SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (French)

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par gens dignes de foy, desquelles si nous ne pouuons estre persuadez, au moins les faut-il laisser en suspens: car de les condamner impossibles, c'est se faire fort, par vne temeraire presumption, de sçauoir iusques où va la possibilité. Si lon entendoit bien la difference qu'il y a entre l'impossible et l'inusité; et entre ce qui est contre l'ordre du cours de nature, et contre la commune opinion des hommes, en ne croyant pas temerairement, ny aussi ne descroyant pas facilement: on obserueroit la regle de Rien trop, commandee par Chilon. Quand on trouue dans Froissard, que le Conte de Foix sçeut en Bearn la defaicte du Roy Iean de Castille à Iuberoth, le lendemain qu'elle fut aduenue, et les moyens qu'il en allegue, on s'en peut moquer: et de ce mesme que nos Annales disent, que le Pape Honorius le propre iour que le Roy Philippe Auguste mourut à Mante, fit faire ses funerailles publiques, et les manda faire par toute l'Italie. Car l'authorité de ces tesmoings n'a pas à l'aduenture assez de rang pour nous tenir en bride. Mais quoy? si Plutarque outre plusieurs exemples, qu'il allegue de l'antiquité, dit sçauoir de certaine science, que du temps de Domitian, la nouuelle de la bataille perdue par Antonius en Allemaigne à plusieurs iournees de là, fut publiee à Rome, et semee par tout le monde le mesme iour qu'elle auoit esté perduë: et si Cæsar tient, qu'il est souuent aduenu que la renommee a deuancé l'accident: dirons-nous pas que ces simples gens là, se sont laissez piper apres le vulgaire, pour n'estre pas clair-voyans comme nous? Est-il rien plus delicat, plus net, et plus vif, que le iugement de Pline, quand il luy plaist de le mettre en ieu? rien plus esloigné de vanité? ie laisse à part l'excellence de son sçauoir, quand ie fay moins de conte: en quelle partie de ces deux là le surpassons nous? toutesfois il n'est si petit escolier, qui ne le conuainque de mensonge, et qui ne luy vueille faire leçon sur le progrez des ouurages de nature.

Quand nous lisons dans Bouchet les miracles des reliques de Sainct Hilaire: passe: son credit n'est pas assez grand pour nous oster la licence d'y contredire: mais de condamner d'vn train toutes pareilles histoires, me semble singuliere impudence. Ce grand Sainct Augustin tesmoigne auoir veu sur les reliques Sainct Geruais et Protaise à Milan, vn enfant aueugle recouurer la veuë: vne femme à Carthage estre guerie d'vn cancer par le signe de la croix, qu'vne femme nouuellement baptisee luy fit: Hesperius, vn sien familier auoir chassé les esprits qui infestoient sa maison, auec vn peu de terre du Sepulchre de nostre Seigneur: et cette terre depuis transportee à l'Eglise, vn paralytique en auoir esté soudain guery: vne femme en vne procession ayant touché à la chasse S. Estienne, d'vn bouquet, et de ce bouquet s'estant frottée les yeux, auoir recouuré la veuë pieça perduë: et plusieurs autres miracles, où il dit luy mesmes auoir assisté. Dequoy accuserons nous et luy et deux S. Euesques Aurelius et Maximinus, qu'il appelle pour ses recors? sera-ce d'ignorance, simplesse, facilité, ou de malice et imposture? Est-il homme en nostre siecle si impudent, qui pense leur estre comparable, suit en vertu et piété, soit en sçauoir, iugement et suffisance?

