SigPhi · Karl Marx

Misère de la philosophie (The Poverty of Philosophy)

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La bourgeoisie commence avec un prolétariat qui lui-même est un reste du prolétariat des temps féodaux. Dans le cours de son développement historique, la bourgeoisie développe nécessaire- ment son caractère antagoniste, qui à son début se trouve être plus ou moins déguisé, qui n'existe qu'à l'état latent. A mesure que la bourgeoisie se j développe, il se développe dans son sein un nou- k^ veau prolétariat, un prolétariat moderne: il se développe une lutte entre la classe prolétaire et la classe bourgeoise, lutte qui, avant d'être sentie des deux côtés, aperçue, appréciée, comprise, avouée et hautement proclamée, ne se manifeste préalablement que par des conflits partiels et momentanés, par des faits subversifs. D'un autre côté, si tous les membres de la bourgeoisie moderne ont le même intérêt en tant qu'ils for- ment une classe vis-à-vis d'une autre classe, ils ont des intérêts opposés, antagonistes, en tant qu'ils se trouvent les uns vis-à-vis des autres. Cette opposition des intérêts découle des condi- tions économiques de leur vie bourgeoise. De jour en jour il devient donc plus clair que les rapports MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 174 de production dans lesquels se meut la bourgeoi- sie n'ont pas un caractère un, un caractère sim- ple, mais un caractère de duplicité; que dans les mêmes rapports dans lesquels se produit la ri- chesse, la misère se produit aussi; que dans les mêmes rapports dans lesquels il y a développe- ment des forces productives, il y a une force pro- ductrice de répression; que ces rapports ne pro- duisent la richesse bourgeoise, c'est-à-dire la richesse de la classe bourgeoise, qu'en anéantis- sant continuellement la richesse des membres intégrants de cette classe et en produisant un prolétariat toujours croissant.

Plus le caractère antagoniste se met au jour, plus les économistes, les représentants scientifi- ques de la production bourgeoise, se brouillent avec leur propre théorie; et de différentes écoles se forment.

Nous avons les économistes/a/<3//s/^5; qui dans / leur théorie sont aussi indifférents à ce qu'ils/ 1 appellent les inconvénients de la production bour- / geoise, que les bourgeois eux-mêmes le sont dans/ la pratique aux souffrances des prolétaires qui lesi aident à acquérir des richesses. Dans cette école fataliste il y a des classiques et des romantiques. Les classiques, comme Adam Smith et Ricardo, représentent une bourgeoisie qui, luttant encore avec les restes de la société féodale, ne travaille qu'à épurer les rapports économiques des taches féodales, à augmenter les forces productives, et à 172 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE donner à l'industrie et au commerce un nouvel essor. Le prolétariat participant à cette lutte, absorbé dans ce travail fébrile, n'a que des souf- frances passagères, accidentelles, et lui-même les regarde comme telles. Les économistes comme Adam Smith et Ricardo, qui sont les historiens de cette époque, n'ont d'autre mission que de démontrer comment la richesse s'acquiert dans les rapports de la production bourgeoise, de for- muler ces rapports en catégories, en lois, et de démontrer combien ces lois, ces catégories sont pour la production des richesses supérieures aux lois et aux catégories de la société féodale. La misère n'est à leurs yeux que la douleur qui ac- compagne tout enfantement, dans la nature aussi bien que dans l'industrie.

Les romantiques appartiennent à notre époque, où la bourgeoisie est en opposition directe avec le prolétariat; où la misère s'engendre en aussi grande abondance que la richesse. Les économis- tes se posent alors en fatalistes blasés qui, du haut de leur position, jettent un superbe regard de dédain sur les hommes locornotives qui fabri- quent les richesses. Ils copient tous les développe- ments donnés par leurs prédécesseurs, et l'in- différence qui chez ceux-là était de la naïveté devient pour eux de la coquetterie.

