Selon lui, on appelle besoins les choses dont nous sentons le besoin; on appelle valeurs les choses auxquelles nous attribuons de la valeur. La plupart des choses ont seulement de la valeur parce qu'elles satisfont aux besoins engendrés par l'opinion. L'opinion sur nos besoins peut changer, donc l'utilité des choses qui n'exprime qu'un rapport de ces choses à nos besoins peut changer aussi. Les besoins naturels eux-mêmes changent continuellement. Quelle variété n'y a t-il pas, en effet, dans les objets qui servent de nour- riture principale chez les différents peuples!
La lutte ne s'établit pas entre l'utilité et l'opi- nion: elle s'établit entre la valeur vénale que de- MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 51 mande TofFreur, et la valeur vénale qu'offre le demandeur, La valeur échangeable du produit est chaque fois la résultante de ces appréciations contradictoires.
iiin dernière analyse, l'offre et la demande met- tent en présence la production et la consomma- tion, mais la production et la consommation, fondées sur les échanges individuels.
Le produit qu'on offre n'est pas l'utile en lui- même. C'est le consommateur qui en constate l'utilité. Et lors même qu'on lui reconnaît la qua- lité d'être utile, il n'est pas exclusivement l'utile. Dans le cours de la production, il a été échangé contre tous les frais de production, tels que les matières premières, les salaires des ouvriers, etc., toutes choses qui sont valeurs vénales. Donc le produit représente, aux yeux du producteur, une somme de valeurs vénales. Ce qu'il olïre, ce n'est pas seulement un objet utile, mais encore et sur- tout une valeur vénale.
Quant à la demande, elle ne sera effective qu'à la condition d'avoir à sa disposition des moyens d'échange. Ces moyens eux-mêmes sont des pro- duits, des valeurs vénales.
Dans l'offre et la demande nous trouvons donc, d'un côté, un produit qui a coûté des valeurs vé- nales, et le besoin de vendre; de l'autre, des moyens qui ont coûté des valeurs vénales, et le désir d'acheter.
M. Proudhon oppose Vacheteur libre au pro- 52 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE ducteur libre. Il donne à l'un et à l'autre des qua- lités purement métaphysiques. C'est ce qui lui fait dire: « Il est prouvé que c'est le libre arbitre de l'homme qui donne lieu à l'opposition entre la valeur utile et la valeur en échange. » Le producteur, du moment qu'il a produit dans une société fondée sur la division du travail et sur les échanges, et c'est là l'hypothèse de M. Prou- dhon, est forcé de vendre. M. Proudhon fait le producteur maître des moyens de production; mais il conviendra avec nous que ce n'est pas du libre arbitre que dépendent ses moyens de pro- duction. Il y a plus; ces moyens de production sont en grande partie des produits qui lui vien- nent du dehors, et dans la production moderne il n'est pas même libre de produire la quantité qu'il veut. Le degré actuel du développement des forces productives l'oblige de produire sur telle ou telle échelle.
Le consommateur n'est pas plus libre que le producteur. Son opinion repose sur ses moyens et ses besoins. Les uns et les autres sont détermi- nés par sa situation sociale laquelle dépend elle- même de l'organisation sociale tout entière. Oui, l'ouvrier qui achète des pommes de terre, et la femme entretenue qui achète des dentelles, sui- vent l'un et l'autre leur opinion respective. Mais la diversité de leurs opinions s'explique par la diffé- rence de la position qu'ils occupent dans le monde, laquelle est le produit de l'organisation sociale.
MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 53 Le système des besoins tout entier est-il fondé sur l'opinion ou sur toute l'organisation de la production? Le plus souvent les besoins naissent directement de la production, ou d'un état de choses basé sur la production. Le commerce de l'univers roule presque en entier sur des besoins, non de la consommation individuelle, mais de la production. Ainsi, pour choisir un autre exemple, le besoin que l'on a des notaires ne suppose-t-il pas un droit civil donné, qui n'est qu'une exprès • sion d'un certain développement de la propriété, c'est-à-dire de la production?
II ne suffit pas à M. Proudhon d'avoir éliminé du rapport de l'offre et de la demande les élé- ments dont nous venons de parler. Il pousse l'abstration aux dernières limites, en fondant tous les producteurs en im seul producteur, tous les consommateurs en im seul consommateur, et en établissant la lutte entre ces deux personnages chimériques. Mais dans le monde réel les choses se passent autrement. La concurrence entre ceux qui offrent et la concurrence entre ceux qui de- mandent, forment un élément nécessaire de la lutte entre les acheteurs et les vendeurs, d'où résulte la valeur vénale.
