200 LES SOIRÉES Notre unité mutuelle résulte de notre unité en Dieu tant célébrée par la philosophie même. Le système de Mallebranche de la vision en Dieu n'est qu'un superbe com- mentaire de ces mots si connus de saint Paul: C'est en lui que nous avons la vie, le mou- vement et Vétre, Le panthéisme des stoïciens et celui de Spinosa sont une corruption de cette grande idée; mais c'est toujours le même principe, c'est toujours cette tendance vers l'unité. La première fois que je lus dans le grand ouvrage de cet admirable Mallebranche, si négligé par son injuste et aveugle patrie: Que Dieu est le lieu des esprits comme V es- pace est le lieu des corps, je fus ébloui par cet éclair de génie et prêt à me prosterner. Les hommes ont peu dit de choses aussi belles.
J'eus la fantaisie jadis de feuilleter les œuvres de madame Guyon, uniquement parce qu'elle m'avait été recommandée par le meil- leur de mes amis, François de Cambrai. Je tombai sur un passage du commentaire sur le Cantique des Cantiques, où cette femme célèbre compare les intelligences humaines aux eaux courantes qui sont toutes parties de l'Océan, et qui ne s'agitent sans cesse que pour y retourner. La comparaison est suivie avec beaucoup de justesse; mais vous savez que les morceaux de prose ne sé- journent pas dans la mémoire. Heureusement je puis y suppléer en vous récitant des vers inexprimablement beaux de Métastase (1), qui a traduit madame Guyon, à moins qu'il ne Tait rencontrée comme par miracle.
L'onda dal mar divisa Bagna la valle e il monte » Va passagiera in fiume; Va prigioniera in fonte: Mormora serapre e geme Fiuclie non torni al mar; Al mar dove ella nacque, Dove acquistô gli umori, Dove d'à lunghi errori Spera di riposar (2) (1)...îlusarum comilem, cuî carmina scmpcr Et cilharx cordi, numerosquc intendere nervis.
(2) Metast. Artas. in, i. — Voici le passage deMad. Guyon, indi- qué dans le dialogue: — «Dieu étant notre dernière fin, l'âme peut « sans cesse s'écouler dans lui comme dans son terme et son centre, et « y être mêlée et transformée sans en ressortir jamais. Ainsi qu'un « ileuve, qui est une eau sortie de la mer et très distincte de la mer, « se trouvant hors de son origine, tâche par diverses agitations de se « rapprocher de la mer, jusqu'à ce qu'y étant enfin retombé, il se « perde et se mélange avec elle, ainsi qu'il y était perdu et mêlé avant « que d'en sortir; et il ne peut plus en être distingué. » ( Comment, sur le Cantique des Cantiques; in-12, 1687, chap. I, v. i. ) {/illustre ami de madame Guyon exprime encore la même idée dans 202 LES SOIRÉES 202 LES SOIRÉES Mais toutes ces eaux ne peuvent se mêler à l'Océan sans se mêler ensemble, du moins d'une certaine manière que je ne comprends pas du tout. Quelquefois je voudrais m'élan- cer hors des limites étroites de ce monde; je voudrais anticiper sur le jour des révé- lations et me plonger dans lïnfini. Lors- que la double loi de l'homme sera effacée, et que ces deux centres seront confondus, il sera un: car n'y ayant plus de combat dans lui, où prendrait-il l'idée de la duité? Mais, si nous considérons les hommes les uns à l'égard des autres, qu'en sera-t-il d'eux lorsque le mal étant anéanti, il n'y aura plus de passion ni d'intérêt personnel? Que de- viendra le moi, lorsque toutes les pensées seront communes comme les désirs, lorsque tous les esprits se verront comme ils sont vus? Qui peut comprendre, qui peut se re- présenter cette Jérusalem céleste où tous les habitants, pénétrés par le même esprit, se pénétreront mutuellement et se réfléchiront son Télémaque. La raison, dit-il, est comme un grand océan de lu- mières: «os esprits sont comme de petits ruisseaux qui en sortent et qui Il retournent pour w/ perdre. (Liv. IV.) On sont daus ces deux mor- ceaux deux unies mëlCe*.
le bonheur (1)? Une infinité de spectres lu- milieux de même dimension, s'ils viennent à coïncider exactement dans le même lieu, ne sont plus une infinité de spectres lumi- neux; c'est un seul spectre infiniment lu- mineux. Je me garde bien cependant de vouloir toucher à la personnalité, sans la- quelle l'immortalité n'est rien; mais je ne puis m'empêcher d'être frappé en voyant comment tout l'univers nous ramène à cette mystérieuse unité.
