SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (French)

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estude: car la philosophie, qui, comme formatrice des iugements et des meurs, sera sa principale leçon, a ce priuilege, de se mesler par tout. Isocrates l'orateur estant prié en vn festin de parler de son art, chacun trouue qu'il eut raison de respondre: Il n'est pas maintenant temps, de ce que ie sçay faire, et ce dequoy il est maintenant temps, ie ne le sçay pas faire. Car de presenter des harangues ou des disputes de rhetorique, à vne compagnie assemblée pour rire et faire bonne chere, ce seroit vn meslange de trop mauuais accord. Et autant en pourroit-on dire de toutes les autres sciences. Mais quant à la philosophie, en la partie où elle traicte de l'homme et de ses deuoirs et offices, ç'a esté le iugement commun de tous les sages, que pour la douceur de sa conuersation, elle ne deuoit estre refusée, ny aux festins, ny aux ieux. Et Platon l'ayant inuitée à son conuiue, nous voyons comme elle entretient l'assistence d'vne façon molle, et accommodée au temps et au lieu, quoy que ce soit de ses plus hauts discours et plus salutaires.

_Æquè pauperibus prodest, locupletibus æquè, Et neglecta æquè pueris senibúsque nocebit._ Ainsi sans doubte il choumera moins, que les autres. Mais comme les pas que nous employons à nous promener dans vne galerie, quoy qu'il y en ait trois fois autant, ne nous lassent pas, comme ceux que nous mettons à quelque chemin dessigné: aussi nostre leçon se passant comme par rencontre, sans obligation de temps et de lieu, et se meslant à toutes noz actions, se coulera sans se faire sentir.

Les ieux mesmes et les exercices seront vne bonne partie de l'estude: la course, la lucte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des cheuaux et des armes. Ie veux que la bien-seance exterieure, et l'entre-gent, et la disposition de la personne se façonne quant et quant l'ame. Ce n'est pas vne ame, ce n'est pas vn corps qu'on dresse, c'est vn homme, il n'en faut pas faire à deux. Et comme dit Platon, il ne faut pas les dresser l'vn sans l'autre, mais les conduire également, comme vne couple de cheuaux attelez à mesme timon. Et à l'oüir semble il pas prester plus de temps et de solicitude, aux exercices du corps: et estimer que l'esprit s'en exerce quant et quant, et non au contraire? Au demeurant, cette institution se doit conduire par vne seuere douceur, non comme il se fait. Au lieu de conuier les enfans aux lettres, on ne leur presente à la verité, qu'horreur et cruauté. Ostez moy la violence et la force; il n'est rien à mon aduis qui abatardisse et estourdisse si fort vne nature bien née. Si vous auez enuie qu'il craigne la honte et le chastiement, ne l'y endurcissez pas. Endurcissez le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hazards qu'il luy faut mespriser.

Ostez luy toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher, au manger et au boire: accoustumez le à tout: que ce ne soit pas vn beau garçon et dameret, mais vn garçon vert et vigoureux. Enfant, homme, vieil, i'ay tousiours creu et iugé de mesme. Mais entre autres choses, cette police de la plus part de noz colleges, m'a tousiours despleu. On eust failly à l'aduenture moins dommageablement, s'inclinant vers l'indulgence. C'est vne vraye geaule de ieunesse captiue. On la rend desbauchée, l'en punissant auant qu'elle le soit. Arriuez y sur le point de leur office; vous n'oyez que cris, et d'enfans suppliciez, et de maistres enyurez en leur cholere.

Quelle maniere, pour esueiller l'appetit enuers leur leçon, à ces tendres ames, et craintiues, de les y guider d'vne troigne effroyable, les mains armées de fouets? Inique et pernicieuse forme. Ioint ce que Quintilian en a tres-bien remarqué, que cette imperieuse authorité, tire des suittes perilleuses: et nommément à nostre façon de chastiement. Combien leurs classes seroient plus decemment ionchées de fleurs et de feuillées, que de tronçons d'osiers sanglants?

