Des pour cent sont toujours des pour cent. Dix pour cent et 400 pour cent sont commensura- bles; ils sont l'un à l'autre comme 10 est à 400. Donc, conclut M. Proudhon, un profit de 10 pour 128 M'SÈRE DE LA PHILOSOPHIE cent vaut 40 fois moins qu'une célérité quadru- plée. Pour sauver les apparences, il dit que, pour la société, le temps est la valeur {time is money). Cette erreur provient de ce qu'il se rappelle con- fusément qu'il y a un rapport entre la valeur et le temps du travail, et il n'a rien de plus pressé à faire que d'assimiler le temps du travail au temps du transport, c'est-à-dire qu'il identifie les quel- ques chauffeurs, gardes de convoi et consorts, dont le temps de travail n'est autre que le temps de transport, avec la société toute entière. Pour le coup, voilà la célérité devenue capital, et en et cas, il a pleinement raison de dire: « Un béné- fice de 400 pour cent sera sacrifié à une perte de 35 pour cent. « Après avoir établi en mathéma- ticien cette étrange proposition, il nous en donne l'explication en économiste.
(( Un bénéfice social égal à 400 représente pour l'individu, si la société est seulement d'un million d'hommes, quatre dix-millièmes. » D'ac- cord- mais il ne s'agit pas de 400, il s'agit de 400 pour cent, et un bénéfice de 400 pour cent repré- sente pour l'individu 400 pour cent ni plus ni moins. Quel que soit le capital, les dividendes se feront toujours dans le rapport de 400 pour cent. Que fait M. Proidhon? Il prend les pour cent pour le capital, et comme s'il eiJt craint que sa confusion ne fût point assez manifeste, assez « sensible », il continue: « Une perte de 33 pour cent pour le consom- MISKKE DR La PUtLOSOPHlK 1^9 mateur supposerait un déficit social de 33 mil- lions. » Trente-trois pour cent de perte pour le consommateur restent 33 pour cent de perte pour un million de consommateurs. Comment en- suite M. Proudhon peut-il dire pertinemment que le déficit social, dans le cas d'une perte de 33 pour cent, s'élève à 33 millions, quand il ne con- naît ni le capital social ni même le capital d'un seul des intéressés? Ainsi, il ne suffisait pas à M. Proudhon d'avoir confondu le capital et les pour cent; il se dépasse en identifiant le capital mis dans une entreprise et le nombre des intéres- sés.
« Supposons, en effet, pour rendre la chose encore plus sensible, » un capital déterminé. Un profit social de 400 pour cent, réparti sur un mil- lion de partisans, intéressés chacun pour i franc, donne 4 francs de bénéfice par tête et non pas 0,0004, comme le prétend M. Proudhon. De même une perte de 33 pour cent pour chacun des parti- cipants représente un déficit social de 33o,ooo fr. et non pas de 33 millions (100; 33 = 1,000,000: 33o,ooo).
M. Proudhon, préoccupé de sa théorie de la société personne, oublie de faire la division par 1 00; il obtient ainsi 33o,ooo francs de perte; mais 4 francs de profit par tête font pour la société 4 millions de francs de profit. Reste pour la société un profit net de 3,670,000 francs. Ce compte exact démontre tout juste le contraire de ce qu'a voulu iHO MISERE DE LA PHILOSOPHIE démontrer M. Proudhon; c'est que les bénéfices et pertes de la société ne sont point en raison inverse avec les bénéfices et les pertes des indivi- dus.
