SigPhi · Karl Marx

Misère de la philosophie (The Poverty of Philosophy)

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De même que du mouvement dialectique des catégories simples naît le groupe, de même du mouvement dialectique des groupes naît la série, et du mouvement dialectique des séries naît le système tout entier.

Appliquez cette méthode aux catégories de l'économie politique, et vous aurez la logique et la métaphysique de l'économie politique, ou, en 150 MISERE DE LA PHILOSOPHIE d'autres termes, vous aurez les catégories écono- miques connues de tout le monde, traduites dans un langage peu connu, qui leur donne l'air d'être fraîchement écloses dans une tête raison pure; tellement ces catégories semblent s'engendrer les unes les autres, s'enchaîner et s'enchevêtrer les unes dans les autres par le seul travail du mou- vement dialectique. Que le lecteur ne s'effraie pas de cette métaphysique avec tout son échafau- dage de catégories, de groupes, de séries et de systèmes. M. Proudhon, malgré la grande peine qu'il a prise d'escalader la hauteur du système des contradictions, n'a jamais pu s'élever au-dessus des deux premiers échelons de la thèse et de l'an- tithèse simples, et encore ne les a-t-il enjambés que deux fois, et, de ces deux fois, il est tombé une fois à la renverse.

Aussi n'avons-nous exposé jusqu'à présent que la dialectique de Hegel. Nous verrons plus tard comment M. Proudhon a réussi à la réduire aux plus mesquines proportions. Ainsi, pour Hegel, tout ce qui s'est passé et ce qui se passe encore est tout juste ce qui se passe dans son propre rai- sonnement. Ainsi la philosophie de l'histoire n'est plus que l'histoire de la philosophie, de sa philo- sophie à lui. Il n'y a plus « l'histoire selon l'ordre des temps », il n'y a que « la succession des idées dans l'entendement». Il croit construire le monde par le mouvement de la pensée, tandis qu'il ne fait que reconstruire systématiquement et ranger MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 151 SOUS la méthode absolue, les pensées qui sont dans la tète de tout le monde.

Deuxième observation.

Les catégories économiques ne sont que les ex- pressions théoriques, les abstractions des rapports sociaux de la production. M. Proudhon, en vrai philosophe, prenant les choses à l'envers, ne voit dans les rapports réels que les incarnations de ces principes, de ces catégories, qui sommeillaient, nous dit encore M. Proudhon le philosophe, au sein ((de la raison impersonnelle de l'humanité».

M. Proudhon l'économiste a très bien compris que les hommes font le drap, la toile, les étoffes de soie, dans des rapports déterminés de produc- tion. Mais ce qu'il n'a pas compris, c'est que ces rapports sociaux déterminés sont aussi bien pro- duits par les hommes que la toile, le lin, etc. Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces prociuctives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de produc- tion, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain; le mou- lin à vapeur, la société avec le capitaliste indus- triel.

Les mêmes hommes qui établissent les rapports sociaux conformément à leur productivité maté- 152 MISÈPE DE LA PHILOSOPHIE rielle, produisent aussi les principes, les idées, les catégories, conformément à leurs rapports so- ciaux.

Ainsi ces idées, ces catégories sont aussi peu éternelles que les relations qu'elles expriment. Elles sont des produits historiques et transitoires.

Il y a un mouvement continuel d'accroissement dans les forces productives, de destruction dans les rapports sociaux, de formation dans les idées; il n'y a d'immuable que l'abstraction du mouve- ment — }?iors immortalis.

Troisième observation.

I Les rapports de production de toute société forment un tout. M. Proudhon considère les rap- ports économiques comme autant de phases so- ciales, s'engendrant l'une l'autre, résultant l'une de l'autre comme l'antithèse de la thèse, et réali- sant dans leur succession logique la raison imper- sonnelle de l'humanité.

Le seul inconvénient qu'il y ait dans cette mé- thode, c'est qu'en abordant l'examen d'une seule de ces phases, M. Proudhon ne puisse l'expliquer sans avoir recours à tous les autres rapports de la société, rapports que cependant il n'a pas encore fait engendrer par son mouvement dialectique. Lorsque ensuite M. Proudhon, au mo^^en de la raison pure, passe à l'enfantement des autres phases, il fait comme si c'étaient des enfants nou- MISÈRE DELA PHILOSOPHIE 453 veau-nés, il oublie qu'elles sont du même âge que la première.

