moins de travail. Grâce à ces améliorations, le fermier est dispensé d'employer une plus grande quantité de travail pour un produit proportion- nellement moindre. Il n'a pas besoin alors de recourir à des terrains inférieurs, et les portions du capital appliquées successivement au même terrain, restent également productives. Donc ces améliorations loin de faire hausser continuelle- ment la rente, comme le dit M. Proudhon, sont, au contraire, autant d'obstacles temporaires qui s'opposent à sa hausse.
Les propriétaires anglais du xvii^ siècle sen- taient si bien cette vérité, qu'ils s'opposèrent aux progrès de l'agriculture, de crainte de voir dimi- nuer leurs revenus. {Voir Petty, économiste an- glais du temps de Charles II.)
§ V. LES GRÈVES ET LES COALITIONS DES OUVRIERS.
« Tout mouvement de hausse dans les salaires ne peut avoir d'autre effet que celui d'une hausse sur le blé, le vin, etc., c'est-à-dire l'effet d'une disette. Car qu'est-ce que le salaire? C'est le prix de revient du blé, etc.; c'est le prix intégral de toute chose. Allons plus loin encore: le salaire est la proportionnalité des éléments qui compo- sent la richesse et qui sont consommés reproduc- 232 MISÈrŒ DE LA PEIILOSOPHIE tivement chaque jour par la masse des travail- leurs. Or, doubler les salaires..., c'est attribuer à chacun des producteurs une part plus grande que son produit, ce qui est contradictoire-, et si la hausse ne porte que sur un petit nombre d'indus- tries, c'est provoquer une perturbation générale dans les échanges, en un mot, une disette...Il est impossible, je le déclare, que les grèves suivies d'augmentation de salaires n'aboutissent à un rejîclie'rissement général: cela est aussi certain que deux et deux font quatre. » (Proudhon, Nous nions toutes ces assertions, excepté que deux et deux font quatre.
D'abord il n'y a pas de renchérissement géné- ral. Si le prix de toute chose double en même temps que le salaire, il n'y a pas de changement dans les prix, il n'y a de changement que dans les termes.
Ensuite une hausse générale des salaires ne peut jamais produire un renchérissement plus ou moins général des marchandises. Effectivement, si toutes les industries employaient le même nombre d'ouvriers en rapport avec le capital fixe ou avec les instruments dont elles se servent, une hausse générale des salaires produirait une baisse générale des prolits et le prix courant des marchandises ne subirait aucune altération.
Mais comme le rapport du travail manuel au capital fixe n'est pas le même dans les différentes miskul; dl; la i-iiilosopiiie 233 industries, toutes les industries, qui emploient relativement une plus grande masse de capital fixe et moins d'ouvriers, seront forcées tôt ou tard de baisser le prix de leurs marchandises. Dans le cas contraire où le prix de leurs marchandises ne baisse pas, leur profit s'élèvera au-dessus du taux commun des profits. Les machines ne sont pas des salariés. Donc la hausse générale des sa- laires atteindra moins les industries, qui emploient comparativement aux autres plus de machines que d'ouvriers. Mais la concurrence, tendant tou- jours à niveler le taux des profits, ceux qui s'é- lèvent au-dessus du taux ordinaire, ne sauraient être que passagers. Ainsi, à part quelques oscilla- tions, une hausse générale des salaires amènera au lieu d'un renchérissement général, comme le dit M. Proudhon, une baisse partielle, c'est-à-dire une baisse dans le prix courant des marchandises qui se fabriquent principalement à l'aide des ma- chines.
La hausse et la baisse du profit et des salaires n'expriment que la proportion dans laquelle les capitalistes et les travailleurs participent au pro- duit d'une journée de travail, sans influer dans la plupart des cas sur le prix du produit. Mais que « les grèves suivies d'augmentation de salaires aboutissent à un renchérissement général, à une disette même, » — ce sont là de ces idées qui ne peuvent éclore que dans le cerveau d'un poète incompris.