Après avoir rectifié ces simples erreurs de pur calcul, voyons un peu les conséquences auxquelles on arriverait, si on voulait admettre pour les che- mins de fer ce rapport de célérité et de capital, tel que M. Proudhon le donne, moins les erreurs de calcul. Supposons qu'un transport quatre fois plus rapide coiite quatre fois plus, ce transport ne donnerait pas moins de profit que le roulage qui est quatre fois plus lent et coûte le quart des frais. Donc, si le roulage prend i8 centimes, le chemin de fer pourrait prendre 72 centimes. Ce serait selon la « rigueur mathématique » la conséquence des suppositions de M. Proudhon, toujours moins ses erreurs de calcul. Mais voilà tout d'un coup qu'il nous dit que si, au lieu de 72 centimes, le chemin de fer n'en prenait que 25, il perdrait à l'instant toutes ses consignations. Décidément, il faut revenir à la malbrouke, à la patache même. Seulement, si nous avons un conseil à donner à M. Proudhon, c'est de ne pas oublier dans son « Programmede lassociatio7i progressive » de faire la division par 100. Mais, hélas! il n'est guère à espérerque notre conseil soit écouté, car M. Proud- hon est tellement enchanté de son calcul « pro- gressif», correspondant à « l'occasion progres- sive », qu'il s'écrie avec beaucoup d'emphase: MtSÈRE DE LA PHILOSOPHÎE \'M «J'ai déjà Tait voir au chapitre II, par la solution de l'antinomie de la valeur, que l'avantage de toute découverte utile est incomparablement moindre pour l'inventeur, quoi qu'il fasse, que pour la société; j'ai porté la démonstration sur ce point Jusqu'à la rigueur mathématique! » Revenons à la fiction de la société personne, fiction qui n'avait d'autre but que de prouver la simple vérité que voici: Une invention nouvelle faisant produire avec la même quantité de travail une plus grande quantité de marchandises, fait baisser la valeur vénale du produit. La société fait donc un profit, non en obtenant plus de valeurs échangeables, mais en obtenant plus de marchan- dises pour la même valeur. Quant à l'inventeur, la concurrence fait tomber successivement son pro- fit jusqu'au niveau général des profits. M. Prou- dhona-t-il prouvé cette proposition ainsi qu'il vou- lait le faire? Non. Gela ne l'empêche pas de reprocher aux économistes d'avoir manqué cette démonstration. Pourlui prouverle contraire, nous ne citerons que Ricardo et Lauderdale; Ricardo, chef de l'école qui détermine la valeur par le temps du travail, Lauderdale, un des défenseurs les plus acharnés de la détermination de la valeur par l'offre et la demande. Tous les deux ont dévoleppé la même thèse.
« En augmentant constamment la facilité de production, nous diminuons constamment la valeur de quelques-unes des choses produites \:'r2 miserf: de la i>ii1losopiiie auparavant, quoique par ce même moyen non- seulement nous ajoutions à la richesse nationale, mais que nous augmentions encore la faculté de produire pour l'avenir...Aussitôt qu'au moyen des machines, ou par nos connaissance en phyique, nous forçons les agents naturels, à faire l'ouvrage que l'homme faisait auparavant, la valeur échan- geable de cet ouvrage tombe en conséquence. S'il fallait dix hommes pour tourner un moulin à blé, et qu'on découvrît que par le moyen du vent ou de l'eau le travail de ces dix hommes pourrait être épargné, la farine qui serait le produit de l'action du moulin tomberait dès ce moment de valeur, en proportion de la somme de travail épargné; et la société se trouverait enrichie de toute la valeur des choses que le travail de ces dix hommes pourrait produire, les fonds destinés à l'entretien des travailleurs n'ayant pas éprouvé par là la moindre diminution. » (Ricardo.)
Lauderdale, à son tour, dit: (( Le profit des capitaux provient toujours de ce qu'ils suppléent à une portion de travail que l'homme devrait faire de ses mains, ou de ce qu'ils accomplissent une portion de travail au-dessus des efforts personnels de l'homme et qu'il ne sau- rait exécuter lui-même. Le mince bénéfice que font en général les propriétaires des machines^ comparé au prix du travail auquelelles suppléent, feront naître des doutes peut-être sur la justesse de cette opinion. Une pompe à feu, par exemple, MISlîllK DE LA l'IllLOSOPIlIE 'l:'.:{ tire en un jour plus d'eau d'une mine de charbon que ne pourraient en sortir sur leur dos trois cents hommes, même en s'aidant de baquets; et, il n'est pas douteux, qu'elle remplace leur travail à bien moins de frais. C'est ici le cas de toutes les machi- nes. Letravailqui se faisait parla mainde l'homme à laquelle elles sont substituées, elle doivent le faire à plus bas prix...Je suppose qu'un brevet soit donné à l'inventeur d'une machine qui fait l'ouvrage de quatre: comme le privilège exclusif empêche toute concurrence, hors celle qui résulte du travail des ouvriers, il est clair que le salaire de ceux-ci, dans toute la durée du privilège, sera la mesure du prix que l'inventeur doit mettre à ses produits: c'est-à-dire que, pour s'assurer de l'emploi, il exigera un peu moins que le salaire du travail auquel sa machine supplée. Mais à l'expi- ration du privilège, d'autres machines de même espèce s'établissent et rivalisent avec la sienne. Alors il réglera son prix sur le principe général, le faisant dépendre de l'abondance des machines. Le profit des fonds employés..., quoiqu'il résulte d'un travail suppléé, se règle enfin, non par la valeur de ce travail, mais, comme dans tous les autres cas, par la concurrence entre les propriétaires des fonds; et le degré en est toujours fixé par la proportion de la quantité des capitaux offerts pour cette fonction avec la demande qu'on en fait. » En dernier lieu donc, tant que le profit sera 8 184 MISERE DE LA IMIILOSOI'HII-: plus grand que dans les autres industries, il y aura des capitaux qui se jetteront sur l'industrie nouvelle, jusqu'à ce que le taux des bénéfices en soit descendu au niveau commun.