Vient ensuite Vécole Innuanitairc, qui prend à cœur le mauvais côté des rapports de production actuels. Celle-ci cherche, par acquit de cons- MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 173 cience, à pallier tant soit peu les contrastes réels; elle déplore sincèrement la détresse du proléta- riat, la concurrence effrénée des bourgeois entre eux-mêmes; elle conseille aux ouvriers d'être sobres, de bien travailler et de faire peu d'en- fants -, elle recommande aux bourgeois de mettre dans la production une ardeur réfléchie. Toute la théorie de cette école repose sur des distinctions interminables entre la théorie et la pratique, entre les principes et les résultats, entre Tidée et l'application, entre le contenu et la forme, entre l'essence et la réalité, entre le droit et le fait, entre le bon et le mauvais côté.

L'école philayithropc est l'école humanitaire perfectionnée. Elle nie la nécessité de l'antago- nisme; elle veut faire de tous les hommes des bourgeois; elle veut réaliser la théorie en tant qu'elle se distingue de la pratique et qu'elle ne renferme pas d'antagonisme. Il va sans dire que, dans la théorie, il est aisé de faire abstraction des contradictions qu'on rencontre à chaque instant dans la réalité. Cette théorie deviendrait alors la réalité idéalisée. Les philantrophes veulent donc conserver les catégories qui expriment les rap- ports bourgeois, sans avoir l'antagonisme qui les constitue et qui en est inséparable. Ils s'imaginent combattre sérieusement la pratique bourgeoise, et ils sont plus bourgeois que les autres.

De même que les économistes sont les repré- sentants scientifiques de la classe bourgeoise, de 174 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE même les socialistes et les communistes sont les théoriciens de la classe prolétaire. Tant que le prolétariat n'est pas encore assez développé pour se constituer en classe, que par conséquent la lutte même du prolétariat avec la bourgeoisie n'a pas encore un caractère politique, et que les for- ces productives ne se sont pas encore assez déve- loppées dans le sein de la bourgeoisie elle même, pour laisser entrevoir les conditions matérielles nécessaires à l'affranchissement du prolétariat et à la formation d'une société nouvelle, ces théori- ciens ne sont que des utopistes qui, pour obvier aux besoins des classes opprimées, improvisent des systèmes et courent après une science régé- nératrice. Mais à mesure que l'histoire marche et qu'avec elle la lutte du prolétariat se dessine plus nettement, ils n'ont plus besoin de chercher de la science dans leur esprit, ils n'ont qu'à se rendre compte de ce qui se passe devant leurs 3'eux et de s'en faire l'organe. Tant qu'ils cherchent la science et ne font que des systèmes, tant qu'ils sont au début de la lutte, ils ne voient dans la misère que la misère, sans y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne. Dès ce moment, la science produite par le mouvement historique, et s'y associant en pleine connaissance de cause, a cessé d'être doctrinaire, elle est de- venue révolutionnaire.

Revenons à M. Proudhon.

Chaque rapport économique a un bon et un MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 175 mauvais côté: c'est le seul point dans lequel M. Proudhon ne se dément pas. Le bon côté, il le voit exposé par les économistes 5 le mau- vais côté, il le voit dénoncé par les socialistes. Il emprunte aux économistes la nécessité des rapports éternels; il emprunte aux socialistes l'illusion de ne voir dans la misère que la misère. Il est d'accord avec les uns et les autres en vou- lant s'en référer à l'autorité de la science. La science, pour lui, se réduit aux minces propor- tions d'une formule scientifique. C'est ainsi que M. Proudhon se flatte d'avoir donné la critique et de l'économie politique et du communisme: il est au-dessous de l'une et de l'autre. Au-dessous des économistes, puisque comme philosophe, qui a sous la main une formule magique, il a cru pouvoir se dispenser d'entrer dans des détails purement économiques; au-dessous des socialis- tes, puisqu'il n'a ni assez de courage, ni assez de lumières pour s'élever^ ne serait-ce que spécula- tivement, au-dessus de l'horizon bourgeois.