Après avoir éliminé les frais de production et la concurrence, M. Proudhon peut tout à son aise, réduire à l'absurde la formule de l'oifre et de la demande.
« L'offre et la demande, dit-il, ne sont autre 54 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE chose que deux formes cërémonielles servant à mettre en présence la valeur d'utilité et la valeur d'échange, et à provoquer leur conciliation. Ce sont les pôles électriques dont la mise en rapport doit produire le phénomène d'affinité appelé échange. » (T. P', pages 49 et 50).
Autant vaut dire que l'échange n'est qu'une « forme cérémonielle », pour mettre en présence le consommateur et l'objet de la consommation. Autant vaut. dire que tous les rapports économi- ques sont des « formes cérémonielles », pour ser- vir d'intermédiaire à la consommation immé- diate. L'offre et la demande sont des rapports d'une production donnée, ni plus ni moins que les échanges individuels.
Ainsi, toute la dialectique de M. Proudhon en quoi consiste-t-elle? A substituer à la valeur utile età la valeur échangeable, à l'otïre et à la demande, des notions abstraites et contradictoires, telles que la rareté et l'abondance, l'utile et l'opmion, lin producteur et un consommateur, tous les deux chevaliers du libre arbitre.
Et à quoi voulait-il en venir?
A se ménager le moyen d'introduire plus tard un des éléments qu'il avait écartés, les frais de production, comme la synthèse entre la valeur utile et la valeur échangeable. C'est ainsi qu'à ses yeux les frais de production constituent la râleur synthétique ou la râleur constituée.
MISERK DE LA l'iilLOSOl'llIE §11. — LA VALEUR CONSTITUEE OU LA VALEUR SYNTHÉTIQUE.
« La valeur (vénale) est la pierre angulaire de rédifiçe économique. » La valeur « constituée » est la pierre angulaire du système des contradic- tions économiques.
Qu'est-ce donc que cette « valeur constituée » qui constitue toute la découverte de M. Proudhon en économie politique?
L'utilité une fois admise, le travail est la source de la valeur. La mesure du travail, c'est le temps. La valeur relative des produits est déterminée par le temps du travail qu'il a fallu employer pour les produire. Le prix est l'expression moné- taire de la valeur relative d'un produit. Enfin, la valeur co?istiiuée d'un produit est tout simple- ment la valeur qui se constitue par le temps du travail 3^ fixé.
De même qu'Adam Smith a découvert la divi- sion du travail, de môme lui, M. Proudhon, pré- tend avoir découvert la « valeur constituée ». Ce n'est pas précisément « quelque chose d'inouï », mais aussi faut-il convenir, qu'il n'y a rien d'inouï dans aucune découverte de la science économi- que. M. Proudhon, qui sent toute l'importance de son invention, cherche cependant à en atté- 56 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE nuer le mérire « afin de rassurer le lecteur sur ses prétentions à l'originalité, et de se réconcilier les esprits que leur timidité rend peu favorables aux idées nouvelles ». Mais à mesure qu'il fait la part de ce que chacun de ses prédécesseurs a fait pour l'appréciation de la valeur, il est forcément amené à avouer tout haut, que c'est à lui qu'en revient la plus large part, la part du lion.
« L'idée synthétique de la valeur avait été va- guement aperçue par Adam Smith...Mais cette idéede la valeurétaittout intuitive chez A. Smith: or, la société ne change pas ses habitudes sur la foi d'intuitions: elle ne se décide que sur l'auto- rité des faits. Il fallait que l'antinomie s'exprimât d'une manière plus sensible et plus nette: J.-B. Say fut son principal interprète. » Voilà l'histoire toute faite de la découverte de la valeur synthétique: à A. Smith l'intuition vague, à J.-B. Say l'antinomie, à M. Proudhon la vérité constituante et « constituée ». Et que l'on ne s'y méprenne pas: tous les autres écono- mistes, de Say à Proudhon, n'ont fait que se traî- ner dans l'ornière de l'antinomie. « Il est incroyable que tant d'hommes de sens se démènent depuis quarante ans contre une idée si simple. Mais non, la comparaison des valeurs s'effectue sans qu'il Y ait entre elles aucun point de comparaison et sans unité de mesure: — voilà, plutôt que d'embrasser la théorie révolutionnaire de l'éga- lité, ce que les économistes du dix-neuvième siècle MISÈRE DE La philosophie 87 ont résolu de soutenir envers et contre tous. Qii'en dira la postérité? » (T. I", page 68).
