Et commit on aussi fidelement qu'à Cassius beuueur d'eauë, à Cimber le dessein de tuer Cesar: quoy qu'il s'enyurast souuent: d'où il respondit plaisamment, Que ie portasse vn tyran, moy, qui ne puis porter le vin! Nous voyons nos Allemans noyez dans le vin, se souuenir de leur quartier, du mot, et de leur rang.
_Nec facilis victoria de madidis, et Blæsis, atque mero titubantibus._ Ie n'eusse pas creu d'yuresse si profonde, estoufée, et enseuelie, si ie n'eusse leu cecy dans les histoires: Qu'Attalus ayant conuié à souper pour luy faire vne notable indignité, ce Pausanias, qui sur ce mesme subiect, tua depuis Philippus Roy de Macedoine (Roy portant par ses belles qualitez tesmoignage de la nourriture, qu'il auoit prinse en la maison et compagnie d'Epaminondas) il le fit tant boire, qu'il peust abandonner sa beauté, insensiblement, comme le corps d'vne putain buissonniere, aux muletiers et nombre d'abiects seruiteurs de sa maison. Et ce que m'aprint vne dame que i'honnore et prise fort, que pres de Bordeaux, vers Castres, où est sa maison, vne femme de village, veufue, de chaste reputation, sentant des premiers ombrages de grossesse, disoit à ses voisines, qu'elle penseroit estre enceinte si ell'auoit vn mary. Mais du iour à la iournee, croissant l'occasion de ce soupçon, et en fin iusques à l'euidence, ell'en vint là, de faire declarer au prosne de son eglise, que qui seroit consent de ce faict, en l'aduoüant, elle promettoit de le luy pardonner, et s'il le trouuoit bon, de l'espouser. Vn sien ieune valet de labourage, enhardy de cette proclamation, declara l'auoir trouuée vn iour de feste, ayant bien largement prins son vin, endormie en son foyer si profondement et si indecemment, qu'il s'en peut seruir sans l'esueiller. Ils viuent encore mariez ensemble.
Il est certain que l'antiquité n'a pas fort descrié ce vice: les escris mesmes de plusieurs Philosophes en parlent bien mollement: et iusques aux Stoïciens il y en a qui conseillent de se dispenser quelquefois à boire d'autant, et de s'enyurer pour relascher l'ame.
_Hoc quoque virtutum quondam certamine magnum Socratem palmam promeruisse ferunt._ Ce censeur et correcteur des autres Caton, a esté reproché de bien boire.
_Narratur et prisci Catonis Sæpe mero caluisse virtus._ Cyrus Roy tant renommé, allegue entre ses autres loüanges, pour se preferer à son frere Artaxerxes, qu'il sçauoit beaucoup mieux boire que luy. Et és nations les mieux reglées, et policées; cet essay de boire d'autant, estoit fort en vsage. I'ay ouy dire à Siluius excellent medecin de Paris, que pour garder que les forces de nostre estomac ne s'apparessent, il est bon vne fois le mois, les esueiller par cet excez, et les picquer pour les garder de s'engourdir. Et escrit-on que les Perses apres le vin consultoient de leurs principaux affaires.
Mon goust et ma complexion est plus ennemie de ce vice, que mon discours. Car outre ce que ie captiue aysément mes creances soubs l'authorité des opinions anciennes, ie le trouue bien vn vice lasche et stupide, mais moins malicieux et dommageable que les autres, qui choquent quasi tous de plus droit fil la societé publique.
Et si nous ne nous pouuons donner du plaisir, qu'il ne nous couste quelque chose, comme ils tiennent, ie trouue que ce vice couste moins à nostre conscience que les autres: outre ce qu'il n'est point de difficile apprest, ny malaisé à trouuer: consideration non mesprisable.
Vn homme auancé en dignité et en aage, entre trois principales commoditez, qu'il me disoit luy rester, en la vie, comptoit ceste-cy, et où les veut on trouuer plus iustement qu'entre les naturelles?