Il veut être la synthèse^ il est une erreur com- posée.

Il veut planer en homme de science au-dessus des bourgeois et des prolétaires; il n'est que le petit bourgeois, ballotté constamment entre le capital et le travail, entre l'économie politique et le communisme.

MISERE DE LA PHILOSOPHIE IL — LA DIVISION DU TRAVAIL ET LES MACHINES.

La division du travail ouvre, d'après M. Proud- hon, la série des évolutions économiques.

<( Considérée dans son es- sence, la division du travail Bon côté de la divi-j est le mode selon lequel se sion du travail. \ réalise Végalité des condi- tions et des intelligences. » ' « La division du travail est devenue pour nous un instrument de misère. » Mauvais côté de la division du travail.

Problème à résou- dre.

VARIANTE.

(( Le travail, en se divisant selon la /o/qui lui est propre, et qui est la condition pre- mière de sa fécondité, abou- tit à la négation de ses fins et se détruit lui-même. » Trouver a la recomposi- tion qui efface les inconvé- nients de la division, tout en conservant ses effets utiles. » MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 177 La division du travail est, d'après M. Proud- hon, une loi éternelle, une catégorie simple et abstraite. Il faut donc aussi que l'abstraction, l'idée, le mot lui suffise pour expliquer la division du travail aux différentes époques de l'histoire. Les castes, les corporations, le régime manufac- turier, la grande industrie doivent s'expliquer par le seul mot diviser. Etudiez d'abord bien le sens de diviser, et vous n''aurez pas besoin d'étudier les nombreuses influences qui donnent à la divi- sion du travail un caractère déterminé à chaque époque.

Certes, ce serait rendre les choses par trop simples, que de les réduire aux catégories de M. Proudhon. L'histoire ne procède pas aussi catégoriquement. Il a fallu trois siècles entiers, en Allemagne, pour établir la première division du travail en grand, qui est la séparation des villes d'avec les campagnes. A mesure que se modifiait ce seul rapport de la ville à la campagne, la so- ciété se modifiait tout entière. A n'envisager que cette seule face de la division du travail, vous avez les républiques anciennes ou la féodalité chrétienne; l'ancienne Angleterre avec ses barons, ou l'Angleterre moderne avec ses seigneurs du coton {œtton-lords). Au xiv*" et au xv* siècle, lorsqu'il n'y avait pas encore de colonies, que l'Amérique n'existait pas encore pour l'Europe, que l'Asie n'existait que par l'intermédiaire de Constantinople, que la Méditerranée était le centre de l'activité commerciale, la division du travail avait une tout autre forme, un tout autre aspect qu'au xvii^ siècle, alors que les Espagnols, les Portugais, les Anglais, les Fran- çais avaient des colonies établies dans toutes les parties du monde. L'étendue du marché, sa phy- sionomie donnent à la division du travail aux différentes époques une physionomie, un carac- tère qu'il serait difficile de déduire du seul mot diviser, de l'idée, de la catégorie.

