SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (French)

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vaincu. Car la precellence rare et au dessus du commun, messied à vn homme d'honneur, en chose friuole. Ce que ie dy en cet exemple, se peut dire en touts autres. Chasque parcelle, chasque occupation de l'homme, l'accuse, et le montre egalement qu'vn autre. Democritus et Heraclitus ont esté deux philosophes, desquels le premier trouuant vaine et ridicule l'humaine condition, ne sortoit en public, qu'auec vn vsage moqueur et riant: Heraclitus, ayant pitié et compassion de cette mesme condition nostre, en portoit le visage continuellement triste, et les yeux chargez de larmes.

_Alter Ridebat quoties à limine mouerat vnum Protulerátque pedem, flebat contrarius alter._ I'ayme mieux la premiere humeur, non par ce qu'il est plus plaisant de rire que de pleurer: mais par ce qu'elle est plus desdaigneuse, et qu'elle nous condamne plus que l'autre: et il me semble, que nous ne pouuons iamais estre assez mesprisez selon nostre merite. La plainte et la commiseration sont meslées à quelque estimation de la chose qu'on plaint: les choses dequoy on se moque, on les estime sans prix. Ie ne pense point qu'il y ait tant de malheur en nous, comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de sotise: nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d'inanité: nous ne sommes pas si miserables, comme nous sommes vils. Ainsi Diogenes, qui baguenaudoit apart soy, roulant son tonneau, et hochant du nez le grand Alexandre, nous estimant des mouches, ou des vessies pleines de vent, estoit bien iuge plus aigre et plus poingnant, et par consequent, plus iuste à mon humeur que Timon, celuy qui fut surnommé le haisseur des hommes. Car ce qu'on hait, on le prend à cœur. Cettuy-cy nous souhaitoit du mal, estoit passionné du desir de nostre ruine, fuioit nostre conuersation comme dangereuse, de meschans, et de nature deprauée: l'autre nous estimoit si peu, que nous ne pourrions ny le troubler, ny l'alterer par nostre contagion, nous laissoit de compagnie, non pour la crainte, mais pour le desdain de nostre commerce: il ne nous estimoit capables ny de bien ny de mal faire. De mesme marque fut la response de Statilius, auquel Brutus parla pour le ioindre à la conspiration contre Cæsar: il trouua l'entreprinse iuste, mais il ne trouua pas les hommes dignes, pour lesquels on se mist aucunement en peine: conformément à la discipline de Hegesias, qui disoit, le sage ne deuoir rien faire que pour soy: d'autant que, seul il est digne, pour qui on face. Et à celle de Theodorus, que c'est iniustice, que le sage se hazarde pour le bien de son païs, et qu'il mette en peril la sagesse pour des fols. Nostre propre condition est autant ridicule, que risible.

CHAPITRE LI.

_De la vanité des paroles._ VN rhetoricien du temps passé, disoit que son mestier estoit, de choses petites les faire paroistre et trouuer grandes. C'est vn cordonnier qui sçait faire de grands souliers à vn petit pied. On luy eust faict donner le fouët en Sparte, de faire profession d'vn' art piperesse et mensongere: et croy qu'Archidamus qui en estoit Roy, n'ouit pas sans estonnement la response de Thucydidez, auquel il s'enqueroit, qui estoit plus fort à la luicte, ou Pericles ou luy: Cela, fit-il, seroit mal-aysé à verifier: car quand ie l'ay porté par terre en luictant, il persuade à ceux qui l'ont veu, qu'il n'est pas tombé, et le gaigne. Ceux qui masquent et fardent les femmes, font moins de mal: car c'est chose de peu de perte de ne les voir pas en leur naturel: là où ceux-cy font estat de tromper, non pas nos yeux, mais nostre iugement, et d'abastardir et corrompre l'essence des choses. Les republiques qui se sont maintenuës en vn estat reglé et bien policé, comme la Cretense ou Lacedemonienne, elles n'ont pas faict grand compte d'orateurs. Ariston definit sagement la rhetorique, science à persuader le peuple: Socrates, Platon, art de tromper et de flatter. Et ceux qui le nient en la generale description le verifient par tout, en leurs preceptes. Les Mahometans en defendent l'instruction à leurs enfants, pour son inutilité.