Ainsi, pour arriver à la constitution de la va- leur, qui pour lui est la base de toutes les évolu- tions économiques, il ne pouvait se passer de la division du travail, de la concurrence, etc. Cependant, dans la série^ dans rentendement de M, Proudhon, dans la succession logique, ces rap- ports n'existaient point encore.

En construisant avec les catégories de l'écono- mie politique l'édifice d'un système idéologique, on disloque les membres du système social. On change les différents membres de la société en au- tant de sociétés à part, qui arrivent les unes après les autres. Comment, en eff"et, la seule formule logique du mouvement, de la succession, du temps, pourrait-elle expliquer le corps de la so- ciété, dans lequel tous les rapports coexistent simultanément et se supportent les uns les autres?

Quatrième observation.

Voyons maintenant quelles modifications M. Proudhon fait subir à la dialectique de Hegel en l'appliquant à l'économie politique.

Pour lui, M. Proudhon, toute catégorie écono- mique a deux côtés, l'un bon, l'autre mauvais. Il envisage les catégories comme le petit bourgeois envisage les grands hommes de l'histoire: Napo- 9.

154 MISÈRfî DE LA PHILOSOPHIE léon est un grand homme -, il a fait beaucoup de bien, il a fait aussi beaucoup de mal.

Le bon côté et le mauvais côte\ l'avantage et V inconvénient, pris ensemble, forment pour M. Proudhon la contradictioti dans chaque caté- gorie économique.

Problème à résoudre: Conserver le bon côté, en éliminant le mauvais.

Uesclavage est une catégorie économique comme une autre. Donc il a, lui aussi, ses deux côtés. Laissons là le mauvais côté et parlons du beau côté de l'esclavage: bien entendu qu'il n'est question que de l'esclavage direct, de l'esclavage des noirs dans le Surinam, dans le Brésil, dans les contrées méridionales de l'Amérique du Nord.

L'esclavage direct est le pivot de l'industrie bourgeoise aussi bien que les machines, le cré- dit, etc. Sans l'esclavage, vous n'avez pas de coton, sans le coton, vous n'avez pas d'industrie moderne. C'est l'esclavage qui a donné leur valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce de l'univers, c'est le commerce de l'univers qui est la condition de la grande indus- trie. Ainsi l'esclavage est une catégorie écono- mique de la plus haute importance.

Sans l'esclavage, l'Amérique du Nord, le pays le plus progressif, se transformerait en pays pa- triarcal. Effacez l'Amérique du Nord de la carte du monde, et vous aurez l'anarchie, la décadence complète du commerce et de la civilisation mo- MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 155 dernes. Faites disparaître l'esclavage, et vous aurez effacé l'Amérique de la carte des peuples.

Aussi l'esclavage, parce qu'il est une catégorie économique, a toujours été dans les institutions des peuples. Les peuples modernes n'ont su que déguiser l'eslavage dans leur propre pays, ils l'ont imposé sans déguisement au nouveau monde.

Comment M. Proudhon s'y prendra-t-il pour sauver l'esclavage.? Il posera le problème: Conser- ver le bon côté de cette catégorie économique, éli- miner le mauvais.

Hegel n'a pas de problèmes à poser. Il n'a que la dialectique. M. Proudhon n'a de la dialectique de Hegel que le langage. Son mouvement dialec- tique, à lui, c'est la distinction dogmatique du bon et du mauvais.

Prenons un instant M. Proudhon lui-même comme catégorie. Examinons son bon et son mauvais côté, ses avantages et ses inconvénients.

