SigPhi · Joseph de Maistre

Les Soirées de Saint-Pétersbourg

Page 7 of 18

vous allez voir. L'homme qui ne connaît l'homme que par ses actions ne le déclare viéchant que lorsqu'il le voit commettre un crime. Autant vaudrait cependant croire que le venin de la vipère s'engendre au moment de la morsure. L'occasion ne fait point le méchant, elle le manifeste (1). Mai» Dieu qui voit tout, Dieu qui connaît nos inclina- tions et nos pensées les plus intimes bien mieux que les hommes ne se connaissent matériellement les uns les autres, emploie le châtiment par manière de remède, et frappe cet homme qui nous paraît sain pour extirper le mal avant le paroxisme. Il nous arrive souvent, dans notre aveugle impatience, de nous plaindre des lenteurs de la providence dans la punition des crimes; et, par une sin- gulière contradiction, nous l'accusons encore, lorsque sa bienfaisante célérité réprime les inclinations vicieuses avant qu'elles aient pro- duit des crimes. Quelquefois Dieu épargne un coupable connu, parce que la punition serait inutile, tandis qu'il châtie le coupable caché, parce que ce châtiment doit sauver (1) Tout homme instruit reconnaîtra ici quelç;es idées de Plalai- que. ( De serti. Num. vind.)

1:»8 LES SOIRÉES un homme. C'est ainsi que le sage médecin évite de fatiguer par des remèdes et des opé- rations inutiles un malade sans espérance. « Laissez-le, dit-il en se retirant, amusez- le, donnez-lui tout ce qiCil demandera: » mais si la constitution des choses lui per- mettait de voir distinctement dans le corps d'un homme, parfaitement sain en apparence, le germe du mal qui doit le tuer demain ou dans dix ans, ne lui conseillerait-il pas de se soumettre, pour échapper à la mort, aux re- mèdes les plus dégoûtants et aux opérations les plus douloureuses; et si le lâche pré- férait la mort à la douleur, le médecin dont nous supposons l'œil et la main également infaillibles, ne conseillerait-il pas à ses amis de le lier et de le conserver malgré lui à sa famille? Ces instruments de la chirurgie, dont la vue nous fait pâlir, la scie, le trépan, le forceps, le lithotome, est., n'ont pas sans doute été inventés par un génie ennemi de l'espèce humaine: eh bien! ces instruments sont dans la main de l'homme, pour la gué- rison du mal physique, ce que le mal phy- sique est, dans celle de Dieu, pour l'extirpa- tion du véritable mal (1). Un membre luxé (i) Ou peat dire des souffrances précisément ce que le prince oiçi ou fracturé peut-il être rétabli sans douleur? une plaie, une maladie interne peuvent-elles être guéries sans abstinence, sans privation de tout genre, sans régime plus ou moins fatigant? Combien y a-t-il dans toute la pharmacopée de remèdes qui ne révoltent pas nos sens? Les souffrances, même immédiate- ment causées par les maladies, sont-elles autre chose que l'effort de la vie qui se dé- fend? Dans l'ordre sensible comme dans Tordre supérieur, la loi est la même et aussi ancienne que le mal: Le remède du désordre SERA LA DOULEUR.

LE CHEVALIER.

Dès que j'aurai rédigé cet entretien, je veux le faire lire à cet ami commun dont vous me parliez il y a peu de temps; je suis persuadé qu'il trouvera vos raisons bonnes, orateurs chrétiens a dit du travail: « Nous sommes pécheurs, et comme «dit l'Ecriture: Nous avons tous été conçus dans l'iniquité...Dieu « donc envoie la douleur à l'homme comme une peine de sa désobéis- «sance et de sa rébellion, et cette peine est, en même temps, par « rapport à nous, satisfactoire et préservatrice. SatisCactoire, pouf « expier le péché commis, et préservatrice, pour nous empêcher de « le commettre; satisfactoire, parce que nous avons été prévaricateurs « et préservatrice afin, que nous cessions de l'être.» Bouidalouc, Ser- mon sur l'oisiveté.)