Et les Atheniens, s'aperceuants combien son vsage, qui auoit tout credit en leur ville, estoit pernicieux, ordonnerent, que sa principale partie, qui est, esmouuoir les affections, fust ostée, ensemble les exordes et perorations. C'est vn vtil inuenté pour manier et agiter vne tourbe, et vne commune desreglée: et est vtil qui ne s'employe qu'aux Estats malades, comme la medecine. En ceux où le vulgaire, où les ignorans, où tous ont tout peu, comme celuy d'Athenes, de Rhodes, et de Rome, et où les choses ont esté en perpetuelle tempeste, là ont afflué les orateurs. Et à la verité, il se void peu de personnages en ces republiques là, qui se soient poussez en grand credit sans le secours de l'eloquence: Pompeius, Cæsar, Crassus, Lucullus, Lentulus, Metellus, ont pris de là, leur grand appuy à se monter à cette grandeur d'authorité, où ils sont en fin arriuez: et s'en sont aydez plus que des armes, contre l'opinion des meilleurs temps. Car L. Volumnius parlant en public en faueur de l'election au Consulat, faitte des personnes de Q. Fabius et P. Decius: Ce sont gents nays à la guerre, grands aux effects: au combat du babil, rudes: esprits vrayement consulaires. Les subtils, eloquents et sçauants, sont bons pour la ville, Preteurs à faire iustice, dit-il. L'eloquence a fleury le plus à Rome lors que les affaires ont esté en plus mauuais estat, et que l'orage des guerres ciuiles les agitoit; comme vn champ libre et indompté porte les herbes plus gaillardes. Il semble par là que les polices, qui dépendent d'vn Monarque, en ont moins de besoin que les autres: car la bestise et facilité, qui se trouue en la commune, et qui la rend subiecte à estre maniée et contournée par les oreilles, au doux son de cette harmonie, sans venir à poiser et connoistre la verité des choses par la force de raison; cette facilité, dis-ie, ne se trouue pas si aisément en vn seul, et est plus aisé de le garentir par bonne institution et bon conseil, de l'impression de cette poison. On n'a pas veu sortir de Macedoine ny de Perse, aucun orateur de renom. I'en ay dit ce mot, sur le subiect d'vn Italien, que ie vien d'entretenir, qui a seruy le feu Cardinal Caraffe de maistre d'hostel iusques à sa mort.

Ie luy faisoy compter de sa charge. Il m'a fait vn discours de cette science de gueule, auec vne grauité et contenance magistrale, comme s'il m'eust parlé de quelque grand poinct de theologie. Il m'a dechifré le second et tiers seruice: les moyens tantost de luy plaire simplement, tantost de l'eueiller et picquer: la police de ses sauces; premierement en general, et puis particularisant les qualitez des ingrediens, et leurs effects: les differences des salades selon leur saison, celle qui doit estre reschaufée, celle qui veut estre seruie froide, la façon de les orner et embellir, pour les rendre encores plaisantes à la veuë. Apres cela il est entré sur l'ordre du seruice, plein de belles et importantes considerations.

_Nec minimo sanè discrimine refert Quo gestu lepores, et quo gallina secetur._ Et tout cela enflé de riches et magnifiques parolles: et celles mesmes qu'on employe à traiter du gouuernement d'vn Empire. Il m'est souuenu de mon homme, _Hoc salsum est, hoc adustum est, hoc lautum est parum; Illud rectè, iterum sic memento; sedulò Moneo quæ possum pro mea sapientia.

Postremo tanquam in speculum, in patinas, Demea, Inspicere iubeo, et moneo quid facto vsus sit._ Si est-ce que les Grecs mesmes louërent grandement l'ordre et la disposition que Paulus Æmylius obserua au festin, qu'il leur fit au retour de Macedoine: mais ie ne parle point icy des effects, ie parle des mots. Ie ne sçay s'il en aduient aux autres comme à moy: mais ie ne me puis garder quand i'oy nos architectes, s'enfler de ces gros mots de pilastres, architraues, corniches d'ouurage Corinthien, et Dorique, et semblables de leur iargon, que mon imagination ne se saisisse incontinent du palais d'Apollidon, et par effect ie trouue que ce sont les chetiues pieces de la porte de ma cuisine.

Oyez dire metonomie, metaphore, allegorie, et autres tels noms de la grammaire, semble-il pas qu'on signifie quelque forme de langage rare et pellegrin? ce sont titres qui touchent le babil de vostre chambriere. C'est vne piperie voisine à cette-cy, d'appeller les offices de nostre Estat, par les titres superbes des Romains, encore qu'ils n'ayent aucune ressemblance de charge, et encores moins d'authorité et de puissance. Et cette-cy aussi, qui seruira, à mon aduis, vn iour de reproche à nostre siecle, d'employer indignement à qui bon nous semble les surnoms les plus glorieux, dequoy l'ancienneté ait honoré vn ou deux personnages en plusieurs siecles.

