SigPhi · Joseph de Maistre

Les Soirées de Saint-Pétersbourg

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Voy. les Pensées de Pascal. Paris, Reynouard, 1803, S voL in-8°, lom. II, pag. 528. — Il y a dans ce passage de Voltaire autant de bé- vues que de mots. Car sans parler du continuellement, qui est tout à fait ridicule, pailler d'aimer Dieu n'est point du tout demander à Dieu tu grâce de l'aimer; et c'est ce que Pascal a dit. Ensuite Marc-Aurèle et Epictète n'étaient pas des religions. Pascal n'a point dit (ce qu'il aurait pu dire cependant): Aucun homme hors de notre religion n'a demandé, etc. Il a dit, ce qui est fort différent: Aucune autre religion que la nôtre, etc. Qu'importe que tel ou tel homme ait pu dire quelques mots mal prononcés sur Vamour de Dieu? 11 ne s'agit pas d'en parler, il s'a- git de Savoir; il s'agit même de l'inspirer aux autres, et de l'inspirer en vertu d'une institution générale, à portée de tous les esprits. Or, voilà ce qu'a fait le Christianisme, et voilà ce que jamais la philosophie l. a fait, ne fera ni ne peut faire. On ne saurait assez le répéter: elle ne peut rien sur le cœur de l'homme. — Circiim prœcordia ludit. Elle se joue autour du cœur; jamais elle n'entre.

IV.

IV.

(Page I6S...Vous ne douterez guère qu'il (Sénèque) n'ait eu les Chrétiens en vue.)

«Que sont, dit-il, dans son épîlrc lxxvhi, que sont les maladies « les plus cruelles comparées aux flammes, aux chevalets, aux lames « rougies, à ces plaies faites par un raffinement de cruauté sur des « membres déjà enflammés par des plaies précédentes? Et cependant, « au milieu de ces supplices, un homme a pu ne pas laisser échapper « un soupir; il a pu ne pas supplier: ce n'est pas assez, il a pu ne pas « répondre: ce n'est point assez encore; il a pu rire, et même de bon «cœur.» Et ailleurs: « Quoi donc, si le fer, après avoir menacé la « tête de l'homme intrépide, creuse, découpe l'une après l'autre « toutes les parties de son corps; si on lui fait contempler ses entrailles f dans son propre sein; si, pour aiguiser la douleur, on interrompt > son supplice pour le reprendre bientôt après \ si Fon déchire sel DU NEUVIÈME ENTRETIEN. 183 « plaies cicatrisc'espour en faire juillir de nouveau sang, n'éprouvera t-»l « ni la crainte ni la douleur? il souffrira sans doute, car nul degré de « courage ne peut éteiudre le sentiment; mais il n'a peur de rien: il * regarde d'en haut ses propres souffrances. » (Epit. lxxxv.)

De qui donc voulait parler Sénèque? Y a-t-il avant les martyrs des exemples de tant d'atrocité d'une part et de tant d'intrépidité de l'au- tre? Sénèque avait vu les martyrs de Néron; Laclance, qui voyait seul Dioctétien, a décrit leurs souffrances, et l'on a les plus fortes rai- sons de croire qu'en écrivant, il avait en vue les passages de Sénèque qu'on vient de lire. Ces deux phrases surtout sont remarquables par leur rapprochement.

Si ex intervallo, qub magis tormenta senliat, repetitur etper siccala viscera recens dimiltilur sanguis. (Sen. Ep. lxxxv. ) Nihil aliud devilant quùm ut ne torti moriantur...curant tortis dili- g enter adhibent ut ad alios cruciatus membra rcnoventur, et reparetur novus sanguis adpœnam. (Lact., div. Inslit., lib. V, cap. 11, de Juslitià.)

( Pag. 169...Et tout de suite il (Plularquc) parle de sabbatismes, Je prosternations, de honteux accroupissements, etc. ) Chez les Hébreux, et sans doute aussi chez d'autres nations orien- tales, l'homme qui déplorait la perte d'un objet chéri ou quelque autre grand malheur, se tenait assis; et voilà pourquoi sidger et pleu- rer sont si souvent synonymes clans l'Écriture-Sainte. Ce passage des Psaumes, par exemple (totalement dénaturé dans nos malheureuses traductions): Surgite postquàm sederitis, qui manducaiis pancm dolo- ris. (Ps. CXXVI, 2. ) signifie: « Consolez-vous, après avoir pleuré, à « vous qui mangez le pain de la douleur! » Une foule d'autres textes attestent la même coutume, qui n'était point étrangère aux Romains. Mais lorsque Ovide dit, en pariant de Lucrèce:...Passis sedet ilh capillis, Ut solet ad nati mater itura rogum.

11 n'entend sûrement pas décrire l'altitude ordinaire d'une femme assise; et lorsque les enfants d'Israël venaient s'asseoir dans le temple pour y pleurer leurs crimes ou leurs malheurs, (Jud. XX, 26, etc.,) ] 84 NOTES ils n'élaient pas sûrement assis commodémenî «ur des sièges, il p*f raît certain que, dans ces circonstances, on était assis à terre et ac- croupi; et c'est à cette attitude d'un homme assis sur ses jambes que Plutarque fait allusion par l'expression qu'il emploie et qui ne peut être rendue facilement dans notre langue. Assise ignoble serait l'expression propre, si le mot d'assise n'avait pas perdu, comme celui de session, sa signification primitive.

11 faut cependant observer, pour l'exactitude, qu'une différence de ponctuation peut altérer la phrase de Plutarque, de manière que lé- pithète d'ignoble tomberait sur le mot de prosternation, au lieu d'af- fecter celui d'accroupissement. Le traducteur latin s'est déterminé pour le sens adopté de mémoire par l'interlocuteur. L'observation principale demeure au reste dans toute sa force.

(Note de l'Editeur.)

VI.

(Page 170. Il (Rulilius) en veut à Pompée et à Titus pour avoir conquis cette malheureuse Judée qui empoisonnait le monde.) Je crois qu'on ne sera pas fâché de lire ici les vers de Rutilius: Atque ntinam nunquam Judœa gubacta fuisset Pompeii bellis imperioque Titi! Laliùs excisae pestis contagia serpunt, Victorcsque suos nalio victa premit.

C'est-à-dire: « Plût aux dieux que la Judée n'eût jamais succombé « sous les armes de Pompée et de Titus! Les venins qu'elle communi- « que s'étendent plus au loin parla conquête, et la nation vaincue avi- « lit ses vainqueurs. »ll semble en effet que ces paroles, dites surtout dans le Ve siècle, ne sauraient désigner que les chrétiens, et c'est ainsi que les a entendues le docte Iluet dans sa Démonstration évungéliqite. HYop. III, § 21.) Cependant un très habile interprète de l'Écriture- Sainte, et qui nous l'a expliquée avec un luxe d'érudition qui s'ap- proche quelquefois de l'ostentation, embrasse le sentiment contraire, et croit que, dans le passage de Rutilius, il s'agit uniquement des Juifs. (Dissertazioni e lezioni diS. Scrittura del P. Nicolaï di délia Compagnia di Gesù.Firenze, 175G, in-4°, tom. I. Dissert. prim. Voy. pag. 138.) Tant il est difficile de voir clair sur ce point, et de discerner exacte» pienlles deux religions dans les écrits des auteurs païens!

DU NEUVIÈME ENTRETIEN. 185 VII.

(Page 170...Sénèque, qui connaissait parfaitement cette religion.)