Mais il la prenoit mal. La delicatesse y est à fuyr, et le soigneux triage du vin. Si vous fondez vostre volupté à le boire friand, vous vous obligez à la douleur de le boire autre. Il faut auoir le goust plus lasche et plus libre. Pour estre bon beuueur, il ne faut le palais si tendre. Les Allemans boiuent quasi esgalement de tout vin auec plaisir. Leur fin c'est l'aualler, plus que le gouster. Ils en ont bien meilleur marché. Leur volupté est bien plus plantureuse et plus en main. Secondement, boire à la Françoise à deux repas, et moderéement, c'est trop restreindre les faueurs de ce Dieu. Il y faut plus de temps et de constance. Les anciens franchissoyent des nuicts entieres à cet exercice, et y attachoyent souuent les iours.
Et si faut dresser son ordinaire plus large et plus ferme. I'ay veu vn grand Seigneur de mon temps, personnage de hautes entreprinses, et fameux succez, qui sans effort, et au train de ses repas communs, ne beuuoit guere moins de cinq lots de vin: et ne se montroit au partir de là, que trop sage et aduisé aux despens de noz affaires. Le plaisir, duquel nous voulons tenir compte au cours de nostre vie, doit en employer plus d'espace. Il faudroit, comme des garçons de boutique, et gents de trauail, ne refuser nulle occasion de boire, et auoir ce desir tousiours en teste. Il semble que touts les iours nous racourcissons l'vsage de cestuy-cy: et qu'en noz maisons, comme i'ay veu en mon enfance, les desiuners, les ressiners, et les collations fussent plus frequentes et ordinaires, qu'à present. Seroit ce qu'en quelque chose nous allassions vers l'amendement? Vrayement non. Mais ce peut estre que nous nous sommes beaucoup plus iettez à la paillardise, que noz peres. Ce sont deux occupations, qui s'entrempeschent en leur vigueur. Elle a affoibli nostre estomach d'vne part: et d'autre part la sobrieté sert à nous rendre plus coints, plus damerets pour l'exercice de l'amour. C'est merueille des comptes que i'ay ouy faire à mon pere de la chasteté de son siecle.
C'estoit à luy d'en dire, estant tres aduenant et par art et par nature à l'vsage des dames. Il parloit peu et bien, et si mesloit son langage de quelque ornement des liures vulgaires, sur tout Espaignols: et entre les Espaignols, luy estoit ordinaire celuy qu'ils nomment Marc Aurele. Le port, il l'auoit d'vne grauité douce, humble, et tres modeste. Singulier soing de l'honnesteté et decence de sa personne, et de ses habits, soit à pied, soit à cheual. Monstrueuse foy en ses paroles: et vne conscience et religion en general, penchant plustost vers la superstition que vers l'autre bout. Pour vn homme de petite taille, plein de vigueur, et d'vne stature droitte et bien proportionnée, d'vn visage aggreable, tirant sur le brun: adroit et exquis en touts nobles exercices. I'ay veu encore des cannes farcies de plomb, desquelles on dit qu'il s'exerçoit les bras pour se preparer à ruer la barre, ou la pierre, ou à l'escrime: et des souliers aux semelles plombées, pour s'alleger au courir et à sauter. Du prim-saut il a laissé en memoire de petits miracles. Ie l'ay veu pardelà soixante ans se moquer de noz alaigresses: se ietter auec sa robbe fourrée sur vn cheual; faire le tour de la table sur son pouce, ne monter guere en sa chambre, sans s'eslancer trois ou quatre degrez à la fois. Sur mon propos il disoit, qu'en toute vne prouince à peine y auoit il vne femme de qualité, qui fust mal nommée. Recitoit des estranges priuautez, nommément siennes, auec des honnestes femmes, sans soupçon quelconque. Et de soy, iuroit sainctement estre venu vierge à son mariage, et si c'estoit apres auoir eu longue part aux guerres delà les monts: desquelles il nous a laissé vn papier iournal de sa main suyuant poinct par poinct ce qui s'y passa, et pour le publiq et pour son priué. Aussi se maria il bien auant en aage l'an M. D. XXVIII, qui estoit son trentetroisiesme, sur le chemin de son retour d'Italie. Reuenons à noz bouteilles. Les incommoditez de la vieillesse, qui ont besoing de quelque appuy et refreschissement, pourroyent m'engendrer auecq raison desir de cette faculté: car c'est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous desrobe. La chaleur naturelle, disent les bons compaignons, se prent premierement aux pieds: celle là touche l'enfance. De-là elle monte à la moyenne region, où elle se plante long temps, et