nous bien qu'en Basque, et en Bretaigne, il y ayt des Iuges assez, pour establir cette traduction faicte en leur langue? L'Eglise vniuerselle n'a point de iugement plus ardu à faire, et plus solemne.
En preschant et parlant, l'interpretation est vague, libre, muable, et d'vne parcelle: ainsi ce n'est pas de mesme. L'vn de noz historiens Grecs accuse iustement son siecle, de ce que les secrets de la religion Chrestienne, estoient espandus emmy la place, és mains des moindres artisans: que chacun en pouuoit debattre et dire selon son sens. Et que ce nous deuoit estre grande honte, nous qui par la grace de Dieu, iouïssons des purs mysteres de la pieté, de les laisser profaner en la bouche de personnes ignorantes et populaires, veu que les Gentils interdisoient à Socrates, à Platon, et aux plus sages, de s'enquerir et parler des choses commises aux Prestres de Delphes. Dit aussi, que les factions des Princes, sur le subiect de la Theologie, sont armées non de zele, mais de cholere.
Que le zele tient de la diuine raison et iustice, se conduisant ordonnément et moderément: mais qu'il se change en haine et enuie: et produit au lieu du froment et du raisin, de l'yuroye et des orties, quand il est conduit d'vne passion humaine. Et iustement aussi, cet autre, conseillant l'Empereur Theodose, disoit, les disputes n'endormir pas tant les schismes de l'Eglise, que les esueiller, et animer les heresies. Que pourtant il faloit fuïr toutes contentions et argumentations Dialectiques, et se rapporter nuement aux prescriptions et formules de la foy, establies par les anciens. Et l'Empereur Andronicus, ayant rencontré en son palais, des principaux hommes, aux prises de parole, contre Lapodius, sur vn de noz points de grande importance, les tança, iusques à menacer de les ietter en la riuiere, s'ils continuoyent. Les enfants et les femmes, en noz iours, regentent les hommes plus vieux et experimentez, sur les loix Ecclesiastiques: là où la premiere de celles de Platon leur deffend de s'enquerir seulement de la raison des loix ciuiles, qui doiuent tenir lieu d'ordonnances diuines. Et permettant aux vieux, d'en communiquer entre eux, et auec le Magistrat: il adiouste, pourueu que ce ne soit en presence des ieunes, et personnes profanes. Vn Euesque a laissé par escrit, qu'en l'autre bout du monde, il y a vne Isle, que les anciens nommoient Dioscoride: commode en fertilité de toutes sortes d'arbres et fruits, et salubrité d'air: de laquelle le peuple est Chrestien, ayant des Eglises et des Autels, qui ne sont parez que de croix, sans autres images: grand obseruateur de ieusnes et de festes: exacte païeur de dismes aux Prestres: et si chaste, que nul d'eux ne peut cognoistre qu'vne femme en sa vie.
Au demeurant, si contant de sa fortune, qu'au milieu de la mer, il ignore l'vsage des nauires: et si simple, que de la religion qu'il obserue si songneusement, il n'en entend vn seul mot. Chose incroyable, à qui ne sçauroit, les Payens si deuots idolatres, ne cognoistre de leurs Dieux, que simplement le nom et la statue. L'ancien commencement de Menalippe, tragedie d'Euripides, portoit ainsi.
_O Iuppiter, car de toy rien sinon Ie ne cognois seulement que le nom._ I'ay veu aussi de mon temps, faire plainte d'aucuns escrits, de ce qu'ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de Theologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans quelque raison; Que la doctrine diuine tient mieux son rang à part, comme Royne et dominatrice: Qu'elle doit estre principale par tout, point suffragante et subsidiaire: Et qu'à l'auenture se prendroient les exemples à la Grammaire, Rhetorique, Logique, plus sortablement d'ailleurs que d'vne si sainte matiere; comme aussi les arguments des Theatres, ieux et spectacles publiques. Que les raisons diuines se considerent plus venerablement et reueremment seules, et en leur stile, qu'appariées aux discours humains. Qu'il se voit plus souuent cette faute, que les Theologiens escriuent trop humainement, que cett'autre, que les humanistes escriuent trop peu theologalement. La Philosophie, dit Sainct Chrysostome, est pieça banie de l'escole saincte, comme seruante inutile, et estimée indigne de voir seulement en passant de l'entrée, le sacraire des saincts Thresors de la doctrine celeste. Que le dire humain a ses formes plus basses, et ne se doit seruir de la dignité, majesté, regence, du parler diuin. Ie luy laisse pour moy, dire, _verbis indisciplinatis_, fortune, destinée, accident, heur, et malheur, et les Dieux, et autres frases, selon sa mode. Ie propose les fantasies humaines et miennes, simplement comme humaines fantasies, et separement considerées: non comme arrestées et reglées par l'ordonnance celeste, incapable de doubte et d'altercation. Matiere d'opinion, non matiere de foy.