1 GO LES SOIRÉES 1 GO LES SOIRÉES ce qui vous fera grand plaisir, puîsqti*! votte l'aimez tant. Si je ne me trompe, il croira même que vous avez ajouté aux raisons de Sénèque, qui devait être cependant un très grand génie, car il est cité de tout côté. Je me rappelle que mes premières versions étaient puisées dans un petit livre intitulé Sé- nèque chrétien, qui ne contenait que les pro- pres paroles de ce philosophe. Il fallait que cet homme fût d'une helle force pour qu'on lui ait fait cet honneur. J'avais donc une assez grande vénération pour lui, lorsque La Harpe est venu déranger toutes mes idées avec un volume entier de son Lycée, tout rempli d'o- racles tranchants rendus contre Sénèque. Je vous avoue cependant que je penche toujours pour l'avis du valet de la comédie: Ce Sénèque, monsieur, était un bien grand homme! LE COMTE.

Vous faites fort hien, M. le chevalier, de ne point changer d'avis. Je sais par cœur tout ce qu'on a dit contre Sénèque; mais il y a bien des choses aussi à diro en sa faveur. Prenez garde seulement que le plus grand défaut qu'on reproche à lui ou à son style tourne au profit de ses lecteurs; sans doute il est trop recherché, trop sentencieux; sans doute il vise trop à ne rien dire comme les autres: mais avec ses tournures originales, avec ses traits inattendus, il pénètre profon- dément les esprits, Et de tout ce qu'il dit laisse un long souvenir.

Je ne connais pas d'auteur (Tacite peut- être excepté) qu'on se rappelle davantage. A ne considérer que le fond des choses, il a des morceaux inestimables; ses épîtres sont un trésor de morale et de bonne philosophie. 11 y a telle de ces épitres que Bourdaloue ou Massillon auraient pu réciter en chaire avec quelques légers changements: ses questions naturelles sont sans contredit le morceau le plus précieux que l'antiquité nous ait laissé dans ce genre: il a fait un beau traité sur la Providence qui n'avait point encore de nom à Rome du temps de Cicéron. Il ne tiendrait qu'à moi de le citer sur une foule de ques- tions qui n'avaient pas été traitées ni même pressenties par ses devanciers. Cependant, malgré son mérite, qui est très grand, il me serait permis de convenir sans orgueil que j'ai pu ajouter à ses raisons. Car je n'ai en cela d'autre mérite que d'avoir profité de plus grands secours; et je crois aussi, à vous par- 162 LES SOIRÉES 162 LES SOIRÉES 1er vrai, qu'il n'est supérieur â ceux qui l'ont précédé que par la même raison, et que s'il n'avait été retenu par les préjugés de siècle, de patrie et d'état, il eût pu nous dire à peu près tout ce que je vous ai dit; car tout me porte à juger qu'il avait une connaissance assez approfondie de nos dogmes.

LE SÉNATEUR.

Croiriez-vous peut-être au Christianisme de Sénèque ou à sa correspondance épistolaire avec saint Paul?

LE COMTE.

Je suis fort éloigné de soutenir ni l'un ni l'autre de ces deux faits; mais je crois qu'ils ont une racine vraie, et je me tiens sûr que Sénèque a entendu saint Paul, comme je le suis que vous m'écoutez dans ce moment. Nés et vivants dans la lumière, nous ignorons ses effets sur l'homme qui ne l'aurait jamais vue. Lorsque les Portugais portèrent le Christia- nisme aux Indes, les Japonais, qui sont le peuple le plus intelligent de l'Asie, furent si frappés de cette nouvelle doctrine dont la renommée les avait cependant très imparfai- tement informés, qa ils députèrent à Goa deux membres de leurs deux principales aca- démies pour s'informer de cette nouvelle re- ligion; et bientôt des ambassadeurs japonais vinrent demander des prédicateurs chrétiens au vice-roi des Indes; de manière que, pour le dire en passant, il n'y eut jamais rien de plus paisible, de plus légal et de plus libre que l'introduction du Christianisme au Japon" ce qui est profondément ignoré par beaucoup de gens qui se mêlent d'en parler. Mais les Romains et les Grecs du siècle d'Auguste étaient bien d'autres hommes que les Japonais du XVIe (1). Nous ne réfléchissons pas assez à l'effet que le Christianisme dut opérer sur une foule de bons esprits de cette époque. Le gouverneur romain de Césarée, qui savait, très bien ce que c'était que cette doctrine, disant tout effrayé à saint Paul: et C'est assez pour cette heure, retirez-vous (2), » et les aréopagites qui lui disaient: ce Nous vous (l)Pour la science, peut-être, mais pour le caractère, le bon sens et l'esprit naturel, je n'en sais rien. Saint François Xavier, l'Européen qui a le mieux connu les Japonais, en avait la plus haute idée. C'est, dit-il, une nation prudente, ingénieuse, docile ù la raison, et très avide d'instruction. (S. Francisa Xaverii, Ind. Ap. Epist. Wratisl. 1734. in-12,/}. 1G6.) Il en avait souvent parlé sur ce ton.