_Qui vt rationem nullam afferrent, ipsa autoritate me frangerent._ C'est vne hardiesse dangereuse et de consequence, outre l'absurde temerité qu'elle traine quant et soy, de mespriser ce que nous ne conceuons pas. Car apres que selon vostre bel entendement, vous auez estably les limites de la verité et de la mensonge, et qu'il se treuue que vous auez necessairement à croire des choses où il y a encores plus d'estrangeté qu'en ce que vous niez, vous vous estes des-ia obligé de les abandonner. Or ce qui me semble apporter autant de desordre en nos consciences en ces troubles où nous sommes, de la Religion, c'est cette dispensation que les Catholiques font de leur creance. Il leur semble faire bien les moderez et les entenduz, quand ils quittent aux aduersaires aucuns articles de ceux qui sont en debat. Mais outre ce, qu'ils ne voyent pas quel aduantage c'est à celuy qui vous charge, de commancer à luy ceder, et vous tirer arriere, et combien cela l'anime à poursuiure sa pointe: ces articles là qu'ils choisissent pour les plus legers, sont aucunefois tres-importans. Ou il faut se submettre du tout à l'authorité de nostre police ecclesiastique, ou du tout s'en dispenser. Ce n'est pas à nous à establir la part que nous luy deuons d'obeissance. Et d'auantage, ie le puis dire pour l'auoir essayé, ayant autrefois vsé de cette liberté de mon chois et triage particulier, mettant à nonchaloir certains points de l'obseruance de nostre Eglise, qui semblent auoir vn visage ou plus vain, ou plus estrange, venant à en communiquer aux hommes sçauans, i'ay trouué que ces choses là ont vn fondement massif et tressolide: et que ce n'est que bestise et ignorance, qui nous fait les receuoir auec moindre reuerence que le reste. Que ne nous souuient il combien nous sentons de contradiction en nostre iugement mesmes? combien de choses nous seruoyent hyer d'articles de foy, qui nous sont fables auiourd'huy?

La gloire et la curiosité, sont les fleaux de nostre ame. Cette cy nous conduit à mettre le nez par tout, et celle là nous defend de rien laisser irresolu et indecis.

CHAPITRE XXVII.

_De l'Amitié._ CONSIDERANT la conduite de la besongne d'vn peintre que i'ay, il m'a pris enuie de l'ensuiure. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger vn tableau élabouré de toute sa suffisance; et le vuide tout au tour, il le remplit de crotesques: qui sont peintures fantasques, n'ayans grace qu'en la varieté et estrangeté.

Que sont-ce icy aussi à la verité que crotesques et corps monstrueux, rappiecez de diuers membres, sans certaine figure, n'ayants ordre, suite, ny proportion que fortuite?

_Desinit in piscem mulier formosa supernè._ Ie vay bien iusques à ce second point, auec mon peintre: mais ie demeure court en l'autre, et meilleure partie: car ma suffisance ne va pas si auant, que d'oser entreprendre vn tableau riche, poly et formé selon l'art. Ie me suis aduisé d'en emprunter vn d'Estienne de la Boitie, qui honorera tout le reste de cette besongne. C'est vn discours auquel il donna nom: _La Seruitude volontaire_: mais ceux qui l'ont ignoré, l'ont bien proprement depuis rebatisé, le Contre-vn.

Il l'escriuit par maniere d'essay, en sa premiere ieunesse, à l'honneur de la liberté contre les tyrans. Il court pieça és mains des gens d'entendement, non sans bien grande et meritee recommandation: car il est gentil, et plein ce qu'il est possible. Si y a il bien à dire, que ce ne soit le mieux qu'il peust faire: et si en l'aage que ie l'ay cogneu plus auancé, il eust pris vn tel desseing que le mien, de mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares, et qui nous approcheroient bien pres de l'honneur de l'antiquité: car notamment en cette partie des dons de nature, ie n'en cognois point qui luy soit comparable. Mais il n'est demeuré de luy que ce discours, encore par rencontre, et croy qu'il ne le veit oncques depuis qu'il luy eschappa: et quelques memoires sur cet edict de Ianuier fameux par nos guerres ciuiles, qui trouueront encores ailleurs peut estre leur place. C'est tout ce que i'ay peu recouurer de ses reliques (moy qu'il laissa d'vne si amoureuse recommandation, la mort entre les dents, par son testament, heritier de sa bibliotheque et de ses papiers) outre le liuret de ses œuures que i'ay faict mettre en lumiere. Et si suis obligé particulierement à cette piece, d'autant qu'elle a seruy de moyen à nostre premiere accointance. Car elle me fut montree longue espace auant que ie l'eusse veu; et me donna la premiere cognoissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié, que nous auons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entiere et si parfaicte, que certainement il ne s'en lit guere de pareilles: et entre nos hommes il ne s'en voit aucune trace en vsage. Il faut tant de rencontre à la bastir, que c'est beaucoup si la fortune y arriue vne fois en trois siecles. Il n'est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminés qu'à la societé. Et dit Aristote, que les bons legislateurs ont eu plus de soing de l'amitié, que de la iustice.