Saint Paul a inventé un mot qui a passé dans toutes les langues chrétiennes; c'est celui à! édifier, qui est fort étonnant au premier coup d'œil: car qu'y a-t-il donc de commun entre la construction d'un édifice et le bon exemple qu'on donne à son prochain?
Mais on découvre bientôt la racine de cette expression. Le vice écarte les hommes, comme la vertu les unit. Il n'y a pas un acte contre l'ordre qui n'enfante un intérêt particulier contraire à l'ordre général; il n'y a pas un acte pur qui ne sacrifie un intérêt particulier à l'intérêt général, c'est-à-dire qui ne tende (1) Jérusalem quœ ocdificatur ut civitas cujus participatio ejus in idipsum.
"20-ï LES SOIREES à créer une volonté une et régulière à la place de ces myriades de volontés divergentes et coupables. Saint Paul partait donc de cette idée fondamentale, que nous sommes tous V édifice de Dieu; et que cet édifice que nous devons élever est le corps du Sauveur (1). U tourne cette idée de plusieurs manières. Il veut qu'on s'édifie les uns les autres; c'est- à-dire que chaque homme prenne place vo- lontairement comme une pierre de cet édifice spirituel, et qu il tâche de toutes ses forces d'y appeler les autres, afin que tout homme édifie et soit édifié. Il prononce surtout ce mot célèbre: La science enfle, mais la cha- rité édifie (2): mot admirable, et d'une vé- rité frappante: car la science réduite à elle- même divise au lieu d'unir, et toutes ses constructions ne sont que des apparences: au lieu que la vertu édifie réellement, et ne peut même agir sans édifier. Saint Paul avait lu dans le sublime testament de son maître que les hommes sont un et plusieur» comme Dieu (3); de manière que tous sont (3) «Qu'ils soinl US comme nous (Jean, XVII, 11.), afin qu'il» «soient uu tous cusunblc, comme vous èlcs ru moi el moi eu vousç terminés et consommés dans V unité (1), car jusque-là l'œuvre n'est pas finie. Et comment n'y aurait-il point entre nous une certaine unité ( elle sera ce qu'on voudra: on l'appel- lera comme on voudra ), puisque seul homme nous a perdus par un seul acte? Je ne fais point ici ce qu'on appelle un cer- cle en prouvant l'unité par l'origine du mal, et l'origine du mal par l'unité: point du tout; le mal n'est que trop prouvé par lui-même; il est partout et surtout dans nous. Or, de toutes les suppositions qu'on peut imaginer pour en expliquer l'origine, aucune ne satis- fait le bon sens ennemi de l'ergotage autant que cette croyance, qui le présente comme le résultat héréditaire d'une prévarication fon- damentale, et qui a pour elle le torrent de toutes les traditions humaines.
La dégradation de l'homme peut donc être mise au nombre des preuves de l'unité hu- maine, et nous aider à comprendre comment par la loi d'analogie, qui ré^it toutes les «qu'ilssoient de même un en vous. ( lmd.., XXT.) Je leur aï donné la «gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un comme nous « sommes un. (Jbid., XXII.) » (1) «Je suis en eux et vous en moi, afin qu'ils soient consommés en vu. (/Wd., XXIII.)»