( Note de l'Editeur,) 164 LES SOIRÉES entendrons une autrefois sur ces choses (1 ), » faisaient, sans le savoir, un bel éloge de sa prédication. Lorsqu1 Agrippa, après avoir en- tendu saint Paul, lui dit: // s^enfaut de peu que vous ne me persuadiez d'être chrétien; f Apôtre lui répondit: « Plût à Dieu qu'il ne s'' en fallût rien du tout, et que vous devins- siez, vous et tous ceux qui irt entendent, semblables à moi, A la réserve de ces liens, » et il montra ses chaînes (2). Après que dix- huit siècles ont passé sur ces pages saintes j après cent lectures de cette belle réponse, je crois la lire encore pour la première fois, tant elle me parait noble, douce, ingé- nieuse, pénétrante! Je ne puis vous expri- mer enfin à quel point j'en suis touché. Le cœur de d'Alembert, quoique raccorni par l'orgueil et par une philosophie glaciale, ne tenait pas contre ce discours (3): jugez de l'effet qu'il dut produire sur les auditeurs.

(3) Il pourrait bien y avoir ici une petite erreur de mémoire, car je ne sache pas que d'Alembert ait parlé de ce discours. Il a vanté seu lement, si je ne me trompe, celui que le même apôlre tint à l'arco-i page, et qui est en effet admirable.

( Note de l'éditeur.)

Rappelons-nous que les hommes d'autrefois étaient faits comme nous. Ce roi Agrippa, cette reine Bérénice, ces proconsuls Serge et Gallion (dont le premier se fit chrétien), ces gouverneurs Félix et Faustus, ce tribun Ly- sias et toute leur suite, avaient des parents, des amis, des correspondants. Ils parlaient, ils écrivaient. Mille bouches répétaient ce que nous lisons aujourd'hui, et ces nouvelles fai- saient d'autant plus d'impression quelles an- nonçaient comme preuve de la doctrine des miracles incontestables, même de nos jours, pour tout homme qui juge sans passion. Saint Paul prêcha une année et demie à Co- rinthe et deux ans à Ephèse (t); tout ce qui se passait dans ces grandes villes retentissait en un clin d'œil jusqu'à Rome. Mais enfin le grand apôtre arriva à Rome même où il de- meura deux ans entiers, recevant tous ceux qui venaient le voir, et prêchant en toute liberté sans que personne le gênât (2). Pensez-vous qu'une telle prédication ait pu échapper à Sénèque qui avait alors soixante ans? et lorsque depuis, traduit au moins deux fois devant les 1 G 6 LES SOIRÉES 1 G 6 LES SOIRÉES tribunaux pour la doctrine qu'il enseignait, Paul se défendit publiquement et fut ab- sous (1), pensez-vous que ces événements n'aient pas rendu sa prédication et plus cé- lèbre et plus puissante? Tous ceux qui ont la moindre connaissance de l'antiquité savent que le Christianisme, dans son berceau, était pour les Chrétiens une initiation, et pour les autres un système, une secte philosophique ou théurgique. Tout le monde sait combien on était alors avide d'opinions nouvelles: il n'est pas même permis d'imaginer que Sé- nèque n'ait point eu connaissance de l'enseigne- ment de saint Paul; et la démonstration est achevée par la lecture de ses ouvrages, oii il parle de Dieu et de l'homme d'une manière toute nouvelle. A côté du passage de ses épî- tres où il dit que Dieu doit être honoré et aimé, une main inconnue écrivit jadis sur la marge de l'exemplaire dont je me sers: Deum amari vix alii auctores dixerunt ("2). L'ex- pression est au moins très rare et très remar- quable.