l'y feroy pourtraire la ioye, l'allegresse, et Flora, et les Graces: comme fit en son eschole le philosophe Speusippus. Où est leur profit, que là fust aussi leur esbat. On doit ensucrer les viandes salubres à l'enfant: et enfieller celles qui luy sont nuisibles. C'est merueille combien Platon se montre soigneux en ses loix, de la gayeté et passetemps de la ieunesse de sa cité: et combien il s'arreste à leurs courses, ieux, chansons, saults et danses: desquelles il dit, que l'antiquité a donné la conduitte et le patronnage aux Dieux mesmes, Apollon, aux Muses et Minerue. Il s'estend à mille preceptes pour ses gymnases. Pour les sciences lettrées, il s'y amuse fort peu: et semble ne recommander particulierement la poësie, que pour la musique. Toute estrangeté et particularité en noz mœurs et conditions est euitable, comme ennemie de societé. Qui ne s'estonneroit de la complexion de Demophon, maistre d'hostel d'Alexandre, qui suoit à l'ombre, et trembloit au soleil? I'en ay veu fuir la senteur des pommes, plus que les harquebuzades; d'autres s'effrayer pour vne souris: d'autres rendre la gorge à voir de la cresme: d'autres à voir brasser vn lict de plume: comme Germanicus ne pouuoit souffrir ny la veuë ny le chant des cocqs. Il y peut auoir à l'aduanture à cela quelque proprieté occulte, mais on l'esteindroit, à mon aduis, qui s'y prendroit de bon'heure. L'institution a gaigné cela sur moy, il est vray que ce n'a point esté sans quelque soing, que sauf la biere, mon appetit est accommodable indifferemment à toutes choses, dequoy on se paist. Le corps est encore souple, on le doit à cette cause plier à toutes façons et coustumes: et pourueu qu'on puisse tenir l'appetit, et la volonté soubs boucle, qu'on rende hardiment vn ieune homme commode à toutes nations et compagnies, voire au desreglement et aux excés, si besoing est.

Son exercitation suiue l'vsage. Qu'il puisse faire toutes choses, et n'ayme à faire que les bonnes. Les philosophes mesmes ne trouuent pas louable en Callisthenes, d'auoir perdu la bonne grace du grand Alexandre son maistre, pour n'auoir voulu boire d'autant à luy. Il rira, il follastrera, il se desbauchera auec son Prince. Ie veux qu'en la desbauche mesme, il surpasse en vigueur et en fermeté ses compagnons, et qu'il ne laisse à faire le mal, ny à faute de force ny de science, mais à faute de volonté. _Multum interest, vtrum peccare quis nolit, aut nesciat._ Ie pensois faire honneur à vn Seigneur aussi eslongné de ces debordemens, qu'il en soit en France, de m'enquerir à luy en bonne compagnie, combien de fois en sa vie il s'estoit enyuré, pour la necessité des affaires du Roy en Allemaigne: il le print de cette façon, et me respondit que c'estoit trois fois, lesquelles il recita. I'en sçay, qui à faute de cette faculté, se sont mis en grand peine, ayans à pratiquer cette nation. I'ay souuent remarqué auec grande admiration la merueilleuse nature d'Alcibiades, de se transformer si aisément à façons si diuerses, sans interest de sa santé; surpassant tantost la sumptuosité et pompe Persienne, tantost l'austerité et frugalité Lacedemonienne; autant reformé en Sparte, comme voluptueux en Ionie.

_Omnis Aristippum decuit color, et status et res._ Tel voudrois-ie former mon disciple, _Quem duplici panno patientia velat, Mirabor, vitæ via si conuersa decebit, Personamque feret non inconcinnus vtramque._ Voicy mes leçons: Celuy-là y a mieux proffité, qui les fait, que qui les sçait. Si vous le voyez, vous l'oyez: si vous l'oyez, vous le voyez.

Ia à Dieu ne plaise, dit quelqu'vn en Platon, que philosopher ce soit apprendre plusieurs choses, et traitter les arts. _Hanc amplissimam omnium artium bene viuendi disciplinam, vita magis quàm literis persequuti sunt._ Leon Prince des Phliasiens, s'enquerant à Heraclides Ponticus, de quelle science, de quelle art il faisoit profession: Ie ne sçay, dit-il, ny art, ny science: mais ie suis Philosophe.