20 G LES SOIRÉES choses divines, le salut de même est venu par un seul (1).
Vous disiez l'autre jour, M. le comte, qu'il n'y avait pas de dogme chrétien qui ne fût appuyé sur quelque tradition universelle et aussi ancienne que l'homme, ou sur quel- que sentiment inné qui nous appartient comme notre propre existence. Rien n'est plus vrai. N'avez -vous jamais réfléchi à l'importance que les hommes ont toujours attachée aux repas pris en commun? La table, dit un ancien proverbe grec, est V entremetteuse de Vamitiê. Point de traités, point d'accords, point de fêtes, point de cérémonies d'aucune espèce, même lugubres, sans repas. Pourquoi l'invitation adressée à un homme qui dinera tout aussi bien chez lui, est-elle une politesse? pourquoi est-il plus honorable d'ctre assis à la table d'un prince que d'être assis ailleurs à ses côtés? Descendez depuis le palais du monarque européen jusqu'à la hutte du ca- cique; passez de la plus haute civilisation aux rudiments de la société; examinez tous les rangs, toutes les conditions, tous les ca- ractères, partout vous trouverez les repas placés comme une espèce de religion, comme une théorie d'égards, de bienveillance, d'é- tiquette, souvent de politique; théorie qr>j a ses lois, ses observances, ses délicatesses très remarquables. Les hommes n'ont pas trouvé de signe d'union plus expressif que celui de se rassembler pour prendre, ainsi rapprochés, une nourriture commune. Ce signe a paru exalter l'union jusqu'à l'unité. Ce sentiment étant donc universel, la reli- gion Ta choisi pour en faire la base de son principal mystère; et comme tout repas, sui- vant l'instinct universel, était une communion à la même coupe (1), elle a voulu à son tour que sa communion fût un repas. Pour la vie spirituelle comme pour la vie corporelle, une nourriture est nécessaire. Le même organe matériel sert à l'une et à l'autre. A ce banquet» tous les hommes deviennent un en se rassa- siant d'une nourriture qui est une, et qui est toute dans tous. Les anciens pères, pour rendre sensible jusqu'à un certain point cette transformation dans l'unité, tirent volontiers (1) In segno délia comunione e <parlicipazione a sagrifizj esscndo lamensa in se stessa sacra, e non essendo allro i conviti ehe tagri- fixj. (Antichità di Ercolano. Napoli, 1779, in-fol., tom. VII, tav. IX, 208 LES SOIRÉES leurs comparaisons de tépi et de la grappe, qui sont les matériaux du mystère. Car tout ainsi que plusieurs grains de blé ou de raisin ne font qu'un pain et une boisson, de même ce pain et ce vin mystiques qui nous sont présentés à la table sainte, brisent le moi, et nous absorbent dans leur inconcevable unité.
Il y a une foule dViemples de ce senti- ment naturel, légitimé et consacré par la religion, et qu'on pourrait regarder comme des traces pz isque effacées d'un état primitif. En suivant cette route, croyez-vous, M. le comte, qu'il fût absolument impossible de se former une certaine idée de cette solida- rité qui existe entre les hommes (vous me permettrez bien ce terme de jurisprudence), d'où résulte la réversibilité des mérites qui explique tout?
LE COMTE.
Il me serait impossible, mon respectable ami, de vous exprimer, même d'une ma- nière bien imparfaite, le plaisir que m'a causé votre discours; mais, je vous l'avoue avec une franchise dont vous êtes bien digne, ce plaisir est mêlé d'un certain effroi. Le vol que vous prenez peut trop aisément vous égarer, d'autant plus que vous n'avez pas, comme moi, un fanal que vous puissiez re- garder par tous les temps et de toutes les distances. N'y a-t-il pas de la témérité à vou- loir comprendre des choses si fort au-dessus de nous? Les hommes ont toujours été tentés par les idées singulières qui flattent l'orgueil: il est si doux de marcher par des routes ex- traordinaires que nul pied humain n'a foulées! Mais qu'y gagne-t-on? l'homme en devient-il meilleur? car c'est là le grand point. Je dis de plus: en devient-il plus savant? Pourquoi accorderions-nous notre confiance à ces belles théories, si elles ne peuvent nous mener ni loin ni droit? Je ne refuse point de voir de fort beaux aperçus dans tout ce que vous venez de nous dire; mais, encore une fois, ne courons-nous pas deux grands dangers, celui de nous égarer d'une manière funeste, et celui de perdre à de vaines spéculations un temps précieux que nous pourrions em- ployer en études, et peut-être même en dé- couvertes utiles?
LE SÉNATEUR.
C'est précisément le contraire, mon cher u. U 210 LES SOIRÉES comte: il n'y a rien de si utile que ces études qui ont pour objet le monde intellectuel, et c'est précisément la grande route des décou- vertes. Tout ce qu'on peut savoir dans la philosophie rationnelle se trouve dans un passage de saint Paul, et ce passage, le voici: CE MONDE EST UN SYSTÈME DE CHOSES INVISIBLES MANIFESTÉES VISIBLEMENT.
L'univers, a dit quelque part Charles Bon- net, ne serait donc qiCun assemblage d'ap- parences (1)!
Sans doute, du moins dans un certain sens; car il y a un genre d'idéalisme qui est très raisonnable. Difficilement peut-être trouvera-t-on un système de quelque célébrité qui ne renferme rien de vrai.
