qui lui paraissent claires: c'est une pure illusion. Ces personnes man- quent d'un sens, et voilà tout. Lorsque l'homme le plus habile n'a pas le sens reli- gieux, non-seulement nous ne pouvons pas le vaincre, mais nous n'avons même aucun moyen de nous faire entendre de lui s ce qui i>i) Mente oor.Dis sut. (Luc 1,51.)
154 LSi SOIRÉES ne prouve rien que son malheur. Tout le monde sait l'histoire de cet aveugle-né qui avait découvert, à force de réflexion, que le cramoisi ressemblait infiniment au son de la trompette: or, que cet aveugle fût un sot ou qu'il fût un Saunderso?i, qu'importe à celui qui sait ce que c'est que le cramoisi? Il faudrait de plus grands détails pour approfondir le sujet intéressant des sacrifices; mais je pourrais abuser de votre patience, et moi-même je craindrais de m'égarer. Il est des points qui exigent, pour être traité à fond, tout le calme d'une discussion écrite (1). Je crois au moins, mes bons amis, que nous en savons assez sur les souffrances du juste. Ce monde est une milice, un combat éternel. Tous ceux qui ont combattu courageusement dans une bataille sont dignes de louanges sans doute; mais sans doute aussi la plus grande gloire appartient à celui qui en revient blessé. Vous n'avez pas oublié, j'en suis sûr, ce que nous disait l'autre jour un homme d'esprit que j'aime de tout mon cœur. Je ne suis pas du tout, disait-il, de Varis de Sé- nèque, qui ne s^étonnait point si Dieu se (1) Voyex à I;: lo ce volume le morceau intitule*; Lc!airchte~ itcnls sur les sacrifices.
donnait de temps en temps le plaisir de contempler un grand homme aux prises avec V adversité (1). Pour moi, je vous l ^ avoue, je ne comprends point comment Dieu peut s 'amuser a tourmenter les honnêtes gens. Peut-être qu'avec ce badinage philosophique il aurait embarrassé Sénèque; niais pour nous il ne nous embarrasserait guère. Il n'y a point de juste, comme nous l'avons tant dit; mais s'il est un homme assez juste pour mériter les complaisances de son Créateur, qui pour- rait s'étonner que Dieu, attentif sur son propre ouvrage, prenne plaisir à le perfec- tionner? Le père de famille peut rire d'un serviteur grossier qui jure ou qui ment; mais sa main tendrement sévère punit rigou- reusement ces mêmes fautes sur le fils unique dont il rachetterait volontiers la vie par la sienne. Si la tendresse ne pardonne rien, c'est pour n'avoir plus rien à pardonner. En mettant l'homme de bien aux prises avec l'infortune, Dieu le purifie de ses fautes pas- Ci) Ego verô non tniror si quando impetum capit (Deus) spectandi magnos viros colluctantes cum aliquii calamitate Eccespectac lum digntan ad quod respiciat intf.utus operi suo Deus! Eccc par Dco itig- mtm! vir fnrtis airn malâ fornmâ compostons! ( Scn., tic Prov., *5<5 LES SOIRÉES sées, le met en garde contre les fautes futaies, et le mûrit pour le ciel. Sans doute il prend plaisir à le voir échapper à l'inévitable jus- tice qui l'attendait dans un autre monde. Y a-t-il une plus grande joie pour l'amour que la résignation qui le désarme? Et quand on songe de plus que ses souffrances ne sont pas seulement utiles pour le juste, mais qu'elles peuvent, par une sainte acceptation, tourner au profit des coupables, et qu'en souffrant ainsi il sacrifie réellement pour tous les hommes, on conviendra qu'il est en effet im- possible d'imaginer un spectacle plus digne de la divinité.
Encore un mot sur ces souffrances du juste. Croyez- vous par hasard que la vipère ne soit un animal venimeux qu'au moment où elle mord, et que l'homme affligé du mal caduc ne soit véritablement épileptique que dans le moment de l'accès?
LE SÉNATEUR.
Où voulez-vous donc en venir, mon digne «ni?
LE COMTE.
Je ne ferai pas un long circuit, comn.i