Pour M. Proudhon, la circulation du sang doit être une conséquence de la théorie de Harvey.
« Le monopole est le terme fatal de la concur- rence, qui l'engendre par une négation incessante d'elle-même. Cette génération du monopole en est déjà la justification...Le monopole est l'op- posé naturel de la concurrence...mais dès lors que la concurrence est nécessaire, elle im- plique l'idée du monopole, puisque le monopole est comme le siège de chaque individualité con- currente. » Nous nous réjouissons avec M. Proudhon, qu'il puisse au moins une fois bien appliquer sa for- mule de thèse et d'antithèse. Tout le monde sait que le monopole moderne est engendré par la concurrence elle-même.
Quant au contenu, M. Proudhon se tient à des images poétiques. La concurrence faisait « de chaque subdivision du travail comme une souve- raineté où chaque individu se posait dans sa force et dans son indépendance. » Le monopole est « le siège de chaque individualité concurrente. » La souveraineté vaut au moins le siège.
210 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE M. Proudhon ne parle que du monopole mo- derne engendré par la concurrence. Mais nous savons tous que la concurrence a été engendrée par le monopole féodal. Ainsi primitivement la concurrence a été le contraire du monopole, et non le monopole le contraire de la concurrence. Donc, le monopole moderne n'est pas une simple antithèse, c'est au contraire la vraie S3^nthèse.
Thèse: Le monopole féodal antérieur à la concurrence.
Antithèse: La concurrence.
Synthèse: Le monopole moderne, qui est la négation du monopole féodal en tant qu'il sup- pose le régime de la concurrence, et qui est la négation de la concurrence en tant qu'il est mo- nopole.
Ainsi le monopole moderne, le monopole bour- geois, est le monopole synthétique, la négation de la négation, l'unité des contraires. Il est le mo- nopole à l'état pur, normal, rationnel. M. Prou- dhon est en contradiction avec sa propre philoso- phie, quand il fait du monopole bourgeois le mo- nopole à l'état cru, simpliste^ contradictoire, spasmodique. M. Rossi, que M. Proudhon cite plusieurs fois au sujet du monopole, paraît avoir mieux saisi le caractère S3'nthétique du monopole bourgeois. Dans son Cours ifc'conomie politique, il distingue entre des monopoles artificiels et des monopoles naturels. Les monopoles féodaux, dit-il, sont aiiiliciels, c'esi-à-dire arbitraires; les MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 211 monopoles bourgeois sont naturels, c'est-à-dire rationnels.
Le monopole est une bonne chose, raisonne M. Proudhon, puisque c'est une catégorie écono- mique, une émanation «de la raison imperson- nelle de l'humanité.» La concurrence est encore une bonne chose, puisqu'elle est, elle aussi, une catégorie économique. Mais ce qui n'est pas bon, c'est la réalité du monopole et la réalité de la con- currence. Ce qui est pire encore, c'est que la concurrence et le monopole se dévorent mutuel- lement. Que faire? Chercher la synthèse de ces deux pensées éternelles, l'arracher au sein de Dieu où elle est déposée de temps immémorial.
Dans la vie pratique, on trouve non seulement la concurrence, le monopole et leur antagonisme, mais aussi leur synthèse, qui n'est pas une for- mule, mais un mouvement. Le monopole produit la concurrence, la concurrence produit le mono- pole. Les monopoleurs se font de la concurrence, les concurrents deviennent monopoleurs. Si les monopoleurs restreignent la concurrence entre eux par des associations partielles, la concurrence s'accroît parmi les ouvriers; et plus la masse des prolétaires s'accroît vis-à-vis des monopoleurs d'une nation, plus la concurrence devient effrénée entre les monopoleurs des différentes nations. La S3'nthèse est telle, que le monopole ne peut se maintenir qu'en passant continuellement par la lutte de la concurrence.