On reprochoit à Diogenes, comment, estant ignorant, il se mesloit de la Philosophie: Ie m'en mesle, dit-il, d'autant mieux à propos. Hegesias le prioit de luy lire quelque liure: Vous estes plaisant, luy respondit il: vous choisissés les figues vrayes et naturelles, non peintes: que ne choisissez vous aussi les exercitations naturelles, vrayes, et non escrites? Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la repetera en ses actions. On verra s'il y a de la prudence en ses entreprises: s'il y a de la bonté, de la iustice en ses deportements: s'il a du iugement et de la grace en son parler: de la vigueur en ses maladies: de la modestie en ses ieux: de la temperance en ses voluptez: de l'ordre en son œconomie: de l'indifference en son goust, soit chair, poisson, vin ou eau. _Qui disciplinam suam non ostentationem scientiæ, sed legem vitæ putet: quique obtemperet ipse sibi, et decretis pareat._ Le vray miroir de nos discours, est le cours de nos vies. Zeuxidamus respondit à vn qui luy demanda pourquoy les Lacedemoniens ne redigeoient par escrit les ordonnances de la prouesse, et ne les donnoient à lire à leurs ieunes gens; que c'estoit parce qu'ils les vouloient accoustumer aux faits, non pas aux parolles. Comparez au bout de 15. ou 16. ans, à cettuy-cy, vn de ces latineurs de college, qui aura mis autant de temps à n'apprendre simplement qu'à parler. Le monde n'est que babil, et ne vis iamais homme, qui ne die plustost plus, que moins qu'il ne doit: toutesfois la moitié de nostre aage s'en va là. On nous tient quatre ou cinq ans à entendre les mots et les coudre en clauses, encores autant à en proportionner vn grand corps estendu en quatre ou cinq parties, autres cinq pour le moins à les sçauoir brefuement mesler et entrelasser de quelque subtile façon. Laissons le à ceux qui en font profession expresse. Allant vn iour à Orleans, ie trouuay dans cette plaine au deça de Clery, deux regents qui venoyent à Bourdeaux, enuiron à cinquante pas l'vn de l'autre: plus loing derriere eux, ie voyois vne trouppe, et vn maistre en teste, qui estoit feu Monsieur le Comte de la Rochefoucaut: vn de mes gens s'enquit au premier de ces regents, qui estoit ce Gentil'homme qui venoit apres luy: luy qui n'auoit pas veu ce train qui le suiuoit, et qui pensoit qu'on luy parlast de son compagnon, respondit plaisamment, Il n'est pas Gentil'homme, c'est vn grammairien, et ie suis logicien. Or nous qui cherchons icy au rebours, de former non vn grammairien ou logicien, mais vn Gentil'homme, laissons les abuser de leur loisir: nous auons affaire ailleurs. Mais que notre disciple soit bien pourueu de choses, les parolles ne suiuront que trop: il les trainera, si elles ne veulent suiure. I'en oy qui s'excusent de ne se pouuoir exprimer; et font contenance d'auoir la teste pleine de plusieurs belles choses, mais à faute d'eloquence, ne les pouuoir mettre en euidence: c'est vne baye. Sçauez vous à mon aduis que c'est que cela? ce sont des ombrages, qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu'ils ne peuuent démesler et esclarcir au dedans, ny par consequent produire au dehors. Ils ne s'entendent pas encore eux mesmes: et voyez les vn peu begayer sur le point de l'enfanter, vous iugez que leur trauail n'est point à l'accouchement, mais à la conception, et qu'ils ne font que lecher encores cette matiere imparfaicte. De ma part, ie tiens, et Socrates ordonne, que qui a dans l'esprit vne viue imagination et claire, il la produira, soit en Bergamasque, soit par mines, s'il est muet: _Verbâque præuisam rem non inuita sequentur._ Et comme disoit celuy-là, aussi poëtiquement en sa prose, _cùm res animum occupauere, verba ambiunt_. Et cest autre: _ipsæ res verba rapiunt_. Il ne sçait pas ablatif, coniunctif, substantif, ny la grammaire; ne faict pas son laquais, ou vne harangere de Petit pont: et si vous entretiendront tout vostre soul, si vous en auez enuie, et se desferreront aussi peu, à l'aduenture, aux regles de leur langage, que le meilleur maistre és arts de France. Il ne sçait pas la rhetorique, ny pour auant-jeu capter la beneuolence du candide lecteur, ny ne luy chaut de le sçauoir. De vray, toute cette belle peinture s'efface aisément par le lustre d'vne verité simple et naifue.

Ces gentilesses ne seruent que pour amuser le vulgaire, incapable de prendre la viande plus massiue et plus ferme; comme Afer montre bien clairement chez Tacitus. Les Ambassadeurs de Samos estoyent venus à Cleomenes Roy de Sparte, preparez d'vne belle et longue oraison, pour l'esmouuoir à la guerre contre le tyran Polycrates: apres qu'il les eut bien laissez dire, il leur respondit: Quant à vostre commencement, et exorde, il ne m'en souuient plus, ny par consequent du milieu; et quant à vostre conclusion, ie n'en veux rien faire. Voila vne belle responce, ce me semble, et des harangueurs bien camus. Et quoy cet autre? Les Atheniens estoient à choisir de deux architectes, à conduire vne grande fabrique; le premier plus affeté, se presenta auec vn beau discours premedité sur le subiect de cette besongne, et tiroit le iugement du peuple à sa faueur: mais l'autre en trois mots: Seigneurs Atheniens, ce que cettuy a dict, ie le feray. Au fort de l'eloquence de Cicero, plusieurs en entroient en admiration, mais Caton n'en faisant que rire: Nous auons, disoit-il, vn plaisant Consul. Aille deuant ou apres: vne vtile sentence, vn beau traict est tousiours de saison.