Nous venons de voir que l'exemple du chemin de fer n'était guère propre à jeter quelque jour sur la fiction de la société personne. Néanmoins, M. Proudhon reprend hardiment son discours: « Ces points éclaircis, rien de plus aisé que d'ex- pliquer comment le travail doit laisser à chaque producteur un excédant. » Ce qui suit maintenant appartient à l'antiquité classique. C'est un conte poétique fait pour délas- ser le lecteur des fatigues qu'a dû lui causer la rigueur des démonstrations mathématiques qui le précèdent. M. Proudhon donne à sa société per- sonne le nom de Prométhée^ dont il glorifie les hauts faits en ces termes: « D'abord, Prométhée sortant du sein de la nature s'éveille à la vie dans une inertie pleine de charmes, etc., etc. Prométhée se met à l'œu- vre, et dès sa première journée, première jour- née de la seconde création, le produit de Promé- thée, c'est-à-dire sa richesse, s on bien-être, est égal à dix. Le second jour, Prométhée divise son travail, et son produit devient égal à cent. Le troi- sième jour et chacun des jours suivants, Promé- thée invente des machines, découvre de nouvelles utilités dans les corps, de nouvelles forces dans la nature...A chaque pas que fait son industrie, le MISÈRK DK LA PHILOSOPHIE 13") chiffre de sa production s'élève et lui dénonce un surcroît de félicité. Et puisque enfin, pour lui, consommer c'est produire, il est clair que chaque journée de consommation, n'emportant que le produit de la veille, laisse un excédant de produit à la journée du lendemain. » Ce Prométhée de M. Proudhon est un drôle de personnage, aussi faible en logique qu'en éco- nomie politique. Tant que Prométhée ne fait que nous enseigner la division du travail, l'application des machines, l'exploitation desforcesnaturelleset du pouvoir scientifique, multipliant les forces pro- ductives des hommes et donnant un excédant comparé à ce que produit le travail isolé, ce nou- veau Prométhée n'a que le malheur de venir trop tard. Mais dès que Prométhée se mêle de parler production et consommation, il devient réelle- ment grotesque. Consommer, pour lui, c'est pro- duire; il consomme le lendemain ce qu'il a pro- duit la veille, c'est comme cela qu'il a toujours une journée d'avance -, cette journée d'avance c'est son « excédant de travail ». Mais en consommant le lendemain ce qu'il a produit la veille, il faut bien que le premier jour, qui n'avait pas de veille, il ait travaillé pour deux journées, afin d'avoir dans la suite une journée d'avance. Comment Promé- thée a-t-il gagné le premier jour cet excédant, alors qu'il n'y avait ni division de travail, ni machines, ni même d'autres connaissances des forces phy- siques que celle du feu.' Ainsi la question, pour 130 MISÈRE DK LA PHILOSOPHIE avoir été reculée « jusqu'au premier jour de la seconde création », n'a pas fait un pas en avant. Cette manière d'expliquer les choses tient à la fois du grec et de l'hébreu, elle est à la fois m3^stique et allégorique, elle donne parfaitement à M. Prou- dhon le droit de dire: « J'ai démontré parla théorie et par les faits le principe que tout travail doit laisser un excédant. » Les faits, c'est le fameux calcul progressif; la théorie, c'est le mythe de Prométhée.
