SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (French)

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sa retraicte: que celuy qui met la nappe, tombe tousiours des despens: la secousse de la perte d'vne battaille dans nos entrailles, est si violente, qu'il est malaisé qu'elle ne croulle tout le corps, attendu qu'il n'est passion contagieuse, comme celle de la peur, ny qui se prenne si aisément à credit, et qui s'espande plus brusquement: et que les villes qui auront ouy l'esclat de cette tempeste à leurs portes, qui auront recueilly leurs Capitaines et soldats tremblans encore, et hors d'haleine, il est dangereux sur la chaude, qu'ils ne se iettent à quelque mauuais party: Si est-ce qu'il choisit de r'appeller les forces qu'il auoit delà les monts, et de voir venir l'ennemy.

Car il peut imaginer au contraire, qu'estant chez luy et entre ses amis, il ne pouuoit faillir d'auoir planté de toutes commoditez, les riuieres, les passages à sa deuotion, luy conduiroient et viures et deniers, en toute seureté et sans besoing d'escorte: qu'il auroit ses subiects d'autant plus affectionnez, qu'ils auroient le danger plus pres: qu'ayant tant de villes et de barrieres pour sa seureté, ce seroit à luy de donner loy au combat, selon son opportunité et aduantage: et s'il luy plaisoit de temporiser, qu'à l'abry et à son aise, il pourroit voir morfondre son ennemy, et se deffaire soy mesme, par les difficultez qui le combattroyent engagé en vne terre contraire, où il n'auroit deuant ny derriere luy, ny à costé, rien qui ne luy fist guerre: nul moyen de rafraichir ou d'eslargir son armée, si les maladies s'y mettoient, ny de loger à couuert ses blessez; nuls deniers, nuls viures, qu'à pointe de lance; nul loisir de se reposer et prendre haleine; nulle science de lieux, ny de pays, qui le sçeust deffendre d'embusches et surprises: et s'il venoit à la perte d'vne bataille, aucun moyen d'en sauuer les reliques. Et n'auoit pas faute d'exemples pour l'vn et pour l'autre party. Scipion trouua bien meilleur d'aller assaillir les terres de son ennemy en Afrique, que de deffendre les siennes, et le combatre en Italie où il estoit; d'où bien luy print. Mais au rebours Hannibal en cette mesme guerre, se ruina, d'auoir abandonné la conqueste d'vn pays estranger, pour aller deffendre le sien. Les Atheniens ayans laissé l'ennemy en leurs terres, pour passer en la Sicile, eurent la fortune contraire: mais Agathocles Roy de Syracuse l'eut fauorable, ayant passé en Afrique, et laissé la guerre chez soy. Ainsi nous auons bien accoustumé de dire auec raison, que les euenemens et issuës dependent, notamment en la guerre, pour la plus part, de la fortune: laquelle ne se veut pas renger et assuiettir à nostre discours et prudence, comme disent ces vers.

_Et malè consultis pretium est prudentia fallax; Nec fortuna probat causas sequitúrque merentes, Sed vaga per cunctos nullo descrimine fertur.

Scilicet est aliud quod nos cogátque regátque Maius, et in proprias ducat mortalia leges._ Mais à le bien prendre, il semble que nos conseils et deliberations en despendent bien autant; et que la fortune engage en son trouble et incertitude, aussi nos discours. Nous raisonnons hazardeusement et temerairement, dit Timæus en Platon, par ce que, comme nous, noz discours ont grande participation à la temerité du hazard.

CHAPITRE XLVIII.

_Des Destriers._ ME voicy deuenu grammairien, moy qui n'apprins iamais langue, que par routine; et qui ne sçay encore que c'est d'adiectif, coniunctif, et d'ablatif. Il me semble auoir ouy dire que les Romains auoient des cheuaux qu'ils appelloient _funales_ ou _dextrarios_, qui se menoient à dextre ou à relais, pour les prendre tous fraiz au besoin: et de là vient que nous appellons destriers les cheuaux de seruice. Et noz romans disent ordinairement, adestrer, pour accompagner.