S'il n'est pas bien à ce qui va deuant, ny à ce qui vient apres, il est bien en soy. Ie ne suis pas de ceux qui pensent la bonne rythme faire le bon poëme: laissez luy allonger vne courte syllabe s'il veut, pour cela non force; si les inuentions y rient, si l'esprit et le iugement y ont bien faict leur office: voyla vn bon poëte, diray-ie, mais vn mauuais versificateur, _Emunctæ naris, durus componere versus._ Qu'on face, dit Horace, perdre à son ouurage toutes ses coustures et mesures, _Tempora certa modósque, et quod prius ordine verbum est, Posterius facias, præponens vltima primis, Inuenias etiam disiecti membra poetæ:_ il ne se dementira point pour cela: les pieces mesmes en seront belles. C'est ce que respondit Menander, comme on le tensast, approchant le iour, auquel il auoit promis vne comedie, dequoy il n'y auoit encore mis la main: elle est composée et preste, il ne reste qu'à y adiouster les vers. Ayant les choses et la matiere disposée en l'ame, il mettoit en peu de compte le demeurant. Depuis que Ronsard et du Bellay ont donné credit à nostre poësie Françoise, ie ne vois si petit apprenti, qui n'enfle des mots, qui ne renge les cadences à peu pres, comme eux. _Plus sonat quàm valet._ Pour le vulgaire, il ne fut iamais tant de poëtes: mais comme il leur a esté bien aisé de representer leurs rythmes, ils demeurent bien aussi court à imiter les riches descriptions de l'vn, et les délicates inuentions de l'autre. Voire mais que fera-il, si on le presse de la subtilité sophistique de quelque syllogisme? Le iambon fait boire, le boire desaltere, parquoi le iambon desaltere. Qu'il s'en mocque.

Il est plus subtil de s'en mocquer, que d'y respondre. Qu'il emprunte d'Aristippus cette plaisante contrefinesse: Pourquoy le deslieray-ie, puis que tout lié il m'empesche? Quelqu'vn proposoit contre Cleanthes des finesses dialectiques: à qui Chrysippus dit, Iouë toy de ces battelages auec les enfans, et ne destourne à cela les pensées serieuses d'vn homme d'aage. Si ces sottes arguties, _contorta et aculeata sophismata_, luy doiuent persuader vne mensonge, cela est dangereux: mais si elles demeurent sans effect, et ne l'esmeuuent qu'à rire, ie ne voy pas pourquoy il s'en doiue donner garde. Il en est de si sots, qu'ils se destournent de leur voye vn quart de lieuë, pour courir apres vn beau mot: _aut qui non verba rebus aptant, sed res extrinsecus arcessunt, quibus verba conueniant_.

Et l'autre: _Qui alicuius verbi decore placentis vocentur ad id quod non proposuerant scribere_. Ie tors bien plus volontiers vne belle sentence, pour la coudre sur moy, que ie ne destors mon fil, pour l'aller querir. Au rebours, c'est aux paroles à seruir et à suiure, et que le Gascon y arriue, si le François n'y peut aller. Ie veux que les choses surmontent, et qu'elles remplissent de façon l'imagination de celuy qui escoute, qu'il n'aye aucune souuenance des mots. Le parler que i'ayme, c'est vn parler simple et naif, tel sur le papier qu'à la bouche: vn parler succulent et nerueux, court et serré, non tant delicat et peigné, comme vehement et brusque.

_Hæc demum sapiet dictio, quæ feriet._ Plustost difficile qu'ennuieux, esloigné d'affectation: desreglé, descousu, et hardy: chaque loppin y face son corps: non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, comme Suetone appelle celuy de Iulius Cæsar. Et si ne sens pas bien, pourquoy il l'en appelle. I'ay volontiers imité cette desbauche qui se voit en nostre ieunesse, au port de leurs vestemens.