Or le dernier point de sa perfection est cetuy-cy. Car en general toutes celles que la volupté, ou le profit, le besoin publique ou priué, forge et nourrit, en sont d'autant moins belles et genereuses, et d'autant moins amitiez, qu'elles meslent autre cause et but et fruit en l'amitié qu'elle mesme. Ny ces quatre especes anciennes, naturelle, sociale, hospitaliere, venerienne, particulierement n'y conuiennent, ny coniointement. Des enfans aux peres, c'est plustost respect. L'amitié se nourrit de communication, qui ne peut se trouuer entre eux, pour la trop grande disparité, et offenceroit à l'aduenture les deuoirs de nature: car ny toutes les secrettes pensees des peres ne se peuuent communiquer aux enfans, pour n'y engendrer vne messeante priuauté: ny les aduertissemens et corrections, qui est vn des premiers offices d'amitié, ne se pourroient exercer des enfans aux peres. Il s'est trouué des nations, où par vsage les enfans tuoyent leurs peres: et d'autres, où les peres tuoyent leurs enfans, pour euiter l'empeschement qu'ils se peuuent quelquesfois entreporter: et naturellement l'vn depend de la ruine de l'autre. Il s'est trouué des philosophes desdaignans cette cousture naturelle, tesmoing Aristippus qui quand on le pressoit de l'affection qu'il deuoit à ses enfans pour estre sortis de luy, il se mit à cracher, disant, que cela en estoit aussi bien sorty: que nous engendrions bien des pouz et des vers. Et cet autre que Plutarque vouloit induire à s'accorder auec son frere: Ie n'en fais pas, dit-il, plus grand estat, pour estre sorty de mesme trou. C'est à la verité vn beau nom, et plein de dilection que le nom de frere, et à cette cause en fismes nous luy et moy nostre alliance: mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l'vn soit la pauureté de l'autre, cela detrampe merueilleusement et relasche cette soudure fraternelle. Les freres ayants à conduire le progrez de leur auancement, en mesme sentier et mesme train, il est force qu'ils se heurtent et choquent souuent. D'auantage, la correspondance et relation qui engendre ces vrayes et parfaictes amitiez, pourquoy se trouuera elle en ceux cy? Le pere et le fils peuuent estre de complexion entierement eslongnee, et les freres aussi. C'est mon fils, c'est mon parent: mais c'est vn homme farouche, vn meschant, ou vn sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiez que la loy et l'obligation naturelle nous commande, il y a d'autant moins de notre choix et liberté volontaire: et nostre liberté volontaire n'a point de production qui soit plus proprement sienne, que celle de l'affection et amitié. Ce n'est pas que ie n'aye essayé de ce costé là, tout ce qui en peut estre, ayant eu le meilleur pere qui fut onques, et le plus indulgent, iusques à son extreme vieillesse: et estant d'vne famille fameuse de pere en fils, et exemplaire en cette partie de la concorde fraternelle: _et ipse Notus in fratres animi paterni._ D'y comparer l'affection enuers les femmes, quoy qu'elle naisse de nostre choix, on ne peut: ny la loger en ce rolle. Son feu, ie le confesse, _neque enim est dea nescia nostri Quæ dulcem curis miscet amaritiem,_ est plus actif, plus cuisant, et plus aspre. Mais c'est vn feu temeraire et volage, ondoyant et diuers, feu de fiebure, subiect à accez et remises, et qui ne nous tient qu'à vn coing. En l'amitié, c'est vne chaleur generale et vniuerselle, temperee au demeurant et égale, vne chaleur constante et rassize, toute douceur et pollissure, qui n'a rien d'aspre et de poignant. Qui plus est en l'amour ce n'est qu'vn desir forcené apres ce qui nous fuit, _Come segue la lepre il cacciatore Al freddo, al caldo, alla montagna, al lito, Ne piu l'estima poi, che presa vede, E sol dietro à chi fugge affreta il piede._ Aussi tost qu'il entre aux termes de l'amitié, c'est à dire en la conuenance des volontez, il s'esuanouist et s'alanguist: la iouïssance le perd, comme ayant la fin corporelle et suiette à sacieté.