234 MISÈRE DE LA PIIISOSOPIIIE En Angleterre, les grèves ont régulièrement donné lieu à l'invention et à l'application de quel- ques machines nouvelles. Les machines étaient, on peut le dire, l'arme qu'employaient les capita- listes, pour abattre le travail spécial en révolte. Le self-acting mule, la plus grande invention de l'industrie moderne, mit hors de combat les fî- leurs révoltés. Quand les coalitions et les grèves n'auraient d'autre effet que de faire réagir contre elles les efforts du génie mécanique, toujours exerceraient-elles une influence immense sur le développement de l'industrie.
« Je trouve, continue M. Proudhon, dans un article publié par M. Léon Faucher...septem- bre 1845, '^^^ depuis quelque temps les ouvriers anglais ont perdu l'habitude des coalitions, ce qui est assurément un progrès, dont on ne peut que les féliciter: mais que cette amélioration dans le moral des ouvriers vient surtout de leur instruc- tion économique. Ce n'est point des manufactu- riers, s'écriait au meeting de Bolton, un ouvrier fileur, que les salaires dépendent. Dans les épo- ques de dépression les maîtres ne sont pour ainsi dire que le fouet dont s'arme la nécessité, et qu'ils le veuillent ou non, il faut qu'ils frappent. Le principe régulateur est le rapport de l'offre avec la demande; et les maîtres n'ont pas ce pouvoir...A la bonne heure, s'écrie M. Proudhon, voilà des ouvriers bien dressés, des ouvriers modèles, etc., etc., etc. Cette misère manquait à l'Angle- MISlblE DE LA PinLOSOPIlIE 235 terre: elle ne passera pas le détroit. » (Proudhon, De toutes les villes de l'Angleterre, Bolton est celle où le radicalisme est le plus développé. Les ouvriers de Bolton sont connus pour être on ne peut plus révolutionnaires. Lors de la grande agitation, qui eut lieu en Angleterre pour l'aboli- tion des lois céréales, les fabricants anglais ne crurent pouvoir faire face aux propriétaires fon- ciers qu'en mettant en avant les ouvriers. Mais comme les intérêts des ouvriers n'étaient pas moins opposés à ceux des fabricants, que les in- térêts des fabricants ne l'étaient à ceux des pro- priétaires fonciers, il était naturel que les fabri- cants dussent avoir le dessous dans les meetings des ouvriers. Que firent les fabricants? Pour sau- ver les apparences, ils organisèrent des meetings composés en grande partie des contre-maîtres, du petit nombre d'ouvriers qui leur étaient dé- voués et des amis du commerce proprement dits. Quand ensuite les véritables ouvriers essayèrent, comme à Bolton et à Manchester, d'y prendre part pour protester contre ces démonstrations factices, on leur défendit l'entrée, en disant que c'était un ticket-meeting. On entend par ce mot des meetings où l'on n'admet que des personnes munies de cartes d'entrée. Cependant les affiches, placardées sur les murs, avaient annoncé des meetings publics. Toutes les fois qu'il y avait de ces meetings les journau^ç des fabricants rendaient 236 MrSÈRE DE LA PIIILOSOPIIIE un compte pompeux et détaillé des discours qu'on y avait prononcés. Il va sans dire, que c'é- taient les contre-maîtres qui prononçaient ces dis- cours. Les feuilles de Londres les reproduisaient littéralement. M. Proudhon a le malheur de prendre les contre-maîtres pour des ouvriers ordi- naires et leur enjoint l'ordre de ne pas passer le détroit.
Si en 1844. et en 1845 les grèves frappaient moins les regards qu'auparavant, c'est que 1844 et 1845 étaient les deux premières années de prospérité qu'il y eût pour l'industrie anglaise depuis 1837. Néanmoins, aucune des trades- imions n'avait été dissoute.