Platon a emporté ce surnom de diuin, par vn consentement vniuersel, qu'aucun n'a essayé luy enuier: et les Italiens qui se vantent, et auecques raison, d'auoir communément l'esprit plus esueillé, et le discours plus sain que les autres nations de leur temps, en viennent d'estrener l'Aretin: auquel, sauf vne façon de parler bouffie et bouillonnée de pointes, ingenieuses à la verité, mais recherchées de loing, et fantastiques, et outre l'eloquence en fin, telle qu'elle puisse estre, ie ne voy pas qu'il y ait rien au dessus des communs autheurs de son siecle: tant s'en faut qu'il approche de cette diuinité ancienne. Et le surnom de Grand, nous l'attachons à des Princes, qui n'ont rien au dessus de la grandeur populaire.

CHAPITRE LII.

_De la parsimonie des anciens._ ATTILIVS Regulus, general de l'armée Romaine en Afrique, au milieu de sa gloire et de ses victoires contre les Carthaginois, escriuit à la chose publique, qu'vn valet de labourage, qu'il auoit laissé seul au gouuernement de son bien, qui estoit en tout sept arpents de terre, s'en estoit enfuy, ayant desrobé ses vtils de labourage, et demandoit congé pour s'en retourner et y pouruoir, de peur que sa femme, et ses enfans n'en eussent à souffrir. Le Senat pourueut à commettre vn autre à la conduite de ses biens, et luy fit restablir ce qui luy auoit esté desrobé, et ordonna que sa femme et enfans seroient nourris aux despens du public. Le vieux Caton reuenant d'Espaigne Consul, vendit son cheual de seruice pour espargner l'argent qu'il eust cousté à le ramener par mer en Italie: et estant au gouuernement de Sardaigne, faisoit ses visitations à pied, n'ayant auec luy autre suite qu'vn officier de la chose publique, qui luy portoit sa robbe, et vn vase à faire des sacrifices: et le plus souuent il portoit sa male luy mesme. Il se vantoit de n'auoir iamais eu robbe qui eust cousté plus de dix escus; ny auoir enuoyé au marché plus de dix sols pour vn iour: et de ses maisons aux champs, qu'il n'en auoit aucune qui fust crepie et enduite par dehors. Scipion Æmylianus apres deux triomphes et deux Consulats, alla en legation auec sept seruiteurs seulement. On tient qu'Homere n'en eut iamais qu'vn, Platon trois; Zenon le chef de la secte Stoique, pas vn. Il ne fut taxé que cinq sols et demy pour iour, à Tyberius Gracchus, allant en commission pour la chose publique, estant lors le premier homme des Romains.

CHAPITRE LIII.

_D'vn mot de Cæsar._ SI nous nous amusions par fois à nous considerer, et le temps que nous mettons à contreroller autruy, et à connoistre les choses qui sont hors de nous, que nous l'employissions à nous sonder nous mesmes, nous sentirions aisément combien toute cette nostre contexture est bastie de pieces foibles et defaillantes. N'est-ce pas vn singulier tesmoignage d'imperfection, ne pouuoir r'assoir nostre contentement en aucune chose, et que par desir mesme et imagination il soit hors de nostre puissance de choisir ce qu'il nous faut?

Dequoy porte bon tesmoignage cette grande dispute, qui a tousiours esté entre les Philosophes, pour trouuer le souuerain bien de l'homme, et qui dure encores et durera eternellement, sans resolution et sans accord.

_Dum abest quod auemus, id exsuperare videtur Cætera; post aliud, cùm contigit, illud auemus, Et sitis æqua tenet._ Quoy que ce soit qui tombe en nostre connoissance et iouïssance, nous sentons qu'il ne nous satisfait pas, et allons beant apres les choses aduenir et inconnuës, d'autant que les presentes ne nous soulent point. Non pas à mon aduis qu'elles n'ayent assez dequoy nous souler, mais c'est que nous les saisissons d'vne prise malade et desreglée.