La postérité, si brusquement apostrophée, commencera par être brouillée sur la chronolo- gie. Elle doit nécessairement se demander: Ri- cardo et son école ne sont-ils donc pas des économistes du dix-neuvième siècle? Le système de Ricardo, qui pose en principe « que la valeur relative des marchandises tient exclusivement à la quantité de travail requise pour leur produc- tion », remonte à 1817. Ricardo est le chef de toute une école, qui règne en Angleterre depuis la Restauration. La doctrine ricardienne résume rigoureusement, impitoyablement, toute la bour- geoisie anglaise, qui est elle-même le type de la bourgeoisie moderne. « Qu'en dira la posté- rité.?» Elle ne dira pas, que M. Proudhon n'a point connu Ricardo, car il en parle, il en parle longuemement, il y revient toujours et finit par dire que c'est du « fatras ». Si jamais la postérité s'en mêle, elle dira peut-être, que M. Proudhon, craignant de choquer l'anglophobie de ses lec- teurs, a mieux aimé se faire l'éditeur responsable des idées de Ricardo. Quoi qu'il en soit, elle trouvera fort naïf que AL Proudhon donne comme « théorie révolutionnaire de l'avenir », ce que Ricardo a scientifiquement exposé comme la théorie de la société actuelle, de la société bour- geoise, et qu'il prenne ainsi pour la solution de l'antinomie entre l'utilité et la valeur en échange o8 MISÈRE DE LA PIlILOSOPIHE ce que Ricardo et son école ont longtemps avant lui présenté comme la formule scientifique d'un seul côté de Tantinomie, de la valeur en échange. Mais mettons pour toujours la postérité de côté, et confrontons M. Proudhon avec son prédéces- seur Ricardo. Voici quelques passages de cet au- teur, qui résument sa doctrine sur la valeur: « Ce n'est pas l'utilité qui est la mesure de la valeur échangeable quoiqu'elle lui soit absolu- ment nécessaire. » (P. 3, t. I" des Principes de r économie politique^ etc., traduit de l'anglais par J. S. Constancio, Paris 1835.)
« Les choses, une fois qu'elles sont reconnues utiles par elles-mêmes, tirent leur valeur échan- geable de deux sources: de leur rareté et de la quantité de travail nécessaire pour les acquérir. Il y a des choses dont la valeur ne dépend que de leur rareté. Nul travail ne pouvant en aug- menter la quantité, leur valeur ne peut baisser par leur plus grande abondance. Tels sont les statues ou les tableaux précieux, etc. Cette valeur dépend uniquement des facultés, des goûts et du caprice de ceux qui ont envie de posséder de tels objets. » (No'' 4 et 5, t. P"", /. c.) « Ils ne forment cependant qu'une très petite partie des mar- chandises qu'on échange journellement. Le plus grand nombre des objets que l'on désire possé- der étant le fruit de l'industrie, on peut les multi- plier, non seulement dans un pays, mais dans plusieurs, à un degré auquel il est presque im- MISERE DE LA PHILOSOPFilE u9 possible d'assigner des bornes, toutes les fois qu'on voudra y employer l'industrie nécessaire pour les créer. » (P. 5, t. P', /. c.) « Quand donc nous parlons de marchandises, de leur valeur échangeable et des principes qui règlent leur prix relatif, nous n'avons en vue que celles de ces marchandises dont la quantité peut s'accroître par l'industrie de l'homme, dont la production est encouragée par la concurrence et n'est con- trariée par aucune entrave. » (T. I", p. 5).