Ce que ie discours selon moy, non ce que ie croy selon Dieu, d'vne façon laïque, non clericale: mais tousiours tres-religieuse. Comme les enfants proposent leurs essays, instruisables, non instruisants.
Et ne diroit-on pas aussi sans apparence, que l'ordonnance de ne s'entremettre que bien reseruément d'escrire de la Religion, à tous autres qu'à ceux qui en font expresse profession, n'auroit pas faute de quelque image d'vtilité et de iustice; et à moy auec, peut estre de m'en taire. On m'a dict que ceux mesmes, qui ne sont pas des nostres, deffendent pourtant entre eux l'vsage du nom de Dieu, en leurs propos communs. Ils ne veulent pas qu'on s'en serue par vne maniere d'interiection, ou d'exclamation, ny pour tesmoignage, ny pour comparaison: en quoy ie trouue qu'ils ont raison. Et en quelque maniere que ce soit, que nous appelons Dieu à notre commerce et societé, il faut que ce soit serieusement, et religieusement.
Il y a, ce me semble, en Xenophon vn tel discours, où il montre que nous deuons plus rarement prier Dieu: d'autant qu'il n'est pas aisé, que nous puissions si souuent remettre nostre ame, en cette assiette reglée, reformée, et deuotieuse, où il faut qu'elle soit pour ce faire: autrement nos prieres ne sont pas seulement vaines et inutiles, mais vitieuses. Pardonne nous, disons nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez. Que disons nous par là, sinon que nous luy offrons nostre ame exempte de vengeance et de rancune? Toutesfois nous inuoquons Dieu et son ayde, au complot de noz fautes, et le conuions à l'iniustice.
_Quæ, nisi seductis, nequeas committere diuis._ L'auaricieux le prie pour la conseruation vaine et superflue de ses thresors: l'ambitieux pour ses victoires, et conduite de sa fortune: le voleur l'employe à son ayde, pour franchir le hazard et les difficultez, qui s'opposent à l'execution de ses meschantes entreprinses: ou le remercie de l'aisance qu'il a trouué à desgosiller vn passant. Au pied de la maison, qu'ils vont escheller ou petarder, ils font leurs prieres, l'intention et l'esperance pleine de cruauté, de luxure, et d'auarice.
_Hoc ipsum, quo tu Iouis aurem impellere tentas, Dic agedum Staio: proh Iuppiter! ô bone, clamet, Iuppiter! at sese non clamet Iuppiter ipse._ La Royne de Nauarre Margueritte, recite d'vn ieune Prince, et encore qu'elle ne le nomme pas, sa grandeur l'a rendu cognoissable assez, qu'allant à vne assignation amoureuse, et coucher auec la femme d'vn Aduocat de Paris, son chemin s'addonnant au trauers d'vne Eglise, il ne passoit iamais en ce lieu sainct, allant ou retournant de son entreprinse, qu'il ne fist ses prieres et oraisons. Ie vous laisse à iuger, l'ame pleine de ce beau pensement, à quoy il employoit la faueur diuine. Toutesfois elle allegue cela pour vn tesmoignage de singuliere deuotion. Mais ce n'est pas par cette preuue seulement qu'on pourroit verifier que les femmes ne sont gueres propres à traiter les matieres de la Theologie. Vne vraye priere, et vne religieuse reconciliation de nous à Dieu, elle ne peut tomber en vne ame impure et soubsmise, lors mesmes, à la domination de Satan. Celuy qui appelle Dieu à son assistance, pendant qu'il est dans le train du vice, il fait comme le coupeur de bourse, qui appelleroit la iustice à son ayde; ou comme ceux qui produisent le nom de Dieu en tesmoignage de mensonge.
_Tacito mala vota susurro Concipimus._ Il est peu d'hommes qui ozassent mettre en euidence les requestes secrettes qu'ils font à Dieu.
_Haud cuiuis promptum est, murmérque humilésque susurros Tollere de templis, et aperto viuere voto._ Voyla pourquoy les Pythagoriens vouloyent qu'elles fussent publiques, et ouyes d'vn chacun; afin qu'on ne le requist de chose indecente et iniuste, comme celuy-là: _Clarè cùm dixit: Apollo!