« Tous les économistes, dit M. Proudhon, de- puis A. Smith ont signalé les avantages et les inconvénients de la loi de division, mais en insis- tant beaucoup plus sur les premiers que sur les seconds, parce que cela servait mieux leur opti- misme, et sans qu'aucun d'eux se soit jamais de- mandé ce que pouvaient être les inconvénients d'une loi...Commentle même principe, poursuivi rigoureusement dans ses conséquences, conduit- il à des effets diamétralement opposés? Pas un économiste, ni avant ni depuis A. Smith, ne s'est seulement aperçu qu'il y eût là un problème à éclaircir. Say va jusqu'à reconnaître que dans la division du travail la même cause qui produit le bien engendre le mal. » A. Smith va plus loin que ne le pense M. Proud- hon, Il a très bien vu que, « dans la réaHté la diff^érence des talents naturels entre ks indivi- dus est bien moindre que nous ne le croyons. Ces dispositions si diff"érentes, qui semblent MISI>RE DR LA PHILOSOPHIE 171) distinguer les hommes des diverses profes- sions, quand ils sont parvenus à la maturité de l'âge, ne sont pas tant la cause que Veffet de la division du travail. » Dans le principe, un porte- faix diffère moins d'un philosophe qu'un matin d'un lévrier. C'est la division du travail qui a mis un abîme entre l'un et l'autre. Tout cela n'em- pêche pas M. Proudhon de dire, dans un autre endroit qu'Adam Smith ne se doutait même pas des inconvénients que produit la division du tra- vail. C'est encore ce qui lui fait dire que J.-B. Say a le premier reconnu « que dans la division du travail la même cause qui produit le bien en- gendre le mal. » Mais écoutons Lemontey; Suiim cuiqiie.

« M. J.-B. Say m'a fait l'honneur d'adopter dans son excellent traité d'économie politique, le principe que fai mis au jour dans ce fragment sur l'influence morale de la division du travail. Le titre un peu frivole de mon livre ne lui a sans doute pas permis de me citer. Je ne puis attribuer qu'à ce motif le silence d'un écrivain trop riche de son propre fonds pour désavouer un emprunt aussi modique. » (Lemontey, Œuvres complètes, Rendons-lui cette justice: Lemontey a spiri- tuellement exposé les conséquences fâcheuses de la division du travail telle qu'elle est constituée de nos jours, et M. Proudhon n'a rien trouvé à y ajouter. Mais puisque, par la faute de M. Proud- 180 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE hon, nous sommes une fois engagé dans cette question de priorité, disons encore en passant que, bien longtemps avant M. Lemontey, et dix- sept ans avant Adam Smith, élève d'A. Fergu- son, celui-ci a exposé nettement la chose dans un chapitre qui traite spécialement de la division du travail.

« Il y aurait lieu même de douter si la capa- cité générale d'une nation croît en proportion du progrès des arts. Plusieurs arts mécaniques...réussissent parfaitement lorsqu'ils sont totale- ment destitués du secours de la raison et du sen- timent, et l'ignorance est la mère de l'industrie aussi bien que de la superstition. La réflexion et l'imagination sont sujettes à s'égarer: mais l'ha- bitude de mouvoir le pied ou la main ne dépend ni de l'une ni de l'autre. Ainsi on pourrait dire que la perfection, à l'égard des manufactures, consiste à pouvoir se passer de l'esprit, de ma- nière que sans effort de tète l'atelier puisse être considéré comme une machine dont les parties sont des hommes...L'officier général peut être très habile dans l'art de la guerre, tandis que tout le mérite du soldat se borne à exécuter quel- ques mouvements du pied ou de la main. L'un peut avoir gagné ce que l'autre a perdu...Dans une période où tout est séparé, l'art de penser peut lui-même former un métier à part. » (A. Fer- guson, Essai sur l'histoire de la société civile^ MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 181 Pour terminer l'aperçu littéraire, nous nions formellement que « tous les économistes aient insisté beaucoup plus sur les avantages que sur les inconvénients de la division du travail. » Il suffit de nommer Sismondi.

Ainsi, pour ce qui concerne les avantages de la division du travail, M. Proudhon n'avait rien d'autre à faire que de paraphraser plus ou moins pompeusement les phrases générales que tout le monde connaît.

Voyons maintenant comment il fait dériver de la division du travail prise comme loi générale, comme catégorie, comme pensée, les inconvénients qui y sont attachés. Comment se fait-il que cette catégorie, cette loi implique une répartition iné- gale du travail au détriment du système égalitaire de M. Proudhon?