Ils appelloyent aussi _desultorios equos_, des cheuaux qui estoient dressez de façon que courans de toute leur roideur, accouplez coste à coste l'vn de l'autre, sans bride, sans selle, les Gentils-hommes Romains, voire tous armez, au milieu de la course se iettoient et reiettoient de l'vn à l'autre. Les Numides gendarmes menoient en main vn second cheual, pour changer au plus chaud de la meslée: _quibus, desultorum in modum, binos trahentibus equos, inter acerrimam sæpe pugnam, in recentem equum, ex fesso, armatis transsultare mos erat. Tanta velocitas ipsis, támque docile equorum genus!_ Il se trouue plusieurs cheuaux dressez à secourir leur maistre, courir sus à qui leur presente vne espée nue; se ietter des pieds et des dents sur ceux qui les attaquent et affrontent: mais il leur aduient plus souuent de nuire aux amis, qu'aux ennemis. Ioint que vous ne les desprenez pas à vostre poste quand ils se sont vne fois harpez; et demeurez à la misericorde de leur combat. Il mesprint lourdement à Artibius general de l'armée de Perse combattant contre Onesilus Roy de Salamine, de personne à personne; d'estre monté sur vn cheual façonné en cette escole: car il fut cause de sa mort, le coustillier d'Onesilus l'ayant accueilly d'vne faulx, entre les deux espaules, comme il s'estoit cabré sur son maistre. Et ce que les Italiens disent, qu'en la battaille de Fornuoue, le cheual du Roy Charles se deschargea à ruades et pennades des ennemis qui le pressoyent, qu'il estoit perdu sans cela: ce fut vn grand coup de hazard, s'il est vray. Les Mammelus se vantent, d'auoir les plus adroits cheuaux, de gensdarmes du monde. Que par nature, et par coustume, ils sont faits à cognoistre et distinguer l'ennemy, sur qui il faut qu'ils se ruent de dents et de pieds, selon la voix ou signe qu'on leur fait. Et pareillement, à releuer de la bouche les lances et dards emmy la place, et les offrir au maistre, selon qu'il le commande.

On dit de Cæsar, et aussi du grand Pompeius, que parmy leurs autres excellentes qualitez, ils estoient fort bons hommes de cheual: et de Cæsar, qu'en sa ieunesse monté à dos sur vn cheual, et sans bride, il luy faisoit prendre carriere les mains tournées derriere le dos. Comme nature a voulu faire de ce personnage et d'Alexandre deux miracles en l'art militaire, vous diriez qu'elle s'est aussi efforcée à les armer extraordinairement: car chacun sçait, du cheual d'Alexandre Bucefal, qu'il auoit la teste retirant à celle d'vn toreau, qu'il ne se souffroit monter à personne qu'à son maistre, ne peut estre dressé que par luy mesme, fut honoré apres sa mort, et vne ville bastie en son nom. Cæsar en auoit aussi vn autre qui auoit les pieds de deuant comme vn homme, ayant l'ongle coupée en forme de doigts, lequel ne peut estre monté ny dressé que par Cæsar, qui dedia son image apres sa mort à la deesse Venus.

Ie ne demonte pas volontiers quand ie suis à cheual: car c'est l'assiette, en laquelle ie me trouue le mieux et sain et malade. Platon la recommande pour la santé: aussi dit Pline qu'elle est salutaire à l'estomach et aux iointures. Poursuiuons donc, puis que nous y sommes. On lit en Xenophon la loy deffendant de voyager à pied, à homme qui eust cheual. Trogus et Iustinus disent que les Parthes auoient accoustumé de faire à cheual, non seulement la guerre, mais aussi tous leurs affaires publiques et priuez, marchander, parlementer, s'entretenir, et se promener: et que la plus notable difference des libres, et des serfs parmy eux, c'est que les vns vont à cheual, les autres à pied: institution née du Roy Cyrus.