Entendons maintenant les contre-maîtres de Bolton. Selon eux les fabricants ne sont pas les maîtres du salaire, parce qu'ils ne sont pas les maîtres du prix du produit, et ils ne sont pas les maîtres du prix du produit, parce qu'ils ne sont pas les maîtres du marché de l'univers. Par cette raison, ils donnaient à entendre qu'il ne fallait pas faire des coalitions pour arracher aux maîtres une augmentation de salaires. M. Proudhon au contraire leur interdit les coalitions de crainte qu'une coalition ne soit suivie d'une hausse de salaires, qui entraînerait une disette générale. Nous n'avons pas besoin de dire que sur un seul point il y a entente cordiale entre les contre-maî- tres et M. Proudhon: c'est qu'une hausse de sa- MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 237 laires équivaut à une hausse dans le prix des pro- duits.
Mais la crainte d'une disette, est-ce là la véri- table cause de la rancune de M. Proudhon? Non. Il en veut tout bonnement aux contre-maîtres de Bolton, parce qu'ils déterminent la valeur par Yoffre et la demande, et qu'ils ne se soucient guère de la valeur constituée^ de la valeur passée à l'é- tat de constitution, de la constitution de la valeur, y compris Véchangeabilité permanente et toutes les autres proportionnalités de rapports et rap- ports de proportionnalité^ flanqués de la Provi- dence.
« La grève des ouvriers est illégale, et ce n'est pas seulement le code pénal, qui dit cela, c'est le système économique, c'est la nécessité de l'ordre établi...Que chaque ouvrier individuellement ait la libre disposition de sa personne et de ses bras, cela peut se tolérer: mais que les ouvriers entre- prennent par des coalitions de faire violence au monopole, c'est ce que la société ne peut per- mettre. )) (Tome I^r, p. 23; et 235).
M. Proudhon prétend faire passer un article du code pénal pour un résultat nécessaire et géné- ral des rapports de la production bourgeoise.
En Angleterre les coalitions sont autorisées par un acte de parlement et c'est le système écono- mique, qui a forcé le parlement à donner cette au- torisation de par la loi. En 1825, lorsque sous le ministre Huskisson le parlement dut modifier la 238 MISÈRE DE L.\ PHILOSOPHIE législature, pour la mettre de plus en plus d'ac- cord avec un état de choses résultant de la libre concurrence, il lui fallut nécessairement abolir toutes les lois qui interdisaient les coalitions des ouvriers. Plus l'industrie moderne et la concur- rence se développent, plus il y a des éléments qui provoquent et secondent les coalisations, et aussitôt que les coalisations sont devenues un fait économique, prenant de jour en jour plus de con- sistance, elles ne peuvent pas tarder à devenir un fait légal.
Ainsi l'article du code pénal prouve tout au plus que l'industrie moderne et la concurrence n'étaient pas encore bien développées sous l'As- semblée constituante et sous l'Empire.
Les économistes et les socialistes sont d'accord sur un seul point: c'est de condamner les coali- tions. Seulement ils motivent différemment leur acte de condamnation.
Les économistes disent aux ouvriers: Ne vous coalisez pas. Hln vous coalisant, vous entravez la marche régulière de l'industrie, vous empêchez les fabricants de satisfaire aux commandes, vous troublez le commerce et vous précipitez l'enva- hissement des machines, qui, en rendant votre travail en partie inutile, vous forcent d'accepter un salaire encore abaissé. D'ailleurs vous avez beau faire, votre salaire sera toujours déterminé par le rapport des bras demandés avec les bras offerts, et c'est un eiïort aussi ridicule que dange- MISÈRE DK I.A PlirLOSOPlIIE 539 reux, que de vous mettre en révolte contre les lois éternelles de l'économie politique.