212 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE Pour engendrer dialectiquement les impôts qui viennent après le monopole^ M. Proudhon nous parle du génie social qui, après avoir suivi intré- pidement sa route e?! zigzag, « après avoir marché d'un pas assuré, sans repentir et sans arrêt, arrivé à l'angle du monopole, porte en arrière un mélan- colique regard, et après une réflexion profonde, frappe d'impôts tous les objets de la production, et crée toute une organisation administrative, afin que tous les emplois soient lii'rés au proléta- riat Qt payés par les hommes du moîiopole. » Que dire de ce génie, qui étant à jeun, se pro- mène en zigzag? et que dire de cette promenade qui n'aurait d'autre but que de démolir les bour- geois par les impôts, tandis que les impôts ser- vent précisément à donner aux bourgeois les moyens de se conserver comme classe domi- nante?
Pour faire entrevoir seulement la manière dans laquelle M. Proudhon traite les détails écono- miques, il suffira de dire que, d'après lui, Vimpôt sur la consommatiotî aurait été établi en vue de l'égalité et pour venir en aide au prolétariat.
L'impôt sur la consommation n'a pris son véritable développement que depuis l'avènement de la bourgeoisie. Entre les mains du capital industriel, c'est-à-dire de la richesse sobre et éco- nome qui se maintient, se reproduit, et s'agrandit par l'exploitation directe du travail, l'impôt sur la consommation était un moyen d'exploiter la MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 213 richesse frivole, joyeuse, prodigue des grands seigneurs qui ne faisaient que consommer. Jac- ques Stuart a très bien exposé ce but primitif de l'impôt sur la consommation dans ses Recherches sur les principes de l Économie politique, qu'il a publiées dix ans avant A. Smith.
« Dans la monarchie pure, dit-il, les princes semblent jaloux en quelque sorte de l'accroisse- m.ent des richesses, et lèvent des impôts en consé- quence sur ceux qui deviennent riches, — impôts sur la production. Dans le gouvernement consti- tutionnel, ils tombent principalement sur ceux qui deviennent pauvres, — impôts sur la consom- mation. Ainsi, les monarques mettent un impôt sur l'industrie...par exemple la capitation et la taille sont proportionnées à l'opulence supposée de ceux qui y sont assujettis. Chacun est imposé à raison du profit qu'il est censé faire. Dans les gouvernements constitutionnels, les impôts se lèvent ordinairement sur la consommation. Cha- cun est imposé à raison de la dépense qu'il fait. » Quant à la succession logique des impôts, de la balance du commerce, du crédit — dans l'enten- dement de M. Proudhon — nous ferons observer seulement, que la bourgeoisie anglaise, parvenue sous Guillaume d'Orange à sa constitution poli- tique, créa tout d'un coup un nouveau système d'impôts, le crédit public et le système des droits protecteurs, dès qu'elle fut en état de développer librement ses conditions d'existence.
214 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE Cet aperçu suffira pour donner au lecteur une juste idée des élucubrations de M. Proudhon sur la police ou l'impôt, la balance du commerce, le crédit, le communisme et la population. Nous défions la critique la plus indulgente d'aborder ces chapitres sérieusement.
§ IV. — LA PROPRIÉTÉ OU LA RENTE.
A chaque époque historique la propriété s'est développée différemment et dans une série de rapports sociaux entièrement diff'érents. Ainsi définir la propriété bourgeoise, n'est autre chose que faire l'exposé de tous les rapport sociaux de la production bourgoise.
Vouloir donner une définition de la propriété, comme d'un rapport indépendant, d'une catégorie à part, d'une idée abstraite et éternelle, ce ne peut être qu'une illusion de métaphysique ou de juris- prudence.
M. Proudhon, tout en ayant l'air de parler de la propriété en général, ne traite que la propriété foncière de la rente foncière.
« L'origine de la rente, comme propriété, est pour ainsi dire extraéconomique: elle réside dans des considérations de psychologie et de morale qui ne tiennent que de fort loin à la production des richesses. » (T. II, page 266.)