L'amitié au rebours, est iouye à mesure qu'elle est desiree, ne s'esleue, se nourrit, ny ne prend accroissance qu'en la iouyssance, comme estant spirituelle, et l'ame s'affinant par l'vsage. Sous cette parfaicte amitié, ces affections volages ont autresfois trouué place chez moy, affin que ie ne parle de luy, qui n'en confesse que trop par ses vers. Ainsi ces deux passions sont entrees chez moy en cognoissance l'vne de l'autre, mais en comparaison iamais: la premiere maintenant sa route d'vn vol hautain et superbe, et regardant desdaigneusement cette cy passer ses pointes bien loing au dessoubs d'elle. Quant au mariage, outre ce que c'est vn marché qui n'a que l'entree libre, sa duree estant contrainte et forcee, dependant d'ailleurs que de nostre vouloir: et marché, qui ordinairement se fait à autres fins: il y suruient mille fusees estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d'vne viue affection: là où en l'amitié, il n'y a affaire ny commerce que d'elle mesme. Ioint qu'à dire vray, la suffisance ordinaire des femmes, n'est pas pour respondre à cette conference et communication, nourrisse de cette saincte cousture: ny leur ame ne semble assez ferme pour soustenir l'estreinte d'vn neud si pressé, et si durable. Et certes sans cela, s'il se pouuoit dresser vne telle accointance libre et volontaire, où non seulement les ames eussent cette entiere iouyssance, mais encores où les corps eussent part à l'alliance, où l'homme fust engagé tout entier: il est certain que l'amitié en seroit plus pleine et plus comble: mais ce sexe par nul exemple n'y est encore peu arriuer, et par les escholes anciennes en est reietté.

Et cette autre licence Grecque est iustement abhorree par nos mœurs. Laquelle pourtant, pour auoir selon leur vsage, vne si necessaire disparité d'aages, et difference d'offices entre les amants, ne respondoit non plus assez à la parfaicte vnion et conuenance qu'icy nous demandons. _Quis est enim iste amor amicitiæ? cur neque deformem adolescentem quisquam amat, neque formosum senem?_ Car la peinture mesme qu'en faict l'Academie ne me desaduoüera pas, comme ie pense, de dire ainsi de sa part: Que cette premiere fureur, inspiree par le fils de Venus au cœur de l'amant, sur l'obiect de la fleur d'vne tendre ieunesse, à laquelle ils permettent tous les insolents et passionnez efforts, que peut produire vne ardeur immoderee, estoit simplement fondee en vne beauté externe: fauce image de la generation corporelle. Car en l'esprit elle ne pouuoit, duquel la montre estoit encore cachee: qui n'estoit qu'en sa naissance, et auant l'aage de germer. Que si cette fureur saisissoit vn bas courage, les moyens de sa poursuitte c'estoient richesses, presents, faueur à l'auancement des dignitez: et telle autre basse marchandise, qu'ils reprouuent. Si elle tomboit en vn courage plus genereux, les entremises estoient genereuses de mesmes: Instructions philosophiques, enseignements à reuerer la religion, obeïr aux loix, mourir pour le bien de son païs: exemples de vaillance, prudence, iustice. S'estudiant l'amant de se rendre acceptable par la bonne grace et beauté de son ame, celle de son corps estant pieça fanée: et esperant par cette societé mentale, establir vn marché plus ferme et durable. Quand cette poursuitte arriuoit à l'effect, en sa saison (car ce qu'ils ne requierent point en l'amant, qu'il apportast loysir et discretion en son entreprise; ils le requierent exactement en l'aimé: d'autant qu'il luy falloit iuger d'vne beauté interne, de difficile cognoissance, et abstruse descouuerte) lors naissoit en l'aymé le desir d'vne conception spirituelle, par l'entremise d'vne spirituelle beauté. Cette cy estoit icy principale: la corporelle, accidentale et seconde: tout le rebours de l'amant. A cette cause preferent ils l'aymé: et verifient, que les Dieux aussi le preferent: et tansent grandement le poëte Aischylus, d'auoir en l'amour d'Achilles et de Patroclus, donné la part de l'amant à Achilles, qui estoit en la premiere et imberbe verdeur de son adolescence, et le plus beau des Grecs. Apres cette communauté generale, la maistresse et plus digne partie d'icelle, exerçant ses offices, et predominant: ils disent, qu'il en prouenoit des fruicts tres-vtiles au priué et au public. Que c'estoit la force des païs, qui en receuoient l'vsage: et la principale defense de l'equité et de la liberté. Tesmoin les salutaires amours de Hermodius et d'Aristogiton. Pourtant la nomment ils sacree et diuine, et n'est à leur compte, que la violence des tyrans, et lascheté des peuples, qui luy soit aduersaire: en fin, tout ce qu'on peut donner à la faueur de l'Academie, c'est dire, que c'estoit vn amour se terminant en amitié: chose qui ne se rapporte pas mal à la definition Stoique de l'amour: _Amorem conatum esse amicitiæ faciendæ ex pulchritudinis specie_. Ie reuien à ma description, de façon plus equitable et plus equable. _Omnino amicitiæ, corroboratis iam confirmatisque et ingeniis, et ætatibus, iudicandæ sunt._ Au demeurant, ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu'accoinctances et familiaritez nouees par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s'entretiennent.