« A cette heure solennelle de la division du travail, le vent des tempêtes commence à souffler sur l'humanité. Le progrès ne s'accomplit pas pour tous d'une manière égale et uniforme;,.. il commence par s'emparer d'un petit nombre de privilégiés...C'est cette acception de personnes de la part du progrès qui a fait croire si longtemps à l'inégalité naturelle et providentielle des condi- tions, enfanté les castes et constitué hiérarchique- ment toutes les sociétés. » Proudhon, t. I, p. 97.)

La division du travail a fait les castes. Or, les castes, ce sont les inconvénients de la division du travail; donc c'est la division du travail qui a 41 18â MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE engendré des inconvénients. Quod erat demons- trandum. Veut-on aller plus loin et demandera- t-on ce qui a fait faire à la division du travail les castes, les constitutions hiérarchiques et les pri- vilégiés? M. Proudhon vous dira: Le progrès. Et qu'est-ce qui a fait le progrès? La borne. La borne, pour M. Proudhon, c'est l'acception de personnes de la part du progrès.

Après la philosophie vient Thistoire. Ce n'est plus ni de l'histoire descriptive, ni de l'histoire dialectique, c'est de l'histoire comparée. M. Proud- hon établit un parallèle entre l'ouvrier imprimeur actuel et l'ouvrier imprimeur du Moyen-Age; entre l'ouvrier du Creusot et le maréchal ferrant de la campagne; entre l'homme de lettres de nos jours et l'homme de lettres du Mo3'en-Age, et il fait pencher la balance du côté de ceux qui appar- tiennent plus ou moins à la division du travail telle que le Moyen-Age l'a constituée ou trans- mise. Il oppose la division du travail d'une époque historique à la division du travail d'une autre époque historique. Etait-ce là ce que M. Proudhon avait à démontrer? Non. Il devait nous montrer les inconvénients de la division du travail en gé- néral, de la division du travail comme catégorie. A quoi bon d'ailleurs insister sur cette partie de l'ouvrage de M. Proudhon, puisque nous le ver- rons un peu plus loin rétracter lui-même formel- lement tous ces prétendus développements?

« Le premier effet du travail parcellaire, con- MISÈiîK DH LA PIHI.OsOPHIE 183 tinue M. Proudhon, après la dépravation de lame, est la prolongation des séances qui croissent en raison inverse de la somme d'intelligence dépen- sée...Mais comme la durée des séances ne peut excéder seize à dix-huit heures par jour, du mo- ment où la compensation ne pourra se prendre sur le temps, elle se prendra sur le prix et le sa- laire diminuera...Ce qui est certain et qu'il s'agit uniquement pour nous de noter, c'est que la conscience universelle ne met pas au même taux le travail d'un contre-maître et la manœuvre d'un goujat. Il 3^ a donc nécessité de réduction sur le prix de la journée: en sorte que le travailleur, après avoir été affligé dans son àme par une fonc- tion dégradante, ne peut manquer d'être frappé aussi dans son corps par la modicité de la récom- pense. » Nous passons sur la valeur logique de ces syl- logismes, que Kant appellerait des paralogismes donnant de côté.

En voici la substance: La division du travail réduit l'ouvrier à une fonction dégradante-, à cette fonction dégradante correspond une àme dépravée; à la dépravation de l'àme convient une réduction toujours crois- sante du salaire. Et pour prouver que cette ré- duction des salaires convient à une âme dépravée, M. Proudhon dit, par acquit de conscience, que c'est la conscience universelle qui le veut ainsi.

484 MISKRE DE LA PHILOSOPIlIb: L'âme de M. Proudhon est-elle comptée dans la conscience universelle?

Les machines sont, pour M. Proudhon, « l'an- tithèse logique de la division du travail », et, à l'appui de sa dialectique, il commence par trans- former les machines en atelier.