S'il a sur Hegel l'avantage de poser des problè- mes, qu'il se réserve de résoudre pour le plus grand bien de l'humanité, il a l'inconvénient d'être frappé de stérilité quand il s'agit d'engendrer par le travail d'enfantement dialectique une catégorie nouvelle. Ce qui constitue le mouvement dialec- tique, c'est la coexistence des deux côtés contra- dictoires, leur lutte et leur fusion en une catégorie nouvelle. Rien qu'à se poser le problème d'élimi- ner le mauvais côté, on coupe court au mouve- ment dialectique. Ce n'est pas la catégorie qui se 156 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE pose et s'oppose à elle-même par sa nature con- tradictoire, c'est M. Proudhon qui s'émeut, se débat, se démène entre les deux côtés de la caté- gorie.

Pris ainsi dans une impasse, d'où il est difficile de sortir par les moyens légaux, M. Proudhon fait un véritable soubresaut qui le transporte d'un seul bond dans une catégorie nouvelle. C'est alors que se dévoile à ses yeux étonnés la série dans r entendement.

Il prend la première catégorie venue, et il lui attribue arbitrairement la qualité de porter remède aux inconvénients de la catégorie qu'il s'agit d'épurer. Ainsi les impôts remédient, s'il faut en croire M. Proudhon, aux inconvénients du mono- pole; la balance du commerce, aux inconvénients des impôts; la propriété foncière, aux inconvé- nients du crédit.

En prenant ainsi successivement les catégogies économiques, une à une, et en faisant de celle-ci y antidote àQ celle-là, M. Proudhon arrive à faire avec ce mélange de contradictions, et d'antidotes aux contradictions, deux volumes de contradic- tions, qu'il appel à juste titre: Le système des contradictions econom iques.

Cinquième observation.

(( Dans la raison absolue toutes ces idées...sont également simples et générales...En fait MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE lo7 nous ne parvenons à la science que par une sorte déclhifaiidage de nos idées. Mais la vérité en soi est indépendante de ses figures dialectiques et affranchies des combinaisons de notre esprit. » (Proudhon, t. II, p. 97.)

Voilà tout d'un coup, par une sorte de revire- ment dont nous connaissons maintenant lesecret, la métaphysique de l'économie politique devenue une illusion! JamaisM.Proudhonn'adit plus vrai. Certes, du moment que le procédé du mouvement dialectique se réduit au simple procédé d'opposer le bon au mauvais, de poser des problèmes ten- dant à éliminer le mauvais et de donner une caté- gorie comme antidote à l'autre, les catégories n'ont plus de spontanéité; l'idée « ne fonctioimc plus » \ elle n'a plus de vie en elle. Elle ne se pose ni ne se décompose plus en catégories. La succes- sion des catégories est devenue une sorte âC écha- faudage. La dialectique n'est plus le mouvement de la raison absolue. Il n'y a plus de dialectique, il y a tout au plus de la morale toute pure.

Quand M. Proudhon parlait de la se'rie dans rcntendement^ de la succession logique des catégo- ries, il déclarait positivement qu'il ne voulait pas° donner V histoire selon l'ordre des temps, c'est-à- dire, d'après M. Proudhon, la succession histori- que dans laquelle les catégories se sont manifes- tées. Tout se passait alors pour lui dans Vétlicr pur de la raison. Tout devait découler de cet éther au moyen de la dialectique. Maintenant 158 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE qu'il s'agit de mettre en pratique cette dialecti- que, la raison lui fait défaut. La dialectique de M. Proudhon fait faux bond à la dialectique de Hegel, et voici que M. Proudhon est amené à dire que l'ordre dans lequel il donne les catégo- ries économiques n'est plus l'ordre dans lequel elles s'engendrent les unes les autres. Les évolu- tions économiques ne sont plus les évolutions de la raison elle-même.

Qu'est-ce donc que M. Proudhon nous donne? l'histoire réelle, c'est-à-dire, d'après l'entende- ment de M. Proudhon, la succession suivant laquelle les catégories se sont manifestées dans l'ordre des temps? Non. L'histoire comme elle se passe dans l'idée elle-même? Bien moins encore. Ainsi ni l'histoire profane des catégories, ni leur histoire sacrée! Quelle histoire nous donne-t-il enfin? L'histoire de ses propres contradictions. Voyons comment elles marchent et comment elles traînent M. Proudhon à leur suite.