En l'amitié dequoy ie parle, elles se meslent et confondent l'vne en l'autre, d'vn meslange si vniuersel, qu'elles effacent, et ne retrouuent plus la cousture qui les a ioinctes. Si on me presse de dire pourquoy ie l'aymoys, ie sens que cela ne se peut exprimer, qu'en respondant: Par ce que c'estoit luy, par ce que c'estoit moy.

Il y a au delà de tout mon discours, et de ce que i'en puis dire particulierement, ie ne sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette vnion. Nous nous cherchions auant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyïons l'vn de l'autre: qui faisoient en nostre affection plus d'effort, que ne porte la raison des rapports: ie croy par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par noz noms. Et à nostre premiere rencontre, qui fut par hazard en vne grande feste et compagnie de ville, nous nous trouuasmes si prins, si cognus, si obligez entre nous, que rien des lors ne nous fut si proche, que l'vn à l'autre. Il escriuit vne Satyre Latine excellente, qui est publiee: par laquelle il excuse et explique la precipitation de nostre intelligence, si promptement paruenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous estions tous deux hommes faicts: et luy plus de quelque annee) elle n'auoit point à perdre temps. Et n'auoit à se regler au patron des amitiez molles et regulieres, ausquelles il faut tant de precautions de longue et preallable conuersation. Cette cy n'a point d'autre idee que d'elle mesme, et ne se peut rapporter qu'à soy. Ce n'est pas vne speciale consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille: c'est ie ne sçay quelle quinte-essence de tout ce meslange, qui ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne, qui ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne: d'vne faim, d'vne concurrence pareille. Ie dis perdre à la verité, ne nous reseruant rien qui nous fust propre, ny qui fust ou sien ou mien. Quand Lælius en presence des Consuls Romains, lesquels apres la condemnation de Tiberius Gracchus, poursuiuoient tous ceux qui auoient esté de son intelligence, vint à s'enquerir de Caius Blosius, qui estoit le principal de ses amis, combien il eust voulu faire pour luy, et qu'il eust respondu: Toutes choses. Comment toutes choses? suiuit-il, et quoy, s'il t'eust commandé de mettre le feu en nos temples? Il ne me l'eust iamais commandé, repliqua Blosius. Mais s'il l'eust fait?

adiousta Lælius: I'y eusse obey, respondit-il. S'il estoit si parfaictement amy de Gracchus, comme disent les histoires, il n'auoit que faire d'offenser les Consuls par cette derniere et hardie confession: et ne se deuoit departir de l'asseurance qu'il auoit de la volonté de Gracchus. Mais toutesfois ceux qui accusent cette responce comme seditieuse, n'entendent pas bien ce mystere: et ne presupposent pas comme il est, qu'il tenoit la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par cognoissance. Ils estoient plus amis que citoyens, plus amis qu'amis ou que ennemis de leur païs, qu'amis d'ambition et de trouble. S'estans parfaittement commis, l'vn à l'autre, ils tenoient parfaittement les renes de l'inclination l'vn de l'autre: et faictes guider cet harnois, par la vertu et conduitte de la raison (comme aussi est il du tout impossible de l'atteler sans cela) la responce de Blosius est telle, qu'elle deuoit estre. Si leurs actions se demancherent, ils n'estoient ny amis, selon ma mesure, l'vn de l'autre, ny amis à eux mesmes. Au demeurant cette response ne sonne non plus que feroit la mienne, à qui s'enquerroit à moy de cette façon: Si vostre volonté vous commandoit de tuer vostre fille, la tueriez vous? et que ie l'accordasse: car cela ne porte aucun tesmoignage de consentement à ce faire: par ce que ie ne suis point en doute de ma volonté, et tout aussi peu de celle d'vn tel amy. Il n'est pas en la puissance de tous les discours du monde, de me desloger de la certitude, que i'ay des intentions et iugemens du mien: aucune de ses actions ne me sçauroit estre presentee, quelque visage qu'elle eust, que ie n'en trouuasse incontinent le ressort. Nos ames ont charié si vniment ensemble: elles se sont considerees d'vne si ardante affection, et de pareille affection descouuertes iusques au fin fond des entrailles l'vne à l'autre: que non seulement ie cognoissoy la sienne comme la mienne, mais ie me fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy, qu'à moy.