MESÈRE DR LA PHfLO^OPIIIE 213 Ainsi, M. Proudhon se reconnaît incapable de comprendre l'origine économique de la rente et de la propriété. Il convient que cette incapacité l'oblige de recourir à des considérations de psy- chologie et de morale, lesquelles tenant en effet de fort loin à la production des richesses, tien- nent pourtant de fort près à l'exiguïté de ses vues historiques. M. Proudhon affirme que l'origine de la propriété a quelque chose de mystique et de mystérieux. Or, voir du mystère dans l'origine de la propriété, c'est-à-dire transformer en mys- tère le rapport de la production elle-même à la distribution des instruments de production, n'est- ce pas, pour parler le langage de M. Proudhon, renoncer à toute prétention à la science économi- que?
M. Proudhon « se borne à rappeler qu'à la septième époque de l'évolution économique — le crédit — la fiction ayant fait évanouir la réalité, l'activité humaine menaçant de se perdre dans le vide, il était devenu nécessaire de rattacher plus fortement à la nature: or la rente a été le prix de ce nouveau contrat. » (T. II, p. 266.)
Lliomme aux quarante écus a pressenti un Proudhon à venir: « Monsieur le créateur, à vous permis: chacun est maître dans son monde; mais vous ne me ferez jamais croire que celui où nous sommes soit de verre. » Dans votre monde, où le crédit était un moyen pour se perdre dans le vide., il est très possible que la propriété soit 216 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE devenue nécessaire pour rattacher lliomme à la nature. Dans le monde de la population réelle, où la propriété foncière précède toujours le crédit, Vhorror vacui de M. Proudhon ne pouvait pas exister.
L'existence de la rente une fois admise, qu'elle qu'en soit d'ailleurs l'origine, elle se débat con- tradictoirement entre le fermier et le propriétaire foncier. Quel est le dernier terme de ce débat, en d'autres mots, quelle est la quotité moyenne de la rente? Voici ce que dit M. Proudhon: « La théorie de Ricardo répond à cette ques- tion. Au début de la société^ lorsque Thomme, nouveau sur la terre, n'avait devant lui que l'im- mensité des forêts, que la terre était vaste et que l'industrie commençait à naître, la rente dut être nulle. La terre, non encore façonnée par le tra- vail, était un objet d'utilité; ce n'était pas une valeur d'échange: elle était commune, non so- ciale. Peu à peu la multiplication des familles et le progrès de l'agriculture firent sentir le prix de la terre. Le travail vint donner au sol sa valeur: de là naquit la rente. Plus, avec la même quantité de services, un champ put rendre de fruits, plus il fut estimé; aussi la tendance des propriétaires fut-elle toujours de s'attribuer la totalité des fruits du sol, moins le salaire du fermier, c'est-à-dire moins les frais de production. Ainsi la propriété vient à la suite du travail pour lui enlever tout ce qui, dans le produit, dépasse les frais réels. Le MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 217 propriétaire remplissant un devoir mystique et représentant vis-à-vis du colon la communauté, le fermier n'est plus, dans les prévisions de la Providence, qu'un travailleur responsable, qui doit rendre compte à la société de tout ce qu'il recueille en sus de son salaire légitime...Par essence et destination, la rente est donc un instru- ment de justice distributive, l'un des mille mo- yens que le génie économique met en œuvre pour arriver à l'égalité. C'est un immense cadastre exécuté contradictoirement par les propriétaires et fermiers, sans collision possible, dans un inté- rêt supérieur, et dont le résultat définitif doit être d'égaliser la possession de la terre entre les exploiteurs du sol et les industriels...Il ne fallait pas moins que cette magie de la propriété pour arracher au colon l'excédant du produit qu'il ne peut s'empêcher de regarder comme sien et dont il se croit exclusivement l'auteur. La rente, ou pour mieux dire la propriété, a brisé l'égoïsme agricole et créé une solidarité que nulle puissance, nul partage de la terre n'aurait fait naître...A présent, l'effet moral de la propriété obtenu, reste à faire la distribution de la rente. » Tout ce fracas de mots se réduit d'abord à ceci: Ricardo dit que l'excédant du prix des pro- duits agricoles sur leurs frais de production, y compris le profit et l'intérêt ordinaires du capital donne la mesure de la rente. M. Proudhon fait mieux. Il fait intervenir le propriétaire, comme 43 218 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE un Deus ex machina, qui arrache au colon tout l'excédant de sa production sur les frais de la production. Il se sert de l'intervention du proprié- taire pour expliquer la propriété, de l'intervention du rentier pour expliquer la rente. Il répond au problème en posant le même problème et en l'augmentant encore d'une syllabe.