Si vous considérez que tout a été fait par et pour l'intelligence; que tout mouvement est un effet, de manière que la cause propre- ment dite d'un mouvement ne peut être un mouvement (2); que ces mots de cause et (1) Toute la nature ne serait donc pour nous qu'un grand et magni- fique spectacle d'apparences. ( Bonnet, Paling., part. XIII, chap. n.)
(2) Saint Tliomas a dit: Omne mobile à principio immobiii. ( Adv. génies I, xliv, n°2, et XL vu, n° 6.) Mallebranclie l'a répélée. Dict nul, dit-i!, est tout à la fois moteur *t immobile. (Rccli. du la vérilép de matière s'excluent mutuellement comme ceux de cercle et de triangle, et que tout se rapporte dans ce monde que nous voyons à un autre monde que nous ne voyons pas ( 1 ) r vous sentirez aisément que nous vivons en effet au milieu d'un système de choses in- visibles manifestées visiblement.
Parcourez le cercle des sciences, vous verrez qu'elles commencent toutes par un mystère. Le mathématicien tâtonne sur les hases du calcul des quantités imaginaires, quoique ses opérarations soient très justes. Il comprend encore moins le principe du calcul infinitésimal, l'un des instruments les plus puissants que Dieu ait confiés à l'homme. Il s'étonne de tirer des conséquences infail- libles d'un principe qui choque le bon sens, et nous avons vu des académies demander au monde savant l'explication de ces contra- dictions apparentes. L'astronome attraction- naire dit oit1 il ne s'embarrasse nullement de in-4°, Append. pag. 520.) Mais l'axiome appartient à la philosophie antique.
(2) Tout ce monde visible n'est fait que pour le siècle à venir: tout ce qui passe a ses rapports secrets avec ce siècle éternel où rien ne pas- sera plus: tout ce que nous voyons n'est que la figure et l'attente de« choses invisibles...Dieu n'agit dans le temps (pie pour l'éterni/é» {Mustillon, S'.rm. sur les afflictions, IIIe partie., u.
212 LES SOIRÉES u.
212 LES SOIRÉES savoir ce que c'est que l'attraction, pourvu qiCil soit démontré que cette jorce existe y mais, dans sa conscience, il s'en embar- rasse beaucoup. Le germinaliste, qui vient de pulvériser les romans de Vépigénégiste, s'arrête tout pensif devant l'oreille du mulet: toute sa science branle et sa vue se trouble. Le physicien, quia fait l'expérience de Haies, se demande à lui-même ce que c'est qu'une plante, ce que c'est que le bois, enfin ce c'est que la matière, et n'ose plus se moquer des alchimistes. Mais rien n'est plus intéres- sant que ce qui se passe de nos jours dans l'empire de la chimie. Soyez bien attentifs à la marche des expériences, et vous verrez où les adeptes se trouveront conduits. J'ho- nore sincèrement leurs travaux; mais je crains beaucoup que la postérité n'en profite sans reconnaissance, et ne les regarde eux-mêmes comme des aveugles qui sont arrivés sans le savoir dans un pays dont ils niaient l'exis- tence.
Il n'y a donc aucune loi sensible qui n'ait derrière elle ( passez-moi celte expression ri- dicule) une loi spirituelle dont la première n'est que l'expression visible; et voilà pour- quoi toute explication de cause parla matière ne contentera jamais un bon esprit. Dès qu'on sort du domaine de l'expérience maté- rielle et palpable pour entrer dans celui de la philosophie rationnelle, il faut sortir de la matière et tout expliquer par la métaphv sique. J'entends la vraie métaphysique, et non celle qui a été cultivée avec tant d'ardeur durant le dernier siècle par des hommes qu'on appelait sérieusement métaphysiciens. Plai- sants métaphysiciens! qui ont passé leur vie à prouver qu'il n'y a point de métaphysique; brutes illustres en qui le génie était anima* Usé!