Les socialistes disent aux ouvriers: Ne vous coalisez pas, car au bout du compte, qu'est-ce vous y gagneriez? Une hausse de salaires? Les économistes vous prouveront jusqu'à l'évidence, que les quelques sous que vous pourriez y gagner en cas de réussite, pour quelques moments, se- ront suivis d'une baisse pour toujours. D'habiles calculateurs vous prouveront qu'il vous faudrait des années pour vous rattraper seulement sur l'augmentation des salaires, des frais qu'il vous a fallu faire pour organiser et entretenir les coali- tions. Et nous, nous vous dirons, en notre qua- lité de socialiste, qu'à part cette question d'argent, vous n'en serez pas moins les ouvriers, et les maîtres seront toujours les maîtres, avant comme après. Ainsi pas de coalitions, pas de politique, car faire des coalitions, n'est-ce pas faire de la politique?
Les économistes veulent que les ouvriers res- tent dans la société, telle qu'elle est formée et telle qu'ils l'ont consignée et scellée dans leurs manuels.
Les socialistes veulent qu'ils laissent là la so- ciété ancienne, pour pouvoir mieux entrer dans la société nouvelle, qu'ils leur ont préparée avec tant de prévoyance.
Malgré les uns et les autres, malgré les manuels et les utopies, les coalitions n'ont pas cessé un 240 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE instant de marcher et de grandir avec le dévelop- pement et l'agrandissement de l'industrie mo- derne. C'est à tel point maintenant, que le degré où est arrivée la coalition dans un pays, marque nettement le degré qu'il occupe dans la hiérarchie du marché de l'univers. L'Angleterre, où l'indus- trie a atteint le plus haut degré de développement, a les coalitions les plus vastes et les mieux orga- nisées.
En Angleterre on ne s'en est pas tenu à des coalitions partielles, qui n'avaient pas d'autre but qu'une grève passagère, et qui disparaissaient avec elle. On a formé des coalitions permanentes, des tradeS'Unions, qui servent de rempart aux ou- vriers dans leurs luttes avec les entrepreneurs. Et à l'heure qu'il est, toutes ces trades-unions locales trouvent un point d'union dans la Natio- nal Association of United Trades, dont le comité central est à Londres, et qui compte déjà 80,000 membres. La formation de ces grèves, coalitions, trades-unions marcha simultanément avec les luttes politiques des ouvriers, qui constituent maintenant un grand parti politique, sous le nom de Char lis tes.
C'est sous la forme des coalitions qu'ont tou- jours lieu les premiers essais des travailleurs pour s'associer entre eux.
La grande industrie agglomère dans un seul endroit une foule de gens inconnus les uns aux r autres. La concurence les divise d'intérêts. Mais MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 241 le maintien du salaire, cet intérêt commun qu'ils ont contre leur maître, les réunit dans une mêmje pensée de résistance — coalition. Ainsi la coali- tion a toujours un double but, celui de faire ces- ser entre eux la concurrence, pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le pre- mier but de résistance n'a été que le maintien des salaires, à mesure que les capitalistes à leur tour se réunissent dans une pensée de répression, les coalitions, d'abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l'association devient plus nécessaire pour eux que celui du salaire. Gela est tellement vrai, que les économistes anglais sont tout étonnés de voir les ouvriers sacrifier une bonne partie du salaire en faveur des associations qui, aux yeux de ces économistes, ne sont établies qu'en faveur du sa- laire. Dans cette lutte — véritable guerre civile — se réunissent et se développent tous les élé- ments nécessaires à une bataille à venir. Une fois arrivée à ce point là, l'association prend un ca- ractère politique.
Les conditions économiques avaient d'abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capi- tal, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte, dont nous n'avons signalé que quelques phases, cette masse se réunit, elle se constitue en 14 24â MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE classe pour elle-même. Les intérêts qu'elle dé- fend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique.
Dans la bourgeoisie, nous avons deux phases à distinguer: celle pendant laquelle elle se consti- tua en classe sous le régime de la féodalité et de la monarchie absolue, et celle où, déjà consti- tuée en classe, elle renversa la féodalité et la mo- narchie, pour faire de la société une société bour- geoise. La première de ces phases fut la plus longue et nécessita les plus grands efforts. Elle aussi avait commencé par des coalitions partielles contre les seigneurs féodaux.