y produit, selon moy, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle. Les autres voluptez dorment au prix. Sur la fin, à la mode d'vne vapeur qui va montant et s'exhalant, ell'arriue au gosier, où elle fait sa derniere pose. Ie ne puis pourtant entendre comment on vienne à allonger le plaisir de boire outre la soif, et se forger en l'imagination vn appetit artificiel, et contre nature. Mon estomach n'iroit pas iusques là: il est assez empesché à venir à bout de ce qu'il prend pour son besoing. Ma constitution est, ne faire cas du boire que pour la suitte du manger: et boy à cette cause le dernier coup tousiours le plus grand. Et par ce qu'en la vieillesse, nous apportons le palais encrassé de reume, ou alteré par quelque autre mauuaise constitution, le vin nous semble meilleur, à mesme que nous auons ouuert et laué noz pores. Aumoins il ne m'aduient guere, que pour la premiere fois i'en prenne bien le goust, Anacharsis s'estonnoit que les Grecs beussent sur la fin du repas en plus grands verres qu'au commencement. C'estoit, comme ie pense, pour la mesme raison que les Alemans le font, qui commencent lors le combat à boire d'autant. Platon defend aux enfants de boire vin auant dixhuict ans, et auant quarante de s'enyurer. Mais à ceux qui ont passé les quarante, il pardonne de s'y plaire, et de mesler vn peu largement en leurs conuiues l'influence de Dionysus: ce bon Dieu, qui redonne aux hommes la gayeté, et la ieunesse aux vieillards, qui adoucit et amollit les passions de l'ame, comme le fer s'amollit par le feu, et en ses loix, trouue telles assemblées à boire (pourueu qu'il y aye vn chef de bande, à les contenir et regler) vtiles: l'yuresse estant vne bonne espreuue et certaine de la nature d'vn chascun: et quand et quand propre à donner aux personnes d'aage le courage de s'esbaudir en danses, et en la musique: choses vtiles, et qu'ils n'osent entreprendre en sens rassis.
Que le vin est capable de fournir à l'ame de la temperance, au corps de la santé. Toutesfois ces restrictions, en partie empruntées des Carthaginois, luy plaisent. Qu'on s'en espargne en expedition de guerre. Que tout magistrat et tout iuge s'en abstienne sur le point d'executer sa charge, et de consulter des affaires publiques.
Qu'on n'y employe le iour, temps deu à d'autres occupations: ny celle nuict, qu'on destine à faire des enfants. Ils disent, que le Philosophe Stilpon aggraué de vieillesse, hasta sa fin à escient, par le breuuage de vin pur. Pareille cause, mais non du propre dessein, suffoqua aussi les forces abbatuës par l'aage du Philosophe Arcesilaüs.
Mais c'est vne vieille et plaisante question, si l'ame du sage seroit pour se rendre à la force du vin, _Si munitæ adhibet vim sapientiæ._ A combien de vanité nous pousse cette bonne opinion, que nous auons de nous? la plus reglée ame du monde, et la plus parfaicte, n'a que trop affaire à se tenir en pieds, et à se garder de s'emporter par terre de sa propre foiblesse. De mille il n'en est pas vne qui soit droite et rassise vn instant de sa vie: et se pourroit mettre en doubte, si selon sa naturelle condition elle y peut iamais estre. Mais d'y ioindre la constance, c'est sa derniere perfection: ie dis quand rien ne la choqueroit: ce que mille accidens peuuent faire. Lucrece, ce grand Poëte, a beau philosopher et se bander, le voyla rendu insensé par vn breuuage amoureux. Pensent ils qu'vne apoplexie n'estourdisse aussi bien Socrates, qu'vn portefaix?
Les vns ont oublié leur nom mesme par la force d'vne maladie, et vne legere blessure a renuersé le iugement à d'autres. Tant sage qu'il voudra, mais en fin c'est vn homme: qu'est il plus caduque, plus miserable, et plus de neant? La sagesse ne force pas nos conditions naturelles.
_Sudores itaque et pallorem existere toto Corpore, et infringi linguam, vocémque aboriri, Caligare oculos, sonere aures, succidere artus, Denique concidere, ex animi terrore, videmus._ Il faut qu'il sille les yeux au coup qui le menasse: il faut qu'il fremisse planté au bord d'vn precipice, comme vn enfant: Nature ayant voulu se reseruer ces legeres marques de son authorité, inexpugnables à nostre raison, et à la vertu Stoique: pour luy apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit à la honte, il gemit à la colique, sinon d'vne voix desesperée et esclatante, au moins d'vne voix cassée et enroüée.