Il est donc très certain, mon digue ami, qu'on ne peut arriver que par ces routes ex- traordinaires que vous craignez tant. Que si je n'arrive pas, ou parce que je manque de forces, ou parce que l'autorité aura élevé des barrières sur mon chemin, n'est-ce pas déjà un point capital de savoir que je suis dans la bonne route? Tous les inventeurs, tous les hommes originaux ont été des hommes religieux et même exaltés. L'esprit humain, dénaturé par le scepticisme irréligieux, res- semble à une friche qui ne produit rien, ou qui se couvre de plantes spontanées, inutiles à l'homme. Alors même sa fécondité nata- 2 i i LES SOIRÉES relie est un mal: car ces plantes, en mêlant et entrelaçant leurs racines, durcissent le sol, et forment une barrière de plus entre le ciel et la terre. Brisez, brisez cette croûte maudite; détruisez ces plantes mortellement vivaces; appelez toutes les forces de l'homme; enfoncez le soc; cherchez profondément les puissances de la terre pour les mettre en contact avec les puissances du ciel.
Voilà, messieurs, l'image naturelle de l'intelligence humaine ouverte ou fermée aux connaissances divines.
Les sciences naturelles mêmes sont sou- mises à la loi générale. Le génie ne se traîne guère appuyé sur des syllogismes. Son allure est libre; sa manière tient de l'inspiration: on le voit arriver, et personne ne Ta vu mar- cher (1 ). Y a-t-il, par exemple, un homme qu'on puisse comparer à Keppler dans l'astro- nomie? Newton lui-même est-il autre chose que le sublime commentateur de ce grand homme, qui seul a pu écrire son nom dans (I) Dirina cognilio non est inquisitiva...non pcr raliocinidionan causatu, sed immalerhtlis lognilio rerum absque discursu. (S. Thomas advers. génies,!, 92.) En effet, la science en Diou étant une intui- tion, plus elle a ce caractère flans l'homme, et plus elle s'opnroch» de -"a modèle.
les cieux? car les lois du inonde sont les lois de Keppler, Il y a surtout clans la troisième quelque chose de si extraordinaire, de si in- dépendant de toute autre connaissance préli- minaire, qu'on ne peut se dispenser d'y re- connaître une véritable inspiration: or, il ne parvint à cette immortelle découverte qu'en suiyant je ne sais qu'elles idées mystiques de nombres et d'harmonie céleste, qui s'accor- daient fort hien avec son caractère profondé- ment religieux, mais qui ne sont, pour la froide raison, que de purs rêves. Si l'on avait soumis ces idées à l'examen de certains phi- losophes en garde contre toute espèce de su- perstition, à celui de Bacon, par exemple, qui aimait l'astronomie et la physique comme les premiers hommes d'Italie aiment les femmes, il n'aurait pas manqué d'y voir des idoles de cavernes ou des idoles de tribus, etc. (1). Mais ce Bacon, qui avait substitué la mé- thode d'induction à celle du syllogisme, comme on l'a dit dans un siècle où Ton a épuisé tous les genres de délire, non-seule- ment était demeuré étranger à la découverte (l)Ceux qui connaissent la philosophie de Bacon entendent cet ar- got: il serait trop long de l'expliquer aux autres.
cl \ 6 LES SOIRÉES de son immortel contemporain, maïs il te-, nait obstinément au système de Ptolomée, malgré les travaux de Copernic, et il appe- lait cette obstination une noble constance (1).
Et dans la patrie de Roger Bacon on croyait, même après les découvertes de Galilée, que les verres caustiques devaient être concaves, et que le mouvement de tâtonnement, qu'on fait en haussant et baissant une lentille pour trouver le vrai point du foyer, augmentait la chaleur des rayons solaires.
Il est impossible que vous ne vous soyez pas quelquefois divertis des explications méca- niques du magnétisme, et surtout des atomes de Descartes formés en tire-bouchons (2); mais vous n'avez sûrement pas lu ce qu'en a dit Gilbert: car ces vieux livres ne se lisent plus. Je ne prétends point dire qu'il ait rai- son; mais j'engagerais sans balancer ma vie, et même mon honneur, que jamais on ne découvrira rien dans ce profond mystère de la nature qu'en suivant les idées de Gilbert, (1) Iiaque tenebimus, qucmadmodum cœkstia sonent,'xomtm con- sTASTUM.(TLe works ofFr. Bacon. London, I80:>, iu-S°. Thema cœîi, lom.lX,p.252.)