On a fait bien des recherches pour retracer les différentes phases historiques que la bourgeoisie a parcourues, depuis la commune jusqu'à sa constitution comme classe.
Mais quand il s'agit de se rendre un compte exact des grèves, des coalitions et des autres formes dans lesquelles les prolétaires effectuent devant nos yeux leur organisation comme classe, les uns sont saisis d'une crainte réelle, les autres affichent un dédain transccndental.
Une classe opprimée est la condition vitale de toute société fondée sur l'antagonisme des classes. L'affranchissement de la classe opprimée implique donc nécesairement la création d'une société nou- velle. Pour que la classe opprimée puisse s'af- franchir, il faut que les pouvoirs productifs déjà acquis et les rapports sociaux existants ne puis- MISÈRE DD LA PHILOSOPHIE 243 sent plus exister les uns à côté des autres. De tous les instruments de production, le plus grand pouvoir productif c'est la classe révolutionnaire elle-même. L'organisation des éléments révolu- tionnaires comme classe suppose l'existence de toutes les forces productives qui pouvaient s'en- gendrer dans le sein de la société ancienne.
Est-ce à dire qu'après la chute de l'ancienne société il y aura une nouvelle domination de classe, se résumant dans un nouveau pouvoir politique? Non.
La condition d'affranchissement de la classe laborieuse c'est l'abolition de toute classe, de même que la condition d'affranchissement du tiers état, de l'ordre bourgeois fut l'abolition de tous les états et de tous les ordres.
La classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l'ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur an- tagonisme, et il n'}^ aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile.
Enattendant, l'antagûnismeentre le prolétariat et la bourgeoisie est une lutte de classe à classe, lutte qui, portée à sa plus haute expression, est une révolution totale. D'ailleurs, faut-il s'étonner qu'une société, fondée sur V opposition des classes, aboutisse à la contradictioji brutale, à un choc de corps à corps comme dernier dénouement?
244 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n'y a jamais de mou- vement politique qui ne soit social en même temps.
Ce n'est que dans un ordre de choses, où il n'y aura plus de classes et d'antagonisme de classes, que les évolutions sociales cesseront d'être des révolutions politiques. Jusque-là, à la veille de chaque remaniement général de la société, le der- nier mot de la science sociale sera toujours: Le combat ou la mort; la lutte sanguinaire ou le néant. C'est ainsi que la question est invinciblement posée.
George Sand.
FI N APPENDICE I PROUDHON JUGE PAR KARL MARX Londres, le 24 janvier 1865.
Monsieur, Vous me demandez une critique détaillée des travaux de Proudhon. Je regrette que le temps me manque pour répondre à votre désir. Et puis je n'ai sous la main aucun de ses écrits. Cepen- dant, pour faire preuve de bonne volonté, je vous envoie, à la hâte, ces quelques notes.
Je ne me souviens pas des premiers essais de Proudhon. Son œuvre d'écolier sur la langue uni- (i) Extrait du Social-Demokrat, numéros des 16, 17 et 18 janvier 1865.
24G PROUDIION JUGli PAR MARX verselle témoigne du sans-gêne avec lequel il s'at- taqua à des problèmes pour la solution desquels les connaissances les plus élémentaires lui faisaient défaut.
Sa première œuvre: Qii'cst-ce que la Propric'tc? est de beaucoup sa meilleure. EUe fait époque, si ce n'est par la nouveauté de ce qu'il dit, du moins par la manière neuve et hardie de tout dire. Les socialistes français, dont il connaissait les écrits, avaient naturellement non seulement critiqué de divers points de vue la propriété^ mais encore l'avaient utopiquement supprimée. Dans son livre, Proudhon est à Saint-Simon et à Fourier à peu près ce que Feuerbach est à Hegel. Comparé à Hegel, Feuerbach est bien pauvre. Pourtant, après Hegel, il lit époque, parce qu'il accentuait des points désagréables pour la conscience chré- tienne et importants pour le progrès de la critique philosophique, mais laissés par Hegel dans un clair obscur mystique.