_Nam cùm vidit hic ad vsum quæ flagitat vsus, Omnia iam fermè mortalibus esse parata; Diuitiis homines et honore et laude potentes Affluere, atque bona natorum excellere fama; Nec minus esse domi, cuiquam tamen anxia corda, Atque animum infestis cogi seruire querelis: Intellexit ibi vitium vas facere ipsum, Omniáque, illius vitio, corrumpier intus Quæ collata foris et commoda quæque venirent._ Nostre appetit est irresolu et incertain: il ne sçait rien tenir, ny rien iouyr de bonne façon. L'homme estimant que ce soit le vice de ces choses qu'il tient, se remplit et se paist d'autres choses qu'il ne sçait point, et qu'il ne cognoist point, où il applique ses desirs et ses esperances, les prend en honneur et reuerence: comme dit Cæsar, _Communi fit vitio naturæ, vt inuisis, latitantibus atque incognitis rebus magis confidamus, vehementiùsque exterreamur_.

CHAPITRE LIIII.

IL est de ces subtilitez friuoles et vaines, par le moyen desquelles les hommes cerchent quelquefois de la recommandation: comme les poëtes, qui font des ouurages entiers de vers commençans par vne mesme lettre: nous voyons des œufs, des boules, des aisles, des haches façonnées anciennement par les Grecs, auec la mesure de leurs vers, en les alongeant ou accoursissant, en maniere qu'ils viennent à representer telle, ou telle figure. Telle estoit la science de celuy qui s'amusa à compter en combien de sortes se pouuoient renger les lettres de l'alphabet, et y en trouua ce nombre incroyable, qui se void dans Plutarque. Ie trouue bonne l'opinion de celuy, à qui on presenta vn homme, apris à ietter de la main vn grain de mil, auec telle industrie, que sans faillir, il le passoit tousiours dans le trou d'vne esguille, et luy demanda lon apres quelque present pour loyer d'vne si rare suffisance: surquoy il ordonna bien plaisamment et iustement à mon aduis, qu'on fist donner à cet ouurier deux ou trois minots de mil, affin qu'vn si bel art ne demeurast sans exercice. C'est vn tesmoignage merueilleux de la foiblesse de nostre iugement, qu'il recommande les choses par la rareté ou nouuelleté, ou encore par la difficulté, si la bonté et vtilité n'y sont ioinctes. Nous venons presentement de nous iouër chez moy, à qui pourroit trouuer plus de choses qui se tinsent par les deux bouts extremes, comme, Sire, c'est vn tiltre qui se donne à la plus esleuée personne de nostre Estat, qui est le Roy, et se donne aussi au vulgaire, comme aux marchans, et ne touche point ceux d'entre deux. Les femmes de qualité, on les nomme Dames, les moyennes Damoiselles, et Dames encore celles de la plus basse marche. Les daiz qu'on estend sur les tables, ne sont permis qu'aux maisons des Princes et aux tauernes. Democritus disoit, que les Dieux et les bestes auoient les sentimens plus aiguz que les hommes, qui sont au moyen estage. Les Romains portoient mesme accoutrement les iours de dueil et les iours de feste. Il est certain que la peur extreme, et l'extreme ardeur de courage troublent également le ventre, et le laschent. Le saubriquet de Tremblant, duquel le XII.

Roy de Nauarre Sancho fut surnommé, aprend que la hardiesse aussi bien que la peur engendrent du tremoussement aux membres. Ceux qui armoient ou luy ou quelque autre de pareille nature, à qui la peau frissonoit, essayerent à le rasseurer; appetissans le danger auquel il s'alloit ietter: Vous me cognoissez mal, leur dit-il: si ma chair sçauoit iusques où mon courage la portera tantost, elle se transiroit tout à plat. La foiblesse qui nous vient de froideur, et desgoutement aux exercices de Venus, elle nous vient aussi d'vn appetit trop vehement, et d'vne chaleur desreglée. L'extreme froideur et l'extreme chaleur cuisent et rotissent. Aristote dit que les cueux de plomb se fondent, et coulent de froid, et de la rigueur de l'hyuer, comme d'vne chaleur vehemente. Le desir et la satieté remplissent de douleur les sieges au dessus et au dessous de la volupté. La bestise et la sagesse se rencontrent en mesme poinct de sentiment et de resolution à la souffrance des accidens humains: les sages gourmandent et commandent le mal, et les autres l'ignorent: ceux-cy sont, par maniere de dire, au deçà des accidens, les autres au delà: lesquels apres en auoir bien poisé et consideré les qualitez, les auoir mesurez et iugez tels qu'ils sont, s'eslancent au dessus, par la force d'vn vigoureux courage. Ils les desdaignent et foulent aux pieds, ayans vne ame forte et solide, contre laquelle les traicts de la fortune venans à donner, il est force qu'ils reialissent et s'esmoussent, trouuans vn corps dans lequel ils ne peuuent faire impression: l'ordinaire et moyenne condition des hommes, loge entre ces deux extremitez: qui est de ceux qui apperçoiuent les maux, les sentent, et ne les peuuent supporter. L'enfance et la decrepitude se rencontrent en imbecillité de cerueau. L'auarice et la profusion en pareil desir d'attirer et d'acquerir. Il se peut dire auec apparence, qu'il y a ignorance abecedaire, qui va deuant la science: vne autre doctorale, qui vient apres la science: ignorance que la science fait et engendre, tout ainsi comme elle deffait et destruit la premiere.