(2) Cartesii principia pliilosophica, Pars IV, u° lôô, r>. IS6, Amst.» Dlaep, f685,in-4°.
ou d'autres du même genre, comme le mou- vement général des eaux dans le monde ne s'expliquera jamais d'une manière satisfai- sante ( supposé qu'il s'explique ) qu'à la ma- nière deSénèque(l), c'est-à-dire par des mé- thodes totalement étrangères à nos expérien- ces matérielles et aux lois de la mécanique. Plus les sciences se rapportent à l'homme, comme la médecine, par exemple, moins elles peuvent se passer de religion: lisez, si vous voulez, les médecins irréligieux, comme savants ou comme écrivains, s'ils ont le mé- rite du style; mais ne les appelez jamais au- près de votre lit. Laissons de côté, si vous le voulez, la raison métaphysique, qui est cependant bien importante; mais n'oublions jamais le précepte de Celse, qui nous recom- mande quelque part de chercher autant que nous le pouvons le médecin ami (2); cher- chons donc avant tout celui qui a juré d'ai- mer tous les hommes, et fuyons par-dessus tout celui qui, par système, ne doit l'amour à personne.
(2) Quùm par scientia sit, utiliorem tamcn medicum esse ( scias) ami- ewn quùm exirancum. ( Aur. Corn. Cclsi Je Remed. Piaf. lib. ï.)
218 LES SOIRÉES Les mathématiques mêmes sont soumises à cette loi, quoiqu'elles soient un instrument plutôt qu'une science, puisqu'elles n'ont de valeur qu'en nous conduisant à des connais- sances d'un autre ordre: comparez les ma- thématiciens du grand siècle et ceux du sui- vant. Les nôtres furent de puissants chijfreurs: ils manièrent avec une dextérité merveilleuse et qu'on ne saurait trop admirer les instru- ments remis entre leurs mains; mais ces ins- truments furent inventés dans le siècle de la foi et même des factions religieuses, qui ont une vertu admirable pour créer les grands caractères et les grands talents. Ce n'est point la même chose d'avancer dans une route ou de la découvrir.
Le plus original des mathématiciens du XVIIIe siècle, autant qu'il m'est permis d'en juger, le plus fécond, et celui surtout dont les travaux tournèrent le plus au profit de l'homme (ce point ne doit jamais être ou- blié) par l'application qu'il en fit à l'optique et à l'art nautique, fut Léonard Euler, dont la tendre piété fut connue de tout le monde, de moi surtout, qui ai pu si longtemps l'ad- mirer de près.
Qu'on ne vienne donc point crier à lUllu* minisme, à la mysticité. Des mois ne sont rien; et cependant c'est avec ce rien qu'on intimide le génie et qu'on barre la route des découvertes. Certains philosophes se sont avisés dans ce siècle de parler de causes: mais quand voudra-t-on donc comprendre qu'il ne peut y avoir de causes dans l'ordre matériel, et qu'elles doivent toutes être cher- chées dans un autre cercle?
Or, si cette régie a Heu, même dans les sciences naturelles, pourquoi, dans les scien- ces d'un ordre surnaturel, ne nous livrerions- nous pas, sans le moindre scrupule, à des recherches que nous pourrions aussi nom- mer surnaturelles? Je suis étonné, M. le comte, de trouver en vous les préjugés aux- quels l'indépendance de votre esprit aurait pu échapper aisément.
LE COMTE.
LE COMTE.
Je vous assure, mon cher ami, qu'il pour- rait bien y avoir du mal entendu entre nous, comme il arrive dans la plupart des discus- sions. Jamais je n'ai prétendu mer, Dieu m'en préserve, que la religion ne soit la mère de la science: la théorie et l'expé- rience se réunissent pour proclamer cette 2-0 LES SOIBÊES 2-0 LES SOIBÊES vérité. Le sceptre de la science n'appartient à l'Europe que parce qu'elle est chrétienne. Elle n'est parvenue à ce haut point de civi- lisation et de connaissances que parce qu'elle a commencé par la théologie; parce que les universités ne furent d'abord que des écoles de théologie, et parce que toutes les sciences, greffées sur ce sujet divin, ont manifesté la sève divine par une immense végétation. L'in- dispensable nécessité de cette longue prépa- ration du génie européen est une vérité ca- pitale qui a totalement échappé aux discou- reurs modernes. Bacon même, que vous avez justement pincé, s'y est trompé comme des gens bien au-dessous de lui. Il est tout à fait amusant lorsqu'il traite ce sujet, et sur- tout lorsqu'il se fâche contre la scolastique et la théologie. Il faut en convenir, cet homme célèbre a paru méconnaître entière- ment les préparations indispensables pour que la science ne soit pas un grand mal. Appre- nez aux jeunes gens la physique et la chi- mie avant de les avoir imprégnés de religion et de morale; envoyez à une nation neuve des académiciens avant de lui avoir envoyé des missionnaires, et vous verrez le résultat. On peut même,.je crois, prouver jusqu'à la démonstration qu'il y a dans la science, si elle n'est pas entièrement subordonnée aux dogmes nationaux, quelque chose de caché qui tend à ravaler l'homme, et à le rendre surtout inutile ou mauvais citoyen: ce prin cipe bien développé fournirait une solution claire et péremptoire du grand problême de r utilité des sciences, problême que Rousseau a fort embrouillé dans le milieu du dernier siècle avec son esprit faux et ses demi-con- naissances (1).