(2) On ne lira guère ailleurs que Dieu est aimé. S'il existe quelque irait de ce genre, on le trouvera dans Platon. Saint Augustin lui en (ail honneur, £ De civil. Da, VIII?J>, U. Vid, Se», cpjji. 47.)

Pascal a fort bien observé qiCaacune autre religion que la nôtre îi'a demandé à Dieu de V aimer; sur quoi je me rappelle que Voltaire, dans le honteux commentaire qu'il a ajouté aux pensées de cet homme fameux, objecte que Marc-Aurèle et Epictète parlent conti- nuellement d'aimer Dieu. Pourquoi ce joli érudit n'a-t-il pas daigné nous citer les pas- sages? Rien n'était plus aisé, puisque, suivant lui, ils se touchent. Mais revenons à Sénèque. Ailleurs il a dit: Mes Dieux (1), et même notre Dieu et notre Père (2); il a dit for- mellement: Que la volonté de Dieu soit faite (3). On passe sur ces expressions; mais cherchez-en de semblables chez les philosophes qui l'ont précédé, et cherchez- les surtout dans Cicéron qui a traité préci- sément les mêmes sujets. Vous n'exigez pas, j'espère, de ma mémoire d'autres citations dans ce moment; mais lisez les ouvrages de Sénèque, et vous sentirez la vérité de ce que j'ai Thonneur de vous dire. Je me flatte que lorsque vous tomberez sur certains passages dont je n'ai plus qu'un souvenir vague, oii il (!) Dcos meos. (Epist. 95.)

02) Deus et parais noster. (Epist. MO.)

Ç>) Vluttui homini, quidyuid Dcoplacueril, (Epist. 71.)

1 GS LES SOIRÉES parle de l'incroyable héroïsme de certains hommes qui ont bravé les tourments les plus horribles avec une intrépidité qui paraît sur- passer les forces de l'humanité, vous ne dou- terez guère qu'il n'ait eu les Chrétiens en\>ue.

D'ailleurs, la tradition sur le Christianisme de Sénèque et sur ses rapports avec saint Paul, sans être décisive, est cependant quelque chose de plus que rien, si on la joint surtout aux autres présomptions.

Enfin le Christianisme à peine né avait pris racine dans la capitale du monde. Les apô- tres avaient prêché à Rome vingt-cinq ans avant le règne de Néron. Saint Pierre s'y en- tretint avec Philon: de pareilles conférences produisirent nécessairement de grands effets. Lorsque nous entendons parler de Judaïsme à Rome sous les premiers empereurs, et sur- tout parmi les Romains mêmes, très souvent il s'agit de Chrétiens: rien nest si aisé que de s'y tromper. On sait que les Chrétiens, du moins un assez grand nombre d'entre eux, se crurent longtemps tenus à l'obser- vation de certains points de la loi mosaïque; par exemple, à celui de l'abstinence du sang. Fort avant dans le quatrième siècle, on voit encore des Chrétiens martyrisés en Perse pour avoir refusé de violer les observances légales. Il n'est donc pas étonnant qu'on les ait souvent confondus, et vous verrez en effet les Chrétiens enveloppés comme Juifs dans la persécution que ces derniers s'attirèrent par leur révolte contre l'empereur Adrien. Il faut avoir la vue bien fine et le coup d'œil très juste; il faut de plus regarder de très près, pour discerner les deux religions chez les au- teurs des deux premiers siècles. Plutarque, par exemple, de qui veut-il parler, lorsque, dans son Traité de la Superstition, il s'écrie: O Grecs! qu'est-ce donc que les Barbares ont fait de vous? et que tout de suite il parle de sabbatismes, de prosternations, de hon- teux accroupissements, etc. Lisez le passage entier, et vous ne saurez s'il s'agit de di- manche ou de sabbat, si vous contemplez un deuil judaïque ou les premiers rudiments de la pénitence canonique. Longtemps je n'y ai vu que le Judaïsme pur et simple; aujour- d'hui je penche pour l'opinion contraire. Je vous citerais encore à ce propos les vers de Rutilius, si je m'en souvenais, comme dit madame de Sévigné. Je vous renvoie à son voyage: vous y lirez les plaintes arnères qui l fait de cette superstition judaïque qui s*em- 1 70 LES SOIRÉES 1 70 LES SOIRÉES parait du monde entier. Il en veut à Pompée et à Titus pour avoir conquis cette malheu- reuse Judée qui empoisonnait le monde: or, qui pourrait croire qu'il s'agit ici de Judaïsme? N'est-ce pas, au contraire, le Christianisme qui s'emparait du monde et qui repoussait également le Judaïsme et le Paganisme? Ici les faits parlent; il n'y a pas moyen de dis- puter.