Qu'on ne me mette pas en ce rang ces autres amitiez communes: i'en ay autant de cognoissance qu'vn autre, et des plus parfaictes de leur genre. Mais ie ne conseille pas qu'on confonde leurs regles, on s'y tromperoit. Il faut marcher en ces autres amitiez, la bride à la main, auec prudence et precaution: la liaison n'est pas nouée en maniere, qu'on n'ait aucunement à s'en deffier. Aymez le, disoit Chilon, comme ayant quelque iour à le haïr: haïssez le, comme ayant à l'aymer. Ce precepte qui est si abominable en cette souueraine et maistresse amitié, il est salubre en l'vsage des amitiez ordinaires et coustumieres: à l'endroit desquelles il faut employer le mot qu'Aristote auoit tres familier, O mes amys, il n'y a nul amy. En ce noble commerce, les offices et les bien-faicts nourrissiers des autres amitiez, ne meritent pas seulement d'estre mis en compte: cette confusion si pleine de nos volontez en est cause: car tout ainsi que l'amitié que ie me porte, ne reçoit point augmentation, pour le secours que ie me donne au besoin, quoy que dient les Stoiciens: et comme ie ne me sçay aucun gré du seruice que ie me fay: aussi l'vnion de tels amis estant veritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels deuoirs, et haïr et chasser d'entre eux, ces mots de diuision et de difference, bien-faict, obligation, recognoissance, priere, remerciement, et leurs pareils. Tout estant par effect commun entre eux, volontez, pensemens, iugemens, biens, femmes, enfans, honneur et vie: et leur conuenance n'estant qu'vne ame en deux corps, selon la tres-propre definition d'Aristote, ils ne se peuuent ny prester ny donner rien. Voila pourquoy les faiseurs de loix, pour honnorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de cette diuine liaison, defendent les donations entre le mary et la femme. Voulans inferer par là, que tout doit estre à chacun d'eux, et qu'ils n'ont rien à diuiser et partir ensemble. Si en l'amitié dequoy ie parle, l'vn pouuoit donner à l'autre, ce seroit celuy qui receuroit le bien-fait, qui obligeroit son compagnon. Car cherchant l'vn et l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bien faire, celuy qui en preste la matiere et l'occasion, est celuy là qui faict le liberal, donnant ce contentement à son amy, d'effectuer en son endroit ce qu'il desire le plus. Quand le Philosophe Diogenes auoit faute d'argent, il disoit, qu'il le redemandoit à ses amis, non qu'il le demandoit. Et pour montrer comment cela se pratique par effect, i'en reciteray vn ancien exemple singulier. Eudamidas Corinthien auoit deux amis, Charixenus Sycionien, et Aretheus Corinthien: venant à mourir estant pauure, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament: Ie legue à Aretheus de nourrir ma mere, et l'entretenir en sa vieillesse: à Charixenus de marier ma fille, et luy donner le doüaire le plus grand qu'il pourra: et au cas que l'vn d'eux vienne à defaillir, ie substitue en sa part celuy, qui suruiura. Ceux qui premiers virent ce testament, s'en moquerent: mais ses heritiers en ayants esté aduertis, l'accepterent auec vn singulier contentement.