Il la connaissait si bien, qu'il en a marqué le principal caractère dans un ouvrage que nous n'avons plus, mais dont saint Augustin nous a conservé ce fragment. « Il y a, dit Sénèque, parmi les Juifs, des « hommes qui savent les raisons de leurs mystères; mais la foule jgnore pourquoi elle fait ce qu'elle fait. » (Sert, apucl S. Aug. Civ. Dei, YII, n.J Et saint Augustin n'a-t-il pas dit lui-même: Que peu de gens comprenaient ces mystères, quoique plusieurs les célébrassent! (Ibid. X, iQ.) Origène est plus détaillé et plus exprés. Y a-l-il rien déplus beau, dit-il, que de voir les Juifs instruits dès le berceau de l'im- mortalité' de l'âme et des peines et des récompenses de l'autre vie? Les choses n'étaient cependant représentées que sous une enveloppe mytholo- gique aux enfants et aux hommes-enfahts. Mais pour ceux qui cher- chaient la parole et qui voulaient en pénétrer les mystères, cette mytholo- gie était, s'il m'est permis de m' exprimer ainsi, métamorphosée en vé- rité. (Orig. adv. Cels. lib. V, u° 42, pag. 610, col. 2, Litt. D.) Ce qu'il dit ailleurs n'est pas moins remarquable: La doctrine des Chré- t iens sur la résurrection des morts, sur le jugement de Dieu, sur les peines et les récompenses de l'autre vie, n'est point nouvelle: ce sont le» anciens dogmes du Judaïsme. (Id. ibid., lib. II, nos 1, 4.J Eusébe, cité par le célèbre Huet, tient absolument le même lan- gage. Il dit en propres termes: « Que la multitude avait été assujettie « chez les Hébreux à la lettre de la loi et aux pratiques minutieuses, « dépourvues de toute explication; mais que les esprits élevés, affran- «< chis de celte servitude, avaient élé dirigés vers l'étude d'une certaine « philosophie divine, fort au-dessus du vulgaire, et vers l'interpréta- » lion des sens allégoriques. » (Huet, Demonstr. évangel., tom. II, Celte tradition (ou réception) est la véritable et respectable Cabale, dont la mederne n'est qu'une fille illégitime et contrefaite.

vni.

(Pag. 171. Newton, dans sa chronologie, n'a pas dédaigné de lui rendre pleine justice. ) 186 NOTES Je ne sache pas que Newton ait parlé du calendrier des tlébrcut dans sa chronologie; mais il en dit un mot en passant dans ce livre, dont on peut dire à bon droit: Beaucoup en ont parle, mais peu l'ont bien connu; c'est dans le Commentaire de l'Apocalypse, où il dit la- coniquement (mais c'est un oracle): Judœi nsi non sunt vitioso cyclo. (Isaaci Newtoni ad Dan. proph. vatic. nec non, etc., opusposthumum. ( Trad. lat. de Suderman, Ainsi. 1737, in-i°, cap. h, pag. 113. ) Scaliger, excellent juge dans ce genre, décide qu'il n'y a rien de plus exact, rien de plus parfait que le calcul de l'année Judaïque; il ren- voie même les calculateurs modernes à l'école des Juifs, et leur con- seille sans façon de s'instruire à celte école ou de se taire. (Scaliger, de Emend. temp., lib. VIU. Genève, 1629, in-fol., pag. 656.) Ail- leurs il nous dit: Hœc sunt ingeniosissima, etc...methodum hujus compuli lunaris argutissimam et cleganlissimam esse nemo harum re- ri/m paulo peritus inficiabilur. {Jbid., lib. VII, pag. 640.)

(Page 178...La garde des archives les plus secrètes à Ecbatane était confiée à des hommes choisis dans celte nation. ) Quelque estime qu'on doive à ce rabbin justement célèbre ( Moïse Maimonidc),]e voudrais cependant, sur le fait particulier des archives d'Ecbalane, rechercher les autorités sur lesquelles il s'est appuyé; ce que je ne suis point à même de faire dans ce moment. Quant à l'im- mense établissement des Juifs au-delà de l'Euplirale, où ils formaient réellement une puissance, il n'y a pas le moindre doute sur ce fait. (Voy. l'Ambassade de Pliiïon, Inter opéra grœc. et lat. Genève, 1613, in-fol., pag. 792, litt. B.)

(Page 172. Il ( Aristote ) s'entretint en Asie avec un Juif auprès du- quel les savants les plus distingués de la Grèce lui parurent des espè- ces de barbares.)

Cunsus dit en effet (Lib. I, c. iv, pag. 2G. Elz. 1632): «Tant! « erudilione ac scienlià hominem, uti prœ illo omnes Grœci qui ndc- « rant trunci ci stipitvs esse viderentur. » Mais cet auteur, quoique ÏHJ PsEUVlÈME ENTRETIEN. 187 d'ailleurs savant et exact, s'est permis ici une légère hyperbole, s'il n'a pas été trompé par sa mémoire. Aristole vante ce Juif comme un homme aimable, hospitalier, vertueux, chaste surtout, savant et élo- quent. Il ajoute, qu'il y avait beaucoup à apprendre en sa conversa- tion; mais il ne fait aucune comparaison humiliante pour les Grecs. Je ne sais donc où Cunaaus aprisses trunci et ses stipites. L'interlocuteur au reste paraît ignorer que ce n'est point Aristote qui parle ici, mais bien Cléarque, son disciple, qui fait parler Aristole dans un dialogue de la composition du premier. ( Voy. le fragment de Cléarque dans le livre de Josèphe contre Appion. Liv. I, chap. vhi, trad. d'Arnauk d'Andilly.)