Il y a plusieurs exemples en l'histoire Romaine, et Suetone le remarque plus particulierement de Cæsar, des Capitaines qui commandoient à leurs gens de cheual de mettre pied à terre, quand ils se trouuoient pressez de l'occasion, pour oster aux soldats toute esperance de fuite, et pour l'aduantage qu'ils esperoient en cette sorte de combat: _quo, haud dubiè, superat Romanus_, dit Tite Liue. Si est-il, que la premiere prouision, dequoy ils se seruoient à brider la rebellion des peuples de nouuelle conqueste, c'estoit leur oster armes et cheuaux. Pourtant voyons nous si souuent en Cæsar: _arma proferri, iumenta produci, obsides dari iubet_. Le grand Seigneur ne permet auiourd'huy ny à Chrestien, ny à Iuif, d'auoir cheual à soy, sous son empire. Noz ancestres, et notamment du temps de la guerre des Anglois, és combats solennels et iournées assignées, se mettoient la plus part du temps tous à pied, pour ne se fier à autre chose qu'à leur force propre, et vigueur de leur courage, et de leurs membres, de chose si chere que l'honneur et la vie. Vous engagez, quoy qu'en die Chrysanthes en Xenophon, vostre valeur et vostre fortune, à celle de vostre cheual, ses playes et sa mort tirent la vostre en consequence, son effray ou sa fougue vous rendent ou temeraire ou lasche: s'il a faute de bouche ou d'esperon, c'est à vostre honneur à en respondre. A cette cause ie ne trouue pas estrange, que ces combats là fussent plus fermes, et plus furieux que ceux qui se font à cheual, _cædebant paritér, paritérque ruebant Victores victique, neque his fuga nota, neque illis._ Leurs battailles se voyent bien mieux contestées: ce ne sont à cette heure que routes: _primus clamor atque impetus rem decernit_. Et chose que nous appellons à la societé d'vn si grand hazard, doit estre en nostre puissance le plus qu'il se peut. Comme ie conseilleroy de choisir les armes les plus courtes, et celles dequoy nous nous pouuons le mieux respondre. Il est bien plus apparent de s'asseurer d'vne espée que nous tenons au poing, que du boulet qui eschappe de nostre pistole, en laquelle il y a plusieurs pieces, la poudre, la pierre, le rouët, desquelles la moindre qui vienne à faillir, vous fera faillir vostre fortune. On assene peu seurement le coup, que l'air vous conduict, _Et, quò ferre velint, permittere vulnera ventis: Ensis habet vires, et gens quæcunque virorum est, Bella gerit gladiis._ Mais quant à cett'arme-là, i'en parleray plus amplement, où ie feray comparaison des armes anciennes aux nostres: et sauf l'estonnement des oreilles, à quoy desormais chacun est appriuoisé, ie croy que c'est vn' arme de fort peu d'effect, et espere que nous en quitterons vn iour l'vsage. Celle dequoy les Italiens se seruoient de iet, et à feu, estoit plus effroyable. Ils nommoient _Phalarica_, vne certaine espece de iaueline, armée par le bout, d'vn fer de trois pieds, affin qu'il peust percer d'outre en outre vn homme armé: et se lançoit tantost de la main, en la campagne, tantost à tout des engins pour deffendre les lieux assiegez: la hante reuestue d'estouppe empoixée et huilée, s'enflammoit de sa course: et s'attachant au corps, ou au bouclier, ostoit tout vsage d'armes et de membres.

Toutesfois il me semble que pour venir au ioindre, elle portast aussi empeschement à l'assaillant, et que le champ ionché de ces tronçons bruslants, produisist en la meslée vne commune incommodité.

_Magnum stridens contorta Phalarica venit, Fulminis acta modo._ Ils auoyent d'autres moyens, à quoy l'vsage les dressoit, et qui nous semblent incroyables par inexperience: par où ils suppleoyent au deffaut de nostre poudre et de noz boulets. Ils dardoyent leurs piles, de telle roideur, que souuent ils en enfiloyent deux boucliers et deux hommes armés, et les cousoyent. Les coups de leurs fondes n'estoient pas moins certains et loingtains: _saxis globosis funda, mare apertum incessentes: coronas modici circuli, magno ex interuallo loci, assueti traijcere: non capita modó hostium vulnerabant, sed quem locum destinassent_. Leurs pieces de batterie representoient, comme l'effect, aussi le tintamarre des nostres: _ad ictus mænium cum terribili sonitu editos, pauor et trepidatio cæpit_. Les Gaulois noz cousins en Asie, haïssoyent ces armes traistresses, et volantes: duits à combattre main à main auec plus de courage. _Non tam patentibus plagis mouentur, vbi latior quàm altior plaga est, etiam gloriosius se pugnare putant: ijdem quum aculeus sagittæ aut glandis abditæ introrsus tenui vulnere in speciem vrit: tum, in rabiem et pudorem tam paruæ perimentis pestis versi, prosternunt corpora humi._ Peinture bien voisine d'vne arquebusade. Les dix mille Grecs, en leur longue et fameuse retraitte, rencontrerent vne nation, qui les endommagea merueilleusement à coups de grands arcs et forts, et des sagettes si longues, qu'à les reprendre à la main on les pouuoit reietter à la mode d'vn dard, et perçoient de part en part vn bouclier et vn homme armé. Les engeins que Dionysius inuenta à Syracuse, à tirer des gros traits massifs, et des pierres d'horrible grandeur, d'vne si longue volée et impetuosité, representoient de bien pres nos inuentions.