Avant d'aborder cet examen, qui donne lieu à la sixième observation importante, nous avons encore une observation importante à faire. # Admettons avec M. Proudhon que l'histoire réelle, l'histoire selon l'ordre des temps, est la succession historique dans laquelle les idées, les catégories, les principes se sont manifestés.

Chaque principe a eu son siècle pour s'y mani- fester: le principe d'autorité, par exemple, a eu le xi° siècle, de même que le principe d'individua- MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 159 lisme le xviii® siècle. De conséquence en consé- quence, c'était le siècle qui appartenait au prin- cipe, et non le principe qui appartenait au siècle. En d'autres termes, c'était le principe qui faisait l'histoire, ce n'était pas l'histoire qui faisait le principe. Lorsque ensuite, pour sauver les prin- cipes autant que l'histoire, on se demande pour- quoi tel principe s'est manifesté dans le xi' ou dans le xvuf siècle plutôt que dans tel autre, on est nécessairement forcé d'examiner minutieuse- ment quels étaient les hommes duxi" siècle, quels étaient ceux du xvin«, quels étaient leurs besoins respectifs, leurs forces productrices, leur mode de prodction, les matières premières de leur pro- duction, enfin quels étaient les rapports d'homme à homme qui résultaient de toutes ces conditions d'existence. Approfondir toutes ces questions, n'est-ce pas faire l'histoire réelle, profane des hommes dans chaque siècle, représenter ces hommes à la fois comme les auteurs et les acteurs de leur propre drame? Mais du moment que vous représentez les hommes comme les acteurs et les auteurs de leur propre histoire, vous êtes, par un détour, arrivé au véritable point de départ, puis- que vous avez abandonné les principes éternels dont vous partiez d'abord.

M. Proudhon ne s'est pas même assez avancé sur le chemin de traverse que prend l'idéologue pour gagner la grande route de l'histoire.

160 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE Sixième observation.

Prenons avec M. Proudhon le chemin de tra- verse.

Nous voulons bien que les rapports économi- ques, envisagés comme des lois immuables^ des principes éternels^ des catégories idéales^ fussent antérieurs aux hommes actifs et agissants; nous voulons bien encore que ces lois, ces principes, ces catégories eussent, dès l'origine des temps, sommeillé « dans la raison impersonnelle de l'humanité. » Nous avons déjà vu qu'avec toutes ces éternités immuables et immobiles il n'y a plus d'histoire; il y a tout au plus l'histoire dans l'idée, c'est-à-dire l'histoire qui se réfléchit dans le mou- vement dialectique de la raison pure. M. Prou- dhon, en disant que, dans le mouvement dialec- tique, les idées ne se « différencient » plus, a annulé et V ombre du inouvement et le mouvement des ombres^ au moyen desquels on aurait pu tout au plus encore créer un simulacre de l'histoire. Au lieu de cela, il impute à l'histoire sa propre impuissance, il s'en prend à tout, jusqu'à la langue française. « Il n'est donc pas exact de dire, dit M. Proudhon le philosophe, que quelque chose avient, quelque chose se produit: dans la civili- sation comme dans l'univers, tout existe, tout agit depuis toujours. Il en est ainsi de toute PécO' now.ie sociale. » (Tome II, p. 102.)

MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 161 Telle est la force productrice des contradictions quiybwt7zb«?2£;2/ et qui font fonctionner M. Proud- hon, qu'en voulant expliquer l'histoire il est forcé de la nier, qu'en voulant expliquer la venue suc- cesive des rapports sociaux il nie que quelque chose puisse avenir^ qu'en voulant expliquer la production avec toutes ses phases, il conteste que quelque chose puisse se produire.

Ainsi, pour M. Proudhon plus d'histoire, plus de succession des idées, et cependant son livre subsiste toujours 5 et ce livre est précisément, d'après sa propre expression, « l'histoire selon la succession des idées. » Comment trouver une for- mule, car M. Proudhon est l'homme aux for- mules, qui l'aide à pouvoir sauter d'un seul bond par delà toutes ses contradictions?