Et l'vn d'eux, Charixenus, estant trespassé cinq iours apres, la substitution estant ouuerte en faueur d'Aretheus, il nourrit curieusement cette mere, et de cinq talens qu'il auoit en ses biens, il en donna les deux et demy en mariage à vne sienne fille vnique, et deux et demy pour le mariage de la fille d'Eudamidas, desquelles il fit les nopces en mesme iour. Cet exemple est bien plein: si vne condition en estoit à dire, qui est la multitude d'amis. Car cette parfaicte amitié, dequoy ie parle, est indiuisible: chacun se donne si entier à son amy, qu'il ne luy reste rien à departir ailleurs: au rebours il est marry qu'il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs ames et plusieurs volontez, pour les conferer toutes à ce subiet. Les amitiez communes on les peut départir, on peut aymer en cestuy-ci la beauté, en cet autre la facilité de ses mœurs, en l'autre la liberalité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste: mais cette amitié, qui possede l'ame, et la regente en toute souueraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en mesme temps demandoient à estre secourus, auquel courriez vous? S'ils requeroient de vous des offices contraires, quel ordre y trouueriez vous? Si l'vn commettoit à vostre silence chose qui fust vtile à l'autre de sçauoir, comment vous en desmeleriez vous? L'vnique et principale amitié descoust toutes autres obligations. Le secret que i'ay iuré ne deceller à vn autre, ie le puis sans pariure, communiquer à celuy, qui n'est pas autre, c'est moy. C'est vn assez grand miracle de se doubler: et n'en cognoissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler. Rien n'est extreme, qui a son pareil. Et qui presupposera que de deux autant que ie les aime: il multiplie en confrairie, la chose la plus vne et vnie, et dequoy vne seule est encore la plus rare à trouuer au monde. Le demeurant de cette histoire conuient tres-bien à ce que ie disois: car Eudamidas donne pour grace et pour faueur à ses amis de les employer à son besoin: il les laisse heritiers de cette sienne liberalité, qui consiste à leur mettre en main les moyens de luy bien-faire. Et sans doubte, la force de l'amitié se montre bien plus richement en son fait, qu'en celuy d'Aretheus. Somme, ce sont effects inimaginables, à qui n'en a gousté: et qui me font honnorer à merueilles la responce de ce ieune soldat, à Cyrus, s'enquerant à luy, pour combien il voudroit donner vn cheual, par le moyen duquel il venoit de gaigner le prix de la course: et s'il le voudroit eschanger à vn royaume: Non certes, Sire: mais bien le lairroy ie volontiers, pour en aquerir vn amy, Si ie trouuoy homme digne de telle alliance. Il ne disoit pas mal, Si ie trouuoy. Car on trouue facilement des hommes propres à vne superficielle accointance: mais en cettecy, en laquelle on negotie du fin fons de son courage, qui ne fait rien de reste: il est besoin, que tous les ressorts soyent nets et seurs parfaictement. Aux confederations, qui ne tiennent que par vn bout, on n'a à prouuoir qu'aux imperfections, qui particulierement interessent ce bout là. Il ne peut chaloir de quelle religion soit mon medecin, et mon aduocat; cette consideration n'a rien de commun auec les offices de l'amitié, qu'ils ne doiuent. Et en l'accointance domestique, que dressent auec moy ceux qui me seruent i'en fay de mesmes: et m'enquiers peu d'vn laquay, s'il est chaste, ie cherche s'il est diligent: et ne crains pas tant vn muletier ioueur qu'imbecille: ny vn cuisinier iureur, qu'ignorant. Ie ne me mesle pas de dire ce qu'il faut faire au monde: d'autres assés s'en meslent: mais ce que i'y fay, _Mihi sic vsus est: tibi, vt opus est facto, face._ A la familiarité de la table, i'associe le plaisant, non le prudent: au lict, la beauté auant la bonté: et en la societé du discours, la suffisance, voire sans la preud'hommie, pareillement ailleurs. Tout ainsi que cil qui fut rencontré à cheuauchons sur vn baton, se iouant auec ses enfans, pria l'homme qui l'y surprint, de n'en rien dire, iusques à ce qu'il fust pere luy-mesme, estimant que la passion qui luy naistroit lors en l'ame, le rendroit iuge equitable d'vne telle action. Ie souhaiterois aussi parler à des gens qui eussent essayé ce que ie dis: mais sçachant combien c'est chose esloignee du commun vsage qu'vne telle amitié, et combien elle est rare, ie ne m'attens pas d'en trouuer aucun bon iuge. Car les discours mesmes que l'antiquité nous a laissé sur ce subiect, me semblent lasches au prix du sentiment que i'en ay. Et en ce poinct les effects surpassent les preceptes mesmes de la philosophie.