Des esprits simples, moins curieux et moins instruits, il s'en fait de bons Chrestiens, qui par reuerence et obeissance, croyent simplement, et se maintiennent sous les loix. En la moyenne vigueur des esprits, et moyenne capacité, s'engendre l'erreur des opinions: ils suiuent l'apparence du premier sens: et ont quelque tiltre d'interpreter à niaiserie et bestise que nous soyons arrestez en l'ancien train, regardans à nous, qui n'y sommes pas instruits par estude.

Les grands esprits plus rassis et clairuoyans, font vn autre genre de bien croyans: lesquels par longue et religieuse inuestigation, penetrent vne plus profonde et abstruse lumiere, és escritures, et sentent le mysterieux et diuin secret de nostre police ecclesiastique.

Pourtant en voyons nous aucuns estre arriuez à ce dernier estage, par le second, auec merueilleux fruit, et confirmation: comme à l'extreme limite de la chrestienne intelligence: et iouyr de leur victoire auec consolation, action de graces, reformation de mœurs, et grande modestie. Et en ce rang n'entens-ie pas loger ces autres, qui pour se purger du soupçon de leur erreur passé, et pour nous asseurer d'eux, se rendent extremes, indiscrets, et iniustes, à la conduicte de nostre cause, et la tachent d'infinis reproches de violence.

Les païsants simples, sont honnestes gents: et honnestes gents les Philosophes: ou, selon que nostre temps les nomme, des natures fortes et claires, enrichies d'vne large instruction de sciences vtiles. Les mestis, qui ont dedaigné le premier siege de l'ignorance des lettres, et n'ont peu ioindre l'autre, le cul entre deux selles (desquels ie suis, et tant d'autres) sont dangereux, ineptes, importuns: ceux-cy troublent le monde. Pourtant de ma part, ie me recule tant que ie puis, dans le premier et naturel siege, d'où ie me suis pour neant essayé de partir. La poësie populaire et purement naturelle, a des naïuetés et graces, par où elle se compare à la principale beauté de la poësie parfaitte selon l'art: comme il se void és villanelles de Gascongne et aux chansons, qu'on nous rapporte des nations qui n'ont cognoissance d'aucune science, ny mesme d'escriture.

La poësie mediocre, qui s'arreste entre deux, est desdaignée, sans honneur, et sans prix. Mais par ce qu'apres que le pas a esté ouuert à l'esprit, i'ay trouué, comme il aduient ordinairement, que nous auions pris pour vn exercice malaisé et d'vn rare subiect, ce qui ne l'est aucunement, et qu'apres que nostre inuention a esté eschauffée, elle descouure vn nombre infiny de pareils exemples, ie n'en adiousteray que cettuy-cy: que si ces Essays estoient dignes, qu'on en iugeast, il en pourroit aduenir à mon aduis, qu'ils ne plairoient guere aux esprits communs et vulgaires, ny guere aux singuliers et excellens: ceux-là n'y entendroient pas assez, ceux-cy y entendroient trop: ils pourroient viuoter en la moyenne region.

CHAPITRE LV.

_Des Senteurs._ IL se dit d'aucuns, comme d'Alexandre le grand, que leur sueur espandoit vn' odeur souefue, par quelque rare et extraordinaire complexion: dequoy Plutarque et autres recherchent la cause. Mais la commune façon des corps est au contraire: et la meilleure condition qu'ils ayent, c'est d'estre exempts de senteur. La douceur mesme des haleines plus pures, n'a rien de plus parfaict, que d'estre sans aucune odeur, qui nous offence: comme sont celles des enfans bien sains. Voyla pourquoy dit Plaute, _Mulier tum benè olet, vbi nihil olet._ La plus exquise senteur d'vne femme, c'est ne sentir rien. Et les bonnes senteurs estrangeres, on a raison de les tenir pour suspectes, à ceux qui s'en seruent, et d'estimer qu'elles soyent employées pour couurir quelque defaut naturel de ce costé-là. D'où naissent ces rencontres des poëtes anciens, c'est puïr que sentir bon.