_Humani à se nihil alienum putet._ Les Poëtes qui feignent tout à leur poste, n'osent pas descharger seulement des larmes, leurs heros: _Sic fatur lacrymans, classique immittit habenas._ Luy suffise de brider et moderer ses inclinations: car de les emporter, il n'est pas en luy. Cestuy mesme nostre Plutarque, si parfaict et excellent iuge des actions humaines, à voir Brutus et Torquatus tuer leurs enfans, est entré en doubte, si la vertu pouuoit donner iusques là: et si ces personnages n'auoyent pas esté plustost agitez par quelque autre passion. Toutes actions hors les bornes ordinaires sont subiectes à sinistre interpretation: d'autant que nostre goust n'aduient non plus à ce qui est au dessus de luy, qu'à ce qui est au dessous. Laissons cette autre secte, faisant expresse profession de fierté. Mais quand en la secte mesme estimée la plus molle, nous oyons ces ventances de Metrodorus: _Occupaui te, Fortuna, atque cepi; omnésque aditus tuos interclusi, vt ad me aspirare non posses_. Quand Anaxarchus, par l'ordonnance de Nicocreon tyran de Cypre, couché dans vn vaisseau de pierre, et assommé à coups de mail de fer, ne cesse de dire, Frappez, rompez, ce n'est pas Anaxarchus: c'est son estuy que vous pilez. Quand nous oyons nos martyrs, crier au Tyran au milieu de la flamme, C'est assez rosti de ce costé là, hache le, mange le, il est cuit, recommence de l'autre.
Quand nous oyons en Iosephe cet enfant tout deschiré de tenailles mordantes, et persé des aleines d'Antiochus, le deffier encore, criant d'vne voix ferme et asseurée: Tyran, tu pers temps, me voicy tousiours à mon aise: où est cette douleur, où sont ces tourmens, dequoy tu me menassois? n'y sçais tu que cecy? ma constance te donne plus de peine, que ie n'en sens de ta cruauté: ô lasche belistre tu te rens, et ie me renforce: fay moy pleindre, fay moy flechir, fay moy rendre si tu peux: donne courage à tes satellites, et à tes bourreaux: les voyla defaillis de cœur, ils n'en peuuent plus: arme les, acharne les. Certes il faut confesser qu'en ces ames là, il y a quelque alteration, et quelque fureur, tant sainte soit elle. Quand nous arriuons à ces saillies Stoïques, i'ayme mieux estre furieux que voluptueux: mot d'Antisthenez. Μανειειν μαλλον η ἡσθειειν. Quand Sextius nous dit, qu'il ayme mieux estre enferré de la douleur que de la volupté: quand Epicurus entreprend de se faire mignarder à la goutte, et refusant le repos et la santé, que de gayeté de cœur il deffie les maux: et mesprisant les douleurs moins aspres, dedaignant les luiter, et les combattre, qu'il en appelle et desire des fortes, poignantes, et dignes de luy: _Spumantémque dari, pecora inter inertia, votis Optat aprum, aut fuluum descendere monte leonem:_ qui ne iuge que ce sont boutées d'vn courage eslancé hors de son giste? Nostre ame ne sçauroit de son siege atteindre si haut: il faut qu'elle le quitte, et s'esleue, et prenant le frein aux dents, qu'elle emporte, et rauisse son homme, si loing, qu'apres il s'estonne luy-mesme de son faict. Comme aux exploicts de la guerre, la chaleur du combat pousse les soldats genereux souuent à franchir des pas si hazardeux, qu'estans reuenuz à eux, ils en transissent d'estonnement les premiers. Comme aussi les Poëtes sont épris souuent d'admiration de leurs propres ouurages, et ne reconnoissent plus la trace, par où ils ont passé vne si belle carriere. C'est ce qu'on appelle aussi en eux ardeur et manie. Et comme Platon dict, que pour neant hurte à la porte de la poësie, vn homme rassis: aussi dit Aristote qu'aucune ame excellente, n'est exempte de meslange de folie. Et a raison d'appeller folie tout eslancement, tant loüable soit-il, qui surpasse nostre propre iugement et discours. D'autant que la sagesse est vn maniment reglé de nostre ame, et qu'elle conduit auec mesure et proportion, et s'en respond. Platon argumente ainsi, que la faculté de prophetizer est au dessus de nous: qu'il faut estre hors de nous, quand nous la traittons: il faut que nostre prudence soit offusquée ou par le sommeil, ou par quelque maladie, ou enleuée de sa place par vn rauissement celeste.