_Nil ego contulerim iucundo sanus amico._ L'ancien Menander disoit celuy-là heureux, qui auoit peu rencontrer seulement l'ombre d'vn amy: il auoit certes raison de le dire, mesmes s'il en auoit tasté. Car à la verité si ie compare tout le reste de ma vie, quoy qu'auec la grace de Dieu ie l'aye passee douce, aisee, et sauf la perte d'vn tel amy, exempte d'affliction poisante, pleine de tranquillité d'esprit, ayant prins en payement mes commoditez naturelles et originelles, sans en rechercher d'autres: si ie la compare, dis-ie, toute, aux quatre annees, qu'il m'a esté donné de iouyr de la douce compagnie et societé de ce personnage, ce n'est que fumee, ce n'est qu'vne nuict obscure et ennuyeuse. Depuis le iour que ie le perdy, _quem semper acerbum, Semper honoratum (sic, Dii, voluistis!) habebo,_ ie ne fay que trainer languissant: et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à moitié de tout: il me semble que ie luy desrobe sa part, _Nec fas esse vlla me voluptate hic frui Decreui, tantisper dum ille abest meus particeps._ I'estois desia si faict et accoustumé à estre deuxiesme par tout, qu'il me semble n'estre plus qu'à demy.

_Illam meæ si partem animæ tulit Maturior vis, quid moror altera?

Nec charus æquè nec superstes Integer? Ille dies vtramque Duxit ruinam._ Il n'est action ou imagination, où ie ne le trouue à dire, comme si eust-il bien faict à moy: car de mesme qu'il me surpassoit d'vne distance infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisoit-il au deuoir de l'amitié.

_Quis desiderio sit pudor aut modus Tam chari capitis?_ _O misero frater adempte mihi!

Omnia tecum vnà perierunt gaudia nostra, Quæ tuus in vita dulcis alebat amor._ _Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater; Tecum vna tota est nostra sepulta anima, Cuius ego interitu tota de mente fugaui Hæc studia, atque omnes delicias animi._ _Alloquar? audiero nunquam tua verba loquentem?

Nunquam ego te, vita frater amabilior, Aspiciam posthac? at certè semper amabo._ Mais oyons vn peu parler ce garson de seize ans.

Parce que i'ay trouué que cet ouurage a esté depuis mis en lumiere, et à mauuaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer l'estat de nostre police, sans se soucier s'ils l'amenderont, qu'ils ont meslé à d'autres escrits de leur farine, ie me suis dédit de le loger icy. Et affin que la memoire de l'autheur n'en soit interessee en l'endroit de ceux qui n'ont peu cognoistre de pres ses opinions et ses actions: ie les aduise que ce subiect fut traicté par luy en son enfance, par maniere d'exercitation seulement, comme subiect vulgaire et tracassé en mil endroits des liures. Ie ne fay nul doubte qu'il ne creust ce qu'il escriuoit: car il estoit assez conscientieux, pour ne mentir pas mesmes en se iouant: et sçay d'auantage que s'il eust eu à choisir, il eust mieux aymé estre nay à Venise qu'à Sarlac; et auec raison. Mais il auoit vn' autre maxime souuerainement empreinte en son ame, d'obeyr et de se soubmettre tres-religieusement aux loix, sous lesquelles il estoit nay. Il ne fut iamais vn meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus ennemy des remuëments et nouuelletez de son temps: il eust bien plustost employé sa suffisance à les esteindre, qu'à leur fournir dequoy les émouuoir d'auantage: il auoit son esprit moulé au patron d'autres siecles que ceux-cy. Or en eschange de cest ouurage serieux i'en substitueray vn autre, produit en cette mesme saison de son aage, plus gaillard et plus enioué.

CHAPITRE XXVIII.

_Vingt et neuf sonnets d'Estienne de la Bœtie, à Madame de Grammont Contesse de Guissen._ MADAME ie ne vous offre rien du mien, ou par ce qu'il est desia vostre, ou pour ce que ie n'y trouue rien digne de vous. Mais i'ay voulu que ces vers en quelque lieu qu'ils se vissent, portassent vostre nom en teste, pour l'honneur que ce leur sera d'auoir pour guide cette grande Corisande d'Andoins. Ce present m'a semblé vous estre propre, d'autant qu'il est peu de dames en France, qui iugent mieux, et se seruent plus à propos que vous, de la poësie: