SigPhi · Karl Marx

Misère de la philosophie (The Poverty of Philosophy)

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« Chaque rapport économique a un bon et un mauvaiscôté:c'estleseul point surlequel M. Prou- dhon ne se dément pas. Le bon côté, il le voit exposé par les économistes 5 le mauvais côté, il le voit dénoncé par les socialistes. 11 emprunte aux économistes la nécessité des rapports éternels, il emprunte aux socialistes l'illusion de ne voir dans la misère que la misère. Il est d'accord avec les uns et les autres en voulant s'en référer à l'auto- rité de la science. La science, pour lui, se réduit aux mincesproportionsd'uneformulescientirîque 5 il est l'homme à la recherche des formules. C'est ainsi que M. Proudhon se flatte d'avoir donné la critique et de l'économie politique et du commu- nisme: il est au-dessous de l'une et de l'autre. Au- dessous des économistes, puisque comme philo- sophe, qui a sous la main une formule magique, il a cru pouvoir-ee dispenser d'entrer dans les dé- tailspurementéconomiques; au-dessous des socia- listes, puisqu'il n'a ni assez de courage, ni assez de lumières pour s'élever, ne serait-ce que spécu- lativement, au-dessus de l'horizon bourgeois.

((...Il veut planeren homme de science au-des- sus des bourgeois, et des prolétaires; il n'est que le petit bourgeois, ballotté constamment entre le capital et le travail, entre l'économie politique et le communisme ».

Quelque dur que paraisse ce jugement, je suis obligé de le maintenir encore aujourd'hui, mot PROUDIION JUGÉ PAR MARX 253 pour mot. Mais il importe de ne pas oublier qu'au moment où je déclarai et prouvai théoriquement que le livre de Proudhon n'était que le code du socialisme petit bourgeois, ce même Proudhon fut anathématisé comme archi-révolutionnaire à la fois par les économistes et les socialistes d'alors. C'est pourquoi plus tard je n'ai jamais mêlé ma voix à ceux qui jetaient les hauts cris sur sa « trahison » de la révolution. Ce n'était pas sa faute si, mal compris tout d'abord par d'autres comme par lui-même, il n'a pas répondu à des espérances que rien ne justifiait.

La Philosophie de la Misère, mise en regard de Qii est-ce que la Propriété? fait ressortir très défavorablement tous les défauts de la manière d'exposer de Proudhon. Le style est souvent ce que les Français appellent ampoulé. Un galima- tias prétentieux et « spéculatif », qui se dpnne pour de la philosophie allemande, se rencontre partout où la perspicacité gauloise fait défaut. Ce qu'il vous corne aux oreilles, sur un ton de sal- timbanque et de fanfaron, ce sont ses propres louanges, un ennuyeux radotage et d'éternelles rodomontades sur sa prétendue science. A la place de la chaleur vraie et naturelle qui éclaire son premier livre, ici en maint endroit Proudhon déclame systématiquement, et s'échauffe à froid. Ajoutez à cela le gauche et désagréable pédan- tisme de l'autodidacte qui fait l'érudit, de l'ex- ouvrier qui a perdu sa fierté de se savoir penseur 2t)4 PROUDHON JUGE PAR PROUDHON indépendant et original, et qui maintenant, en parvenu de la science, croit devoir se pavaner et se vanter de ce qu'il n'est pas et de ce qu'il n'a pas. Puis ses sentiments de petit épicier qui le poussent à attaquer d'une manière inconvenante et brutale, mais qui n'est ni pénétrante, ni pro- fonde, ni même juste, un homme tel que Cabet, toujours respectable à cause de son rôle politique au milieu du prolétariat, tandis qu'il fait l'aima- ble avec un Dunoyer (conseiller d'Etat, il est vrai) qui n'a de l'importance que pour avoir prêché avec un sérieux comique tout le long de trois gros volumes insupportablement ennuyeux, un rigorisme ainsi caractérisé par Helvetius: « On veut que les malheureux soient par- faits. » De fait la révolution de Février survint fort mal à propos pour Proudhon qui, peu de semai- nes auparavant, venait précisément de prouver de façon irréfutable que « l'ère des révolutions » était passée à jamais. Cependant son attitude dans l'Assemblée nationale ne mérite que des éloges, bien qu'elle prouve son peu d'intelligence de la situation. Après l'insurrection de Juin cette atti- tude était un acte de grand courage. Elle eut de plus cette conséquence heureuse que M. Thiers, dans sa réponse aux propositions de Proudhon, publiée par la suite sous forme de livre, dévoila le piètre piédestal d'enfant sur lequel se dressait ce pilier intellectuel de la bourgeoisie française.

PROUDHON JUGÉ PAR MARX 255 Opposé à Thiers, Proudhon prit en effet les pro- portions d'un colosse antédiluvien.

Les derniers faits et gestes économiques de Proudhon furent sa découverte du « Crédit gra- tuit )) et de la « Banque du Peuple » qui devait le réaliser. Dans mon écrit Zur Krilik der Tolitis- chen Oekoiiomie (critique de l'Economie Politi- que) Berlin, 1859, (p. 59-64), on trouve la preuve que ces idées proudhoniennes sont fondées sur une complète ignorance des premiers éléments de l'économie politique bourgeoise: le rapport entre la marchandise et l'argent; tandis que leur réalisation pratique n'était que la reproduction de projets bien antérieurs et bien mieux élaborés. Il n'est pas douteux, il est même de toute évidence que le développement du crédit qui a servi en Angleterre au commencement du dix-huitième et, plus récemment de notre siècle, à transférer les richesses d'une classe à une autre, pourrait ser- vir aussi, dans certaines conditions politiques et économiques, à accélérer l'émancipation de la classe ouvrière. Mais considérer le capital por- tant intérêts comme forme principale du capital, mais vouloir faire d'une application particulière du crédit, de l'abolition prétendue du taux de l'intérêt, la base de la transformation sociale — voilà une fantaisie tout ce qu'il y a de plus épi- cier. Aussi la trouve-t-on déjà élucubrée con amore, chez les porte-parole de la petite bourgeoisie anglaise du xvii° siècle. La polémique de 2o6 PROUDHON JUGÉ PAR MARX Proudhon contre Bastiat à Toccasion du capital portant intérêts (1850) est de beaucoup au-des- sous de la Philosophie de la Miscre. Il réussit à se faire battre même par Bastiat et crie et tempête d'une manière burlesque toutes les fois que son adversaire lui porte un coup.

Il y a quelques années Proudhon écrivit une thèse sur les impôts, mis au concours à ce que je crois par le «gouvernement du canton de Vaud. Ici s'évanouit la dernière lueur de génie: il ne reste que le petit bourgeois tout pur.

Les écrits politiques et philosophiques de Prou- dhon ont tous le même caractère double et contradictoire que nous avons trouvé dans ses travaux économiques. De plus, ils n'ont qu'une importance locale limitée à la France. Toutefois ses attaques contre la religion et l'Eglise avaient un grand mérite local à une époque où les socia- listes français se targuaient de leurs sentiments religieux comme d'une supériorité sur le voltai- rianisme du xv!!!** siècle et sur l'athéisme alle- mand du xix° siècle. Si Pierre le Grand abattit la barbarie russe par la barbarie, Proudhon Ht de son mieux pour terrasser la phrase française par la phrase.

Ce que l'on ne peut plus considérer comme de mauvais écrits seulement, mais tout bonnement comme des vilenies, — qui cependant étaient en parfait accord avec le sentiment épicier — ce sont le livre sur le coup d'Etat, où il coquette avec PROUDIION JUGÉ PAR MARX 257 L. Bonaparte et s'efforce de le rendre acceptable aux ouvriers français, et celui contre la Pologne, qu'en l'honneur du Czar il traite avec un cynisme de crétin.

On a souvent comparé Proudhon àJ.-J. Rous- seau. Rien ne peut être plus faux. 11 ressemble plutôt à Nicolas Linguet^ dont la « Théorie des Lois Civiles » est d'ailleurs une œuvre de génie.