Observons encore qu'en déterminant la rente par la différence de fécondité de la terre, M. Proudhon lui assigne une nouvelle origine, puisque la terre, avant d'être estimée d'après les différents degrés de fertilité, « n'était pas, » sui- vant lui, « une valeur d'échange, mais était com- mune. » Qu'est-elle donc devenue, cette fiction de la rente qui avait pris naissance dans la néces- sité àt ramener à la terre l'homme qui allait se perdre dans r infini du ride?
Dégageons maintenant la doctrine de Ricardo des phrases providentielles, allégoriques et mys- tiques dans lesquelles M. Proudhon a eu soin de l'envelopper.
La rente, dans le sens de Ricardo, est la pro- priété foncière à l'état bourgeois: c'est-à dire la propriété féodale qui a subi les conditions de la production bourgeoise.
Nous avous vu que, d'après la doctrine de Ricardo, le prix de tous les objets est finalement déterminé par les frais de production, y compris le profit industriel; en d'autres termes, par le temps de travail employé. Dans l'industrie manu- MISÈRE DK LA PIlILOSOPIirE 219 facturière, le prix du produit obtenu par le mini- mum de travail règle le prix de toutes les autres marchandises de la même espèce, attendu qu'on peut multiplier à TinHni les instruments de pro- duction les moins coûteux et les plus productifs, et que la libre concurrence amène nécessairement un prix de marché, c'est-à-dire un prix commun pour tous les produits de la même espèce.
Dans l'industrie agricole, au contraire, c'est le prix du produit obtenu par la plus grande quan- tité de travail qui règle le prix de tous les produits de la même espèce. En premier lieu, on ne peut pas, comme dans l'industrie manufacturière, mul- tiplier à volonté les instruments de production du même degré de productivité, c'est-à-dire les ter- rains du même degré de fécondité. Puis, à mesure que la population s'accroît, on en vient à exploiter des terrains d'une qualité inférieure, ou à faire sur le même terrain de nouvelles mises de capital proportionnellement moins produc- tives que les premières. Dans l'un et l'autre cas, on fait usage d'une plus grande quantité de travail pour obtenir un produit proportionnellement moindre. Le besoin de la population ayant rendu nécessaire ce surcroît de travail, le produit du terrain d'une exploitation plus coûteuse a son écoulement forcé tout aussi bien que celui du terrain d'une exploitation à meilleur marché. La concurrence nivelant le prix du marché, le pro- duit du meilleur terrain sera payé tout aussi cher 2^0 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE que celui du terrain inférieur. C'est l'excédant du prix des produits du meilleur terrain sur les frais de leur production qui constitue la rente. Si l'on avait toujours à sa disposition des terrains du même degré de fertilité; si l'on pouvait, com- me dans l'industrie manufacturière, recourir tou- jours à des machines moins coûteuses et plus productives, ou si les secondes mises de capital produisaient autant que les premières, alors le prix des produits agricoles serait déterminé par le prix des denrées produites par les meilleurs instruments de production, comme nouj l'avons vu pour le prix des produits manufacturés. Mais aussi, dès ce moment, la rente aurait dis- paru.