Vn manteau en escharpe, la cape sur vne espaule, vn bas mal tendu, qui represente vne fierté desdaigneuse de ces paremens estrangers, et nonchallante de l'art: mais ie la trouue encore mieux employée en la forme du parler. Toute affectation, nommément en la gayeté et liberté Françoise, est mesaduenante au courtisan. Et en vne Monarchie, tout Gentil'homme doit estre dressé au port d'vn courtisan. Parquoy nous faisons bien de gauchir vn peu sur le naif et mesprisant. Ie n'ayme point de tissure, où les liaisons et les coustures paroissent: tout ainsi qu'en vn beau corps, il ne faut qu'on y puisse compter les os et les veines. _Quæ veritati operam dat oratio, incomposita sit et simplex. Quis accuratè loquitur, nisi qui vult putidè loqui?_ L'eloquence faict iniure aux choses, qui nous destourne à soy. Comme aux accoustremens, c'est pusillanimité, de se vouloir marquer par quelque façon particuliere et inusitée. De mesme au langage, la recherche des frases nouuelles, et des mots peu cogneuz, vient d'vne ambition scholastique et puerile. Peusse-ie ne me seruir que de ceux qui seruent aux hales à Paris! Aristophanes le Grammairien n'y entendoit rien, de reprendre en Epicurus la simplicité de ses mots: et la fin de son art oratoire, qui estoit, perspicuité de langage seulement. L'imitation du parler, par sa facilité, suit incontinent tout vn peuple. L'imitation du iuger, de l'inuenter, ne va pas si viste. La plus part des lecteurs, pour auoir trouué vne pareille robbe, pensent tresfaucement tenir vn pareil corps. La force et les nerfs, ne s'empruntent point: les atours et le manteau s'empruntent. La plus part de ceux qui me hantent, parlent de mesmes les Essais: mais ie ne sçay, s'ils pensent de mesmes. Les Atheniens, dit Platon, ont pour leur part, le soing de l'abondance et elegance du parler, les Lacedemoniens de la briefueté, et ceux de Crete, de la fecundité des conceptions, plus que du langage: ceux-cy sont les meilleurs. Zenon disoit qu'il auoit deux sortes de disciples: les vns qu'il nommoit φιλολóγους, curieux d'apprendre les choses, qui estoient ses mignons: les autres λογοφιλους, qui n'auoyent soing que du langage. Ce n'est pas à dire que ce ne soit vne belle et bonne chose que le bien dire: mais non pas si bonne qu'on la faict, et suis despit dequoy nostre vie s'embesongne toute à cela.

Ie voudrois premierement bien sçauoir ma langue, et celle de mes voisins, où i'ay plus ordinaire commerce. C'est vn bel et grand agencement sans doubte, que le Grec et Latin, mais on l'achepte trop cher. Ie diray icy vne façon d'en auoir meilleur marché que de coustume, qui a esté essayée en moy-mesmes; s'en seruira qui voudra. Feu mon pere, ayant faict toutes les recherches qu'homme peut faire, parmy les gens sçauans et d'entendement, d'vne forme d'institution exquise; fut aduisé de cet inconuenient, qui estoit en vsage: et luy disoit-on que cette longueur que nous mettions à apprendre les langues qui ne leur coustoient rien, est la seule cause, pourquoy nous ne pouuons arriuer à la grandeur d'ame et de cognoissance des anciens Grecs et Romains. Ie ne croy pas que c'en soit la seule cause. Tant y a que l'expedient que mon pere y trouua, ce fut qu'en nourrice, et auant le premier desnouement de ma langue, il me donna en charge à vn Allemand, qui depuis est mort fameux medecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et tresbien versé en la Latine. Cettuy-cy, qu'il auoit fait venir expres, et qui estoit bien cherement gagé, m'auoit continuellement entre les bras. Il en eut aussi auec luy deux autres moindres en sçauoir, pour me suiure, et soulager le premier: ceux-cy ne m'entretenoient d'autre langue que Latine. Quant au reste de sa maison, c'estoit vne regle inuiolable, que ny luy mesme, ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloient en ma compagnie, qu'autant de mots de Latin, que chacun auoit appris pour iargonner auec moy.