La nature de Proudhon le portail à la dialec- tique. Mais n'ayant jamais compris la dialectique scientifique il ne parvint qu'au sophisme. En fait, cela découlait de son point de vue petit bourgeois. Le petit bourgeois, tout comme notre historien Raumer, dit toujours, d'un côté et de l'autre côté. Deux courants opposés, contradictoires, dominent ses intérêts matériels et par conséquent ses vues religieuses, scientifiques et artistiques, sa morale, enfin son être tout entier. Il est la contradiction vivante. S'il est, de plus, comme Proudhon, un homm.e d'esprit, il saura bientôt jongler avec ses propres contradictions et les élaborer selon les circonstances en paradoxes frappants, tapageurs, parfois brillants. Charla- tanisme scientifique et accommodements poli- tiques sont inséparables d'un pareil point de vue. Il ne reste plus qu'un seul mobile, la vanité dQ l'individu, et comme pour tous les vaniteux, il ne s'agit plus que de l'effet du moment, du succès du jour. De la sorte se perd nécessairement le simple tact moral qui préserva un Rousseau, par 258 PROUDHON JUGÉ PAR MARX exemple, de toute compromission, même appa- rente, avec les pouvoirs existants.

Peut-être la postérité dira, pour caractériser cette plus récente phase de l'histoire française, que Louis Bonaparte en fut le Napoléon et Prou- dhon le Rousseau-Voltaire.

Votre tout dévoué, Karl Marx.

[Traduit de l'allemand par F. Engels).

APPENDICE II (Extrait de l'ouvrage de Marx Zur Kritik der politischen Œkonomic^ Berlin, 1859, p. 61-64).

La théorie du temps de travail comme unité de mesure directe de la monnaie a été développée d'une manière systématique pour la première fois par John Gray (i).

Une banque centrale nationale, à l'aide de ses (i) John Gray. The social system, etc. Treatise on the pyiyiciple of exchange. Edinburg, 1831. Comp. du même auteur, Lectureson tlie nature and use of money. Edinburgh, 1848. Après la révolution de février, Gray envoya au gou- vernement provisoire un mémoire dans lequel il leur fait savoir que ce n'est pas d'une « organisation du travail » dont la France a besoin mais d'une « organisation de l'é- change », dont le plan complètement élaboré se trouve dans le système de monnaie qu'il a découvert. Le brave John ne se doutait pas que 16 ans après la publication du Social System un brevet serait pris pour la même découverte par' Proudhon, cet esprit fertile en invention.

260 J. GRAY ET LES BONS DE TRAVAIL succursales, certifie le temps de travail employé pour la production des diftérentes marchandises. En échange de sa marchandise le producteur re- çoit un certificat officiel de la valeur, c'est-à-dire un reçu du temps de travail contenu dans sa marchandise (0 ^^ ^^^ bons d'une semaine de travail, d'un jour de travail, d'une heure de travail représentent l'équivalent de ce qu'on peut rece- voir de toutes les autres marchandises qui se trouvent dans les magasins de la banque (2). C'est là le principe fondamental, qu'il a développé avec soin jusque dans ses détails en l'appuyant sur les institutions anglaises existantes. Avec ce système, dit Gray, « il serait à tout moment aussi facile de vendre contre de la monnaie qu'il l'est mainte- nant d'acheter avec de la monnaie; la production serait la source uniforme et jamais tarissante de la demande » (3). Les métaux précieux perdraient (i) Gray. The social System, etc. p. 63. « Money should be merely a receipt, an évidence that tbe holder of it has either contributed certain value to the national stock of wealth, or that he has acquired a right to the same value from some one who has contributed to it ».

(2) An estimated value being previously put upon pro- duce let it be lodged in a bank, and drawn out again, whenever it is required merely stipulating, bj common- consent, that he who lodges any kind of property in the proposed National Bank, may take out ofit anequal value of whatever it may contain instead of being obliged to draw out the self same thing that he put in. Loc. cit., p. 68.

J. GRAY ET LES BONS DE TRAVAIL 261 le « privilège » qu'ils ont sur les autres mar- chandises et a prendraient la place qui leur ap- partient sur le marché à côté du beurre, des œufs, du drap, du calicot, et leur valeur ne nous intéresserait pas plus que celle des diamants » (i). Devons-nous conserver notre mesure artificielle des valeurs, Tor, et entraver ainsi les forces pro- ductives du pays, ou devons-nous nous servir de la mesure naturelle des valeurs, du travail, et délivrer les forces productives du pays (2).