Labra mouet, metuens audiri: Pulchra Lauerna, Da mihi fallere, da iustum sanctúmque videri; Noctem peccatis, et fraudibus obiice nubem._ Les Dieux punirent grieuement les iniques vœux d'Oedipus en les luy ottroyant. Il auoit prié, que ses enfants vuidassent entre eux par armes la succession de son Estat, il fut si miserable, de se voir pris au mot. Il ne faut pas demander, que toutes choses suiuent nostre volonté, mais qu'elles suiuent la prudence. Il semble, à la verité, que nous nous seruons de nos prieres, comme d'vn iargon, et comme ceux qui employent les paroles sainctes et diuines à des sorcelleries et effects magiciens: et que nous facions nostre compte que ce soit de la contexture, ou son, ou suitte des motz, ou de nostre contenance, que depende leur effect. Car ayans l'ame pleine de concupiscence, non touchée de repentance, ny d'aucune nouuelle reconciliation enuers Dieu, nous luy allons presenter ces parolles que la memoire preste à nostre langue: et esperons en tirer vne expiation de nos fautes. Il n'est rien si aisé, si doux, et si fauorable que la loy diuine: elle nous appelle à soy, ainsi fautiers et detestables comme nous sommes: elle nous tend les bras, et nous reçoit en son giron, pour vilains, ords, et bourbeux, que nous soyons, et que nous ayons à estre à l'aduenir. Mais encore en recompense, la faut-il regarder de bon œil: encore faut-il receuoir ce pardon auec action de graces: et au moins pour cet instant que nous nous addressons à elle, auoir l'ame desplaisante de ses fautes, et ennemie des passions qui nous ont poussé à l'offencer.
Ny les Dieux, ny les gens de bien, dict Platon, n'acceptent le present d'vn meschant.
_Immunis aram si tetigit manus, Non sumptuosa blandior hostia Molliuit auersos Penates, Farre pio et saliente mica._ CHAPITRE LVII.
_De l'Aage._ IE ne puis receuoir la façon, dequoy nous establissons la durée de nostre vie. Ie voy que les sages l'accoursissent bien fort au prix de la commune opinion. Comment, dit le ieune Caton, à ceux qui le vouloyent empescher de se tuer, suis-ie à cette heure en aage, où lon me puisse reprocher d'abandonner trop tost la vie? Si n'auoit-il que quarante et huict ans. Il estimoit cet aage là bien meur et bien auancé, considerant combien peu d'hommes y arriuent. Et ceux qui s'entretiennent de ce que ie ne sçay quel cours qu'ils nomment naturel, promet quelques années au delà, ils le pourroient faire, s'ils auoient priuilege qui les exemptast d'vn si grand nombre d'accidens, ausquels chacun de nous est en bute par vne naturelle subiection, qui peuuent interrompre ce cours qu'ils se promettent.
Quelle resuerie est-ce de s'attendre de mourir d'vne defaillance de forces, que l'extreme vieillesse apporte, et de se proposer ce but à nostre durée: veu que c'est l'espece de mort la plus rare de toutes, et la moins en vsage? Nous l'appellons seule naturelle, comme si c'estoit contre nature, de voir vn homme se rompre le col d'vne cheute, s'estoufer d'vn naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à vne pleuresie, et comme si nostre condition ordinaire ne nous presentoit à tous ces inconuenients. Ne nous flattons pas de ces beaux mots: on doit à l'auenture appeler plustost naturel, ce qui est general, commun, et vniuersel. Mourir de vieillesse, c'est vne mort rare, singuliere et extraordinaire, et d'autant moins naturelle que les autres: c'est la derniere et extreme sorte de mourir: plus elle est esloignée de nous, d'autant est elle moins esperable: c'est bien la borne, au delà de laquelle nous n'irons pas, et que la loy de Nature a prescript, pour n'estre point outre-passée: mais c'est vn sien rare priuilege de nous faire durer iusques là. C'est vne exemption qu'elle donne par faueur particuliere, à vn seul, en l'espace de deux ou trois siecles, le deschargeant des trauerses et difficultez qu'elle a ietté entre deux, en cette longue carriere. Par ainsi mon opinion est, de regarder que l'aage auquel nous sommes arriuez, c'est vn aage auquel peu de gens arriuent. Puis que d'vn train ordinaire les hommes ne viennent pas iusques là, c'est signe que nous sommes bien auant. Et puis que nous auons passé les limites accoustumez, qui est la vraye mesure de nostre vie, nous ne deuons esperer d'aller guere outre. Ayant eschappé tant d'occasions de mourir, où nous voyons tresbucher le monde, nous deuons recognoistre qu'vne fortune extraordinaire, comme celle-là qui nous maintient, et hors de l'vsage commun, ne nous doibt guere durer.
C'est vn vice des loix mesmes, d'auoir cette fauce imagination: elles ne veulent pas qu'vn homme soit capable du maniement de ses biens, qu'il n'ait vingt et cinq ans, et à peine conseruera-il iusques lors le maniment de sa vie. Auguste retrancha cinq ans des anciennes ordonnances Romaines, et declara qu'il suffisoit à ceux qui prenoient charge de iudicature, d'auoir trente ans. Seruius Tullius dispensa les Cheualiers qui auoient passé quarante sept ans des coruées de la guerre: Auguste les remit à quarante et cinq. De renuoyer les hommes au seiour auant cinquante cinq ou soixante ans, il me semble n'y auoir pas grande apparence. Ie serois d'aduis qu'on estendist nostre vacation et occupation autant qu'on pourroit, pour la commodité publique: mais ie trouue la faute en l'autre costé, de ne nous y embesongner pas assez tost. Cettuy-cy auoit esté iuge vniuersel du monde à dixneuf ans, et veut que pour iuger de la place d'vne goutiere on en ait trente. Quant à moy i'estime que nos ames sont desnoüées à vingt ans, ce qu'elles doiuent estre, et qu'elles promettent tout ce qu'elles pourront. Iamais ame qui n'ait donné en cet aage là, arre bien euidente de sa force, n'en donna depuis la preuue. Les qualitez et vertus naturelles produisent dans ce terme là, ou iamais, ce qu'elles ont de vigoureux et de beau.
_Si l'espine nou picque quand nai, A pene que pique iamai,_ disent-ils en Daulphiné. De toutes les belles actions humaines, qui sont venues à ma cognoissance, de quelque sorte qu'elles soyent, ie penserois en auoir plus grande part, à nombrer celles qui ont esté produites et aux siecles anciens et au nostre, auant l'aage de trente ans, qu'apres. Ouy, en la vie de mesmes hommes souuent.
Ne le puis-ie pas dire en toute seureté, de celles de Hannibal et de Scipion son grand aduersaire? La belle moitié de leur vie, ils la vescurent de la gloire acquise en leur ieunesse: grands hommes depuis au prix de touts autres, mais nullement au prix d'eux-mesmes.
Quant à moy ie tien pour certain que depuis cet aage, et mon esprit et mon corps ont plus diminué, qu'augmenté, et plus reculé, qu'auancé. Il est possible qu'à ceux qui employent bien le temps, la science, et l'experience croissent auec la vie: mais la viuacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nostres, plus importantes et essentielles, se fanissent et s'allanguissent.
_Vbi iam validis quassatum est viribus æui Corpus, et obtusis ceciderunt viribus artus, Claudicat ingenium, delirat linguáque ménsque._ Tantost c'est le corps qui se rend le premier à la vieillesse: par fois aussi c'est l'ame: et en ay assez veu, qui ont eu la ceruelle affoiblie, auant l'estomach et les iambes. Et d'autant que c'est vn mal peu sensible à qui le souffre, et d'vne obscure montre, d'autant est-il plus dangereux. Pour ce coup, ie me plains des loix, non pas dequoy elles nous laissent trop tard à la besogne, mais dequoy elles nous y employent trop tard. Il me semble que considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d'escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n'en deuroit pas faire si grande part à FIN DV PREMIER LIVRE.
LIVRE SECOND.
CHAPITRE I.
CEVX qui s'exercent à contreroller les actions humaines, ne se trouuent en aucune partie si empeschez, qu'à les r'apiesser et mettre à mesme lustre: car elles se contredisent communément de si estrange façon, qu'il semble impossible qu'elles soient parties de mesme boutique. Le ieune Marius se trouue tantost fils de Mars, tantost fils de Venus. Le Pape Boniface huictiesme, entra, dit-on, en sa charge comme vn renard, s'y porta comme vn lion, et mourut comme vn chien. Et qui croiroit que ce fust Neron, cette vraye image de cruauté, comme on luy presentast à signer, suyuant le stile, la sentence d'vn criminel condamné, qui eust respondu: Pleust à Dieu que ie n'eusse iamais sceu escrire: tant le cœur luy serroit de condamner vn homme à mort? Tout est si plein de tels exemples, voire chacun en peut tant fournir à soy-mesme, que ie trouue estrange, de voir quelquefois des gens d'entendement, se mettre en peine d'assortir ces pieces: veu que l'irresolution me semble le plus commun et apparent vice de nostre nature; tesmoing ce fameux verset de Publius le farseur, _Malum consilium est, quod mutari non potest._ Il y a quelque apparence de faire iugement d'vn homme, par les plus communs traicts de sa vie; mais veu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m'a semblé souuent que les bons autheurs mesmes ont tort de s'opiniastrer à former de nous vne constante et solide contexture. Ils choisissent vn air vniuersel, et suyuant cette image, vont rangeant et interpretant toutes les actions d'vn personnage, et s'ils ne les peuuent assez tordre, les renuoyent à la dissimulation. Auguste leur est eschappé: car il se trouue en cet homme vne varieté d'actions si apparente, soudaine, et continuelle, tout le cours de sa vie, qu'il s'est faict lâcher entier et indecis, aux plus hardis iuges. Ie croy des hommes plus mal aisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l'inconstance. Qui en iugeroit en detail et distinctement, piece à piece, rencontreroit plus souuent à dire vray. En toute l'ancienneté il est malaisé de choisir vne douzaine d'hommes, qui ayent dressé leur vie à vn certain et asseuré train, qui est le principal but de la sagesse. Car pour la comprendre tout en vn mot, dit vn ancien, et pour embrasser en vne toutes les regles de nostre vie, c'est vouloir, et ne vouloir pas tousiours mesme chose: Ie ne daignerois, dit-il, adiouster, pourueu que la volonté soit iuste: car si elle n'est iuste, il est impossible qu'elle soit tousiours vne. De vray, i'ay autrefois appris, que le vice, n'est que des-reglement et faute de mesure; et par consequent, il est impossible d'y attacher la constance. C'est vn mot de Demosthenes, dit-on, que le commencement de toute vertu, c'est consultation et deliberation, et la fin et perfection, constance.
Si par discours nous entreprenions certaine voye, nous la prendrions la plus belle, mais nul n'y a pensé, _Quod petiit, spernit; repetit quod nuper omisit; Æstuat, et vitæ disconuenit ordine toto._ Nostre façon ordinaire c'est d'aller apres les inclinations de nostre appetit, à gauche, à dextre, contremont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte. Nous ne pensons ce que nous voulons, qu'à l'instant que nous le voulons: et changeons comme cet animal, qui prend la couleur du lieu, où on le couche. Ce que nous auons à cett'heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost encore retournons sur nos pas: ce n'est que branle et inconstance: _Ducimur vt neruis alienis mobile lignum._ Nous n'allons pas, on nous emporte: comme les choses qui flottent, ores doucement, ores auecques violence, selon que l'eau est ireuse ou bonasse.
_Nonne videmus Quid sibi quisque velit nescire, et quærere semper; Commutare locum, quasi onus deponere possit?_ Chaque iour nouuelle fantasie, et se meuuent nos humeurs auecques les mouuements du temps.
_Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse Iuppiter auctifero lustrauit lumine terras._ Nous flottons entre diuers aduis: nous ne voulons rien librement, rien absoluëment, rien constamment. A qui auroit prescript et estably certaines loix et certaine police en sa teste, nous verrions tout par tout en sa vie reluire vne equalité de mœurs, vn ordre, et vne relation infallible des vnes choses aux autres. (Empedocles remarquoit cette difformité aux Agrigentins, qu'ils s'abandonnoyent aux delices, comme s'ils auoyent l'endemain à mourir: et bastissoyent, comme si iamais ils ne deuoyent mourir.) Le discours en seroit bien aisé à faire. Comme il se voit du ieune Caton: qui en a touché vne marche, a tout touché: c'est vne harmonie de sons tres-accordans, qui ne se peut démentir. A nous au rebours, autant d'actions, autant faut-il de iugemens particuliers. Le plus seur, à mon opinion, seroit de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche, et sans en conclurre autre consequence.