C'est merueille du fruict que chacun y fit: mon pere et ma mere y apprindrent assez de Latin pour l'entendre, et en acquirent à suffisance, pour s'en seruir à la necessité, comme firent aussi les autres domestiques, qui estoient plus attachez à mon seruice. Somme, nous nous latinizames tant, qu'il en regorgea iusques à nos villages tout autour, où il y a encores, et ont pris pied par l'vsage, plusieurs appellations Latines d'artisans et d'vtils. Quant à moy, i'auois plus de six ans, auant que i'entendisse non plus de François ou de Perigordin, que d'Arabesque: et sans art, sans liure, sans grammaire ou precepte, sans fouet, et sans larmes, i'auois appris du Latin, tout aussi pur que mon maistre d'escole le sçauoit: car ie ne le pouuois auoir meslé ny alteré. Si par essay on me vouloit donner vn theme, à la mode des colleges; on le donne aux autres en François, mais à moy il me le falloit donner en mauuais Latin, pour le tourner en bon. Et Nicolas Grouchi, qui a escript _de comitiis Romanorum_, Guillaume Guerente, qui a commenté Aristote, George Bucanan, ce grand poëte Escossois, Marc Antoine Muret, que la France et l'Italie recognoist pour le meilleur orateur du temps, mes precepteurs domestiques, m'ont dit souuent, que i'auois ce langage en mon enfance, si prest et si à main, qu'ils craignoient à m'accoster.

Bucanan, que ie vis depuis à la suitte de feu Monsieur le Mareschal de Brissac, me dit, qu'il estoit apres à escrire de l'institution des enfans: et qu'il prenoit l'exemplaire de la mienne: car il auoit lors en charge ce Comte de Brissac, que nous auons veu depuis si valeureux et si braue. Quant au Grec, duquel ie n'ay quasi du tout point d'intelligence, mon pere desseigna me le faire apprendre par art. Mais d'vne voie nouuelle, par forme d'ébat et d'exercice: nous pelotions nos declinaisons, à la maniere de ceux qui par certains ieux de tablier apprennent l'Arithmetique et la Geometrie. Car entre autres choses, il auoit esté conseillé de me faire gouster la science et le deuoir, par vne volonté non forcée, et de mon propre desir; et d'esleuer mon ame en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte. Ie dis iusques à telle superstition, que par ce qu'aucuns tiennent, que cela trouble la ceruelle tendre des enfans, de les esueiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup, et par violence, il me faisoit esueiller par le son de quelque instrument, et ne fus iamais sans homme qui m'en seruist. Cet exemple suffira pour en iuger le reste, et pour recommander aussi et la prudence et l'affection d'vn si bon pere: auquel il ne se faut prendre, s'il n'a recueilly aucuns fruits respondans à vne si exquise culture. Deux choses en furent cause: en premier, le champ sterile et incommode. Car quoy que i'eusse la santé ferme et entiere, et quant et quant vn naturel doux et traitable, i'estois parmy cela si poisant, mol et endormy, qu'on ne me pouuoit arracher de l'oisiueté, non pas pour me faire iouer. Ce que ie voyois, ie le voyois bien; et souz cette complexion lourde, nourrissois des imaginations hardies, et des opinions au dessus de mon aage. L'esprit, ie l'auois lent, et qui n'alloit qu'autant qu'on le menoit: l'apprehension tardiue, l'inuention lasche, et apres tout vn incroyable defaut de memoire.

De tout cela il n'est pas merueille, s'il ne sceut rien tirer qui vaille. Secondement, comme ceux que presse vn furieux desir de guerison, se laissent aller à toute sorte de conseil, le bon homme, ayant extreme peur de faillir en chose qu'il auoit tant à cœur, se laissa en fin emporter à l'opinion commune, qui suit tousiours ceux qui vont deuant, comme les gruës; et se rengea à la coustume, n'ayant plus autour de luy ceux qui luy auoient donné ces premieres institutions, qu'il auoit apportées d'Italie: et m'enuoya enuiron mes six ans au college de Guienne, tres-florissant pour lors, et le meilleur de France. Et là, il n'est possible de rien adiouster au soing qu'il eut, et à me choisir des precepteurs de chambre suffisans, et à toutes les autres circonstances de ma nourriture; en laquelle il reserua plusieurs façons particulieres, contre l'vsage des colleges: mais tant y a que c'estoit tousiours college. Mon Latin s'abastardit incontinent, duquel depuis par desaccoustumance i'ay perdu tout vsage. Et ne me seruit cette mienne inaccoustumée institution, que de me faire eniamber d'arriuée aux premieres classes. Car à treize ans, que ie sortis du college, i'auois acheué mon cours (qu'ils appellent) et à la verité sans aucun fruit, que ie peusse à present mettre en compte. Le premier goust que i'euz aux liures, il me vint du plaisir des fables de la Metamorphose d'Ouide. Car enuiron l'aage de 7. ou 8. ans, ie me desrobois de tout autre plaisir, pour les lire: d'autant que cette langue estoit la mienne maternelle; et que c'estoit le plus aisé liure, que ie cogneusse, et le plus accommodé à la foiblesse de mon aage, à cause de la matiere. Car des Lancelots du Lac, des Amadis, des Huons de Bordeaux, et tels fatras de liures, à quoy l'enfance s'amuse, ie n'en cognoissois pas seulement le nom, ny ne fais encore le corps: tant exacte estoit ma discipline. Ie m'en rendois plus nonchalant à l'estude de mes autres leçons prescrites.