Encore ne faut-il pas oublier la plaisante assiette qu'auoit sur sa mule vn maistre Pierre Pol Docteur en Theologie, que Monstrelet recite auoir accoustumé se promener par la ville de Paris, assis de costé comme les femmes. Il dit aussi ailleurs, que les Gascons auoient des cheuaux terribles, accoustumez de virer en courant, dequoy les François, Picards, Flamands, et Brabançons, faisoyent grand miracle, pour n'auoir accoustumé de les voir: ce sont ses mots. Cæsar parlant de ceux de Suede: Aux rencontres qui se font à cheual, dit-il, ils se iettent souuent à terre pour combattre à pied, ayant accoustumé leurs cheuaux de ne bouger ce pendant de la place, ausquels ils recourent promptement, s'il en est besoin, et selon leur coustume, il n'est rien si vilain et si lasche que d'vser de selles et bardelles, et mesprisent ceux qui en vsent: de maniere que fort peu en nombre, ils ne craignent pas d'en assaillir plusieurs.

Ce que i'ay admiré autresfois, de voir vn cheual dressé à se manier à toutes mains, auec vne baguette, la bride auallée sur ses oreilles, estoit ordinaire aux Massiliens, qui se seruoient de leurs cheuaux sans selle et sans bride.

_Et gens, quæ nudo residens Massilia dorso, Ora leui flectit, frænorum nescia, virga.

Et Numidæ infræni cingunt._ _Equi sine frænis, deformis ipse cursus, rigida ceruice et extento capite currentium._ Le Roy Alphonce, celuy qui dressa en Espaigne l'ordre des Cheualiers de la Bande, ou de l'Escharpe, leur donna entre autres regles, de ne monter ny mule ny mulet, sur peine d'vn marc d'argent d'amende: comme ie viens d'apprendre dans les lettres de Gueuara, desquelles ceux qui les ont appellées Dorées, faisoient iugement bien autre que celuy que i'en fay. Le Courtisan dit, qu'auant son temps c'estoit reproche à vn Gentilhomme d'en cheuaucher.

Les Abyssins au rebours: à mesure qu'ils sont les plus aduancez pres le Pretteian leur Prince, affectent pour la dignité et pompe, de monter des grandes mules. Xenophon recite que les Assyriens tenoient tousiours leurs cheuaux entrauez au logis, tant ils estoient fascheux et farouches: et qu'il falloit tant de temps à les destacher et harnacher, que, pour que cette longueur ne leur apportast dommage s'ils venoient à estre en desordre surprins par les ennemis, ils ne logeoient iamais en camp, qui ne fust fossoyé et remparé. Son Cyrus, si grand maistre au faict de cheualerie, mettoit les cheuaux de son escot: et ne leur faisoit bailler à manger, qu'ils ne l'eussent gaigné par la sueur de quelque exercice. Les Scythes, où la necessité les pressoit en la guerre, tiroient du sang de leurs cheuaux, et s'en abbreuuoient et nourrissoient, _Venit et epoto Sarmata pastus equo._ Ceux de Crotte assiegez par Metellus, se trouuerent en telle disette de tout autre breuuage, qu'ils eurent à se seruir de l'vrine de leurs chenaux. Pour verifier, combien les armées Turquesques se conduisent et maintiennent à meilleure raison, que les nostres: ils disent, qu'outre ce que les soldats ne boiuent que de l'eau, et ne mangent que riz et de la chair salée mise en poudre, dequoy chacun porte aisément sur soy prouision pour vn moys, ils sçauent aussi viure du sang de leurs cheuaux, comme les Tartares et Moscouites, et le salent. Ces nouueaux peuples des Indes, quand les Espagnols y arriuerent, estimerent tant des hommes que des cheuaux, que ce fussent, ou Dieux ou animaux, en noblesse au dessus de leur nature.

Aucuns apres auoir esté vaincus, venans demander paix et pardon aux hommes, et leur apporter de l'or et des viandes, ne faillirent d'en aller autant offrir aux cheuaux, auec vne toute pareille harangue à celle des hommes, prenans leur hannissement, pour langage de composition et de trefue. Aux Indes de deçà, c'estoit anciennement le principal et royal honneur de cheuaucher vn elephant, le second d'aller en coche, trainé à quatre cheuaux, le tiers de monter vn chameau, le dernier et plus vil degré, d'estre porté ou charrié par vn cheual seul. Quelcun de nostre temps, escrit auoir veu en ce climat là, des païs, où on cheuauche les bœufs, auec bastines, estriers et brides, et s'estre bien trouué de leur porture.