Pendant les débauches de nostre pauure Estat, on me rapporta, qu'vne fille de bien pres de là où i'estoy, s'estoit precipitée du haut d'vne fenestre, pour éuiter la force d'vn belitre de soldat son hoste: elle ne s'estoit pas tuée à la cheute, et pour redoubler son entreprise, s'estoit voulu donner d'vn cousteau par la gorge, mais on l'en auoit empeschée: toutefois apres s'y estre bien fort blessée, elle mesme confessoit que le soldat ne l'auoit encore pressée que de requestes, sollicitations, et presens, mais qu'elle auoit eu peur, qu'en fin il en vinst à la contrainte: et là dessus les parolles, la contenance, et ce sang tesmoing de sa vertu, à la vraye façon d'vne autre Lucrece. Or i'ay sçeu à la verité, qu'auant et depuis ell'auoit esté garse de non si difficile composition. Comme dit le compte, tout beau et honneste que vous estes, quand vous aurez failly vostre pointe, n'en concluez pas incontinent vne chasteté inuiolable en vostre maistresse: ce n'est pas à dire que le muletier n'y trouue son heure. Antigonus ayant pris en affection vn de ses soldats, pour sa vertu et vaillance, commanda à ses medecins de le penser d'une maladie longue et interieure, qui l'auoit tourmenté long temps: et s'apperceuant apres sa guerison, qu'il alloit beaucoup plus froidement aux affaires, luy demanda qui l'auoit ainsi changé et encoüardy: Vous mesmes, Sire, luy respondit-il, m'ayant deschargé des maux, pour lesquels ie ne tenois compte de ma vie.
Le soldat de Lucullus ayant esté déualisé par les ennemis, fit sur eux pour se reuencher vne belle entreprise: quand il se fut remplumé de sa perte, Lucullus l'ayant pris en bonne opinion, l'emploioit à quelque exploict hazardeux, par toutes les plus belles remonstrances, dequoy il se pouuoit aduiser: _Verbis quæ timido quoque possent addere mentem;_ Employez y, respondit-il, quelque miserable soldat déualisé: _Quantumuis rusticus: Ibit, Ibit eò, quò vis, qui zonam perdidit, inquit;_ et refuse resoluëment d'y aller. Quand nous lisons, que Mahomet ayant outrageusement rudoyé Chasan chef de ses Ianissaires, de ce qu'il voyoit sa troupe enfoncée par les Hongres, et luy se porter laschement au combat, Chasan alla pour toute response se ruer furieusement seul en l'estat qu'il estoit, les armes au poing, dans le premier corps des ennemis qui se presenta, où il fut soudain englouti: ce n'est à l'aduenture pas tant iustification, que raduisement: ny tant prouësse naturelle, qu'vn nouueau despit. Celuy que vous vistes hier si auantureux, ne trouuez pas estrange de le voir aussi poltron le lendemain: ou la cholere, ou la necessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d'vne trompette, luy auoit mis le cœur au ventre, ce n'est pas vn cœur ainsi formé par discours: ces circonstances le luy ont fermy: ce n'est pas merueille, si le voyla deuenu autre par autres circonstances contraires. Cette variation et contradiction qui se void en nous, si souple, a faict qu'aucuns nous songent deux ames, d'autres deux puissances, qui nous accompaignent et agitent chacune à sa mode, vers le bien l'vne, l'autre vers le mal: vne si brusque diuersité ne se pouuant bien assortir à vn subiet simple. Non seulement le vent des accidens me remue selon son inclination: mais en outre, ie me remue et trouble moy mesme par l'instabilité de ma posture; et qui y regarde primement, ne se trouue guere deux fois en mesme estat. Ie donne à mon ame tantost vn visage, tantost vn autre, selon le costé où ie la couche. Si ie parle diuersement de moy, c'est que ie me regarde diuersement. Toutes les contrarietez s'y trouuent, selon quelque tour, et en quelque façon: Honteux, insolent, chaste, luxurieux, bauard, taciturne, laborieux, delicat, ingenieux, hebeté, chagrin, debonnaire, menteur, veritable, sçauant, ignorant, et liberal et auare et prodigue: tout cela ie le vois en moy aucunement, selon que ie me vire: et quiconque s'estudie bien attentifuement, trouue en soy, voire et en son iugement mesme, cette volubilité et discordance. Ie n'ay rien à dire de moy, entierement, simplement, et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en vn mot. _Distinguo_, est le plus vniuersel membre de ma Logique. Encore que ie sois tousiours d'aduis de dire du bien le bien, et d'interpreter plustost en bonne part les choses qui le peuuent estre, si est-ce que l'estrangeté de