Pour cela il a inventé une raison nouvelle, qui n'est ni la raison absolue, pure et vierge, ni la raison commune des hommes actifs et agissants dans les différents siècles, mais qui est une raison tout à part, la raison de la société personne, du sujet humanité, qui sous la plume de M. Proud- hon débute parfois aussi comme « génie social, » « raison générale » et en dernier lieu comme « raison humaine. » Cette raison, afifublée de tant de noms, se fait cependant à chaque instant reconnaître comme la raison individuelle de M. Proudhon avec son bon et son mauvais côté, ses antidotes et ses problèmes.

« La raison humaine ne crée pas la vérité, » 162 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE cachée dans les profondeurs delà raison absolue, éternelle. Elle ne peut que la dévoiler. Mais les vérités qu'elle a dévoilées jusqu'à présent sont incomplètes, insuffisantes et partant contradic- toires. Donc, les catégories économiques, étant elles-mêmes des vérités découvertes, révélées par la raison humaine, par le génie social, sont éga- lement incomplètes et renferment le germe de la contradiction. Avant M. Proudhon, le génie so- cial n'a vu que les éléments antagonistes, et non IdL formule synthétique^ cachés tous deux simul- tanément dans la raison absolue. Les rapports économiques, ne faisant que réaliser sur la terre ces vérités insuffisantes, ces catégories incom- plètes, ces notions contradictoires, sont donc contradictoires en eux-mêmes, et présentent les deux côtés, dont l'un bon, l'autre mauvais.

Trouver la vérité complète, la notion dans toute sa plénitude, la formule synthétique, qui anéantisse l'antinomie, voilà le problème du génie social. Voilà encore pourquoi, dans l'illusion de M. Proudhon, le même génie social a été poussé d'une catégorie à l'autre, sans encore être parvenu, avec toute la batterie de ses catégories, à arra- cher à Dieu, à la raison absolue, une formule synthétique.

(( D'abord, la société (le génie social), pose un premier fait, émet une hypothèse...véritable an- tinomie, dont les résultats antagonistes se dérou- lent dans l'économie sociale de la même manière MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 163 que les conséquences auraient pu s'en déduire dans l'esprit; en sorte que le mouvement indus- triel, suivant en tout la déduction des idées, se divise en un double courant, l'un d'effets utiles, l'autre de résultats subversifs. Pour constituer harmoniquement ce principe à double face et ré- soudre cette antinomie, la société en fait surgir une seconde, laquelle sera bientôt suivie d'une troisième, et telle sera la marche du génie social, jusqu'à ce qu'ayant épuisé toutes ses contradic- tions, — je suppose, mais cela n'est pas prouvé, que la contradiction dans l'humanité ait un terme, — il revienne d'un bond sur toutes ses positions antérieures et dans une seule formule résolve tous ses problèmes. » (T. P^, p. i35.)

De même qu'auparavant Vantithèse s'est trans- formée en antidote, de même la thèse devient maintenant hypothèse. Ce changement de termes n'a plus rien qui puisse nous étonner de la part de M. Proudhon. La raison humaine, qui n'est rien moins que pure, n'ayant que des vues incom- plètes, rencontre à chaque pas de nouveaux pro- blèmes à résoudre. Chaque nouvelle thèse qu'elle découvre dans la raison absolue et qui est la né- gation de la première thèse, devient pour elle une synthèse, qu'elle accepte assez naïvement comme la solution du problème en question. C'est ainsi que cette raison se démène dans des contradictions toujours nouvelles, jusqu'à ce que se trouvant à bout de contradictions, elle s'aperçoive que toutes 164 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE ses thèses et synthèses ne sont que des hypothèses contradictoires. Dans sa perplexité, « la raison humaine, le génie social, revient d'un bond sur toutes ses positions antérieures et dans une seule formule, résout tous ses problèmes. » Cette for- mule unique, disons-le en passant, constitue la véritable découverte de M. Proudhon. C'est la valeur constituée.