Au reste, messieurs, je supposerai volon- tiers que vous pourriez bien être de l'avis de Montaigne, et qu'un moyen sûr de vous faire haïr les choses vraisemblables serait de vous les planter pour démontrées. Croyez donc ce qu'il vous plaira sur cette question particu- lière; mais dites-moi, je vous prie, pensez- vous que le Judaïsme seul ne fût pas suffisant pour influer sur le système moral et religieux d'un homme aussi pénétrant que Sénèque, et qui connaissait parfaitement cette religion? Laissons dire les poètes qui ne voient que la superficie des choses, et qui croient avoir tout dit quand ils ont appelé les Juifs verpos et recuiitos, et tout ce qui vous plaira. Sans doute que le grand anathème pesait déjà sur eux. Mais ne pouvait-on pas alors, comme à présent, admirer les écrits en méprisant les personnes? Au moyen de la version des Sep- tante, Sénèque pouvait lire la Bible aussi commodément que nous. Que devait-il pen- ser lorsqu'il comparait les théogonies poé- tiques au premier verset de la Genèse, ou qu'il rapprochait le déluge d'Ovide de celui de Moïse? Quelle source immense de ré- flexions! Toute la philosophie antique pâlit devant le seul livre de la Sagesse. Nul homme intelligent et libre de préjugés ne lira les Psaumes sans être frappé d'admiration et transporté dans un nouveau monde. A l'égard des personnes mêmes, il y avait de grandes distinctions à faire. Philon et Josèphe étaient bien apparemment des hommes de bonne compagnie, et Ton pouvait sans doute s'ins- truire avec eux. En général, il y avait dans cette nation, même dans les temps les plus anciens, et longtemps avant son mélange avec les Grecs, beaucoup plus d'instruction qu'on ne le croit communément, par des raisons qu'il ne serait pas difficile d'assigner. Où avaient-ils pris, par exemple, leur calendrier, l'un des plus justes, et. peut-être le plus juste de l'antiquité? Newton, dans sa chronologie, n'a pas dédaigné de lui rendre pleine justice, et il ne lient qu'à nous dé l'admirer encore 172 LES SOIRÉES 172 LES SOIRÉES de nos jours, puisque nons le voyons mar- cher de front avec celui des nations mo- dernes, sans erreurs ni embarras d'aucune espèce. On peut voir, par l'exemple de Daniel, combien les hommes habiles de cette nation étaient considérés à Babylone, qui renfer- mait certainement de grandes connaissances. Le fameux rabbin Moïse Maimonide, dont j'ai parcouru quelques ouvrages traduits, nous apprend qu'à la fin de la grande capti- vité, un très grand nombre de Juifs ne vou- lurent point retourner chez eux; qu'ils se fixèrent à Babylone; qu'ils y jouirent de la plus grande liberté, de la plus grande con- sidération, et que la garde des archives les plus secrètes à Ecbatane était confiée à des hommes choisis dans cette nation.