(Noie de l'Editeur.)

XI.

(Page 172. La traduction des livres sacrés dans une langue deve- nue celle de l'univers.)

Il y avait longtemps, avant les Septante, une traduction grecque d'une partie de la Bible. ( Voy. la préface qui est à la tête de la Bible de Beyerling. Anvers, 5 vol. in-fol. — Fréret, Défense de la Chronologie, pag. 264; Leçons de Vlûstoire, tom. I, pag. 616. Ballus, Défense des Pères, etc. Chap. XX, Paris, in-4°, 1711, pag. 614 etsuiv.

On pourrait même à cet égard se dispenser de preuves; car la tra- duction officielle ordonnée par Ptolomée suppose nécessairement que le livre était alors, je ne dis pas connu, mais célèbre. En effet, on ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas. Quel prince a jamais pu ordonner la traduction d'un livre, et d'un tel livre, sans y être déterminé par un désir universel, fondé à son tour sur un grand intérêt excité par ce livre î XII.

(Page 175. Tacite, par un aveuglement singulier, a porté cette doctrine aux nues en croyant la blâmer dans un texte célèbre. ) « Judœi mente solâ unumque numen intelligunt, summum illud e.\ « œlernum, nequemulabile, nequeinleriturum.» C'est ce même homme: qui nous dira du même culte et dans le mime chapitre: mos absurdiii] sordidusque. (Ann. v. 3.) Rendre justice à ce qu'on hait est un tour de force presque toujours au-dessus des plus grands esprits.

On sera bien aise peut-être de lire, d'après Philon, le détail de cer- taines circonstances extrêmement ictéressanlcs, touchées rapidement 18$ NOTES DU NEUVIEME ENTRETIEN.

dans un dialogue dont la mémoire fait tous les frais. Philon parlant à un prince tel que Caligula, et lui citant les actes et les opinions de la famille impériale, n'était sûrement pas tenté de mentir ni même d'exa- gérer.

«Agrippa, dit-il, votre aïeul maternel, étant allé à Jérusalem, «< sou3 le règne d'Hérode, fut enchanté de la religion des Juifs, el ne « pouvait plus s'en taire...L'empereur Auguste ordonna que, de ses « propres revenus et selon les formes légitimes, on offrirait chaque jour « au dieu très-haet, sur l'autel de Jérusalem, un taureau et deux « agneaux en holocauste, quoiqu'il sût très bien que le temple ne « renfermait aucun simulacre, ni public, ni caché; mais ce grand « prince, que personne ne surpassait en esprit philosophique, sentait « bien la nécessité qu'il existât dans ce monde un autel dédié au Dieu « invisible, et qu'à ce Dieu tous les hommes pussent adresser leurs « vœux pour en obtenir la communication d'un heureux espoir et la «jouissance des biens parfaits...

« Julie, votre bisaïeule, fit de magniCques présents au temple en « vases et en coupes d'or, et quoique l'esprit de la femme se détache « difficilement des images, et ne puisse concevoir des choses absolu- « ment étrangères aux sens, Julie, cependant, aussi supérieure à sou « sexe par l'instruction que par les autres avantages de la nature, ar- « riva au point de contempler les choses intelligibles préférablement « aux sensibles, et de savoir que celles-ci ne sont que les ombres des « premières. » N. B. Par ce nom de Julie, il faut entendre Livie, femme « d'Auguste, qui avait passé, par adoption., dans la famille des Jules, « et qui était en effet bisaïeule de Caligula.

Ailleurs, et dans le même discours à ce terrible Catigula, Philon lui dit expressément: Que l'empereur Auguste n'admirait pas seulement, mais qu'il adorait celle coutume de n'employer aucune image pour re- présenter matériellement une nature invisible.

(Philonis leg. ad Caium.interOpp. Colon. Aîïobrog.,lGi3, in-fol., DIXIEME ENTRETIEN.

LE SÉNATEUB.

D'tÈs-nous, M. le chevalier, si vous n'avez point rêvé aux sacrifices la nuit dernière?