Ricardo cite A. Smith, qui, selon lui, « a défini avec beaucoup de précision la source primitive de toute valeur échangeable (ch, 5, t. I" de Smith), et il ajoute: (( Que telle soit en réalité la base de la valeur échangeable de toutes les choses (savoir, le temps du travail), excepté de celles que l'industrie des hommes ne peut multiplier à volonté, c'est un point de doctrine de la plus haute importance en économie politique: car il n'est point de source d'où se soient écoulées autant d'erreurs, et d'où soient nées tant d'opinions diverses dans cette science, que le sens vague et peu précis que l'on attache au mot râleur. » (P. 8, t. P^) « Si c'est la quantité de travail fixée dans une chose qui règle sa valeur échangeable, il s'ensuit que toute aug- mentation dans la quantité du travail doit néces- sairement augmenter la valeur de l'objet auquel il a été employé, et de même toute diminution de travail doit en diminuer le prix. » (P. 9, t. P'').
60 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE Ricardo reproche ensuite à A. Smith: 1° « De donner à la valeur une mesure autre que le travail, tantôt la valeur du blé, tantôt la quantité de travail, qu'une chose peut acheter, 2" « D'avoir admis sans réserve le principe et d'en restreindre cependant l'application à l'état primitif et grossier de la sociéfé, qui précède l'ac- cumulation des capitaux et la propriété des Ricardo s'attache à démontrer que la propriété des terres, c'est-à-dire la rente, ne saurait chan- ger la valeur relative des denrées, et que l'accu- mulation des capitaux n'exerce qu'une action passagère et oscillatoire sur les valeurs relatives déterminées par la quantité comparative de tra- vail employée à leur production, A l'appui de cette thèse, il donne sa fameuse théorie de la rente foncière, décompose le capital, et en vient, en dernière analyse, à n'y trouver que du travail acccumulé. Il développe ensuite toute une théorie du salaire et du profit, et démontre que le salaire et le profit ont leurs mouvements de hausse et de baisse, en raison inverse l'un de l'autre, sans influer sur la valeur relative du produit. Il ne néglige pas l'influence que l'accumulation des capitaux et la différence de leur nature (capitaux fixes et capitaux circulants), ainsi que le taux des salaires, peuvent exercer sur la valeur propor- MISKRE DE LA PHILOSOPHIE Qi tionnelle des produits. Ce sont même les princi- paux problèmes qui occupent Ricardo, « Toute économie dans le travail, dit-il, ne manque jamais de faire baisser la valeur rela- tive d'une marchandise, soit que cette économie porte sur le travail nécessaire à la fabrication de l'objet même, ou bien sur le travail nécessaire à la formation du capital employé dans cette pro- duction. » (T. I«^ p. 48.) « Par conséquent, tant qu'une journée de travail continuera à donner à l'un la même quantité de poisson et à l'autre au- tant de gibier, le taux naturel des prix respectifs d'échange restera toujours le même, quelle que soit, d'ailleurs, la variation dans les salaires et dans le profit, et malgré tous les effets de l'accu- mulation du capital. » (T. P'', p. 32.) « Nous avons regardé le travail comme le fondement de la valeur des choses, et la quantité de travail né- cessaire à leur production comme la règle qui détermine les quantités respectives des marchan- dises que l'on doit donner en échange pour d'au- tres: mais nous n'avons pas prétendu nier qu'il n'y eût dans le prix courant des marchandises, quelque déviation accidentelle et passagère de ce prix primitif et naturel. » (T. P', p. 105, /. c.) (( Ce sont les frais de production qui règlent, en dernière analyse, les prix des choses, et non, comme on Ta souvent avancé, la proportion entre Lord Lauderdale avait développé les varia- 4 62 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE tions de la valeur échangeable selon la loi de Tof- fre et de la demande^ ou de la rareté et de l'abon- dance relativement à la demande. Selon lui, la valeur d'une chose peut augmenter lorsque la quantité en diminue ou que la demande en aug- mente; elle peut diminuer en raison de l'augmen- tation de sa quantité ou en raison de la diminution de la demande. Ainsi, la valeur d'une chose peut changer par l'opération de huit causes différen- tes, savoir des quatre causes appliquées à cette chose même, et des quatre causes appliquées à l'argent ou à toute autre marchandise qui sert de mesure de sa valeur. N'oici la réfutation de Ri- cardo: « Des produits dont un particulier ou une com- pagnie ont le monopole varient de valeur d'après la loi que lord Lauderdale a posée: ils baissent à proportion qu'on les offre en plus grande quan- tité, et ils haussent avec le désir que montrent les acheteurs de les acquérir-, leur prix n'a point de rapport nécessaire avec leur valeur naturelle. Mais quant aux choses qui sont sujettes à la con- currence parmi les vendeurs et dont la quantité peut s'augmenter dans des bornes modérées, leur prix dépend en définitive, non de l'état de la de- mande et de l'approvisionnement, mais bien de l'augmentation des frais de production. » (T. II, Nous laisserons au lecteur le soin de faire la comparaison entre le langage si précis, si clair, si MISÈRE Dl£ LA PHILOSOPHIE 63 simple de Ricardo, et les efforts de rhétorique que fait M. Proudhon, pour arriver à la déter- mination de la valeur relative par le temps du travail.