Puisque le temps de travail est la mesure im- manente des valeurs, pourquoi à côté d'elle une autre valeur extrinsèque? Pourquoi la valeur d'échange se transforme-t-elle en prix? Pourquoi toutes les marchandises évaluent-elles leur valeur dans une seule marchandise, qui devient ainsi adéquate à la valeur d'échange, en monnaie? C'était là le problème que Gray avait à résoudre. Au lieu de le résoudre, il s'imagine que les mar- chandises peuvent se comporter directement l'une à l'égard de l'autre comme des produits du tra- vail social. Mais elles ne peuvent se comporter l'une à l'égard de l'autre autrement qu'elles ne le font. Les marchandises sont des produits immé- diats de travaux individuels, indépendants et iso- lés, qui doivent s'affirmer comme du travail (i) Grav. Lectures on money, etc. pag. iSo.

262 J. GRAY ET LES BONS DE TRAVAIL social général en se dépouillant dans le processus de l'échange individuel, ou le travail, dans la pro- duction marchande, ne devient travail social qu'en perdant ses caractères de travail individuel. En posant le temps de travail contenu dans les mar- chandises comme temps de travail directement social, Gray le pose comme temps de travail col- lectif ou comme temps de travail d'individus di- rectement associés. Dans ces conditions, en fait, une marchandise spécifique, comme l'argent ou l'or, ne pourrait pas être pour les autres mar- chandises l'incarnation du travail général, la|va- leur d'échange ne deviendrait pas prix, mais la valeur d'usage ne deviendrait pas non plus valeur d'échange, le produit ne deviendrait pas marchan- dise et ainsi disparaîtrait la base sur laquelle repose la production bourgeoise. Mais ce n'est pas là la pensée de Gray. Les produits doiveiit être produits comme marchandises 7uais ils ne doivent pas être échangés comme marchandises. Gray confie à une banque nationale l'exécution de ce pieux désir. D'un côté la société, par l'entre- mise de la banque, rend les individus dépendants des conditions de l'échange individuel, et d'un autre côté, elle les laisse continuer à produire sur la base de l'échange individuel. La logique oblige Gray à nier successivement toutes les conditions de la production bourgeoise, quoiqu'il veuille simplement « réformer » la monnaie, consé- quence de l'échange des marchandises. Il trans- J. GRAY ET LES BONS DE TRAVAIL 263 forme le capital en capital national (i), la pro- priété foncière en propriété nationale (2) et quand on regarde de près, on voit qu'il ne reçoit pas sim- plement d'une main les marchandises et qu'il dé- livre des certificats pour le travail reçu, mais qu'il règle la production elle-même. Dans son dernier ouvrage, Lectures on vioney, Gray s'ef- force de présenter sa monnaie de travail comme une réforme purement bourgeoise, il se perd dans des absurdités plus visibles encore.

Toute marchandise est une monnaie directe, c'est là la théorie de Gray, et elle résulte de son analyse incomplète et partant fausse de la mar- chandise, La construction a organique » de la « monnaie de travail », de la « banque nationale » et les « magasins de marchandises » n'est qu'un rêve dans lequel on nous fait entrevoir le dogme comme une loi universelle. Le dogme que la marchandise est de la monnaie directe ou que le travail particulier de l'individu contenu en elle, est directement du travail social, ne devient pas une vérité parce qu'une banque y croît et opère selon lui. La faillite, dans ce cas, jouerait le rôle de critique pratique. Ce que Gray n'a pas dit et (i) The business of every country ought to be conducted on a national capital. JOH.N Gray, The social systeni, etc.

(2) The land to be transformed into national property, loc. cit. pag. 29S.

264 J. GRAY ET LES BONS DE TRAVAIL ce dont il ne se doutait pas, c'est-à-dire que la monnaie de travail est une phrase à allure écono- mique pour qui a le désir pieux de se débarrasser .de la monnaie, avec la monnaie de la valeur d'é- change, avec la valeur d'échange de la marchan- dise, avec la marchandise de la société bourgeoise, a été affirmé hautement par quelques socialis- tes anglais qui ont écrit avant ou après Gray (i). Mais il était réservé à Proudhon et à son école de proclamer sérieusement la dégradation de l'ar- gent et l'exaltation de la marchandise comme le principe du socialisme et partant de réduire le socialisme à une méconnaissance élémentaire de la dépendance nécessaire qu'il y a entre la mar- chandise et la monnaie (2).