En feuilletant l'autre jour mes petits Elzé- virs que vous voyez là rangés en cercle sur ce plateau tournant, je tombai par hasard sur la république hébraïque de Pierre Cu- nceus. Il me rappela celte anecdote si cu- rieuse d'Aristote, qui s'entretint en Asie avec un Juif auprès duquel les savants les plus distingués de la Grèce lui parurent des espèces de barbares.

La traduction des livres sacrés dans une langue devenue celle de l'univers, la disper- sion des Juifs dans les différentes parties du monde, et la curiosité naturelle à l'homme pour tout ce qu'il y a de nouveau et d'extraor- dinaire, avaient fait connaître de tout côté la loi mosaïque, qui devenait ainsi une intro- duction au Christianisme. Depuis longtemps, les Juifs servaient dans les armées de plu- sieurs princes qui les employaient volontiers à cause de leur valeur reconnue et de leur fidé- lité sans égale. Alexandre surtout en tira grand parti et leur montra des égards recher- chés. Ses successeurs au trône d'Egypte l'imi- tèrent sur ce point, et donnèrent constamment aux Juifs de très -grandes marques de con- fiance. Lagus mit sous leur garde les plus fortes places de l'Egypte, et, pour conserver les villes qu'il avait conquises dans la Libye, il ne trouva rien de mieux que d'y envoyer des colonies juives. L'un des Ptolomées, ses successeurs, voulut se procurer une traduc- tion solennelle des livres sacrés. Evergètes, après avoir conquis la Syrie, vint rendre ses actions de grâces à Jérusalem: il offrit à Dieu un grand nombre de victimes et fit de riches présents au temple. Philomélor et Cléopatre confièrent à deux hommes de cette nation le 174 LES SOIRÉES gouvernement du royaume et le commande- ment de l'armée (1). Tout en un mot justifiait le discours de Tobie à ses frères: Dieu vous a dispersés parmi les nations qui ne le con- naissent pas, afin que vous leur fassiez connaître ses merveilles; afin que vous leur appreniez qiCil est le seul Dieu et le seul tout-puissant (2).

Suivant les idées anciennes, qui admettaient une foule de divinités et surtout de dieux na- tionaux, le Dieu d'Israël n'était, pour les Grecs, pour les Romains et même pour toutes les autres nations, qu'une nouvelle divinité ajoutée aux autres; ce qui n'avait rien de choquant. Mais comme il y a toujours dans la vérité une action secrète plus forte que tous les préjugés, le nouveau Dieu, partout où il se montrait, devait nécessairement faire une grande impression sur une foule d'es- prits. Je vous en ai cité rapidement quelques exemples, et je puis encore vous en citer d'au- tres. La cour des empereurs romains avait un grand respect pour le temple de Jérusalem, (i)Joseplie contre Appîon.Lîv. II, cnnp. il.

(2) Idco dispersit vos inler génies qnœ ignorant emn, ut vos enarre- tis omnia tnirabilia ejus, etfaciatis s'eire eos quia non est alius Dcus orn' tiipoteiis prceier illiim. (Tob. XIII, 1.)