Ricardo nous montre le mouvement réel de la production bourgeoise, qui constitue la valeur. M. Proudhon, faisant abstraction de ce mouve- ment réel « se démène » pour inventer de nouveaux procédés, atin de régler le monde d'après une formule prérendue nouvelle qui n'est que l'expres- sion théorique du mouvement réel existant et si bien exposé par Ricardo. Ricardo prend son point de départ dans la société actuelle, pour nous dé- montrer comment elle constitue la valeur: M. Proudhon prend pour point de départ la valeur constituée, pour constituer un nouveau monde social au moN'en de cette valeur. Pour lui, M. Proudhon, la valeur constituée doit faire le tour et redevenir constituante pour un monde déjà tout constitué d'après ce mode d'évaluation. La détermination de la valeur par le temps du travail est, pour Ricardo, la loi de la valeur échangeable: pour M. Proudhon, elle est la syn- thèse de la valeur utile et de la valeur échan- geable. La théorie des valeurs de Ricardo est l'interprétation scientifique de la vie économique actuelle: la théorie des valeurs de M. Proudhon est l'interprétation utopique de la théorie de Ri- cardo. Ricardo constate la vérité de sa formule en la faisant dériver de tous les rapports écono- 64 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE miques, et en expliquant par ce moyen tous les phénomènes, même ceux qui, au premier abord, semblent la contredire, comme la rente, l'accu- mulation des capitaux et le rapport des salaires aux profits- c'est là précisément ce qui fait de sa doctrine un système scientifique: M. Proudhon, qui a retrouvé cette formule de Ricardo au moyen d'hypothèses tout à fait arbitraires, est forcé en- suite de chercher des laits économiques isolés qu'il torture et falsifie, afin de les faire passer pour des exemples, des applications déjà exis- tantes, des commencements de réalisation de son idée régénératrice. (Voir notre § 3, Application de la val. cojist.).
Passons maintenant aux conclusions que M. Proudhon tire de la valeur constituée (par le temps du travail).
— Une certaine quantité de travail équivaut au produit créé par cette même quantité de tra- vail.
— Toute journée de travail vaut une autre jour- née de travail; c'est-à-dire, à quantité égale, le travail de l'un vaut le travail de l'autre: il n'y a pas de différence qualitative. A quantité égale de travail, le produit de l'un se donne en échange pour le produit de l'autre. Tous les hommes sont des travailleurs salariés, et des salariés également payés pour un temps égal de travail. L'égalité par- faite préside aux échanges.
Ces conclusions sont-elles les conséquences MISERE DE LA PHILOSOPHIE 65 naturelles, rigoureuses de la valeur « constituée» ou déterminée par le temps du travail?
Si la valeur relative d'une marchandise est déterminée par la quantité de travail requise pour la produire, il s'ensuit naturellement que la valeur relative du travail, ou le salaire, est également déterminée par la quantité de travail qu'il faut pour produire le salaire. Le salaire, c'est-à-dire la valeur relative ou le prix du travail, est donc déterminé par le temps du travail qu'il faut pour produire tout ce qui est nécessaire à l'entretien de l'ouvrier, v Diminue^ les frais de la fabrication des chapeaux et leur prix finira par tomber à leur nouveau prix naturel, quoique la demande puisse doubler, tripler ou quadrupler. Diminuez les frais de rentretien des hommes^ en diminuant le prix naturel de la nourriture et des vêtements qui sou- tiennent la vie, et vous verrez les salaires finir par baisser quoique la demande de bras ait pu s'accroître considérablement. » (Ricardo, tome II, Certes, le langage de Ricardo est on ne peut plus cynique. Mettre sur la même ligne les frais de la fabrication des chapeaux et les frais de l'en- tretien de l'homme, c'est transformer l'homme en chapeau. Le cynisme est dans les choses et non dans les mots qui expriment les choses. Des écri- vains français, tels que MM. Droz, Blanqui, Rossi et autres, se donnent l'innocente satisfaction de prouver leur supériorité sur les économistes an- 4.