(i) Cf. par exemple B. W. THOMrsON. An inquiry into the distribution of wealth, &ic. London, 1827. Mkw, Labour s wrongs and labours remedy, Leeds 1839.

(2) Comme compendium de cette théorie mélodramatique de la monnaie on peut citer l'ouvrage de M. Alfred Da- rimon, Delà réforme des banques, Paris, 1S56.

APPENDICE III DISCOURS SUR LA QUESTION DU LIBRE -ÉCHANGE PRONONCÉ A L'ASSOCIATION DÉMOCRATIQUE DE BRUXELLES Dans la séance publique du g Janvier 1848 Par KARL MARX (Imprimé aux frais de l'Association Démocratique (i) Messieurs, L'abolition des lois céréales en Angleterre est le plus grand triomphe que le libre échange ait rem- porté au XIX® siècle. Dans tous les pays où les (1) Le discours de Marx sur le libre échange, est repro- duit textuellement d'après la brochure originale publiée à -Bruxelles en 1S48, devenue si rare, que nous ne connaissons que l'exemplaire d'Engels sur lequel ont été faites les tra- ductions allemandes, anglaises, italiennes et russses parues dernièrement.

Note de l'éditeur.

266 LE LIBRE ÉCHANGE fabricants parlent de libre échange, ils ont princi- palement en vue le libre échange des grains et des matières premières en général. Frapper de droits protecteurs les grains étrangers, c'est infâme, c'est spéculer sur la famine des peuples.

Du pain à bon marché, des salaires relevés, cheap Jood, high irages^ voilà le seul but pour lequel les free-traders^ en Angleterre, ont dé- pensé des millions, et déjà leur enthousiasme s'est étendu à leurs frères du continent. En général, si l'on veut le libre échange, c'est pour soulager la condition de la classe laborieuse.

Mais chose étonnante! le peuple, auquel on veut à toute force procurer du pain à bon mar- ché, est très ingrat. Le pain à bon marché est aussi mal-famé en Angleterre que le gouverne- ment à bon marché l'est en France. Le peuple voit dans les hommes de dévouement, dans un Bowringj un Bright et consorts, ses plus grands ennemis et les hypocrites les plus effrontés.

Tout le monde sait que la lutte entre les libé- raux et les démocrates s'appelle, en Angleterre, la lutte entre les free-traders et les chartistes.

Voyons maintenant comment les free-traders anglais ont prouvé au peuple les bons sentiments qui les faisaient agir.

Voici ce qu'ils disaient aux ouvriers des fa- briques: Le droit prélevé sur les céréales est un impôt sur le salaire, cet impôt, vous le payez aux sei- LE LIBRE ÉCHANGE 267 gneurs territoriaux, à ces aristocrates du Moyen- Age; si votre position est misérable, c'est à cause de la cherté des vivres de première néces- sité.

Les ouvriers demandaient à leur tour aux fa- bricants: Comment se fait-il que, depuis les trente der- nières années où notre industrie a pris le plus grand développement, notre salaire ait baissé dans une proportion bien plus rapide que le prix des grains n'a haussé?

L'impôt, que nous payons aux propriétaires fonciers, comme vous le prétendez, fait sur l'ou- vrier à peu près trois pence (six sous) par semaine. Et, cependant, le salaire du tisserand à la main est descendu de 28 sh. par semaine à 5 sh. (de 35 fr. à 7 fr. 25) depuis 18 15 jusqu'à 1843-, et le salaire du tisserand, dans Tatelier automatique, a été réduit de 20 sh. par semaine à 8 sh. (de 25 fr. a Et pendant tout ce temps la part d'impôt que nous avons payée au propriétaire foncier n'a ja- mais été au-delà de trois pence. Et puis! en i834, quand le pain était à très bon compte et que le commerce allait très bien, qu'est-ce que vous nous disiez? Si vous êtes malheureux, c'est parce que vous faites trop d'enfants, et que votre mariage est plus fécond que notre industrie!

Voilà les propres paroles que vous nous disiez alors; et vous êtes allé faire les nouvelles lois des 268 LE LIBRE ÉCHANGE pauvres et construire les irork-Iiouscs, ces bastilles des prolétaires.