Après avoir supposé l'atelier moderne, pour faire découler de la division du travail la misère, AL Proudhon suppose la misère engendrée par la division du travail, pour arriver à l'atelier et pour pouvoir le représenter comme la négation dialec- tique de cette misère. Après avoir frappé le tra- vailleur au moral par une fonction dégradante, au physique par la modicité du salaire- après avoir mis l'ouvrier dans la dépendaîice du contre- maître^ et rabaissé son travail jusqu'à Isimafiœuprc d'un goujat^ il s'en prend de nouveau à l'atelier et aux machines pour dégrader le travailleur « en lui donnant un maître », et il achève son avilis- sement en le faisant « déchoir du rang d'artisan à celui de majiœurre ». La belle dialectique! Et encore s'il s'en tenait là; mais non, il lui faut une nouvelle histoire de la division du travail, non plus pour en faire dériver les contradictions, mais pour reconstruire l'atelier à sa manière. Pour ar- river à ce but, il a besoin d'oublier tout ce qu'il vient de dire sur la division.

Le travail s'organise, se divise autrement selon les instruments dont il dispose. Le moulin à bras suppose une autre division du travail que le mou- MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 185 lin à vapeur. C'est donc heurter de front l'his- toire que de vouloir commencer par la division du travail en général, pour en venir ensuite à un instrument spécifique de production, les ma- chines.

Les machines ne sont pas plus une catégorie économique, que ne saurait l'être le bœuf qui traîne la charrue. Les machines ne sont qu'une force productive. L'atelier moderne, qui repose sur l'application des machines, est un rapport social de production, une catégorie économique.

Voyons maintenant comment les choses se passent dans la brillante imagination de M. Proud- hon.

« Dans la société, l'apparition incessante des machines est l'antithèse, la formule inverse du travail: c'est la protestation du génie industriel contre le travail parcellaire et homicide. Qu'est-ce en effet qu'une machine? U7ie manière de réunir diverses particules du travail., que la division avait séparées. Toute machine peut être définie un résumé de plusieurs opérations...Donc par la machine, il 3^ aura restauration de travailleur...Les machines, se posant dans l'économie politique contradictoirement à la division du travail, re- présentent la synthèse, s'opposant dans l'esprit humain à l'analyse...La division ne faisait que séparer les diverses parties du travail, laissant chacun se livrer à la spécialité, qui lui agréait le plus: l'atelier groupe les travailleurs, selon le rap- 186 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE port de chaque partie au tout...il introduit le principe d'autorité dans le travail...Mais ce n^est pas tout: la machine ou Vatelier^ après avoir dé- gradé le travailleur en lui donnant un maître, achève son avilissement en le faisant déchoir du rang d'artisan à celui de manœuvre...La période que nous parcourons en ce moment, celle des ma- chines, se distingue par un caractère particulier? c'est le salariat. Le salariat est postérieur à la division du travail et à l'échange. » Une simple observation à M. Proudhon. La séparation des diverses parties du travail, laissant à chacun la faculté de se livrer à la spécialité qui lui agrée le plus, séparation que M. Proudhon fait dater du commencement du monde, n'existe que dans l'industrie moderne, sous le régime de la concurrence.

M. Proudhon nous fait ensuite une « généalo- gie » par trop « intéressante, » pour démontrer comment l'atelier est né de la division du travail, et le salariat de l'atelier.

1° Il suppose un homme qui « a remarqué qu'en divisant la production en ses diverses parties, et la faisant exécuter chacune par un ouvrier à part, » on multiplierait les forces de production.

2° Cet homme, saisissant le fil de cette idée, se dit qu'en formant un groupe permanent de tra- vailleurs assortis pour l'objet spécial qu'il se propose, il obtiendra une production plus soute- nue, etc. » MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 187 3° Cet homme fait une proposition à d'autres hommes, pour leur faire saisir son idée et le fil de son idée, 4° Cet homme, au début de l'industrie, traite d'égal à égal a.\QC ses compagjions devenus plus tard ses ouvriers.