« Mais, continue M. Proudhon, ce principe aussi certain qu'une proposition d'arithmétique, est loin encore de se réaliser pour tout le monde. Tandis que, par le progrès de l'industrie collec- tive, chaque journée de travail individuel obtient un produit de plus en plus grand, et, par une conséquence nécessaire, tandis que le travailleur, avec le même salaire, devrait devenir tous les jours plus riche, il existe dans la société des états qui profitent et d'autres qui dépérissent. » En 1770, la population des royaumes-unis de la Grande-Bretagne était de 15 millions^ et la population productive de 3 millions. Le pouvoir scientifique de la production égalait environ une population de 12 millions d'individus de plus; donc, en somme, il y avait 15 millions de forces productives. Ainsi le pouvoir productif était à la population comme i est à i, et le pouvoir scien- tifique était au pouvoir manuel comme 4 est à i.
En 1840, la population ne dépassait pas 3o mil- MISERE DH LA PHILOSOPHIE 137 lions: la population productive était de 6 millions, tandis que le pouvoir scientifique montait à 650 millions, c'est-à-dire qu'il était à la popula- tion entière comme 21 à i, et au pouvoir manuel Dans la société anglaise, la journée de travail a donc acquis en soixante et dix ans un excédant de 2,700 pour 100 de productivité, c'est-à-dire qu'en 1840 elle a produit vingt-sept fois autant qu'en 1770. D'après M. Proudhon, il faudrait poser la question que voici: Pourquoi l'ouvrier anglais de 1840 n'a-t-il pas été vingt-sept fois plus riche que celui de 1770? En posant une pareille question, on supposerait naturellement que les Anglais auraient pu produire ces richesses, sans que les conditions historiques dans lesquelles elle ont été produites, telles que: accumulation privée des capitaux, division moderne du travail, atelier automatique, concurrence anarchique, salariat enfin tout ce qui est basé sur l'antagonisme des classes, eussent existé. Or, pour le développe- ment des forces productives et de Texcédant de travail, c'étaient précisément là les conditions d'existence. Donc il a fallu, pour obtenir ce développement des forces productives et cet excé- édant de travail, qu'il y eût des classes qui profi- tent et d'autres qui dépérissent.
Qu'est-ce donc, en dernier lieu, que ce Promé- thée ressucité par M. Proudhon? C'est la société, ce sont les rapports sociaux basés sur Tantago- 138 MISÈRE DE LA PlllLOSOPHIli nisme des classes. Ces rapports sont, non pas des rapports d'individu à individu, mais d'ouvrier à capitaliste^ de fermier à propriétaire foncier, etc. Effacez ces rapports, et vous aurez anéanti toute la société, et votre Prométhée n'est plus qu'un fan- tôme sans bras ni jambes, c'est-à-dire sans atelier automatique, sans division de travail, manquant enfin de tout ce que vous lui avez donné primiti- vement pour lui faire obtenir cet excédant de tra- vail.
Si donc, dans la théorie, il suffisait, comme le fait M. Proudhon, d'interpréter la formule de l'excédant de travail dans le sens de l'égalité, sans prendre garde aux conditions actuelles de la pro- duction, il devrait suffire, dans la pratique, de faire parmi les ouvriers une répartition égalitaire de toutes les richesses actuellement acquises, sans rien changer aux conditions actuelles de la pro- duction. Ce partage n'assurerait pas un grand degré de confort à chacun des participants.
Mais M. Proudhon n'est pas aussi pessimiste qu'on pourrait bien le croire. Comme la propor- tionnalité est tout pour lui, il faut bien qu'il voie dans le Prométhée tout donné, c'est-à-dire dans la société actuelle, un commencement de réalisa- tion de son idée favorite.