Pourquoi les savants sont-ils presque tou- (1) L'étude des sciences naturelles a son excès comme tout le reste, et nous y sommes arrivés. Elles ne sont point, elles ne doivent point être le but principal de l'intelligence, et la plus haute folie qu'on pût commettre serait celle de s'exposer à manquer d'hommes pour avoir plus de physiciens. Philosophe, disait très bien Sénèque, commence par t'é- tudier toi-même avant d'étudier le monde. ( Ep. lxv. ) Mais les paroles de Bossuct frappent bien plus fortement, parce qu'elles tombent de plus haut.
« L'homme est vain de plus d'une sorte: ceux-là pensent être les plus « raisonnables qui sont vains des dons de l'intelligence...: à la vérité, « ils sont digues d'être distingués des autres, et ils font un des plu* « beaux ornements du monde; mais qui les pourrait supporter, lorsque « aussitôt qu'ils se sentent un peu de talent...ils fatiguent toutes les « oreilles...et pensent avoir droit de se faire écouter sans fin, et de « décider de tout souverainement? 0 justesse dans la vie! û égalité « dans les mœurs! 6 mesure dans les passions! riches et véritables or- « nements de la nature raisonnable, quand est-ce que nous apprendront « ù vous estimer! » (Sermon sur l'honneur. ) jours de mauvais hommes d'états, et en gé- néral inhabiles aux affaires?
D'où vient au contraire que les prêtres (je dis les prêtres) sont naturellement hommes d'état? c'est-à-dire, pourquoi Tordre sacerdo- tal en produit-il davantage, proportion gar- dée, que tous les autres ordres de la so- ciété? surtout de ces hommes d'état naturels, si je puis mexprimer ainsi, qui s'élancent dans les affaires et réussissent sans prépa- ration, tel par exemple que Charles V et son fils en employèrent beaucoup, et qui nous étonnent dans l'histoire?
Pourquoi la plus noble, la plus forte, la plus puissante des monarchies a-t-elle été faite, au pied de la lettre, par des évêques (c'est un aveu de Gibbon) comme une ruche est faite par des abeilles?
Je ne finirais pas sur ce grand sujet; mais, mon cher sénateur, pour l'intérêt même de cette religion et pour l'honneur qui lui est dû, souvenons-nous qu'elle ne nous recom- mande rien tant que la simplicité et l'obéis sance. De qui notre argile est- elle mieux con- nue que de Dieu? J'ose dire que ce que nous devons ignorer est plus important pour nous que ce que nous devons savoir. S'il a placé certains objets au-delà des bornes de notre vision, c'est sans doute parce qu'il serait dan- gereux pour nous de les apercevoir distinc tement. J'adopte de tout mon cœur et j'ad- mire votre comparaison tirée de la terra ouverte ou fermée aux influences du ciel: prenez garde cependant de ne pas tirer mie conséquence fausse d'un principe évident. Que la religion, et même la piété, soit la meilleure préparation pour Pesprit humain; qu'elle le dispose, autant que la capacité in- dividuelle le permet, à toute espèce de con- naissances, et qu'elle le place sur la route de-s découvertes, c'est une vérité incontestable pour tout homme qui a seulement mouillé ses lèvres à la coupe de la vraie philosophie. Mais quelle conclusion tirerons-nous de cette vérité? qu'il faut donc faire tous nos efforts pour pénétrer les mjsteres de cette religion} Nullement: permettez-moi de vous le dire, c'est un sophisme évident. La conclusion lé- gitime est qu'il faut subordonner toutes nos connaissances à la religion, croire ferme- ment qu'on étudie en priant; et surtout, lors- que nous nous occupons de philosophie rationnelle, ne jamais oublier que toute pro- position de métaphysique, qui ne sort pas 224 LES SOIRÉES