Quintus Fabius Maximus Rutilianus, contre les Samnites, voyant que ses gents de cheual à trois ou quatre charges auoient failly d'enfoncer le bataillon des ennemis, print ce conseil: qu'ils debridassent leurs cheuaux, et brochassent à toute force des esperons: si que rien ne les pouuant arrester, au trauers des armes et des hommes renuersez, ils ouurirent le pas à leurs gens de pied, qui parfirent vne tres-sanglante deffaitte. Autant en commanda Quintus Fuluius Flaccus, contre les Celtiberiens: _Id cum maiore vi equorum facietis, si effrænatos in hostes equos immittitis: quod sæpe Romanos equites cum laude fecisse sua, memoriæ proditum est. Detractisque frænis bis vltrò citróque cum magna strage hostium, infractis omnibus hastis, transcurrerunt_. Le Duc de Moscouie deuoit anciennement cette reuerence aux Tartares, quand ils enuoioyent vers luy des Ambassadeurs, qu'il leur alloit au deuant à pied, et leur presentoit vn gobeau de lait de iument, breuuage qui leur est en delices, et si en beuuant quelque goutte en tomboit sur le crin de leurs cheuaux, il estoit tenu de la lecher auec la langue. En Russie, l'armée que l'Empereur Baiazet y auoit enuoyée, fut accablée d'vn si horrible rauage de neiges, que pour s'en mettre à couuert, et sauuer du froid, plusieurs s'aduiserent de tuer et euentrer leurs cheuaux, pour se getter dedans, et iouyr de cette chaleur vitale. Baiazet apres cest aspre estour où il fut rompu par Tamburlan, se sauuoit belle erre sur vne jument Arabesque, s'il n'eust esté contrainct de la laisser boire son saoul, au passage d'vn ruisseau: ce qui la rendit si flacque et refroidie, qu'il fut bien aisément apres acconsuiuy par ceux qui le poursuiuoyent. On dit bien qu'on les lasche, les laissant pisser: mais le boire, i'eusse plustost estimé qu'il l'eust renforcée. Crœsus passant le long de la ville de Sardis, y trouua des pastis, où il y auoit grande quantité de serpents, desquels les cheuaux de son armée mangeoient de bon appetit: qui fut vn mauuais prodige à ses affaires, dit Herodote. Nous appellons vn cheual entier qui a crin et oreille, et ne passent les autres à la montre. Les Lacedemoniens ayant desfait les Atheniens, en la Sicile, retournans de la victoire en pompe en la ville de Syracuse, entre autres brauades, firent tondre les cheuaux vaincus, et les menerent ainsin en triomphe.

Alexandre combatit vne nation, Dahas, ils alloyent deux à deux armez à cheual à la guerre, mais en la meslée l'vn descendoit à terre, et combatoient ore à pied, ore à cheual, l'vn apres l'autre. Ie n'estime point, qu'en suffisance, et en grace à cheual, nulle nation nous emporte. Bon homme de cheual, à l'vsage de nostre parler, semble plus regarder au courage qu'à l'addresse. Le plus sçauant, le plus seur, le mieux aduenant à mener vn cheual à raison, que i'aye cognu, fut à mon gré Monsieur de Carneualet, qui en seruoit nostre Roy Henry second. I'ay veu homme donner carriere à deux pieds sur sa selle, demonter sa selle, et au retour la releuer, reaccommoder, et s'y rasseoir, fuyant tousiours à bride auallée: ayant passé par dessus vn bonnet, y tirer par derriere de bons coups de son arc: amasser ce qu'il vouloit, se iettant d'vn pied à terre, tenant l'autre en l'estrier; et autres pareilles singeries, dequoy il viuoit. On a veu de mon temps à Constantinople, deux hommes sur vn cheual, lesquels en sa plus roide course, se reiettoyent à tours, à terre, et puis sur la selle, Et vn, qui seulement des dents, bridoit et harnachoit son cheual. Vn autre, qui entre deux cheuaux, vn pied sur vne selle, l'autre sur l'autre, portant vn second sur ses bras, piquoit à toute bride: ce second tout debout, sur luy, tirant en la course, des coups bien certains de son arc. Plusieurs, qui les iambes contre-mont, donnoient carriere, la teste plantee sur leurs selles, entre les pointes des simeterres attachez au harnois. En mon enfance le Prince de Sulmone à Naples, maniant vn rude cheual, de toute sorte de maniemens, tenoit soubz ses genouz et soubs ses orteils des reales: comme si elles y eussent esté clouées: pour montrer la fermeté de son assiette.

CHAPITRE XLIX.