_Rides nos, Coracine, nil olentes: Malo quàm benè olere, nil olere._ Et ailleurs, _Posthume, non benè olet, qui benè semper olet._ I'ayme pourtant bien fort à estre entretenu de bonnes senteurs, et hay outre mesure les mauuaises, que ie tire de plus loing que toute autre: _Namque sagacius vnus odoror, Polypus, an grauis hirsutis cubet hircus in alis, Quàm canis acer vbi lateat sus._ Les senteurs plus simples et naturelles, me semblent plus aggreables.

Et touche ce soing principalement les dames. En la plus espesse barbarie, les femmes Scythes, apres s'estre lauées, se saupoudrent et encroustent tout le corps et le visage, de certaine drogue, qui naist en leur terroir, odoriferante. Et pour approcher les hommes, ayans osté ce fard, elles s'en trouuent et polies et parfumées. Quelque odeur que ce soit, c'est merueille combien elle s'attache à moy, et combien i'ay la peau propre à s'en abreuuer. Celuy qui se plaint de nature dequoy elle a laissé l'homme sans instrument à porter les senteurs au nez, a tort: car elles se portent elles mesmes. Mais à moy particulierement, les moustaches que i'ay pleines, m'en seruent: si i'en approche mes gans, ou mon mouchoir, l'odeur y tiendra tout vn iour: elles accusent le lieu d'où ie viens: les estroits baisers de la ieunesse, sauoureux, gloutons et gluans, s'y colloient autrefois, et s'y tenoient plusieurs heures apres. Et si pourtant ie me trouue peu subiect aux maladies populaires, qui se chargent par la conuersation, et qui naissent de la contagion de l'air; et me suis sauué de celles de mon temps, dequoy il y en a eu plusieurs sortes en nos villes, et en noz armées. On lit de Socrates, que n'estant iamais party d'Athenes pendant plusieurs recheutes de peste, qui la tourmenterent tant de fois, luy seul ne s'en trouua iamais plus mal. Les medecins pourroient, ce crois-ie, tirer des odeurs, plus d'vsage qu'ils ne font: car i'ay souuent apperçeu qu'elles me changent, et agissent en mes esprits, selon qu'elles sont. Qui me fait approuuer ce qu'on dit, que l'inuention des encens et parfuns aux Eglises, si ancienne et espandue en toutes nations et religions, regarde à cela, de nous resiouir, esueiller et purifier le sens, pour nous rendre plus propres à la contemplation. Ie voudrois bien pour en iuger, auoir eu ma part de l'ouurage de ces cuisiniers, qui sçauent assaisonner les odeurs estrangeres, auec la saueur des viandes. Comme on remarqua singulierement au seruice du Roy de Thunes, qui de nostre aage print terre à Naples, pour s'aboucher auec l'Empereur Charles. On farcissoit ses viandes de drogues odoriferantes, en telle somptuosité, qu'vn Paon, et deux Faisans, se trouuerent sur ses parties, reuenir à cent ducats, pour les apprester selon leur maniere. Et quand on les despeçoit, non la salle seulement, mais toutes les chambres de son Palais, et les rues d'autour, estoient remplies d'vne tres-soüefue vapeur, qui ne s'esuanouissoit pas si soudain. Le principal soing que i'aye à me loger, c'est de fuir l'air puant et pesant. Ces belles villes, Venise et Paris, alterent la faueur que ie leur porte, par l'aigre senteur, l'vne de son maraits, l'autre de sa boue.

CHAPITRE LVI.