On ne fait des hypothèses qu'en vue d'un but quelconque. Le but que se proposait en premier lieu le génie social qui parle par la bouche de M. Proudhon, c'était d'éliminer ce qu'il y a de mauvais dans chaque catégorie économique, pour I n'avoir que du bon. Pour lui le bon, le bien su- I prême, le véritable but pratique, c'est Végalitë. Et pourquoi le génie social se proposait-il l'égalité plutôt que l'inégalité, la fraternité, le catholi- icisme, ou tout autre principe? Parce que « l'hu- imanité n'a réalisé successivement tant d'hypo- thèses particulières qu'en vue d'une hypothèse supérieure, » qui est précisément l'égalité. En i d'autres mots: parce que l'égalité est l'idéal de 'M. Proudhon. Il s'imagine que la division du travail, le crédit, l'atelier, que tous les rapports économiques n'ont été inventés qu'au profit de l'égalité, et cependant ils ont toujours fini par tourner contre elle. De ce que l'histoire et la fiction de M. Proudhon se contredisent à chaque pas, ce dernier conclut qu'il y a contra- MISÈRK DE LA PHILOSOPHIE iOo diction. S'il y a contradiction, elle n'existe qu'entre son idée fixe et le mouvement réel.

Désormais le bon côté d'un rapport écono- mique, c'est celui qui affirme l'égalité; le mau- vais côté, c'est celui qui la nie et qui affirme l'iné- galité. Toute nouvelle catégorie est une hypothèse du génie social, pour éliminer l'inégalité engen- drée par l'hypothèse précédente. En résumé, / l'égalité est Vintention primitive^ la tendance mys- tique^ le but providentiel que le génie social a constamment devant les 3^eux, en tournoyant dans le cercle des contradictions économiques. Aussi la Providence est-elle la locomotive qui fait mieux marcher tout le bagage économique de M. Proudhon que sa raison pure et évaporée. Il a consacré à la Providence tout un chapitre, qui suit celui des impôts.

Providence, but providentiel, voÊ le grand mot dont on se sert aujourd'hui, pour expliquer la marche de l'histoire. Dans le fait ce mot n'ex- plique rien. C'est tout au plus une forme dé- clamatoire, une manière comme une autre de paraphraser les faits.

Il est de fait qu'en Ecosse les propriétés fon- cières obtinrent une valeur nouvelle par le déve- loppement de l'industrie anglaise. Cette industrie ouvrit de nouveaux débouchés à la laine. Pour produire la laine en grand, il fallait transformer les champs labourables en pâturages. Pour effec- tuer cette transformation, il fallait concentrer les ^ 166 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE propriétés. Pour concentrer les propriétés, il fal- lait abolir les petites tenures, chasser des milliers de tenanciers de leur pays natal, et mettre à leur place quelques pasteurs surveillants de millions de moutons. Ainsi, par des transformations suc- cessives, la propriété foncière a eu pour résultat en Ecosse de faire chasser les hommes par les moutons. Dites maintenant que le but providen- tiel de l'institution de la propriété foncière en Ecosse avait été de faire chasser les hommes par les moutons, et vous aurez fait de l'histoire pro- videntielle.

Certes, la tendance à l'égalité appartient à noire siècle. Dire maintenant que tous les siècles anté- rieurs, avec des besoins, des moyens de produc- tion, etc., tout à fait différents, travaillaient pro- videntiellement à la réalisation de l'égalité, c'est d'abord substituer les moyens et les hommes de notre siècle aux hommes et aux moyens des siècles antérieurs, et méconnaître le mouvement historique par lequel les générations successives transformaient les résultats acquis des généra- tions qui les précédaient. Les économistes savent très bien que la même chose qui était pour l'un la matière ouvragée n'est pour l'autre que la ma- tière première de nouvelle production.

Supposez, comme le fait M. Proudhon, que le génie social ait produit, ou plutôt improvisé, les seigneurs féodaux dans le but providentiel de transformer les colons en irapailleurs responsa- MISÈRlt; DE LA PHILOSOPHIE i(>7 bles et egalitaircs: et vous aurez fait une substi- tution de buts et de personnes toute digne de cette Providence qui en Ecosse instituait la propriété foncière, pour se donner le malin plaisir de faire chasser les hommes par les moutons.