I'EXCVSEROIS volontiers en nostre peuple de n'auoir autre patron et regle de perfection, que ses propres meurs et vsances: car c'est vn commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de tous hommes, d'auoir leur visée et leur arrest, sur le train auquel ils sont nais. Ie suis content, quand il verra Fabritius ou Lælius, qu'il leur trouue la contenance et le port barbare, puis qu'ils ne sont ni vestus ny façonnez à nostre mode. Mais ie me plains de sa particuliere indiscretion, de se laisser si fort piper et aueugler à l'authorité de l'vsage present, qu'il soit capable de changer d'opinion et d'aduis tous les mois, s'il plaist à la coustume: et qu'il iuge si diuersement de soy-mesme. Quand il portoit le busc de son pourpoint entre les mammelles, il maintenoit par viues raisons qu'il estoit en son vray lieu: quelques années apres le voyla aualé iusques entre les cuisses, il se moque de son autre vsage, le trouue inepte et insupportable.

La façon de se vestir presente, luy fait incontinent condamner l'ancienne, d'vne resolution si grande, et d'vn consentement si vniuersel, que vous diriez que c'est quelque espece de manie, qui luy tourneboule ainsi l'entendement. Par ce que nostre changement est si subit et si prompt en cela, que l'inuention de tous les tailleurs du monde ne sçauroit fournir assez de nouuelletez, il est force que bien souuent les formes mesprisées reuiennent en credit, et celles là mesmes tombent en mespris tantost apres; et qu'vn mesme iugement prenne en l'espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois, non diuerses seulement, mais contraires opinions, d'vne inconstance et legereté incroyable. Il n'y a si fin entre nous, qui ne se laisse embabouiner de cette contradiction, et esbloüyr tant les yeux internes, que les externes insensiblement. Ie veux icy entasser aucunes façons anciennes, que i'ay en memoire: les vnes de mesme les nostres, les autres differentes: à fin qu'ayant en l'imagination cette continuelle variation des choses humaines, nous en ayons le iugement plus esclaircy et plus ferme. Ce que nous disons de combatre à l'espée et la cape, il s'vsoit encores entre les Romains, ce dit Cæsar, _sinistras sagis inuoluunt, gladiósque distringunt_. Et remarque dés lors en nostre nation ce vice, qui y est encore d'arrester les passans que nous rencontrons en chemin, et de les forcer de nous dire qui ils sont, et de receuoir à iniure et occasion de querelle, s'ils refusent de nous respondre. Aux bains que les anciens prenoyent tous les iours auant le repas; et les prenoyent aussi ordinairement que nous faisons de l'eau à lauer les mains, ils ne se lauoyent du commencement que les bras et les iambes, mais depuis, et d'vne coustume qui a duré plusieurs siecles et en la plus part des nations du monde, ils se lauoyent tous nudz, d'eau mixtionnée et perfumée: de maniere, qu'ils tenoient pour tesmoignage de grande simplicité de se lauer d'eau simple. Les plus affetez et delicatz se perfumoyent tout le corps bien trois ou quatre fois par iour. Ils se faisoyent souuent pinceter tout le poil, comme les femmes Françoises ont pris en vsage depuis quelque temps, de faire leur front, _Quod pectus, quod crura tibi, quod brachia vellis,_ quoy qu'ils eussent des oignemens propres à cela.

_Psilothro nitet, aut acida latet abdita creta._ Ils aymoient à se coucher mollement, et alleguent pour preuue de patience, de coucher sur le matelats. Ils mangeoyent couchez sur des lits, à peu pres en mesme assiette que les Turcs de nostre temps.

_Inde toro pater Æneas sic orsus ab alto._ Et dit on du ieune Caton que depuis la bataille de Pharsale, estant entré en dueil du mauuais estat des affaires publiques, il mangea tousiours assis, prenant vn train de vie austere. Ils baisoyent les mains aux grands pour les honnorer et caresser. Et entre les amis, ils s'entrebaisoyent en se saluant, comme font les Venitiens.

_Gratatúsque darem cum dulcibus oscula verbis._ Et touchoyent aux genoux, pour requerir et saluer vn grand. Pasiclez le Philosophe, frere de Crates, au lieu de porter la main au genouil, la porta aux genitoires. Celuy à qui il s'addressoit, l'ayant rudement repoussé, Comment, dit-il, cette partie n'est elle pas vostre, aussi bien que l'autre? Ils mangeoyent comme nous, le fruict à l'yssue de la table. Ils se torchoyent le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des parolles) auec vne esponge: voyla pourquoy _spongia_ est vn mot obscœne en Latin: et estoit cette esponge attachée au bout d'vn baston: comme tesmoigne l'histoire de celuy qu'on menoit pour estre presenté aux bestes, deuant le peuple, qui demanda congé d'aller à ses affaires, et n'ayant autre moyen de se tuer, il se fourra ce baston et esponge dans le gosier, et s'en estouffa. Ils s'essuyoient le catze de laine perfumée, quand ils en auoyent faict, _At tibi nil faciam, sed lota mentula lana._ Il y auoit aux carrefours à Rome, des vaisseaux et demy-cuues, pour y apprester à pisser aux passans: _Pusi sæpe lacum propter se ac dolia curta, Somno deuincti, credunt extollere vestem._ Ils faisoyent collation entre les repas. Et y auoit en esté, des vendeurs de nege pour refréchir le vin: et en y auoit qui se seruoyent de nege en hyuer, ne trouuans pas le vin encore lors assez froid. Les grands auoyent leurs eschançons et trenchans; et leurs fols, pour leur donner du plaisir. On leur seruoit en hyuer la viande sur les fouyers qui se portoyent sur la table: et auoyent des cuysines portatiues, comme i'en ay veu, dans lesquelles tout leur seruice se trainoit apres eux.