Là il me vint singulierement à propos, d'auoir affaire à vn homme d'entendement de precepteur, qui sceust dextrement conniuer à cette mienne desbauche, et autres pareilles. Car par là, i'enfilay tout d'vn train Vergile en l'Æneide, et puis Terence, et puis Plaute, et des comedies Italiennes, leurré tousiours par la douceur du subiect. S'il eust esté si fol de rompre ce train, i'estime que ie n'eusse rapporté du college que la haine des liures, comme fait quasi toute nostre noblesse. Il s'y gouuerna ingenieusement, faisant semblant de n'en voir rien. Il aiguisoit ma faim, ne me laissant qu'à la desrobée gourmander ces liures, et me tenant doucement en office pour les autres estudes de la regle. Car les principales parties que mon pere cherchoit à ceux à qui il donnoit charge de moy, c'estoit la debonnaireté et facilité de complexion.

Aussi n'auoit la mienne autre vice, que langueur et paresse. Le danger n'estoit pas que ie fisse mal, mais que ie ne fisse rien. Nul ne prognostiquoit que ie deusse deuenir mauuais, mais inutile: on y preuoyoit de la faineantise, non pas de la malice. Ie sens qu'il en est aduenu comme cela. Les plaintes qui me cornent aux oreilles, sont telles: Il est oisif, froid aux offices d'amitié, et de parenté: et aux offices publiques, trop particulier, trop desdaigneux. Les plus iniurieux mesmes ne disent pas, Pourquoy a il prins, pourquoy n'a-il payé? mais, Pourquoy ne quitte-il, pourquoy ne donne-il? Ie receuroy à faueur, qu'on ne desirast en moy que tels effects de supererogation. Mais ils sont iniustes, d'exiger ce que ie ne doy pas, plus rigoureusement beaucoup, qu'ils n'exigent d'eux ce qu'ils doiuent. En m'y condemnant, ils effacent la gratification de l'action, et la gratitude qui m'en seroit deuë. Là où le bien faire actif, deuroit plus peser de ma main, en consideration de ce que ie n'en ay de passif nul qui soit. Ie puis d'autant plus librement disposer de ma fortune, qu'elle est plus mienne: et de moy, que ie suis plus mien. Toutesfois si i'estoy grand enlumineur de mes actions, à l'aduenture rembarrerois-ie bien ces reproches; et à quelques-vns apprendrois, qu'ils ne sont pas si offensez que ie ne face pas assez: que dequoy ie puisse faire assez plus que ie ne fay. Mon ame ne laissoit pourtant en mesme temps d'auoir à part soy des remuements fermes: et des iugements seurs et ouuerts autour des obiects qu'elle cognoissoit: et les digeroit seule, sans aucune communication. Et entre autres choses ie croy à la verité qu'elle eust esté du tout incapable de se rendre à la force et violence.

Mettray-ie en compte cette faculté de mon enfance, vne asseurance de visage, et soupplesse de voix et de geste, à m'appliquer aux rolles que i'entreprenois? Car auant l'aage, _Alter ab vndecimo tum me vix ceperat annus:_ i'ay soustenu les premiers personnages, és tragedies latines de Bucanan, de Guerente, et de Muret, qui se representerent en nostre college de Guienne auec dignité. En cela, Andreas Goueanus nostre principal, comme en toutes autres parties de sa charge, fut sans comparaison le plus grand principal de France; et m'en tenoit-on maistre ouurier. C'est vn exercice, que ie ne meslouë point aux ieunes enfans de maison; et ay veu nos Princes s'y addonner depuis, en personne, à l'exemple d'aucuns des anciens, honnestement et louablement. Il estoit loisible, mesme d'en faire mestier, aux gents d'honneur et en Grece, _Aristoni tragico actori rem aperit: huic et genus et fortuna honesta erant: nec ars, quia nihil tale apud Græcos pudori est, ea deformabat_. Car i'ay tousiours accusé d'impertinence, ceux qui condemnent ces esbatemens: et d'iniustice, ceux qui refusent l'entrée de nos bonnes villes aux comediens qui le valent, et enuient au peuple ces plaisirs publiques. Les bonnes polices prennent soing d'assembler les citoyens, et les r'allier, comme aux offices serieux de la deuotion, aussi aux exercices et ieux. La societé et amitié s'en augmente, et puis on ne leur sçauroit conceder des passetemps plus reglez, que ceux qui se font en presence d'vn chacun, et à la veuë mesme du magistrat: et trouuerois raisonnable que le Prince à ses despens en gratifiast quelquefois la commune, d'vne affection et bonté comme paternelle: et qu'aux villes populeuses il y eust des lieux destinez et disposez pour ces spectacles: quelque diuertissement de pires actions et occultes.