Caïus Agrippa ayant traversé la Judée sans y faire ses dévotions, (voulez-vous me par- donner cette expression? ) son aïeul, l'empe- reur Auguste, en fut extrêmement irrité; et ce qu'il y a de bien singulier, c'est qu'une disette terrible qui affligea Rome à cette époque fut regardée par l'opinion publique comme un châtiment de cette faute. Par une espèce de réparation, ou par un mouvement spontané encore plus honorable pour lui, Auguste, quoiqu'il fût en général grand et constant ennemi des religions étrangères, ordonna qu'on sacrifierait chaque jour à ses frais sur l'autel de Jérusalem. Livie, sa femme, y fit présenter des dons considérables. C'était la mode à la cour, et la chose en était venue au point que toutes les nations, même les moins amies de la juive, craignaient de l'of fenser, de peur de déplaire au maître; et que tout homme qui aurait osé toucher au livre sacré des Juifs, ou à l'argent qu'ils envoyaient à Jérusalem, aurait été considéré et puni comme un sacrilège. Le bon sens d'Auguste devait sans doute être frappé de la manière dont les Juifs concevaient la Divinité. Tacite, par un aveuglement singulier, a porté celte doctrine aux nues en croyant la blâmer dans 176 LES S01KEES 176 LES S01KEES un texte célèbre; mais rien ne m'a fait autant d'impression que l'étonnante sagacité de Ti- bère au sujet des Juifs. Séjan, qui les détes- tait, avait voulu jeter sur eux le soupçon d'une conjuration qui devait les perdre: Ti- bère n'y fit nulle attention, car, disait ce prince pénétrant, cette nation, par principe, ne portera jamais la main sur un souverain. Ces Juifs, qu'on se représente comme un peuple farouche et intolérant, étaient cepen- dant, à certains égards, le plus tolérant de tous, au point qu'on a peine quelquefois à comprendre comment les professeurs exclu- sifs de la vérité se montraient si accommo- dants avec les religions étrangères. On connaît la manière tout à fait libérale dont Elisée ré- solut le cas de conscience proposé par un ca- pitaine de la garde syrienne (1 ). Si le prophète avait été jésuite, nul doute que Pascal, pour cette décision, ne l'eût mis, quoiqu'à tort, dans ses Lettres provinciales. Philon, si je ne me trompe, observe quelque part que le grand-prêtre des Juifs, seul dans l'univers, priait pour les nations et les puissances étran- gères (2). En effet, je ne crois pas qu'il y (l)Barucli, liv. X.!. — Ils obéissaicui en cçlu ù un précepte iUv1j« (Jcrein. XXIV, 7.)

en ait (Taulre exemple dans l'antiquité. Le temple de Jérusalem était environné d'un por- tique destiné aux étrangers qui venaient y prier librement. Une foule de ces Gentils avaient confiance en ce Dieu (quel qu'il fût) qu'on adorait sur le mont de Sion. Personne ne les gênait ni ne leur demandait compte de leurs croyances nationales, et nous les voyons encore, dans l'Evangile, venir, au jour so- lennel de PAque, adorer à Jérusalem, sans la moindre marque de désapprobation ni de surprise de la part de l'historien sacré.

L'esprit humain ayant été suffisamment pré- paré ou averti par ce noble culte, le Christia- nisme parut; et, presque au moment de sa naissance, il fut connu et prêché à Rome. C'en est assez pour que je sois en droit d'affir- mer que la supériorité de Sénèque sur ses de- vanciers, par parenthèse j'en dirais autant de Plutarque, dans toutes les questions qui intéressent réellement l'homme, ne peut être attribuée qu'à la connaissance plus ou moins parfaite qu'il avait des dogmes mosaïques et chrétiens. La vérité est faite pour notre intel- ligence comme la lumière pour notre œil; Tune et l'autre s'insinuent sans effort de leur part et sans instruction de la nôtre, toutes 178 LES SOIRÉES 178 LES SOIRÉES les fois qu'elles sont à portée d'agir. Du mo- ment où le Christianisme parut dans le monde, il se fit un changement sensible dans les écrits des philosophes, ennemis même ou indiffé- rents. Tous ces écrits ont, si je puis m'expri- mer ainsi, une couleur que n'avaient pas les ouvrages antérieurs à cette grande époque. Si donc la raison humaine veut nous montrer ses forces, qu'elle cherche ses preuves avant notre ère; qu'elle ne vienne point battre sa nourrice; et, comme elle l'a fait si souvent, nous citer ce qu'elle tient de la révélation, pour nous prouver qu'elle n'en a pas besoin. Laissez-moi, de grâce, vous rappeler un trait ineffable de ce fou du grand genre (comme l'appelle Buffon ), qui a tant influé sur un siècle bien digne de l'écouter. Rousseau nous dit fièrement dans son Emile: Qu'on lui sou- tient vainement la nécessité d'une révélation, puisque Dieu a tout dit à nos yeux, à notre conscience et à notre jugement: que Dieu veut être adoré en esprit et en vérité, et que tout le reste li est qrf une affaire de police (1). Voila, messieurs, ce qui s'appelle raisonner! Adorer Dieu en esprit et en vérité! C'est une bagatelle sans doute! il n'a fallu que Dieu pour nous l'enseigner.