Pour que la doctrine de Ricardo soit générale- ment vraie, il faut encore que les capitaux puis- sent être librement appliqués aux différentes branches de l'industrie; qu'une concurrence for- tement développée entre les capitalistes ait porté les profits à un taux égal; que le fermier ne soit plus qu'un capitaliste industriel qui demande, pour l'emploi de son capital à la terre, un profit égal à celui qu'il tirerait de son capital appliqué, dans une manufacture quelconque; que l'ex- ploitation agricole soit soumise au régime de la grande industrie; enfin, que le propriétaire fon- cier lui-même ne vise plus qu'au revenu moné- taire.
Il se peut que la rente n'existe pas encore, comme MISÈRE DE LA PHILOSOPiIIE 221 en Irlande, quoique le fermage y ait pris un déve- loppement extrême. La rente étant l'excédant non-seulement sur le salaire, mais encore sur le profit industriel, elle ne saurait exister là où le revenu du propriétaire n'est qu'un prélèvement sur le salaire.
Or, bien loin de faire de l'exploiteur de la terre, du fermier, un simple travailleur, et « d'arracher au colon l'excédant du produit qu'il ne peut s'empêcher de regarder comme sien », la rente met en présence du propriétaire foncier le capitaliste industriel, au lieu de l'esclave, du serf, du tributaire, du salarié.
Aussi s'est-il écoulé un grand laps de temps avant que le fermier féodal lût remplacé par le capitaliste industriel. En Allemagne, par exem- ple, cette transformation n'a commencé que dans le dernier tiers du xviii" siècle. Il n'y a que l'An- gleterre où ce rapport entre le capitaliste indus- triel et le propriétaire foncier ait pris tout son développement.
Tant qu'il n'y avait que le colon de M. Proud- hon, il n'y avait pas de rente. Dès qu'il y a rente, le colon n'est pas le fermier, mais l'ouvrier, le colon du fermier. L'amoindrissement du travail- leur, réduit au rôle de simple ouvrier, journalier, salarié, travaillant pour le capitaliste industriel; l'intervention du capitaliste industriel, exploitant la terre comme toute autre fabrique; la transfor- 222 misèrl; de la piiii.ojopiiie mation du propriétaire foncier de petit souverain en usurier vulgaire: voilà les différents rapports exprimés par la rente.
La rente, dans le sens de Ricardo, c'est l'agri- culture patriarcale transformée en industrie com- merciale, le capital industriel appliqué à la terre, la bourgeoisie des villes transplantée dans les campagnes. La rente, au lieu d'attacher riiojiime à la nature, n'a fait que rattacher l'ex- ploitation de la terre à la concurrence. Une fois constituée en rente, la propriété foncière elle- même est le résultat de la concurrence, puisque dès lors elle dépend de la valeur vénale des pro- duits agricoles. Comme rente, la propriété foncière est mobilisée et devient un effet de commerce. La rente n'est possible que du moment où le développement de l'industrie des villes et l'orga- nisation sociale qui en résulte forcent le proprié- taire foncier à ne viser qu'au profit vénal, au rap- port monétaire de ses produits agricoles, à ne voir enfin dans sa propriété foncière qu'une machine à battre monnaie. La rente a si parfaitement détaché le propriétaire foncier du sol, de la nature, qu'il n'a pas seulement besoin de connaître ses ter- res ainsi que cela se voit en Angleterre. Quand au fermier, au capitaliste industriel et à l'ouvrier agricole, ils ne sont pas plus attachés à la terre qu'ils exploitent, que l'entrepreneur et l'ouvrier des manufactures ne le s^ont au coton ou à la MISKRE DI': LA PHILOSOPHIE 223 laine; ils n'éprouvent de l'attachement que pour le prix de leur exploitation, pour le pro- duit monétaire. De là les jérémiades des par- tis réactionnaires, qui appellent de tous leurs vœux le retour de la féodalité, de la bonne vie patriarcale, des mœurs simples et des grandes vertus de nos aïeux. L'assujettissement du sol aux lois qui régissent toutes les autres industries est et sera toujours le sujet de condoléances intéressées. Ainsi on peut dire que la rente est devenue la force motrice qui a lancé l'idylle dans le mouvement de l'histoire.