C'est à quoi répliquaient les fabricants: Vous avez raison, messieurs les ouvriers; ce n'est pas seulement le prix du blé, mais encore la concurrence entre les bras offerts, qui détermine le salaire.

Mais pensez bien à une chose; c'est que notre sol ne se compose que de rochers et de bancs de sable. Vous figurez-vous, par hasard, qu'on puisse faire venir du blé dans des pots à fleurs? Ainsi, si, au lieu de prodiguer notre capital et notre travail sur un sol tout à fait stérile, nous abandonnions l'agriculture pour nous livrer exclusivement à l'industrie, toute l'Europe abandonnerait les ma- nufactures, et l'Angleterre formerait une seule grande ville manufacturière, qui aurait pour cam- pagne le reste de l'Europe.

Tout en parlant de la sorte à ses propres ou- vriers, le fabricant est interpellé par le petit commerçant qui lui dit: Mais si nous abolissons les lois céréales, nous ruinerons, il est vrai, l'agriculture, mais nous ne forcerons pas pour cela les autres pays à se fournir dans nos fabriques et à abandonner les leurs?

Qu'en résultera-t-il? Je perdrai les pratiques que j'ai maintenant à la campagne, et le com- merce intérieur perdra ses marchés.

Le fabricant, tournant le dos aux ouvriers, répond à l'épicier: LE LIBRE ÉCHANGE 269 Quant à ça, laissez-nous faire. Une fois que l'impôt sur le blé sera aboli, nous aurons de l'étranger du blé à meilleur marché. Puis nous abaisserons le salaire, qui haussera en même temps dans les autres pays d'où nous tirons les grains.

Ainsi, outre les avantages que nous avons déjà, nous aurons encore celui d'un salaire moindre, et avec tous ces avantages, nous forcerons bien le continent à se fournir chez nous.

Mais voilà que le fermier et l'ouvrier de la campagne se mêlent à la discussion.

Et nous, donc, que deviendrons-nous, disent- ils.'

Irions-nous porter un arrêt de mort sur l'agri- culture qui nous fait vivre? Devrions-nous souf- frir qu'on nous ôtàt le sol de dessous nos pieds?

Pour toute réponse V Aiiti-corn-law leaffuc s'est contentée d'assigner des prix aux trois meilleurs écrits traitant l'influence salutaire de l'abolition des lois céréales sur l'agriculture anglaise.

Ces prix ont été remportés par MM. Hope, Morse et Gregg, dont les livres furent répandus à la campagne par milliers d'exemplaires.

L'un des lauréats s'attache à prouver que ce n'est ni le fermier ni le laboureur salarié qui per- dront par la libre importation du grain étranger, mais seulement le propriétaire foncier: Le fermier anglais, s'écrie-t-il, n'a pas à crain- dre l'abolition des lois céréales, parce qu'aucun 270 LE LIBRE ÉCHANGE pays ne saurait produire du blé d'aussi bonne qualité et à aussi bon marché que l'Angleterre.

Ainsi quand même le prix du blé tomberait, ça ne pourrait vous faire du tort, parce que cette baisse porterait seulement sur la rente qui aurait diminué et nullement sur le profit industriel et sur le salaire, qui resteraient les mêmes.

Le second lauréat, M. Morse, soutient, au contraire, que le prix du blé haussera à la suite de l'abolition des lois céréales. Il se donne infini- ment de peine, pour démontrer que les droits protecteurs n'ont jamais pu assurer au blé un prix rénumérateur.

A l'apui de son assertion il cite le fait, que toutes les fois qu'on a importé du blé étranger, le prix du blé montait considérablement en Angle- terre et quand on en importait peu, il y tombait extrêmement. Le lauréat oublie que l'importation n'était pas la cause du prix élevé, mais que le prix élevé était cause de l'importation.

Et, tout à l'opposé de son co-lauréat, il affirme que toute hausse dans le prix des grains tourne au profit du fermier et de l'ouvrier, et non au profit du propriétaire.

Le troisième lauréat, M. Gregg, qui est un grand fabricant et dont le livre s'adresse à la classe des grands fermiers, ne pouvait s'en tenir à de semblables niaiseries. Son langage est plus scientifique.