« Mais partout aussi le progrès de la richesse, c'est-à-dire \di proportionnalité des valeurs^ est la loi dominante; et quand les économistes oppo- sent aux plaintes du parti social, l'accroissement MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE \'M) progressif de la fortune publique, et les adoucis- sements apportés à la condition des classes mêmes les plus malheureuses, ils proclament, sans s'en douter, une vérité qui est la condamnation de leurs théories. » Qu'est-ce, en etfet, que la richesse collective, la fortune publique? C'est la richesse de la bourgeoi- sie, et non pas celle de chaque bourgeois en par- ticulier. Eh bien! les économistes n'ont fait autre chose que de démontrer comment, dans les rap- ports de production tels qu'ils existent, la richesse de la bourgeoisie s'est développée et doit s'ac- croître encore. Quant aux classes ouvrières, c'est encore une question fort contestée que de savoir si leur condition s'est améliorée à la suite de l'ac- croissement de la richesse prétendue publique. Si les économistes nous citent, à l'appui de leur optimisme, l'exemple des ouvriers anglais occu- pés à l'industrie cotonnière, ils ne voient leur situation que dans les rares moments de la pros- périté du commerce. Ces moments de prospérité sont, aux époques de crise et de stagnation, dans la « juste proportionnalité » de 3 à lo. Mais peut- être aussi, en parlant d'amélioration, les écono- mistes ont-ils voulu parler de ces millions d'ou- vriers qui durent périr, aux Indes orientales, pour procurer au million et demi d'ouvriers oc- cupes en Angleterre à la même industrie, trois années de prospérité sur dix.
Quant à la participation temporaire à l'accrois- 140 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE sèment de la richesses publique, c'est différent. Le fait de participation temporaire s'explique par la théorie des économistes. Il en est la contirma- tion et nullement la « condamnation », comme le dit M. Proudhon. S'il y avait quelque chose à con- damner, ce serait certes le système de M. Prou- dhon, qui réduirait, ainsi que nous Tavons dé- montré, l'ouvrier au minimum de salaire, malgré l'accroissement des richesses. Ce n'est qu'en le réduisant au minimum de salaire, qu'il y aurait fait une application de la juste proportionnalité des valeurs, de la « valeur constituée » — par le temps du travail. C'est parce que le salaire, par suite de la concurrence, oscille au-dessus ou au- dessous du prix des vivres nécessaires à la sus- tentation de l'ouvrier, que celui-ci peut participer tant soit peu au développement de la richesse collective, mais qu'il peut aussi périr de misère. C'est là toute la théorie des économistes qui ne se font pas illusion.
Après ses longues divagations au sujet des chemins de fer, de Prométhée et de la nouvelle société à reconstituer sur la « valeur constituée », M. Proudhon se recueille: l'émotion le gagne et il s'écrie d'un ton paternel: (( J'adjure les économistes de s'interroger un moment, dans le silence de leur cœur, loin des préjugés qui les troublent et sans égard aux em- plois qu'ils occupent ou qu'ils attendent, aux in- térêts qu'ils desservent, aux suffrages qu'ils am- MISERE DE LA PHILOSDPHIK lU bitionnent, aux distinctions dont leur vanité se berce: qu'ils disent si jusqu'à ce jour le principe que tout travail doit laisser un excédant leur était apparu avec cette chaîne de préliminaires et de conséquences que- nous avons soulevée. » CHAPITRE II LA MÉTAPHYSIQUE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE.
g 1". LA METHODE.
Nous voici en pleine Allemagne! Nous allons avoir à parler métaphysique, tout en parlant éco- nomie politique. Et, en ceci encore, nous ne fai- sons que suivre les « contradictions » de M. Prou- dhon. Tout à l'heure il nous forçait de parler anglais, de devenir nous même passablement an- glais. Maintenant la scène change. M. Proudhon nous transporte dans notre chère patrie et nous force à reprendre notre qualité d'Allemand mal- gré nous.
Si l'Anglais transforme les hommes en cha- peaux, l'Allemand transforme les chapeaux en idées. L^Anglais, c'est Ricardo, riche banquier et économiste distingué: l'Allemand, c'est Hegel, simple professeur de philosophie à l'Université de Berlin.
Louis XV^ dernier roi absolu, et qui représen- MisKiiK DE LA PHiLOsoPiiii': 1-4;; tait la décadence de la royauté française, avait attaché à sa personne un médecin qui était, lui, le premier économiste de la France. Ce médecin, cet économiste, représentait le triomphe immi- nent et sûr de la bourgeoisie française. Le doc- teur Quesnay a fait de l'économie politique une science; il l'a résumée dans son fameux « Tableau économique ». Outre les mille et un commen- taires qui ont paru sur ce tableau, nous en pos- sédons un du docteur lui-même. C'est « l'analyse du tableau économique », suivie de « sept obser- vations importantes ».
M, Proudhon est un autre docteur Quesna}^ C'est le Quesnay de la métaphysique de l'écono- mie politique.