nostre condition, porte que nous soyons souuent par le vice mesme poussez à bien faire, si le bien faire ne se iugeoit par la seule intention. Parquoy vn fait courageux ne doit pas conclurre vn homme vaillant: celuy qui le seroit bien à poinct, il le seroit tousiours, et à toutes occasions. Si c'estoit vne habitude de vertu, et non vne saillie, elle rendroit vn homme pareillement resolu à tous accidens: tel seul, qu'en compagnie: tel en camp clos, qu'en vne bataille: car quoy qu'on die, il n'y a pas autre vaillance sur le paué et autre au camp. Aussi courageusement porteroit il vne maladie en son lict, qu'vne blessure au camp: et ne craindroit non plus la mort en sa maison qu'en vn assaut. Nous ne verrions pas vn mesme homme, donner dans la bresche d'vne braue asseurance, et se tourmenter apres, comme vne femme, de la perte d'vn procez ou d'vn fils. Quand estant lasche à l'infamie, il est ferme à la pauureté: quand estant mol contre les rasoirs des barbiers, il se trouue roide contre les espées des aduersaires: l'action est loüable, non pas l'homme. Plusieurs Grecs, dit Cicero, ne peuuent veoir les ennemis, et se trouuent constants aux maladies. Les Cimbres et Celtiberiens tout au rebours. _Nihil enim potest esse æquabile, quod non à certa ratione proficiscatur._ Il n'est point de vaillance plus extreme en son espece, que celle d'Alexandre: mais elle n'est qu'en espece, ny assez pleine par tout, et vniuerselle. Toute incomparable qu'elle est, si a elle encores ses taches. Qui faict que nous le voyons se troubler si esperduement aux plus legers soupçons qu'il prent des machinations des siens contre sa vie: et se porter en cette recherche, d'vne si vehemente et indiscrete iniustice, et d'vne crainte qui subuertit sa raison naturelle. La superstition aussi dequoy il estoit si fort attaint, porte quelque image de pusillanimité. Et l'exces de la penitence, qu'il fit, du meurtre de Clytus, est aussi tesmoignage de l'inegalité de son courage. Nostre faict ce ne sont que pieces rapportées, et voulons acquerir vn honneur à fauces enseignes. La vertu ne veut estre suyuie que pour elle mesme; et si on emprunte par fois son masque pour autre occasion, elle nous l'arrache aussi tost du visage. C'est vne viue et forte teinture, quand l'ame en est vue fois abbreuuée, et qui ne s'en va qu'elle n'emporte la piece.
Voyla pourquoy pour iuger d'vn homme, il faut suiure longuement et curieusement sa trace: si la constance ne s'y maintient de son seul fondement, _cui viuendi via considerata atque prouisa est_, si la varieté des occurrences luy faict changer de pas, (ie dy de voye: car le pas s'en peut ou haster, ou appesantir) laissez le courre: celuy là s'en va auau le vent, comme dict la deuise de nostre Talebot.
Ce n'est pas merueille, dict vn ancien, que le hazard puisse tant sur nous, puis que nous viuons par hazard. A qui n'a dressé en gros sa vie à vne certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulieres. Il est impossible de renger les pieces, à qui n'a vne forme du total en sa teste. A quoy faire la prouision des couleurs, à qui ne sçay ce qu'il a à peindre? Aucun ne fait certain dessein de sa vie, et n'en deliberons qu'à parcelles. L'archer doit premierement sçauoir où il vise, et puis y accommoder la main, l'arc, la corde, la flesche, et les mouuemens. Nos conseils fouruoyent, par ce qu'ils n'ont pas d'adresse et de but. Nul vent fait pour celuy qui n'a point de port destiné. Ie ne suis pas d'aduis de ce iugement qu'on fit pour Sophocles, de l'auoir argumenté suffisant au maniement des choses domestiques, contre l'accusation de son fils, pour auoir veu l'vne de ses tragedies. Ny ne trouue la coniecture des Pariens enuoyez pour reformer les Milesiens, suffisante à la consequence qu'ils en tirerent. Visitants l'isle, ils remarquoyent les terres mieux cultiuees, et maisons champestres mieux gouuernées. Et ayants enregistré le nom des maistres d'icelles, comme ils eurent faict l'assemblée des citoyens en la ville, ils nommerent ces maistres là, pour nouueaux gouuerneurs et magistrats: iugeants que soigneux de leurs affaires priuées, ils le seroyent des publiques. Nous sommes tous de lopins, et d'vne contexture si informe et diuerse, que chaque piece, chaque moment, faict son ieu. Et se trouue autant de difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy.