Le style de cet écrit de Proudhon est encore, si je puis dire, fortement musclé, et c'est le style qui, à mon avis, en fait le grand mérite. On voit que lors même qu'il reproduit, Proudhon dé- couvre, que ce qu'il dit est neuf pour lui et qu'il le sert pour tel.
L'audace provoquante avec laquelle il porte la main sur le sanctuaire économique, les paradoxes spirituels avec lesquels il se moque du plat sens commun bourgeois, sa critique corrosive, son P;iOUDIION JLGli: PAR, MARX 247 amère ironie, avec ça et là un sentiment de révolte profond et vrai contre les infamies de Tordre des choses établi, son esprit révolutionnaire, voilà ce qui électrisa les lecteurs de Qu'est-ce que la Pro- pricte\ et imprima une puissante impulsion dès rapparition du liv^e. Dans une histoire rigoureu- sement scientifique de l'économie politique, cet écrit mériterait à peine une mention. Mais ces livres sensationnels jouent un rôle dans les sciences tout aussi bien que dans la littérature. Prenez, par exemple, l'essai sur la Population de Malthus. La première édition est tout bonnement un pamphlet « sensationnel » et, par dessus le marché, un plagiat d'un bout à l'autre. Et pour- tant quelle impulsion cette pasquinade n'a-t-elle pas donnée au genre huinaiji!
Si j'avais sous les yeux le livre de Proudhon, il me serait facile par quelques exemples de mon- trer sa première manière. Dans les chapitres que lui-même considérait les meilleurs, il imite la méthode antinomique de Kant, le seul philosophe allemand qu'il connaissait alors par des traduc- tions, et il laisse une forte impression que pour lui^ comme pour Kant, les antinomies ne se résolvent qu' « au delà » de l'entendement humain, c'est-à-dire que son entendement à lui est inca- pable de les résoudre.
Mais en dépit de ses allures d'iconoclaste, déjà dans ce premier ouvrage, on trouve cette contra- diction que Proudhon, d'un côté, fait le procès à 248 PROUDIION JUGÉ PAR, MARX la société du point de vue et avec les yeux du petit paysan (plus tard du petit bourgeois) français, et de l'autre côté, lui applique l'étalon que lui ont transmis les socialistes.
D'ailleurs, le titre même du livre en indiquait l'insuffisance. La question était trop mal posée pour qu'on y répondît correctement. La propriété gréco-romaine avait été remplacée par la pro- priété féodale, celle-ci par la propriété bourgeoise. L'histoire elle-même s'était chargée de la sorte de la critique des rapports de propriété du passé. Ce qu'il s'agissait pour Proudhon de traiter, c'étaient les rapports de la propriété moderne bourgeoise. A la demande quels étaient ces rapports, on ne pouvait répondre que par une analyse critique de téconomie politique, embrassant l'ensemble de ces rapports de propriété.^ non pas dans leur expression juridique de rapports de volonté, mais dans leur forme réelle de rapports de la produc- tion matérielle. Comme Proudhon subordonne l'ensemble de ces rapports économiques à la notion juridique de la propriété, il ne pouvait aller au delà de la réponse donnée déjà par Brissot avant 1789 dans les mêmes termes: « La Pro- priété c'est le vol» (i).
(i) Brissot de Warville, Recherclies sur le droit de pro- priété et sur le vol, etc., Berlin, 1782. (Dans^ le VI« vol. de la Bibliothèque pliilosopliique du législateur^ par Brissot de Warville.)
PROUDllON JUGÉ TAR MARX 249 La conclusion que l'on peut tirer de tout ceci, c'est que les notions juridiques du bourgeois sur le vol s'appliquent tout aussi bien à ses profits honnêtes. D'un autre côté, comme le z'o/, en tant que violation de la propriété, présuppose la pro- priété., Proudhon s'embrouille dans toutes sortes de notions confuses et fantasques sur la vraie pro- priété bourgeoise.