Or, la métaphysique, la philosophie tout en- tière se résume, d'après Hegel, dans la méthode. Il nous faudra donc chercher à éclaircir la mé- thode de M. Proudhon, qui est pour le moins aussi ténébreuse que le Tableau économique. C'est pour cela que nous donnerons sept observations plus ou moins importantes. Si le docteur Prou- dhon n'est pas content de nos observations, eh bien, il se fera abbé Baudeau et donnera lui- même « l'explication de la méthode économico- métaphysique ».
144 MISERE DE LA PHILOSOPHIE Première observation.
« Nous ne faisons point une histoire selon tor- dre des temps, mais selon la succession des idées. Les phases ou catégories économiques sont dans leur manijestation tantôt contemporaines, tantôt interverties,,. Les théories économiques n'en ont pas moins leur successioii logique et leur série dans Venlendement: c'est cet ordre que nous nous sommes flatté de découvrir. » (Proudon, t. V\ Décidément, M, Proudhon a voulu faire peur aux Français, en leur jetant à la face des phrases quasi hégéliennes. Nous avons donc affaire à deux hommes, d'abord à M. Proudhon, puis à Hegel, Comment M. Proudhon se distingue-t-il des autres économistes.? Et Hegel, quel rôle joue- t-il dans l'économie politique de M. Proudhon?
Les économistes expriment les rapports de la production bourgeoise, la division du travail, le crédit, la monnaie, etc., comme des catégories fixes, immuables, éternelles, M. Proudhon, qui a devant lui ces catégories toutes formées, veut nous expliquer l'acte de formation, la génération de ces catégories, principes, lois, idées, pensées.
Les économistes nous expliquent comment on produit dans ces rapports donnés, mais ce qu'ils ne nous expliquent pas, c'est comment ces rap- ports se produisent, c'est-à-dire le mouvement historique qui les a fait naître. M. Proudhon, ayant pris ces rapports comme des principes, des caté- gories, des pensées abstraites, n'a qu'à mettre ordre dans ces pensées, qui se trouvent alphabé- tiquement rangées à la fin de tout traité d'écono- mie politique. Les matériaux des économistes^ c'est la vie active et agissante des hommes; les matériaux de M. Proudhon, ce sont les dogmes des économistes. Mais du moment qu'on ne pour- suit pas le mouvement historique des rapports de la production, ciont les catégories ne sont que l'expression théorique, du moment que l'on ne veut plus voir dans ces catégories que des idées, des pensées spontanées, indépendantes des rap- ports réels, on est bien forcé d'assigner comme origine à ces pensées le mouvement de la raison pure. Comment la raison pure, éternelle, imper- sonnelle fait-elle naître ces pensées? Comment procède-t-elle pour les produire?
Si nous avions l'intrépidité de M. Proudhon en fait de hegelianisme, nous dirions: Elle se dis- tingue en elle-même d'elle-même. Qu'est-ce à dire? La raison impersonnelle n'ayant en dehors d'elle ni terrain sur lequel elle puisse se poser, ni objet auquel elle puisse s'opposer, ni sujet avec lequel elle puisse composer, se voit forcée de faire la culbute en se posant, en s'opposant et en composant — position, opposition, composition. Pour parler grec, nous avons-4a thèse, l'antithèse et la synthèse. Quant à ceux qui ne connaissent 9 146 MISERE DE LA PHILOSOPHIE pas le langage hégélien, nous leur dirons la for- mule sacramentelle: affirmation, négation et né- gation de la négation. Voilà ce que parler veut dire. Ce n'est certes pas de l'hébreu, n'en déplaise à M. Proudhon; mais c'est le langage de cette raison si pure, séparée de l'individu. Au lieu de l'individu ordinaire, avec sa manière ordinaire de parler et de penser, nous n'avons autre chose que cette manière ordinaire toute pure, moins l'individu.