Mais puisque M. Proudhon prend un intérêt si tendre à la Providence, nous le renvoyons à V Histoire de V Économie politique de M. de Ville- neuve-Bargemont, qui, lui aussi, court après un but providentiel. Ce but, ce n'est plus l'égalité, c'est le catholicisme.

Septième et dernière observation.

Les économistes ont une singulière manière de procéder. Il n'y a pour eux que deux sortes d'ins- titutions, celles de l'art et celles de la nature. Les institutions de la féodalité sont des institutions artificielles, celles de la bourgeoisie sont des ins- titutions naturelles. Ils ressemblent en ceci aux théologiens, qui eux aussi établissent deux sortes de religions. Toute religion qui n'est pas la leur est une invention des hommes, tandis que leur propre religion est une émanation de Dieu. En disant que les rapports actuels — les rapports de la production bourgeoise — sont naturels, les économistes font entendre que ce sont là des rap- ports dans lesquels se crée la richesse et se déve- loppent les forces productives conformément aux lois de la nature. Donc ces rapports sont eux- 168 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE mêmes des lois naturelles indépendantes de l'in- fluence du temps. Ce sont des lois éternelles qui doivent toujours régir la société. Ainsi il y a eu de l'histoire, mais il n'y en a plus. Il y a eu de l'histoire, puisqu'il y a eu des institutions de féodalité, et que dans ces institutions de féodalité on trouve des rapports de production tout à fait différents de ceux de la société bourgeoise, que les économistes veulent faire passer pour naturels et partant éternels.

La féodalité aussi avait son prolétariat — le servage, qui renfermait tous les germes de la bourgeoisie. La production féodale aussi avait deux éléments antagonistes, qu'on désigne égale- ment sous le nom de beau côté et de mauvais côté de la féodalité, sans considérer que c'est toujours le mauvais côté, qui finit par l'emporter sur le côté beau. C'est le mauvais côté qui produit le mouvement qui fait l'histoire, en constituant la lutte. Si, à l'époque du règne de la féodalité, les économistes, enthousiasmés des vertus chevale- resques, de la bonne harmonie entre les droits et les devoirs, de la vie patriarcale des villes, de l'état de prospérité de l'industrie domestique dans les campagnes, du développement de l'industrie organisée par corporations, jurandes, maîtrises, enfin de tout ce qui constitue le beau côté de la féodalité, s'étaient proposé le problème d'éliminer tout ce qui fait ombre à ce tableau — servage, privilèges, anarchie — qu'en serait-il arrivé.? On MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 109 aurait anéanti tous les éléments qui constituaient la lutte, et étouffé dans son germe le développe- ment de la bourgeoisie. On se serait posé l'ab- surde problème d'éliminer l'histoire.

Lorsque la bourgeoisie l'eut emporté, il ne fut plus question ni du bon, ni du mauvais côté de la féodalité. Les forces productives qui s'étaient développées par elle sous la féodalité, lui furent acquises. Toutes les anciennes formes économi- ques, les relations civiles qui leur correspon- daient, l'état politique qui était l'expression offi- cielle de l'ancienne société civile, étaient brisés.

Ainsi, pour bien juger la production féodale, il faut la considérer comme un mode de production fondé sur l'antagonisme. Il faut montrer comment la richesse se produisait en dedans de cet anta- gonisme, comment les forces productives se dé- veloppaient en même temps que l'antagonisme des classes, comment l'une des classes, le mau- vais côté, l'inconvénient de la société, allait tou- jours croissant, jusqu'à ce que les conditions matérielles de son émancipation fussent arrivées au point de maturité. N'est-ce pas dire assez que le mode de production, les rapports dans lesquels les forces productives se développent, ne sont rien moins que des lois éternelles, mais qu'ils correspondent à un développement déterminé des hommes et de leurs forces productives, et qu'un changement survenu dans les forces pro- ductives des hommes amène nécessairement un 40 ITO MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE changement dans leurs rapports de production? Comme il importe avant tout, de ne pas être privé des fruits de la civilisation, des forces pro- ductives acquises, il faut briser les formes tra- ditionnelles dans lesquelles elles ont été produi- tes. Dès ce moment, la classe révolutionnaire devient conservatrice.