LE CHEVALIER.

Oui, sans cloute, j'y ai rêvé; et comme c'est un pays absolument nouveau pour moi, je ne vois encore les objets que d'une ma- nière confuse. Il me semble cependant que le sujet serait très digne d'être approfondi, et si j'en crois ce sentiment intérieur dont nous parlions un jour, notre ami commun aurait réellement ouvert dans le dernier entre- tien une riche mine quïl ne s'agit plus que d'exploiter.

LE SÉNATEUR.

C'est précisément sur quoi je voulais vous entretenir aujourd'hui. Il me parait, M. le iSO LES SOIRÉES comte, que vous avez mis le principe âci sacrifices au-dessus de toute attaque, et que vous en avez tiré une foule de conséquences utiles. Je crois de plus que la théorie de là réversibilité est si naturelle à l'homme, qu'on peut la regarder comme une vérité innée dans toute la force du terme, puisqu'il est absolument impossible que nous l'ayons ap- prise. Mais croyez-vous qu'il le fût également de découvrir ou dentrevoir au moins la rai- son de ce dogme universel?

Plus on examine l'univers, et plus on se sent porté à croire que le mal vient d'une certaine division qu'on ne sait expliquer, et que le retour au bien dépend d'une force contraire qui nous pousse sans cesse vers une certaine unité tout aussi inconcevable (1). Cette communauté de mérites, cette réver- sibilité que vous avez si bien prouvées, ne peuvent venir que de cette unité que nous ne comprenons pas. En réfléchissant sur la (1) Le genre humain en corps pourrait, dans cette supposition, adres- ser à Dieu ces mêmes paroles employées par saint Augustin parlant de lui-même: « Je fus coupé en pièces au moment où je me séparai de «Ion unité pour me perdre dans une l'ouïe d'objets: lu daignas ras- « sembler les morceaux de moi-même. » Colligcm me. à dispersione in qiu't frusiralim discissus siim, flinn nb imo te avenus in mulia canut, ( I). August. Confess. Il, 1,2.)

croyance générale et sur l'instinct naturel des hommes, on est frappé de cette tendance qu'ils ont à unir des choses que la nature semble avoir totalement séparées: ils sont très disposés, par exemple, à regarder un peuple, une ville, une corporation, mais surtout une famille, comme un être moral Jt unique, ayant ses bonnes et ses mauvaises qualités, capable de mériter ou démériter, et susceptible par conséquent de peines et de récompenses. De là vient le préjugé, ou pour parler plus exactement, le dogme de la no- blesse, si universel et si enraciné parmi les hommes. Si vous le soumettez à l'examen de la raison, il ne soutient pas l'épreuve; car il n'y a pas, si nous ne consultons que le rai- sonnement, de distinction qui nous soit plus étrangère que celle que nous tenons de nos aïeux: cependant il n'en est pas de plus es- timée, ni même de plus volontiers reconnue, hors le temps des factions, et alors même les attaques qu'on lui porte sont encore un hommage indirect et une reconnaissance formelle de cette grandeur qu'on voudrait anéantir.

Si la gloire est héréditaire dans l'opinion de tous les hommes, le blâme Test de même, 192 les soin" et par la même raison. On demande quelque- fois, sans trop y songer, pourquoi la honte d'un crime ou d'un supplice doit retomber sur la postérité du coupable; et ceux qui font cette question se vantent ensuite du mé- rite de leurs aïeux: c'est une contradiction manifeste.

LE CHEVALIER.

Je n'avais jamais remarqué cette analogie.

LE SÉNATEUR.