_Has vobis epulas habete lauti, Nos offendimur ambulante cœna._ Et en esté ils faisoyent souuent en leurs sales basses, couler de l'eau fresche et claire, dans des canaux au dessous d'eux, où il y auoit force poisson en vie, que les assistans choisissoyent et prenoyent en la main, pour le faire aprester, chacun à sa poste. Le poisson a tousiours eu ce priuilege, comme il a encores, que les grans se meslent de le sçauoir apprester: aussi en est le goust beaucoup plus exquis, que de la chair, aumoins pour moy. Mais en toute sorte de magnificence, desbauche, et d'inuentions voluptueuses, de mollesse et de sumptuosité, nous faisons à la verité ce que nous pouuons pour les égaler: car nostre volonté est bien aussi gastée que la leur, mais nostre suffisance n'y peut arriuer: nos forces ne sont non plus capables de les ioindre, en ces parties là vitieuses, qu'aux vertueuses: car les vnes et les autres partent d'vne vigueur d'esprit, qui estoit sans comparaison plus grande en eux qu'en nous. Et les ames à mesure qu'elles sont moins fortes, elles ont d'autant moins de moyen de faire ny fort bien, ny fort mal. Le haut bout d'entre eux, c'estoit le milieu. Le deuant et derriere n'auoient en escriuant et parlant aucune signification de grandeur, comme il se voit euidemment par leurs escris: ils diront Oppius et Cæsar, aussi volontiers que Cæsar et Oppius: et diront moy et toy indifferemment, comme toy et moy. Voyla pourquoy i'ay autrefois remarqué en la vie de Flaminius de Plutarque François, vn endroit, où il semble que l'autheur parlant de la ialousie de gloire, qui estoit entre les Ætoliens et les Romains, pour le gain d'vne bataille qu'ils auoyent obtenu en commun, face quelque poix de ce qu'aux chansons Grecques, on nommoit les Ætoliens auant les Romains, s'il n'y a de l'amphibologie aux mots François. Les Dames estans aux estuues, y receuoyent quant et quant des hommes, et se seruoyent là mesme de leurs valets à les frotter et oindre.

_Inguina succinctus nigra tibi seruus aluta Stat, quoties calidis nuda fouêris aquis._ Elles se saupoudroyent de quelque poudre, pour reprimer les sueurs.

Les anciens Gaulois, dit Sidonius Apollinaris, portoyent le poil long par le deuant, et le derriere de la teste tondu, qui est cette façon qui vient à estre renouuellée par l'vsage effeminé et lasche de ce siecle. Les Romains payoient ce qui estoit deu aux bateliers, pour leur naulage dez l'entrée du bateau, ce que nous faisons apres estre rendus à port.

_Dum as exigitur, dum mula ligatur, Tota abit hora._ Les femmes couchoyent au lict du costé de la ruelle: voyla pourquoy on appelloit Cæsar, _spondam Regis Nicomedis_. Ils prenoyent aleine en beuuant. Ils baptisoient le vin, _Quis puer ocius Restinguet ardentis falerni Pocula prætereunte lympha?_ Et ces champisses contenances de nos laquais y estoyent aussi.

_O Iane! à tergo quem nulla ciconia pinsit, Nec manus auriculas imitata est mobilis albas, Nec linguæ quantum sitiet canis Apula tantum._ Les Dames Argiennes et Romaines portoyent le deuil blanc, comme les nostres auoient accoustumé, et deuroient continuer de faire, si i'en estois creu. Mais il y a des liures entiers faits sur cet argument.

CHAPITRE L.