66 MISERE DE LA PHILOSOPHIE glais, en cherchant à observer Tétiquette d'un lan- gage ((humanitaire»; s'ils reprochent à Ricardo et à son école leur langage cynique, c'est qu'ils sont vexés de voir exposer les rapports écono- miques dans toute leur crudité, de voir trahis les mystères de la bourgeoisie.
Résumons: Le travail, étant lui-même mar- chandise, se mesure comme tel par le temps du travail qu'il faut pour produire le travail-marchan- dise. Et que faut-il pour produire le travail-mar- chandise? Tout juste ce qu'il faut de temps de travail pour produire les objets indispensables à l'entretien incessant du travail, c'est-à-dire à faire vivre le travailleur et à le mettre en état de pro- pager sa race. Le prix naturel du travail n'est autre chose que le minimum du salaire. Si le prix courant du salaire s'élève au-dessus du prix na- turel, c'est précisément parce que la loi de la valeur, posée en principe par M. Proudhon, se trouve contre balancée par les conséquences des variations du rapport de l'offre et de la demande. Mais le minimum du salaire n'en reste pas moins le centre vers lequel gravitent les prix courants du salaire.
Ainsi la valeur relative, mesurée par le temps du travail, est fatalement la formule de l'escla- vage moderne de l'ouvrier, au lieu d'être, comme M. Proudhon le veut, la ((théorie révolutionnaire)) de l'émancipation du prolétariat.
Voyons maintenant en combien de cas l'appli- MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE G7 cation du temps du travail, comme mesure de la valeur, est incompatible avec l'antagonisme exis- tant des classes et l'inégale rétribution du produit entre le travailleur immédiat et le possesseur du travail accumulé.
Supposons un produitquelconque,par exemple, la toile. Ce produit, comme tel, renferme une quantité de travail déterminée. Cette quantité de travail sera toujours la môme, quelle que soit la situation réciproque de ceux qui ont concouru à créer ce produit.
Prenons un autre produit: du drap, qui au- rait exigé la même quantité de travail que la toile.
S'il y a échange de ces produits, il y a échange de quantités égales de travail. En échangeant ces quantités égales de travail, on ne change pas la situation réciproque des producteurs, pas plus qu'on ne change quelque chose à la situation des ouvriers et des fabricants entre eux. Dire que cet échange des produits mesurés par le temps a, pour conséquence, la rétribution égalitaire de tous les producteurs, c'est supposer que l'égalité de participation au produit a subsisté antérieurement à l'échange. Que l'échange du drap contre la toile soit accompli, les producteurs du drap partici- peront à la toile dans une proportions égale à celle dans laquelle ils avaient auparavant parti- cipé au drap.
L'illusion de M. Proudhon provient de ce qu'il 68 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE prend comme conséquence ce qui ne pourrait être, tout au plus, qu'une supposition gratuite.
Allons plus loin.
Le temps de travail, comme mesure de la va- leur, suppose-t-il du moins que les journées sont équiraleutcs, et que la journée de Tun vaut la journée de l'autre? Non.
Mettons un instant que la journée d'un bijou- tier équivale à trois journées d'un tisserand; tou- jours est-il que tout changement de la valeur des bijoux relativement aux tissus, à moins d'être le résultat passager des oscillations de la demande et de l'offre, doit avoir pour cause une diminution ou une augmentation du temps de travail em- ployé d'un côté ou de l'autre à la production. Que trois jours de travail de dillérents travailleurs soient entre eux comme i, 2, 3, et tout change- ment dans la valeur relative de leurs produits, sera un changement dans cette proportion de i, 2, 3. Ainsi, on peut mesurer les valeurs par le temps de travail, malgré l'inégalité de la valeur des différentes journées de travail; mais, pour appliquer une pareille mesure, il nous faut avoir une échelle comparative des ditïérentes journées de travail: c'est la concurrence qui établit cette échelle.
Votre heure de travail vaut-elle la mienne.'' C'est une question qui se débat par la concur- rence.
La concurrence, d'après un économiste améri- MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 69