11 convient que les lois céréales ne font hausser LE LIBRE ÉCHANGE 271 la rente qu'en faisant hausser le prix du blé et qu'elles ne font hausser le prix du blé qu'en im- posant au capital la nécessité ne s'appliquer à des terrains de qualité inférieure, et cela s'explique tout naturellement.

A mesure que la population s'accroît, le grain étranger ne pouvant entrer dans le pays, on est bien forcé de faire valoir des terrains moins fer- tiles, dont la culture exige plus de frais, et dont le produit est, par conséquent, plus cher.

Le grain étant d'une vente forcée, le prix s'en réglera nécessairement sur le prix des produits des terrains les plus coûteux. La différence qu'il y a entre ces prix et les frais de production des meil- leurs terrains, constitue la rente.

Ainsi, si à la suite de l'abolition des lois cé- réales, le prix du blé et, par conséquent, la rente tombent, c'est parce que les terrains ingrats ces- seront d'être cultivés. Donc la réduction de la rente entraînera infailliblement la ruine d'une partie des fermiers.

Ces observations étaient nécessaires pour faire comprendre le langage de M. Gregg.

Les petits fermiers, dit-il, qui ne pourront pas se tenir dans l'agriculture, trouveront une res- source dans l'industrie. Quant aux grands fer- miers, ils doivent y gagner. Ou les propriétaires seront forcés de leur vendre à très bon marché leurs terres, ou les contrats de fermages qu'ils feront avec eux, seront à des termes très prolon- 272 LE LIBRE ÉCHANGE gés. C'est ce qui leur permettra d'engager de grands capitaux dans la terre, d'y faire l'applica- tion des machines sur une plus grande échelle et d'économiser ainsi sur le travail manuel, qui, d'ailleurs, sera à meilleur marché par la baisse générale des salaires, conséquense immédiate de l'abolition des lois céréales.

Le docteur Bowring a donné à tous ces argu- ments une consécration religieuse, en s'écriant, dans un meeting public: On comprend que toute cette hypocrisie n'était pas propre à faire goûter aux ouvriers le pain à bon marché.

Comment d'ailleurs les ouvriers auraient-ils pu comprendre la philanthropie soudaine des fabri- cants, de ces gens qui étaient occupés encore à combattre le bill de dix heures, par lequel on vou- lait réduire la journée de l'ouvrier de fabrique de douze heures à dix heures.

Pour vous faire une idée de la philanthropie des fabricants, je vous rappellerai, messieurs, les rè- glements établis dans toutes les fabriques.

Chaque fabricant a pour son usage particulier un véritable code où il y a des amendes fixées pour toutes les fautes volontaires ou involontaires. Par exemple, l'ouvrier payera tant, s'il a le malheur de s'asseoir sur une chaise, s'il chuchote, cause, rit, s'il arrive quelques minutes trop tard, si une LE îJBRE ÉCilANGE 273 partie de la machine se casse, s'il ne livre pas les objets d'une qualité voulue, etc., etc. Les amendes sont toujours plus fortes que le dommage vérita- blement occasionné par l'ouvrier. Et pour donner à l'ouvrier toute facilité d'encourir des peines, on fait avancer la pendule de la fabrique, on four- nit des mauvaises matières premières pour que l'ouvrier en fasse de bonnes pièces. On destitue le contre-maître qui ne serait pas assez habile pour faire multiplier les cas de contravention.

Vous le voyez, messieurs, cette législation do- mestique est faite pour enfanter des contraven- tions, et on fait faire des contraventions pour faire de l'argent. Ainsi le fabricant emploie tous les moyens pour réduire le salaire nominal et pour exploiter jusqu'aux accidents dont l'ouvrier n'est pas le maître.

Ces fabricants, ce sont les mêmes philanthropes qui ont voulu faire croire aux ouvriers, qu'ils étaient capables de faire des dépenses énormes, uniquement pour améliorer leur sort.

Ainsi, d'un côté, ils rognent le salaire de l'ou- vrier par les règlements de fabrique de la manière la plus mesquine, et de l'autre, ils s'imposent les plus grands sacrifices pour le faire rehausser par V A7iti-cot"n-lajv leagiie.