CHAPITRE III.
SI philosopher c'est douter, comme ils disent, à plus forte raison niaiser et fantastiquer, comme ie fais, doit estre doubter: car c'est aux apprentifs à enquerir et à debatre, et au cathedrant de resoudre.
Mon cathedrant, c'est l'authorité de la volonté diuine qui nous regle sans contredit, et qui a son rang au dessus de ces humaines et vaines contestations. Philippus estant entré à main armée au Peloponese, quelcun disoit à Damidas, que les Lacedemoniens auroient beaucoup à souffrir, s'ils ne se remettoient en sa grace: Et poltron, respondit-il, que peuuent souffrir ceux qui ne craignent point la mort? On demandoit aussi à Agis, comment vn homme pourroit viure libre, Mesprisant, dit-il, le mourir. Ces propositions et mille pareilles qui se rencontrent à ce propos, sonnent euidemment quelque chose au delà d'attendre patiemment la mort, quand elle nous vient: car il y a en la vie plusieurs accidens pires à souffrir que la mort mesme: tesmoing cet enfant Lacedemonien, pris par Antigonus, et vendu pour serf, lequel pressé par son maistre de s'employer à quelque seruice abiect, Tu verras, dit-il, qui tu as acheté, ce me seroit honte de seruir, ayant la liberté si à main: et ce disant, se precipita du haut de la maison. Antipater menassant asprement les Lacedemoniens, pour les renger à certaine sienne demande: Si tu nous menasses de pis que la mort, respondirent-ils, nous mourrons plus volontiers. Et à Philippus leur ayant escrit, qu'il empescheroit toutes leurs entreprinses, Quoy? nous empescheras tu aussi de mourir? C'est ce qu'on dit, que le sage vit tant qu'il doit, non pas tant qu'il peut; et que le present que Nature nous ait faict le plus fauorable, et qui nous oste tout moyen de nous pleindre de nostre condition, c'est de nous auoir laissé la clef des champs. Elle n'a ordonné qu'vne entrée à la vie, et cent mille yssuës. Nous pouuons auoir faute de terre pour y viure, mais de terre pour y mourir, nous n'en pouuons auoir faute, comme respondit Boiocatus aux Romains. Pourquoy te plains tu de ce monde?
il ne te tient pas: si tu vis en peine, ta lascheté en est cause: A mourir il ne reste que le vouloir.
_Vbique mors est: optimè hoc cauit Deus.
Eripere vitam nemo non homini potest, At nemo mortem: mille ad hanc aditus patent._ Et ce n'est pas la recepte à vne seule maladie, la mort est la recepte à tous maux. C'est vn port tresasseuré, qui n'est iamais à craindre, et souuent à rechercher: tout reuient à vn, que l'homme se donne sa fin, ou qu'il la souffre, qu'il coure au deuant de son iour, ou qu'il l'attende. D'où qu'il vienne c'est tousiours le sien. En quelque lieu que le filet se rompe, il y est tout, c'est le bout de la fusée. La plus volontaire mort, c'est la plus belle. La vie despend de la volonté d'autruy, la mort de la nostre. En aucune chose nous ne deuons tant nous accommoder à nos humeurs, qu'en celle-là. La reputation ne touche pas vne telle entreprise, c'est folie d'en auoir respect. Le viure, c'est seruir, si la liberté de mourir en est à dire. Le commun train de la guerison se conduit aux despens de la vie: on nous incise, on nous cauterise, on nous detranche les membres, on nous soustrait l'aliment, et le sang: vn pas plus outre, nous voyla gueris tout à faict. Pourquoy n'est la veine du gosier autant à nostre commandement que la mediane? Aux plus fortes maladies les plus forts remedes. Seruius le Grammairien ayant la goutte, n'y trouua meilleur conseil, que de s'appliquer du poison à tuer ses iambes: qu'elles fussent podagres à leur poste, pourueu qu'elles fussent insensibles. Dieu nous donne assez de congé, quand il nous met en tel estat, que le viure nous est pire que le mourir. C'est foiblesse de ceder aux maux, mais