Pendant mon séjour à Paris, en 1844, j'entrai en relations personnelles avec Proudhon. Je rap- pelle cette circonstance parce que jusqu'à un cer- tain point je suis responsable de sa «sophistica- tion », mot qu'emploient les Anglais pour désigner la falsification d'une marchandise. Dans de lon- gues discussions, souvent prolongées toute la nuit, je l'infestais de hégélianisme — à son grand préjudice, puisque ne sachant pas l'allemand, il ne pouvait pas étudier la chose à fond. Ce que j'avais commencé, M. Karl Griin, après mon expulsion de France, le continua. Et encore ce professeur de philosophie allemande avait sur moi cet avantage de ne rien entendre à ce qu'il enseignait.
Peu de temps avant la publication de son second ouvrage important: la Philosophie de la Misère., etc., Proudhon me l'annonça dans une lettre très détaillée, où entre autres choses se trou- vent ces paroles: « J'attends votre férule critique. » Mais bientôt celle-ci tomba sur lui (dans ma Mi" 250 PROUDIION JUGÉ PAR MARX sère de la Philosophie^ etc., Paris, 1847) de façon à briser à tout jamais notre amitié.
De ce qui précède, vous pouvez voir que la Philosophie de la misère ou système des conlra- dictions économiques devait, enfin, donner la réponse à la question: Qii'est-ce que la Propriété? En effet, Proudhon n'avait commencé ses études économiques qu'après la publication de ce pre- mier livre; il avait découvert que, pour résoudre la question posée par lui, il fallait répondre non par des invectives, mais par une analyse de l'éco- nomie politique moderne. En même temps, il essaya d'établir le système des catégories écono- miques au mo3^en de la dialectique. La contradic- tion hégélienne devait remplacer l'insoluble anti- nomie de Kant, comme moyen de développe- ment.
Pour la critique de ces deux gros volumes je dois vous renvoyer à ma réplique. J'y ai montré, entre autre, combien peu Proudhon avait péné- tré le mystère de la dialectique scientifique, com- bien, d'autre part, il partage les illusions de la philosophie « spéculative »: au lieu de considérer les catégories économiques comme des expressions théoriques de rapports de production historiques correspondant à un degré déterminé du dérelop- pement de la production matérielle, son imagina- tion les tranforme en idées éternelles^ préexis- tantes à toute réalité, et de cette manière, par un l'ROUDHON JUGÉ PAR MARX 2ol détour il se retrouve à son point de départ, le point de vue de l'économie bourgeoise (i).
Puis je montre combien défectueuse et rudi- mentaire est sa connaissance de Vécoyiomie poli- tique dont il entreprenait cependant la critique, et comment avec les utopistes il se met à la recher- che d'une prétendue « science », qui doit lui four- nir une formule toute prête pour la « solution de la question sociale », au lieu de puiser la science dans la connaissance critique du mouvement historique, mouvement qui doit lui-même pro- duire les conditions matérielles de l'émancipation sociale. Ce que je démontre surtout, c'est que Proudhon n'a que des idées imparfaites, confuses et fausses sur la base de toute économie politique, la valeur échangeable, circonstance qui l'amène à voir les fondements d'une nouvelle science dans une interprétation utopique de la théorie de la valeur de Ricardo. Enfin je résume mon jugement général sur son point de vue en ces mots: (i) 0 En disant que les rapports actuels, — les rapports de la production bourgeoise, — sont naturels, les écono- mistes font entendre que ce sont des rapports dans lesquels se crée la richesse et se développent les forces productives conformément aux lois de la nature. Donc ces rapports sont eux-mêmes des lois naturelles indépendantes de l'influence du temps. Ce sont des lois éternelles qui doivent toujours régir la société. Ainsi il y a eu de l'histoire, mais il n'y en a plus. » — [Misère de la philosophie).
252 PROUDHON JUGÉ PAR MARX