_Magnam rem puta, vnum hominem agere._ Puis que l'ambition peut apprendre aux hommes, et la vaillance, et la temperance, et la liberalité, voire et la iustice: puis que l'auarice peut planter au courage d'vn garçon de boutique, nourri à l'ombre et à l'oysiueté, l'asseurance de se ietter si loing du foyer domestique, à la mercy des vagues et de Neptune courroucé dans vn fraile bateau, et qu'elle apprend encore la discretion et la prudence: et que Venus mesme fournit de resolution et de hardiesse la ieunesse encore soubs la discipline et la verge; et gendarme le tendre cœur des pucelles au giron de leurs meres: _Hac duce, custodes furtim transgressa iacentes, Ad iuuenem tenebris sola puella venit;_ ce n'est pas tour de rassis entendement, de nous iuger simplement par nos actions de dehors: il faut sonder iusqu'au dedans, et voir par quels ressors se donne le bransle. Mais d'autant que c'est vne hazardeuse et haute entreprinse, ie voudrois que moins de gens s'en meslassent.
CHAPITRE II.
_De l'yurongnerie._ LE monde n'est que varieté et dissemblance. Les vices sont tous pareils en ce qu'ils sont tous vices: et de cette façon l'entendent à l'aduenture les Stoiciens: mais encore qu'ils soyent également vices, ils ne sont pas égaux vices. Et que celuy qui a franchi de cent pas les limites, _Quos vltra, citráque nequit consistere rectum,_ ne soit pas de pire condition, que celuy qui n'en est qu'à dix pas, il n'est pas croyable: et que le sacrilege ne soit pire que le larrecin d'vn chou de nostre iardin: _Nec vincet ratio, tantumdem vt peccet, idémque, Qui teneros caules alieni fregerit horti, Et qui nocturnus diuûm sacra legerit._ Il y a autant en cela de diuersité qu'en aucune autre chose. La confusion de l'ordre et mesure des pechez, est dangereuse. Les meurtriers, les traistres, les tyrans, y ont trop d'acquest: ce n'est pas raison que leur conscience se soulage, sur ce que tel autre ou est oisif, ou est lascif, ou moins assidu à la deuotion. Chacun poise sur le peché de son compagnon, et esleue le sien. Les instructeurs mesmes les rangent souuent mal à mon gré. Comme Socrates disoit, que le principal office de la sagesse estoit, distinguer les biens et les maux. Nous autres, à qui le meilleur est tousiours en vice, deuons dire de mesme de la science de distinguer les vices: sans laquelle, bien exacte, le vertueux et le meschant demeurent meslez et incognus. Or l'yurongnerie entre les autres, me semble vn vice grossier et brutal. L'esprit a plus de part ailleurs: et il y a des vices, qui ont ie ne sçay quoy de genereux, s'il le faut ainsi dire. Il y en a où la science se mesle, la diligence, la vaillance, la prudence, l'addresse et la finesse: cestuy-cy est tout corporel et terrestre. Aussi la plus grossiere nation de celles qui sont auiourd'huy, c'est celle là seule qui le tient en credit. Les autres vices alterent l'entendement, cestuy-cy le renuerse, et estonne le corps.
_Cùm vini vis penetrauit, Consequitur grauitas membrorum, præpediuntur Crura vacillanti, tardescit lingua, madet mens, Nant oculi; clamor, singultus iurgia gliscunt._ Le pire estat de l'homme, c'est où il pert la connoissance et gouuernement de soy. Et en dit on entre autres choses, que comme le moust bouillant dans vn vaisseau, pousse à mont tout ce qu'il y a dans le fonds, aussi le vin faict desbonder les plus intimes secrets, à ceux qui en ont pris outre mesure.
_Tu sapientium Curas, et arcanum iocoso Consilium retegis Lyæo._ Iosephe recite qu'il tira le ver du nez à vn certain ambassadeur que les ennemis luy auoient enuoyé, l'ayant fait boire d'autant. Toutesfois Auguste s'estant fié à Lucius Piso, qui conquit la Thrace, des plus priuez affaires qu'il eust, ne s'en trouua iamais mesconté: ny Tyberius de Cossus, à qui il se deschargeoit de tous ses conseils: quoy que nous les sçachions auoir esté si fort subiects au vin, qu'il en a fallu rapporter souuent du Senat, et l'vn et l'autre yure, _Hesterno inflatum venas, de more, Lyæo._