Elle est cependant frappante. Un de vos aïeux, M. le chevalier ( j'éprouve un très grand plaisir à vous le rappeler ), fut tué en Egypte à la suite de saint Louis: un autre périt à la bataille de Marignan en disputant un drapeau ennemi: enfin votre dernier aïeul perdit un bras à Fontenoi. Vous n'entendez pas sans doute que cette illustration vous soit étrangère, ' et vous ne me désavouerez pas, si j'affirme que vous renonceriez plutôt à la vie qu'à la gloire qui vous revient de ces belles actions. Mais songez donc que si votre ancêtre du XIIIe siècle avait livré saint Louis aux Sarrasins au lieu de mourir à ses côtés cette infamie vous serait commune par la même raison et avec la même justice qui vous a transmis une illustration tout aussi personnelle que le crime, si Ton n'en croyait que notre petite raison. Il n'y a pas de mi- lieu, M. le chevalier; il faut ou recevoir la honte de bonne grâce, si elle vous échoit, ou renoncer à la gloire. Aussi l'opinion sur ce point n'est pas douteuse. Il n'y a sur le déshonneur héréditaire d'autre incrédule que celui qui en souffre: or ce jugement est évi- demment nul. A ceux qui, pour le seul plaisir de montrer de l'esprit et de contredire les idées reçues, parlent, ou même font des livres contre ce qu'ils appellent le hasard ou le préjugé de la naissance, proposez, s'ils ont un nom ou seulement de l'honneur, de s'associer par le mariage une famille flétrie dans les temps anciens, et vous verrez ce qu'ils vous répondront.

Quant à ceux qui n'auraient ni l'un ni l'autre, comme ils parleraient aussi pour eux, il faudrait les laisser dire.

Cette même théorie ne pourrait-elle point jeter quelque jour sur cet inconcevable mys- tère de la punition des fils pour les crimes de leurs pères? Rien ne choque au premier coup d'œil comme une malédiction hérédi- 194 LES SOIRÉES taire: cependant, pourquoi pas, puisque la bénédiction l'est de même? Et prenez garde que ces idées n'appartiennent pas seulement à la Bible, comme on l'imagine souvent. Cette hérédité heureuse ou malheureuse est aussi de tous les temps et de tous les pays: elle appartient au Paganisme comme au Ju- daïsme ou au Christianisme; à l'enfance du monde, comme aux vieilles nations; on la trouve chez les théologiens, chez les philo- sophes, chez les poètes, au théâtre et à TÉglise.

Les arguments que la raison fournit contre cette théorie ressemolent à celui de Zenon contre la possibilité du mouvement. On ne sait que répondre, mais on marche. La fa- mille est sans doute composée d'individus qui n'ont rien de commun suivant la raison; mais, suivant l'instinct et la peisuasion uni- verselle, toute famille est une.

C'est surtout dans les familles souveraines que brille cette unité: le souverain change de nom et de visage; mais il est toujours, comme dit l'Espagne, moi le roi. Vos Fran- çais, M. le chevalier, ont deux belles maxi- mes plus vraies peut-être qu'ils ne pensent: Tune de droit civil, le mort saisit le vif; et l'autre de droit public, le roi ne meurt pas. Il ne faut donc jamais le diviser par la pensée lorsqu'il s'agit de le juger.

On s1étonne quelquefois de voir un mo- narque innocent périr misérablement dans Tune de ces catastrophes politiques si fré- quentes dans le monde. Vous ne croyez pas sans doute que je veuille étouffer la com- passion dans les cœurs; et vous savez ce que les crimes récents ont fait souffrir au mien: néanmoins, à s'en tenir à la rigoureuse rai- son 5 que veut-on dire? tout coupable peut être innocent et même saint le jour de son supplice. Il est des crimes qui ne sont con- sommés et caractérisés qu'au bout d'un assez long espace de temps: il en est d'autres qui se composent d'une foule d'actes plus ou moins excusables, pris à part, mais dont la répétition devient à la fin très criminelle. Dan<= ces sortes de cas, il est évident que la peine ne saurait précéder le complément du crime.

£t même dans les crimes instantanés, les supplices sont toujours suspendus et doivent l'être. C'est encore une de ces occasions si fréquentes où la justice humaine sert d'in- terprète à celle dont la nôtre n'est quune image et une dérivation.

19G LES SOIRÉES Une étourderie, une légèreté, une con- travention à quelque règlement de police, peuvent être réprimées sur-le-champ; mais dès qu'il s'agit d'un crime proprement dit, jamais le coupable n'est puni au moment où il le devient. Sous l'empire de la loi maho- métane, l'autorité punit et même de mort Thoinme qu'elle en juge digne au moment et sur le lieu même où elle le saisit; et ces exécutions brusques, qui n'ont pas manqué d'aveugles admirateurs, sont néanmoins une des nombreuses preuves de l'abrutissement et de la réprobation de ces peuples. Parmi nous, l'ordre est tout différent: il faut que le coupable soit arrêté; il faut qu'il soit accusé; il faut qu'il se défende; il faut surtout qu'il pense à sa conscience et à ses affaires; il faut des préparatifs matériels pour son sup- plice; il faut enfin, pour tenir compte de tout, un certain temps pour le conduire au lieu du châtiment, qui est fixe. L'écha- faud est un autel: il ne peut donc être placé ni déplacé que par l'autorité; et ces retards, respectables jusque dans leurs excès, et qui de même ne manquent pas d'aveugles dé- tracteurs, ne sont pas moins une preuve de notre supériorité.