c'est folie de les nourrir. Les Stoiciens disent, que c'est viure conuenablement à Nature, pour le sage, de se departir de la vie, encore qu'il soit en plein heur, s'il le faict opportunément: et au fol de maintenir sa vie, encore qu'il soit miserable, pourueu qu'il soit en la plus grande part des choses, qu'ils disent estre selon Nature. Comme ie n'offense les loix, qui sont faictes contre les larrons, quand i'emporte le mien, et que ie coupe ma bourse: ny des boutefeuz, quand ie brusle mon bois: aussi ne suis ie tenu aux loix faictes contre les meurtriers, pour m'auoir osté ma vie. Hegesias disoit, que comme la condition de la vie, aussi la condition de la mort deuoit dependre de nostre eslection. Et Diogenes rencontrant le Philosophe Speusippus affligé de longue hydropisie, se faisant porter en littiere: qui luy escria, Le bon salut, Diogenes: A toy, point de salut, respondit-il, qui souffres le viure estant en tel estat. De vray quelque temps apres Speusippus se fit mourir, ennuié d'vne si penible condition de vie. Mais cecy ne s'en va pas sans contraste. Car plusieurs tiennent, que nous ne pouuons abandonner cette garnison du monde, sans le commandement expres de celuy, qui nous y a mis; et que c'est à Dieu, qui nous a icy enuoyez, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et seruice d'autruy, de nous donner congé, quand il luy plaira, non à nous de le prendre: que nous ne sommes pas nays pour nous, ains aussi pour nostre païs: les loix nous redemandent compte de nous, pour leur interest, et ont action d'homicide contre nous. Autrement comme deserteurs de nostre charge, nous sommes punis en l'autre monde, _Proxima deinde tenent mœsti loca, qui sibi lethum Insontes peperere manu, lucémque perosi Proiecere animas._ Il y a bien plus de constance à vser la chaine qui nous tient, qu'à la rompre: et plus d'espreuue de fermeté en Regulus qu'en Caton.
C'est l'indiscretion et l'impatience, qui nous haste le pas. Nuls accidens ne font tourner le dos à la viue vertu: elle cherche les maux et la douleur, comme son aliment. Les menasses des tyrans, les gehennes, et les bourreaux, l'animent et la viuifient.
_Duris vt ilex tonsa bipennibus Nigræ feraci frondis in Algido Per damna, per cædes, ab ipso Ducit opes animúmque ferro._ Et comme dict l'autre: _Non est vt putas virtus, pater, Timere vitam, sed malis ingentibus Obstare, nec se vertere ac retro dare_.
_Rebus in aduersis facile est contemnere mortem, Fortius ille facit, qui miser esse potest._ C'est le rolle de la couardise, non de la vertu, de s'aller tapir dans vn creux, souz vne tombe massiue, pour euiter les coups de la Fortune. Elle ne rompt son chemin et son train, pour orage qu'il face: _Si fractus illabatur orbis, Impauidam ferient ruinæ_.
Le plus communement, la fuitte d'autres inconueniens, nous pousse à cettuy-cy. Voire quelquefois la fuitte de la mort, faict que nous y courons: _Hic, rogo, non furor est, ne moriare, mori?_ Comme ceux qui de peur du precipice s'y lancent eux-mesmes.
_Multos in summa pericula misit Venturi timor ipse mali: fortissimus ille est, Qui promptus metuenda pati, si cominus instent, Et differre potest._ _Vsque adeo, mortis formidine, vitæ Percipit humanos odium, lucisque videndæ, Vt sibi consciscant mærenti pectore lethum, Obliti fontem curarum hunc esse timorem._ Platon en ses loix ordonne sepulture ignominieuse à celuy qui a priué son plus proche et plus amy, sçauoir est soy mesme, et de la vie, et du cours des destinées, non contraint par iugement publique, ny par quelque triste et ineuitable accident de la Fortune, ny par vne honte insupportable, mais par lascheté et foiblesse d'vne ame craintiue. Et l'opinion qui desdaigne nostre vie, elle est ridicule.