Faut-il s'étonner que toute chose, en dernière abstraction, car il y a abstraction et non pas analyse, se présente à l'état de catégorie logique? Faut-il s'étonner qu'en laissant tomber peu à peu tout ce qui constitue l'individualisme d'une mai- son, qu'en faisant abstraction des matériaux dont elle se compose, de la forme qui la distingue, vous arriviez à n'avoir plus qu'un corps, — qu'en faisant abstraction des limites de ce corps vous n'ayez bientôt plus qu'un espace, — qu'en faisant enfin abstraction des dimensions de cet espace, vous finissiez par ne plus avoir que la quantité toute pure, la catégorie logique: A force d'abs- traire ainsi de tout sujet tous les prétendus ac- cidents, animés ou inanimés, hommes ou choses, nous avons raison de dire qu'en dernière abstrac- tion on arrive à avoir comme substance les caté- gories logiques. Ainsi, les métaphysiciens qui, en faisant ces abstractions, s'imaginent faire de l'analyse, et qui, à mesure qu'ils se détachent de MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 147 plus en plus des objets, s'imaginent s'en appro- cher au point de les pénétrer, ces métaphysiciens ont à leur tour raison de dire que les choses d'ici- bas sont des broderies, dont les catégories logi- ques forment le canevas. Voilà ce qui distingue le philosophe du chrétien. Le chrétien n'a qu'une seule incarnation du Logos, en dépit de la logi- que; le philosophe n'en finit pas avec les incar- nations. Que tout ce qui existe, que tout ce qui vit sur la terre et sous l'eau, puisse, à force d'abs- traction, être réduit à une catégorie logique; que de cette façon le monde réel tout entier puisse se noyer dans le monde des abstractions, dans le monde des catégories logiques, qui s'en éton- nera?
Tout ce qui existe, tout ce qui vit sur terre et sous l'eau, n'existe, ne vit que par un mouve- ment quelconque. Ainsi, le mouvement de l'his- toire produit les rapports sociaux, le mouve- ment industriel nous donne les produits indus- triels, etc.
De même qu'à force d'abstraction nous avons transformé toute chose en catégorie logique, de même on n'a qu'à faire abstraction de tout carac- tère distinctif des différents mouvements, pour arriver au mouvement à l'état abstrait, au mouve- ment purement formel, à la formule purement logique du mouvement. Si l'on trouve dans les catégories logiques la substance de toute chose, on s'imagine trouver dans la formule logique du 148 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE moiivement la méthode absolue, qui non-seule- ment explique toute chose, mais qui implique encore le mouvement de la chose.
C'est cette méthode absolue dont Hegel parle en ces termes: « La méthode est la force absolue, unique, suprême, infinie, à laquelle aucun objet ne saurait résister; c'est la tendance de la raison à se retrouver, à se reconnaître elle-même en toute chose. » {Logique, t. III.) Toute chose étant réduite à une catégorie logique, et tout mouve- ment, tout acte de production à la méthode, il s'ensuit naturellement que tout ensemble de pro- duits et de production, d'objets et de mouvement, se réduit à une métaphysique appliquée. Ce que Hegel a fait pour la religion, le droit, etc., M. Proudhon cherche à le faire pour l'économie politique.
Ainsi, qu'est-ce donc que cette méthode abso- lue.? L'abstraction du mouvement. Qu'est-ce que l'abstraction du mouvement? Le mouvement à l'état abstrait. Qu'est-ce que le mouvement à l'état abstrait? La formule purement logique du mouvement ou le mouvement de la raison pure. En quoi consiste le mouvement de la raison pure? A se poser, à s'opposer, à se composer, à se for- muler comme thèse, antithèse, synthèse, ou bien encore à s'affirmer, à se nier, à nier sa néga- tion.
Comment fait-elle, la raison, pour s'affirmer, pour se poser en catégorie déterminée? C'est l'af- MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 149 faire de la raison elle-même et de ses apologistes.
Mais une fois qu'elle est parvenue à se poser en thèse, cette thèse, cette pensée, opposée à elle-même, se dédouble en deux pensées contra- dictoires, le positif et le négatif, le oui et le non. La lutte de ces deux éléments antagonistes, ren- fermés dans l'antithèse, constitue le mouvement dialectique. Le oui devenant non, le non deve- nant oui, le oui devenant à la fois oui et non, le non devenant à la fois non et oui, les contraires se balancent,' se neutralisent, se paralysent. La fusion de ces deux pensées contradictoires cons- titue une pensée nouvelle, qui en est la synthèse. Cette pensée nouvelle se déroule encore en deux pensées contradictoires, qui se fondent à leur tour en une nouvelle synthèse. De ce travail d'enfan- tement naît un groupe de pensées. Ce groupe de pensées suit le même mouvement dialectique qu'une catégorie simple, et a pour antithèse un groupe contradictoire. De ces deux groupes de pensées naît un nouveau groupe de pensées, qui en est la synthèse.