Ricardo, après avoir supposé la production bourgeoise comme nécessaire pour déterminer la rente, l'applique néanmoins à la propriété fon- cière de toutes les époques et de tous les pays. Ce sont là les errements de tous les économistes, qui représentent les rapports de la production bourgeoise comme des catégories éternelles.
Du but providentiel de la rente, qui est, pour M. Proudhon, la transformation du colon en tra- vailleur responsable^ il passe à la rétribution égalitaire de la rente.
La rente^ ainsi que nous venons de le voir, est constituée par le prix égal des produits de ter- rains inégaux en fertilité, de manière qu'un hec- tolitre de blé qui a coûté lo francs est vendu à 20 francs, si les frais de production s'élèvent, pour un terrain de qualité inférieure, à 20 francs.
224 MISKRE DK LA f'IIILOSOPIlIE Tant que le besoin force d'acheter tous les pro- duits agricoles apportés sur le marché, le prix du marché est déterminé par les frais du produit le plus coûteux. C'est donc cette égalisation du prix, résultant de la concurrence et non de la dif- férente fertilité des terrains, qui constitue au pro- priétaire du meilleur terrain une rente de i o francs pour chaque hectolitre que vend son fermier.
Supposons un instant que le prix du blé soit déterminé par le temps de travail nécessaire pour le produire, et aussitôt l'hectolitre de blé obtenu sur le meilleur terrain se vendra ro francs, tandis que l'hectolitre de blé obtenu sur le terrain de qualité inférieure sera payé 20 francs. Cela admis, le prix moyen du marché sera de 15 francs, tan- dis que, d'après la loi de la concurrence, il est de 20 francs. Si le prix moyen était de 15 francs, il n'y aurait lieu à aucune distribution, ni égalitaire, ni autre, car il n'y aurait pas de rente. La rente n'existe que par cela même que l'hectolitre de blé, qui coûte au producteur 10 francs, se vend 20 francs. M. Proudhon suppose l'égalité du prix de marché à frais de production inégaux, pour en venir à la répartition égalitaire du produit de l'inégalité.
Nous concevons que des économistes, tels que Mill, Cherbulliez, liilditch et autres, ont demandé que la rente soit attribuée à l'Etat pour servir à l'acquittement des impôts. C'est là la franche ex- Mibi;riE DE LA piiiLOsoniiE 223 pression de la haine que le capitaliste industriel voue au propriétaire foncier, qui lui paraît une inutilité, une superfétation, dans l'ensemble de la production bourgeoise.
Mais faire d'abord payer l'hectolitre de blé 20 francs, pour faire ensuite une distribution gé- nérale des 10 francs qu'on a prélevés en trop sur les consommateurs, cela suffit, pour que le génie social ^o\ivsm\Q. mélancoliquement sa route enzig- :{ag^ et qu'il aille se cogner la tête contre un angle quelconque.
La rente devient, sous la plume de M. Proud- hon, « un immense cadastre, exécuté contradic- toirement par les propriétaires et les fermiers...dans un intérêt supérieur, et dont le résultat définitif doit être d'égaler la possession de la terre entre les exploiteurs du sol et les indus- triels. » Pour qu'un cadastre quelconque, formé par la rente, soit d'une valeur pratique, il faut toujours rester dans les conditions de la société actuelle.