5° « Il est sensible, en effet, que cette égalité primitive à dû rapidement disparaître par la posi- tion avantageuse du maître et la dépendance du salarié. » Voilà encore un échantillon de la méthode his- torique et descriptive de M. Proudhon.

Examinons maintenant, sous le point de vue historique et économique, si véritablement l'ate- lier ou la machine a introduit le principe d'au- torité dans la société postérieurement à la division du travail; s'il a d'un côté réhabilité l'ouvrier, tout en le soumettant de l'autre à l'autorité; si la machine est la recomposition du travail divisé, la syiithèse du travail opposée à son analyse.

La société tout entière a cela de commun avec l'intérieur d'un atelier, qu'elle aussi a sa division du travail. Si l'on prenait pour modèle la division du travail dans un atelier moderne, pour en faire l'application à une société entière, la société la mieux organisée pour la production des richesses serait incontestablement celle qui n'aurait qu'un seul entrepreneur en chef, distribuant la besogne selon une règle arrêtée d'avance aux divers mem- bres de la communauté. Mais il n'en est point 188 MISÈRE DL') LA PHILOSOPHIE ainsi. Tandis que dans l'intérieur de l'atelier moderne la division du travail est minutieusement réglée par l'autorité de l'entrepreneur, la société moderne n'a d'autre règle, d'autre autorité, pour distribuer le travail, que la libre concurrence.

Sous le régime patriarcal, sous le régime des castes, sous le régime féodal et corporatif, il y avait division du travail dans la société tout entière selon des règles fixes. Ces règles ont-elles été éta- blies par un législateur? Non. Nées primitive- ment des conditions de la production matérielle, elles n'ont été érigées en lois que bien plus tard. C'est ainsi que ces diverses formes de la division du travail devinrent autant de bases d'organisa- tion sociale. Quant à la division du travail dans l'atelier, elle était très peu développée dans toutes ces formes de la société.

On peut même établir en règle générale, que moins l'autorité préside à la division du travail dans l'intérieur de la société, plus la division du travail se développe dans l'intérieur de l'atelier, et plus elle y est soumise à l'autorité d'un seul. Ainsi, l'autorité dans l'atelier et celle dans la société, par rapport à la division du travail, sont en raison inverse l'une de l'autre.

Il importe maintenant de voir ce que c'est que l'atelier, dans lequel les occupations sont très séparées, où la tâche de chaque ouvrier est ré- duite à une opération très simple, et où l'autorité, le capital, groupe et dirige les travaux. Gomment MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 189 cet atelier a-t-il pris naissance? Pour répondre à cette question, nous aurions à examiner, com- ment l'industrie manufacturière proprement dite s'est développée. J'entends parler de cette indus- trie qui n'est pas encore l'industrie moderne, avec ses machines, mais qui n'est déjà plus ni l'indus- trie des artisans du Moyen-Age, ni l'industrie domestique. Nous n'entrerons pas en de grands détails: nous ne donnerons que quelques points sommaires, pour faire voir qu'avec des formules on ne peut pas faire de l'histoire.

Une condition des plus indispensables pour la formation de l'industrie manufacturière était l'ac- cumulation des capitaux, facilitée par la décou- verte de l'Amérique et l'introduction de ses mé- taux précieux.

vJl est suffisamment prouvé que l'augmentation des moyens d'échange eut pour conséquence, d'un côté, la dépréciation des salaires et des rentes foncières, et de l'autre, l'accroissement des profits industriels. En d'autres termes: autant la classe des propriétaires et la classe des travail- leurs, les seigneurs féodaux et le peuple, tombè- rent, autant s'éleva la classe des capitalistes, la bourgeoisie^ Il y eut d'autres circonstances encore qui con- coururent simultanément au développement de l'industrie manufacturière: l'augmentation des marchandises mises en circulation dès que le commerce pénétra aux Indes orientales par la 190 MISÈRE DE LA THILOSOPHIE voie du cap de Bonne-Espérance, le régime colo- nial, le développement du commerce mari- time.