_De Democritus et Heraclitus._ LE iugement est vn vtil à tous subiects, et se mesle par tout. A cette cause aux Essais que i'en fay icy, i'y employe toute sorte d'occasion. Si c'est vn subiect que ie n'entende point, à cela mesme ie l'essaye, sondant le gué de bien loing, et puis le trouuant trop profond pour ma taille, ie me tiens à la riue. Et cette reconnoissance de ne pouuoir passer outre, c'est vn traict de son effect, ouy de ceux, dont il se vante le plus. Tantost à vn subiect vain et de neant, i'essaye voir s'il trouuera dequoy luy donner corps, et dequoy l'appuyer et l'estançonner. Tantost ie le promene à vn subiect noble et tracassé, auquel il n'a rien à trouuer de soy, le chemin en estant si frayé, qu'il ne peut marcher que sur la piste d'autruy. Là il fait son ieu à eslire la route qui luy semble la meilleure: et de mille sentiers, il dit que cettuy-cy, ou celuy là, a esté le mieux choisi. Ie prends de la fortune le premier argument: ils me sont egalement bons: et ne desseigne iamais de les traicter entiers. Car ie ne voy le tout de rien. Ne font pas, ceux qui nous promettent de nous le faire veoir. De cent membres et visages, qu'à chasque chose i'en prens vn, tantost à lecher seulement, tantost à effleurer: et par fois à pincer iusqu'à l'os. I'y donne vne poincte, non pas le plus largement, mais le plus profondement que ie sçay. Et aime plus souuent à les saisir par quelque lustre inusité. Ie me hazarderoy de traitter à fons quelque matiere, si ie me connoissoy moins, et me trompois en mon impuissance. Semant icy vn mot, icy vn autre, eschantillons dépris de leur piece, escartez, sans dessein, sans promesse: ie ne suis pas tenu d'en faire bon, ny de m'y tenir moy-mesme, sans varier, quand il me plaist, et me rendre au doubte et incertitude, et à ma maistresse forme, qui est l'ignorance. Tout mouuement nous descouure. Cette mesme ame de Cæsar, qui se fait voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se fait aussi voir à dresser des parties oysiues et amoureuses. On iuge vn cheual, non seulement à le voir manier sur vne carriere, mais encore à luy voir aller le pas, voire et à le voir en repos à l'estable. Entre les functions de l'ame, il en est de basses. Qui ne la void encor par là, n'acheue pas de la connoistre. Et à l'aduenture la remarque lon mieux où elle va son pas simple. Les vents des passions la prennent plus en ses hautes assiettes, ioint qu'elle se couche entiere sur chasque matiere et s'y exerce entiere; et n'en traitte iamais plus d'vne à la fois: et la traitte non selon elle, mais selon soy. Les choses à part elles, ont peut estre leurs poids et mesures, et conditions: mais au dedans, en nous, elle les leur taille comme elle l'entend. La mort est effroyable à Cicero, desirable à Caton, indifferente à Socrates.

La santé, la conscience, l'authorité, la science, la richesse, la beauté, et leurs contraires, se despouillent à l'entrée, et reçoiuent de l'ame nouuelle vesture, et de la teinture qu'il luy plaist: brune, claire, verte, obscure: aigre, douce, profonde, superficielle: et qu'il plaist à chacune d'elles. Car elles n'ont pas verifié en commun leurs stiles, regles et formes: chacune est Royne en son estat. Parquoy ne prenons plus excuse des externes qualitez des choses: c'est à nous, à nous en rendre compte. Nostre bien et nostre mal ne tient qu'à nous. Offrons y nos offrandes et nos vœus, non pas à la fortune: elle ne peut rien sur nos mœurs: au rebours, elles l'entrainent à leur suitte, et la moulent à leur forme. Pourquoy ne iugeray-ie d'Alexandre à table deuisant et beuuant d'autant?

Ou s'il manioit des eschecs, quelle corde de son esprit, ne touche et n'employe ce niais et puerile ieu? Ie le hay et fuy, de ce qu'il n'est pas assez ieu, et qu'il nous esbat trop serieusement; ayant honte d'y fournir l'attention qui suffiroit à quelque bonne chose.

Il ne fut pas plus embesoigné à dresser son glorieux passage aux Indes: ny cet autre à desnouër vn passage, duquel depend le salut du genre humain. Voyez combien nostre ame trouble cet amusement ridicule, si touts ses nerfs ne bandent. Combien amplement elle donne loy à chacun en cela, de se connoistre, et iuger droittement de soy. Ie ne me voy et retaste, plus vniuersellement, en nulle autre posture. Quelle passion ne nous y exerce? la cholere, le despit, la hayne, l'impatience: et vne vehemente ambition de vaincre, en chose, en laquelle il seroit plus excusable d'estre ambitieux d'estre