_Des prieres._ IE propose des fantasies informes et irresolues, comme font ceux qui publient des questions doubteuses, à debattre aux escoles: non pour establir la verité, mais pour la chercher. Et les soubmets au iugement de ceux, à qui il touche de regler non seulement mes actions et mes escrits, mais encore mes pensées. Esgalement m'en sera acceptable et vtile la condemnation, comme l'approbation, tenant pour absurde et impie, si rien se rencontre ignoramment ou inaduertamment couché en cette rapsodie contraire aux sainctes resolutions et prescriptions de l'Eglise Catholique Apostolique et Romaine, en laquelle ie meurs, et en laquelle ie suis nay. Et pourtant me remettant tousiours à l'authorité de leur censure, qui peut tout sur moy, ie me mesle ainsi temerairement à toute sorte de propos: comme icy. Ie ne sçay si ie me trompe: mais puis que par vne faueur particuliere de la bonté diuine, certaine façon de priere nous a esté prescripte et dictée mot à mot par la bouche de Dieu, il m'a tousiours semblé que nous en deuions auoir l'vsage plus ordinaire, que nous n'auons. Et si i'en estoy creu, à l'entrée et à l'issue de noz tables, à nostre leuer et coucher, et à toutes actions particulieres, ausquelles on a accoustumé de mesler des prieres, ie voudroy que ce fust le patenostre, que les Chrestiens y employassent, sinon seulement, au moins tousiours. L'Eglise peut estendre et diuersifier les prieres selon le besoin de nostre instruction: car ie sçay bien que c'est tousiours mesme substance, et mesme chose. Mais on deuoit donner à celle là ce priuilege, que le peuple l'eust continuellement en la bouche: car il est certain qu'elle dit tout ce qu'il faut, et qu'elle est trespropre à toutes occasions.

C'est l'vnique priere, dequoy ie me sers par tout, et la repete au lieu d'en changer. D'où il aduient, que ie n'en ay aussi bien en memoire, que cette là. I'auoy presentement en la pensée, d'où nous venoit cett' erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises, et l'appeller à toute sorte de besoing, et en quelque lieu que nostre foiblesse veut de l'aide, sans considerer si l'occasion est iuste ou iniuste; et d'escrier son nom, et sa puissance, en quelque estat, et action que nous soyons, pour vitieuse qu'elle soit. Il est bien nostre seul et vnique protecteur, et peut toutes choses à nous ayder: mais encore qu'il daigne nous honorer de cette douce alliance paternelle, il est pourtant autant iuste, comme il est bon, et comme il est puissant: mais il vse bien plus souuent de sa iustice, que de son pouuoir, et nous fauorise selon la raison d'icelle, non selon noz demandes. Platon en ses loix fait trois sortes d'iniurieuse creance des Dieux, Qu'il n'y en ayt point, Qu'ils ne se meslent pas de noz affaires, Qu'ils ne refusent rien à noz vœux, offrandes et sacrifices. La premiere erreur, selon son aduis, ne dura iamais immuable en homme, depuis son enfance, iusques à sa vieillesse. Les deux suiuantes peuuent souffrir de la constance.

Sa iustice et sa puissance sont inseparables. Pour neant implorons nous sa force en vne mauuaise cause. Il faut auoir l'ame nette, au moins en ce moment, auquel nous le prions, et deschargée de passions vitieuses: autrement nous luy presentons nous mesmes les verges, dequoy nous chastier. Au lieu de rabiller nostre faute, nous la redoublons; presentans à celuy, à qui nous auons à demander pardon, vne affection pleine d'irreuerence et de haine.

Voyla pourquoy ie ne louë pas volontiers ceux, que ie voy prier Dieu plus souuent et plus ordinairement, si les actions voisines de la priere, ne me tesmoignent quelque amendement et reformation.

_Si nocturnus adulter, Tempora sanctonico velas adoperta cucullo._ Et l'assiette d'vn homme meslant à vne vie execrable la deuotion, semble estre aucunement plus condemnable, que celle d'vn homme conforme à soy, et dissolu par tout. Pourtant refuse nostre Eglise tous les iours, la faueur de son entrée et societé, aux mœurs obstinées à quelque insigne malice. Nous prions par vsage et par coustume: ou pour mieux dire, nous lisons ou prononçons noz prieres: ce n'est en fin que mine. Et me desplaist de voir faire trois signes de croix au Benedicite, autant à Graces (et plus m'en desplait-il de ce que c'est vn signe que i'ay en reuerence et continuel vsage, mesmement quand ie baaille) et cependant toutes les autres heures du iour, les voir occupées à la haine, l'auarice, l'iniustice.

Aux vices leur heure, son heure à Dieu, comme par compensation et composition. C'est miracle, de voir continuer des actions si diuerses d'vne si pareille teneur, qu'il ne s'y sente point d'interruption et d'alteration aux confins mesmes, et passage de l'vne à l'autre. Quelle prodigieuse conscience se peut donner repos, nourrissant en mesme giste, d'vne societé si accordante et si paisible, le crime et le iuge? Vn homme, de qui la paillardise, sans cesse regente la teste, et qui la iuge tres-odieuse à la veuë diuine, que dit-il à Dieu, quand il luy en parle? Il se rameine, mais soudain il rechoit. Si l'obiect de la diuine iustice, et sa presence frappoient, comme il dit, et chastioient son ame, pour courte qu'en fust la penitence, la crainte mesme y reietteroit si souuent sa pensée, qu'incontinent il se verroit maistre de ces vices, qui sont habitués et acharnés en luy. Mais quoy! ceux qui couchent vne vie entiere, sur le fruit et emolument du peché, qu'ils sçauent mortel?