Car en fin c'est nostre estre, c'est nostre tout. Les choses qui ont vn estre plus noble et plus riche, peuuent accuser le nostre: mais c'est contre Nature, que nous nous mesprisons et mettons nous mesmes à nonchaloir; c'est vne maladie particuliere, et qui ne se voit en aucune autre creature, de se hayr et desdaigner. C'est de pareille vanité, que nous desirons estre autre chose, que ce que nous sommes. Le fruict d'vn tel desir ne nous touche pas, d'autant qu'il se contredit et s'empesche en soy: celuy qui desire d'estre faict d'vn homme ange, il ne faict rien pour luy. Il n'en vaudroit de rien mieux, car n'estant plus, qui se resiouyra et ressentira de cet amendement pour luy?
_Debet enim, miserè cui fortè ægréque futurum est, Ipse quoque esse in eo tum tempore, cum male possit Accidere._ La securité, l'indolence, l'impassibilité, la priuation des maux de cette vie, que nous achetons au prix de la mort, ne nous apporte aucune commodité. Pour neant euite la guerre, celuy qui ne peut iouyr de la paix, et pour neant fuit la peine qui n'a de quoy sauourer le repos. Entre ceux du premier aduis, il y a eu grand doubte sur ce, quelles occasions sont assez iustes, pour faire entrer vn homme en ce party de se tuer: ils appellent cela, ευλογον εξαγωγην.
Car quoy qu'ils dient, qu'il faut souuent mourir pour causes legeres, puis que celles qui nous tiennent en vie, ne sont gueres fortes, si y faut-il quelque mesure. Il y a des humeurs fantastiques et sans discours, qui ont poussé, non des hommes particuliers seulement, mais des peuples à se deffaire. I'en ay allegué par cy deuant des exemples: et nous lisons en outre, des vierges Milesienes, que par vne conspiration furieuse, elles se pendoient les vnes apres les autres, iusques à ce que le magistrat y pourueust, ordonnant que celles qui se trouueroyent ainsi penduës, fussent trainées du mesme licol toutes nuës par la ville. Quand Threicion presche Cleomenes de se tuer, pour le mauuais estat de ses affaires, et ayant fuy la mort plus honorable en la bataille qu'il venoit de perdre, d'accepter cette autre, qui luy est seconde en honneur, et ne donner point loisir au victorieux de luy faire souffrir ou vne mort, ou vne vie honteuse: Cleomenes d'vn courage Lacedemonien et Stoique, refuse ce conseil comme lasche et effeminé: C'est vne recepte, dit-il, qui ne me peut iamais manquer, et de laquelle il ne se faut seruir tant qu'il y a vn doigt d'esperance de reste: que le viure est quelquefois constance et vaillance: qu'il veut que sa mort mesme serue à son païs, et en veut faire vn acte d'honneur et de vertu. Threicion se creut dés lors, et se tua. Cleomenes en fit aussi autant depuis, mais ce fut apres auoir essaié le dernier point de la Fortune. Tous les inconueniens ne valent pas qu'on vueille mourir pour les euiter. Et puis y ayant tant de soudains changemens aux choses humaines, il est malaisé à iuger, à quel poinct nous sommes iustement au bout de nostre esperance: _Sperat et in sæua victus gladiator arena, Sit licet infesto pollice turba minax._ Toutes choses, disoit vn mot ancien, sont esperables à vn homme pendant qu'il vit. Ouy mais, respond Seneca, pourquoy auray-ie plustost en la teste cela, que la Fortune peut toutes choses pour celuy qui est viuant; que cecy, que Fortune ne peut rien sur celuy qui sçait mourir? On voit Iosephe engagé en vn si apparent danger et si prochain, tout vn peuple s'estant esleué contre luy, que par discours il n'y pouuoit auoir aucune resource: toutefois estant, comme il dit, conseillé sur ce point, par vn de ses amis de se deffaire, bien luy seruit de s'opiniastrer encore en l'esperance: car la Fortune contourna outre toute raison humaine cet accident, si qu'il s'en veid deliuré sans aucun inconuenient. Et Cassius et Brutus au contraire, acheuerent de perdre les reliques de la Romaine liberté, de laquelle ils estoient protecteurs, par la precipitation et temerité, dequoy ils se tuerent auant le temps et l'occasion. A la iournée de Serisolles Monsieur d'Anguien essaïa deux fois de se donner de l'espée dans la gorge, desesperé de la fortune du combat, qui se porta mal en l'endroit où il estoit: et cuida par precipitation se priuer de la iouyssance d'vne si belle victoire. I'ay veu cent lieures se sauuer sous les dents des leuriers: _Aliquis carnifici suo superstes fuit_.