Or nous avons démontré que le fermage payé par le fermier au propriétaire, n'exprime un peu exactement la rente que dans les pays les plus avancés dans l'industrie et dans le commerce. Encore ce fermage renferme-t-il souvent l'intérêt payé au propriétaire pour le capital incorporé à la terre. La situation des terrains, le voisinage des villes, et bien d'autres circonstances encore^ influent sur le fermage et modifient la rente. Ces 226 Wl.-ÈRE DE LA PHILOSOPHIE raisons péremptoires suffiraient pour prouver l'inexactitude d'un cadastre basé sur la rente.
D'un autre côté, la rente ne saurait être l'indice constant du degré de fertilité d'un terrain, puis- que l'application moderne de la chimie vient à chaque instant changer la nature du terrain, et que les connaissances géologiques commencent précisément de nos jours à renverser toute l'an- cienne estimation de la fertihté relative: ce n'est que depuis vingt ans environ qu'on a défriché de vastes terrains dans les comtés orientaux de l'An- gleterre, terrains qu'on laissait incultes faute d'a- voir bien apprécié les rapports entre l'humus et la composition de la couche inférieure.
Ainsi l'histoire, loin de donner dans la rente un cadastre tout formé, ne fait que changer, ren- verser totalement les cadastres déjà formés.
Enfin la fertilité n'est pas une qualité aussi naturelle qu'on pourrait bien le croire: elle se rattache intimement aux rapports sociaux actuels. Une terre peut être très fertile pour être cultivée en blé, et cependant le prix de marché pourra déterminer le cultivateur à la transformer en prairie artificielle et à la rendre ainsi infertile.
M. Proudhon n'a improvisé son cadastre, qui ne vaut même pas le cadastre ordinaire, que pour donner un corps au but proridcnticlkmeiit dga^ li taire de la rente.
« La rente, continue M. Proudhon, est l'inté- rêt payé pour un capital qui ne périt jamais, MISl^RE DE LA PHILOSOPHIE 227 savoir la terre. Et comme ce capital n'est suscep- tible d'aucune augmentation quant à la matière, mais seulement d'une amélioration indéfinie quant à l'usage, il arrive que, tandis que l'intérêt ou le bénéfice du prêt {miiiuum] tend à diminuer sans cesse par l'abondance des capitaux, la rente tend à augmenter toujours par le perfectionnement de l'industrie, duquel résulte l'amélioration dans l'usage de la terre...Telle est, dans son essence, la rente. » (Tome II, page 265.)
Cette fois, M. Proudhon voit dans la rente tous les symptômes de l'intérêt, à cela près qu'elle provient d'un capital d'une nature spécifique. Ce capital, c'est la terre, capital éternel, « qui n'est susceptible d'aucune augmentation quant à la matière, mais seulement d'une amélioration indé- finie quant à l'usage. » Dans la marche progres- sive de la civilisation, l'intérêt a une tendance continuelle vers la baisse, tandis que la rente tend continuellement vers la hausse. L'intérêt baisse à cause de l'abondance des capitaux; la rente hausse avec les perfectionnements apportés dans l'jndustrie, lesquels ont pour conséquence un usage toujours mieux entendu de la terre.
Telle est, dans son essence, l'opinion de M. Proudhon.
Examinons d'abord jusqu'à quel point il est juste de dire que la rente est l'intérêt d'un capital.
Pour le propriétaire foncier lui-même, la rente représente l'intérêt du capital que lui a coûté la 228 MISÈRE DE LA rMILOSOPIIIE terre, ou qu'il en tirerait s'il la vendait. Mais en achetant ou en vendant la terre, il n'achète ou ne vend que la rente. Le prix qu'il a mis pour se faire acquéreur de la rente, se règle sur le taux de l'intérêt en général et n'a rien à faire avec la nature même de la rente. L'intérêt des capitaux placés en terrains est, en général, inférieur à l'intérêt des capitaux placés dans les manufactures ou le com- merce. Ainsi pour celui qui ne distingue pas l'in- térêt que la terre représente au propriétaire d'avec la rente elle-même, l'intérêt de la terre capital diminue encore plus que l'intérêt des autres capi- taux. Mais il ne s'agit pas du prix d'achat ou de vente de la rente, de la valeur vénale de la rente, de la rente capitalisée, il s'agit de la rente elle- même.