Pour reuenir à mon propos, il n'y a tel, que d'allecher l'appetit et l'affection, autrement on ne fait que des asnes chargez de liures: on leur donne à coups de foüet en garde leur pochette pleine de science. Laquelle pour bien faire, il ne faut pas seulement loger chez soy, il la faut espouser.

CHAPITRE XXVI.

_C'est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance._ CE n'est pas à l'aduenture sans raison, que nous attribuons à simplesse et ignorance, la facilité de croire et de se laisser persuader.

Car il me semble auoir appris autrefois, que la creance estoit comme vne impression, qui se faisoit en nostre ame; et à mesure qu'elle se trouuoit plus molle et de moindre resistance, il estoit plus aysé à y empreindre quelque chose. _Vt necesse est lancem in libra ponderibus impositis deprimi: sic animum perspicuis cedere._ D'autant que l'ame est plus vuide, et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement souz la charge de la premiere persuasion.

Voylà pourquoy les enfans, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus suiets à estre menez par les oreilles. Mais aussi de l'autre part, c'est vne sotte presomption, d'aller desdeignant et condamnant pour faux, ce qui ne nous semble pas vray-semblable: qui est vn vice ordinaire de ceux qui pensent auoir quelque suffisance, outre la commune. I'en faisoy ainsin autrefois, et si i'oyois parler ou des esprits qui reuiennent, ou du prognostique des choses futures, des enchantemens, des sorcelleries, ou faire quelque autre conte, où ie ne peusse pas mordre, _Somnia, terrores magicos, miracula, sagas, Nocturnos lemures, portentáque Thessala:_ il me venoit compassion du pauure peuple abusé de ces folies. Et à present ie treuue, que i'estoy pour le moins autant à plaindre moy mesme. Non que l'experience m'aye depuis rien faict voir, au dessus de mes premieres creances; et si n'a pas tenu à ma curiosité: mais la raison m'a instruit, que de condamner ainsi resolument vne chose pour fausse, et impossible, c'est se donner l'aduantage d'auoir dans la teste, les bornes et limites de la volonté de Dieu, et de la puissance de nostre mere nature: et qu'il n'y a point de plus notable folie au monde, que de les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance. Si nous appelons monstres ou miracles, ce où nostre raison ne peut aller, combien s'en presente il continuellement à nostre veuë? Considerons au trauers de quels nuages, et comment à tastons on nous meine à la cognoissance de la pluspart des choses qui nous sont entre mains: certes nous trouuerons que c'est plustost accoustumance, que science, qui nous en oste l'estrangeté: _Iam nemo fessus saturúsque videndi, Suspicere in cœli dignatur lucida templa:_ et que ces choses là, si elles nous estoyent presentees de nouueau, nous les trouuerions autant ou plus incroyables qu'aucunes autres.

_Si nunc primùm morialibus adsint Ex improuiso, ceu sint obiecta repente, Nil magis his rebus poterat mirabile dici, Aut minus antè quod auderent fore credere gentes._ Celuy qui n'auoit iamais veu de riuiere, à la premiere qu'il rencontra, il pensa que ce fust l'Ocean: et les choses qui sont à nostre cognoissance les plus grandes, nous les iugeons estre les extremes que nature face en ce genre.

_Scilicet et fluuius qui non est maximus, ei est Qui non antè aliquem maiorem vidit, et ingens Arbor homòque videtur, et omnia de genere omni Maxima quæ vidit quisque, hæc ingentia fingit._ _Consuetudine oculorum assuescunt animi, neque admirantur, neque requirunt rationes earum rerum, quas semper vident._ La nouuelleté des choses nous incite plus que leur grandeur, à en rechercher les causes. Il faut iuger auec plus de reuerence de cette infinie puissance de nature, et plus de recognoissance de nostre ignorance et foiblesse. Combien y a il de choses peu vray-semblables, tesmoignees