Combien auons nous de mestiers et vacations receuës, dequoy l'essence est vicieuse? Et celuy qui se confessant à moy, me recitoit, auoir tout vn aage faict profession et les effects d'une religion damnable selon luy, et contradictoire à celle qu'il auoit en son cœur, pour ne perdre son credit et l'honneur de ses charges: comment patissoit-il ce discours en son courage? De quel langage entretiennent ils sur ce subiect, la iustice diuine? Leur repentance consistant en visible et maniable reparation, ils perdent et enuers Dieu, et enuers nous, le moyen de l'alleguer. Sont-ils si hardis de demander pardon, sans satisfaction et sans repentance? Ie tien que de ces premiers il en va, comme de ceux-cy: mais l'obstination n'y est pas si aisée à conuaincre. Cette contrarieté et volubilité d'opinion si soudaine, si violente, qu'ils nous feignent, sent pour moy son miracle. Ils nous representent l'estat d'vne indigestible agonie. Que l'imagination me sembloit fantastique, de ceux qui ces années passées, auoient en vsage de reprocher tout chascun, en qui il reluisoit quelque clarté d'esprit, professant la religion Catholique, que c'estoit à feinte: et tenoient mesme, pour luy faire honneur, quoy qu'il dist par apparence, qu'il ne pouuoit faillir au dedans, d'auoir sa creance reformée à leur pied. Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu'on se persuade, qu'il ne se puisse croire au contraire: et plus fascheuse encore, qu'on se persuade d'vn tel esprit, qu'il prefere ie ne sçay quelle disparité de fortune presente, aux esperances et menaces de la vie eternelle! Ils m'en peuuent croire: Si rien eust deu tenter ma ieunesse, l'ambition du hazard et difficulté, qui suiuoient cette recente entreprinse, y eust eu bonne part. Ce n'est pas sans grande raison, ce me semble, que l'Eglise deffend l'vsage promiscue, temeraire et indiscret des sainctes et diuines chansons, que le Sainct Esprit a dicté en Dauid.

Il ne faut mesler Dieu en nos actions qu'auecque reuerence et attention pleine d'honneur et de respect. Cette voix est trop diuine, pour n'auoir autre vsage que d'exercer les poulmons, et plaire à nos oreilles. C'est de la conscience qu'elle doit estre produite, et non pas de la langue. Ce n'est pas raison qu'on permette qu'vn garçon de boutique parmy ses vains et friuoles pensemens, s'en entretienne et s'en iouë. Ny n'est certes raison de voir tracasser par vne sale, et par vne cuysine, le Sainct liure des sacrez mysteres de nostre creance. C'estoyent autrefois mysteres, ce sont à present desduits et esbats. Ce n'est pas en passant, et tumultuairement, qu'il faut manier vn estude si serieux et venerable. Ce doit estre vne action destinée, et rassise, à laquelle on doit tousiours adiouster cette preface de nostre office, _sursum corda_, et y apporter le corps mesme disposé en contenance, qui tesmoigne vne particuliere attention et reuerence. Ce n'est pas l'estude de tout le monde: c'est l'estude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle.

Les meschans, les ignorants s'y empirent. Ce n'est pas vne histoire à compter: c'est vne histoire à reuerer, craindre et adorer. Plaisantes gents, qui pensent l'auoir rendue maniable au peuple, pour l'auoir mise en langage populaire. Ne tient-il qu'aux mots, qu'ils n'entendent tout ce qu'ils trouuent par escrit? Diray-ie plus? Pour l'en approcher de ce peu, ils l'en reculent. L'ignorance pure, et remise toute en autruy, estoit bien plus salutaire et plus sçauante, que n'est cette science verbale, et vaine, nourrice de presomption et de temerité. Ie croy aussi que la liberté à chacun de dissiper vne parole si religieuse et importante, à tant de sortes d'idiomes, a beaucoup plus de danger que d'vtilité. Les Iuifs, les Mahometans, et quasi tous autres, ont espousé, et reuerent le langage, auquel originellement leurs mysteres auoient esté conceuz, et en est deffendue l'alteration et changement; non sans apparence. Sçauons