Lorsqu'une bonne nous demandait jadis: Pourquoi Dieu nous a-t-il mis au monde? Nous répondions: Pour le connaître, l'aimer, le servir dans cette vie, et mé. iter ainsi ses récompenses clans Vautre. Voyez comment cette réponse, qui est à la portée de la pre- mière enfance, est cependant si admirable, si étourdissante, si incontestablement au- dessus de tout ce que la science humaine réunie a jamais pu imaginer; que le sceau divin est aussi visible sur cette ligne du Ca- téchisme élémentaire que sur le Cantique de Marie, ou sur les oracles les plus pénétrants du SERMON DE LA MONTAGNE.

Ne soyons donc nullement surpris si celle doctrine divine, plus ou moins connue de Sé- nèque, a produit dans ses écrits une foule de traits qu'on ne saurait trop remarquer. J'espère que celle petite discussion, que nous avons pourainsidire trouvée sur notre route, ne vous aura point ennuyés.

Quant à La Harpe, que j'avais tout à fail perdu de vue, que voulez-vous que je vous dise? En faveur de ses talents, de sa noble résolution, de son repentir sincère, de son i Q i 80 LES SOIRÉES invariable persévérance, faisons grâce à tout ce qu'il a dit sur des choses qu'il n'entendait pas, ou qui réveillaient dans lui quelque pas- sion mal assoupie. Qu'il repose en paix l Et nous aussi, messieurs, allons reposer en paix; nous avons fait un excès aujourd'hui, car il est deux heures: cependant il ne faut pas nous en repentir. Toutes les soirées de cette grande ville n'auront pas été aussi inno- centes, ni par conséquent aussi heureuses que la nôtre. Reposons donc en paix! et puisse ce sommeil tranquille, précédé et pro- duit par des travaux utiles et d'innocents plai- sirs, être limage et le gage de ce repos sans fin qui n'est accordé de même qu'à une suite de jours passés comme les heures qui vien- nent de s'écouler pour nous I ra DU NEUVIÈME ENTRETnm* NOTES DU NEUVIEME ENTRETIEN.

(Page 140. Examen de Vévidence intrinsèque du Christianisme.') Ce livre fut traduit eu français sous ce titre: Vue de Vévidence de in Religion chrétienne, considérée en elle-même, par 31. Jennings. Paris, 1764, in-12. Le traducteur, M. Le Tourneur, se permit de mutiler et d'altérer l'ouvrage sans en avertir, ce qu'il ne faut, je crois, jamais faire. On lira avec plus de fruit la traduction de l'abbé de Feller avec des notes. Liège, 1779, in-12. Elle est inférieure du côté du style, mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Celle de Le Tourneur est remarqua- ble par cette épigraphe, faite pour le siècle: Vous me persuaderiez rRESQUE d'être Chrétien. (Act. XXVI, 29.)

II.

(Page 1G3. Il n'y eut jamais rien de plus légal et déplus libre que l'introduction du Christianisme au Japon.)

Rien n'est si vrai: il suffit de citer les lettres de saint François Xavier. Il écrivait de Malaca, le 20 juin 1549: «Je pars (pour le « Japon) moi troisième, avec Cosme, Turiani et Jean Fernand: nou3 « sommes accompagnés de trois Chrétiens japonais, sujets d'une rare « probité...Les Japonnais viennent fort à propos d'envoyer des am- bassadeurs au vice-roi des Indes, pour en obtenir des prêtres qui « puissent les instruire dans la religion chrétienne. » Et le 5 novembi J de la même année, il écrivait deCongoximo au Japon, oùil était arrivé le 5 août: « Deux bonzes et d'autres Japonnais, en grand nombre, « s'en vont à Goa pour s'y instruire dans la foi. » (S. Francisa Xave- rii, Ind. ap. Epiuola, Wratislaviœ, 1734, in-12, page 160 et 208.)

3 o -I KCTI III.

(Page 167, Voltaire objecte que Marc-Aurèle et Epiciite pat* kni continuellement d'aimer Dieu. )