Si donc il arrive que, pendant la suspen- sion indispensable qui doit avoir lieu entre le crime et le châtiment, la souveraineté vienne à changer de nom, qu'importe à la justice? il faut qu'elle ait son cours ordi- naire. En faisant même abstraction de cette unité que je contemple dans ce moment, rien n'est plus juste humainement; car nulle part l'héritier naturel ne peut se dispenser de payer les dettes de la succession, à moins qu'il ne s'abstienne. La souveraineté répond de tous les actes de la souveraineté. Toutes les dettes, tous les traités, tous les crimes l'obligent. Si, par quelque acte désordonné, elle organise aujourd'hui un germe mauvais dont le développement naturel doit opérer une catastrophe dans cent ans, ce coup frap- pera justement la couronne dans cent ans. Pour s'y soustraire il fallait la refuser. Ce n'est jamais ce roi, c'est le roi qui est inno- cent ou coupable. Platon, je ne sais plus où, dans le Gorgias peut-être, a dit une chose épouvantable à laquelle j'ose à peine pen- ser (1); mais si l'on entend sa proposi- (1) Mlpootà.rrii 7tiAîwj eùS* sîj non âSt'/ws àmoïotro im' aùr^j -rrî; 7ts>e&)ç -fc izpiiToiTtX. (Plat. Gorgias. Opp., t. VI, édit. Biponl., 198 IES S0I1ŒES lion dans le sens que je vous présente main- tenant, il pourrait bien avoir raison. Des siècles peuvent s'écouler justement entre l'acte méritoire et la récompense, comme entre le crime et le cha liment. Le roi ne peut naître, il ne peut mourir qu'une fois: il dure autant que la royautés S'il devient-coupable, il est traité avec poids et mesure: il est, suivant les circonstances, averti, menacé, humilié, suspendu, emprisonné, jugé ou sacrifié.

Après avoir examiné l'homme, examinons ce qu'il y a de plus merveilleux en lui, la parole; nous trouverons encore le même mystère, c'est-à-dire, division inexplicable et tendance vers une certaine unité tout aussi inexplicable. Les deux plus grandes époques du monde spirituel sont sans doute celle de Babel, où les langues se divisèrent, et celle de la Pentecôte, où elles firent un mer- veilleux effort pour se réunir: on peut même observer là-dessus, en passant, que les deux prodiges les plus extraordinaires dont il soit l'ait mention dans l'histoire de l'homme sont, en même temps, les faits les plus certains dont nous ayons connaissance. Pour les con- tester il faut manquer à la fois de raison et de probité.

Voilà comment tout ayant été divisé, tout désire la réunion. Les hommes, conduits par ce sentiment, ne cessent de l'attester de mille manières. Ils ont voulu, par exemple, que le mot union signifiât la tendresse, et ce mot de tendresse même ne signifie que la disposition à l'union. Tous leurs signes à" at- tachement ( autre mot créé par le même sen- timent ) sont des unions matérielles. Ils se touchent la main, ils s'embrassent. La bouche étant l'organe de la parole, qui est elle-même l'organe et l'expression de l'intelligence, tous les hommes ont cru qu'il y avait dans le rap*- prochement de deuxbouches humaines quel- que chose de sacré qui annonçait le mélange de deux âmes. Le vice s'empare de tout et se sert de tout, mais je n'examine que le principe.

La religion a porté à l'autel le baiser de paix avec grande connaissance de cause: je me rappelle même avoir rencontré, en feuilletant les saints pères, des passages où ils se plaignent que le crime ose faire servir à ses excès un signe saint et mystérieux. Mais soit qu'il assouvisse l'effronterie, soit qu'il effraie la pudeur, ou qu'il rie sur les lèvres pures de l'épouse et de la mère, d'où vient sa généralité et sa puissance?

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