Le fermage peut impliquer encore outre la rente proprement dite, l'intérêt du capital incorporé à la terre. Alors, le propriétaire reçoit cette partie du fermage non comme propriétaire, mais comme capitaliste; ce n'est cependant pas là la rente pro- prement dite, dont nous avons à parler.
La terre, tant qu'elle n'est pas exploitée comme mo3^en de production, n'est pas un capital. Les terres capitaux peuvent être augmentées tout aussi bien que tous les autres instruments de pro- duction. On n'y ajoute rien à la matière, pour parler le langage de M. Proudhon, mais on mul- tiplie les terres qui servent d'instrument de pro- duction. Rien qu'à appliquer à des terres déjà MISÈIIE DE L\ PHILOSOPHIE 229 transformées en moyen de production de secon- des mises de capital, on augmente la terre capital sans rien ajouter à la terre matière, c'est-à-dire à rétendue de la terre. La terre matière de M. Prou- dhon, c'est la terre comme borne. Quant à l'éter- nité qu'il attribue à la terre, nous voulons bien qu'elle ait cette vertu comme matière. La terre capital n'est pas plus éternelle que tout autre capital.
L'or et l'argent, qui donnent l'intérêt, sont aussi durables et éternels que la terre. Si le prix de l'or et de l'argent baisse tandis que celui de la terre va haussant, cela ne vient certes pas de sa nature plus ou moins éternelle.
La terre capital est un capital fixe, mais le capital fixe s'use aussi bien que les capitaux cir- culants. Les améliorations apportées à la terre ont besoin de reproduction et d'entretien; elles ne durent qu'un temps, et elles ont cela de commun avec toutes les autres améliorations dont on se sert pour transformer la matière en moyen de production. Si la terre capital était éternelle, certains terrains présenteraient un tout autre aspect qu'ils n'ont aujourd'hui, et nous ver- rions la Campagne de Rome, la Sicile, la Pales- tine, dans tout l'éclat de leur ancienne prospérité.
Il y a même des cas où la terre capital pour- rait disparaître, alors même que les améliorations resteraient incorporées à la terre.
D'abord, cela arrive toutes les fois que la rente 230 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE proprement dite s'anéantit par la concurrence de nouveaux terrains plus fertiles; ensuite, les amé- liorations qui pouvaient avoir une valeur à une certaine époque, cessent d'en avoir du moment qu'elles sont devenues universelles par le déve- loppement de l'agronomie.
Le représentant de la terre capital, ce n'est pas le propriétaire foncier, mais le fermier. Le revenu que la terre donne comme capital, c'est l'intérêt et le profit industriel et non la rente. Il y a des terres qui rapportent cet intérêt et ce proHt et qui ne rapportent point de rente.
En résumé la terre, en tant qu'elle donne un intérêt, est la terre capital, et, comme terre capi- tal, elle ne donne pas une rente, elle ne constitue pas la propriété foncière. La rente résulte des rapports sociaux dans lesquels l'exploitation se fait. Elle ne saurait pas résulter de la nature plus ou moins dure, plus ou moins durable de la terre. La rente provient de la société et non pas du sol.
D'après M. Proudhon, « l'amélioration dans l'usage de la terre, » — conséquence a du perfec- tionnement de l'industrie, » — est cause de la hausse continuelle de la rente. Cette amélioration la fait au contraire baisser périodiquement.
En quoi consiste, en général, toute améliora- tion, soit dans l'agriculture, soit dans la manu- facture? C'est à produire plus avec le même tra- vail, c'est à produire autant, ou même plus avec MISHRE DE LA THILOSOPHIE 231