_Multa dies variúsque labor mutabilis æui Rettulit in melius; multos alterna reuisens Lusit, et in solido rursus fortuna locauit._ Pline dit qu'il n'y a que trois sortes de maladie, pour lesquelles euiter on aye droit de se tuer. La plus aspre de toutes, c'est la pierre à la vessie, quand l'vrine en est retenuë. Seneque, celles seulement, qui esbranlent pour long temps les offices de l'ame.
Pour euiter vne pire mort, il y en a qui sont d'aduis de la prendre à leur poste. Damocritus chef des Ætoliens mené prisonnier à Rome, trouua moyen de nuict d'eschapper. Mais suiuy par ses gardes, auant que se laisser reprendre, il se donna de l'espee au trauers le corps. Antinoüs et Theodotus, leur ville d'Epire reduitte à l'extremité par les Romains, furent d'aduis au peuple de se tuer tous. Mais le conseil de se rendre plustost, ayant gaigné, ils allerent chercher la mort, se ruants sur les ennemis, en intention de frapper, non de se couurir. L'isle de Goze forcée par les Turcs, il y a quelques années, vn Sicilien qui auoit deux belles filles prestes à marier, les tua de sa main, et leur mere apres, qui accourut à leur mort. Cela faict, sortant en ruë auec vne arbaleste et vne arquebouze, de deux coups il en tua les deux premiers Turcs, qui s'approcherent de sa porte: et puis mettant l'espée au poing, s'alla mesler furieusement, où il fut soudain enuelopé et mis en pieces: se sauuant ainsi du seruage, apres en auoir deliuré les siens. Les femmes Iuifues apres auoir faict circoncire leurs enfans, s'alloient precipiter quant et eux, fuyant la cruauté d'Antiochus. On m'a compté qu'vn prisonnier de qualité, estant en nos conciergeries, ses parens aduertis qu'il seroit certainement condamné, pour euiter la honte de telle mort, aposterent vn prestre pour luy dire, que le souuerain remede de sa deliurance, estoit qu'il se recommandast à tel sainct, auec tel et tel vœu, et qu'il fust huict iours sans prendre aucun aliment, quelque deffaillance et foiblesse qu'il sentist en soy. Il l'en creut, et par ce moyen se deffit sans y penser de sa vie et du danger. Scribonia conseillant Libo son nepueu de se tuer, plustost que d'attendre la main de la Iustice, luy disoit que c'estoit proprement faire l'affaire d'autruy que de conseruer sa vie, pour la remettre entre les mains de ceux qui la viendroient chercher trois ou quatre iours apres; et que c'estoit seruir ses ennemis, de garder son sang pour leur en faire curée. Il se lict dans la Bible, que Nicanor persecuteur de la Loy de Dieu, ayant enuoyé ses satellites pour saisir le bon vieillard Rasias, surnommé pour l'honneur de sa vertu, le Pere aux Iuifs, comme ce bon homme n'y veist plus d'ordre, sa porte bruslée, ses ennemis prests à le saisir, choisissant de mourir genereusement, plustost que de venir entre les mains des meschans, et de se laisser mastiner contre l'honneur de son rang, qu'il se frappa de son espée: mais le coup pour la haste, n'ayant pas esté bien assené, il courut se precipiter du haut d'vn mur, au trauers de la trouppe, laquelle s'escartant et luy faisant place, il cheut droictement sur la teste. Ce neantmoins se sentant encore quelque reste de vie, il ralluma son courage, et s'esleuant en pieds, tout ensanglanté et chargé de coups, et fauçant la presse donna iusques à certain rocher couppé et precipiteux, où n'en pouuant plus, il print par l'vne de ses playes à deux mains ses entrailles, les deschirant et froissant, et les ietta à trauers les poursuiuans, appellant sur eux et attestant la vengeance diuine. Des violences qui se font à la conscience, la plus à euiter à mon aduis, c'est celle qui se faict à la chasteté des femmes; d'autant qu'il y a quelque plaisir corporel, naturellement meslé parmy: et à cette cause, le dissentement n'y peut estre assez entier; et semble que la force soit meslée à quelque volonté. L'histoire Ecclesiastique a en reuerence plusieurs tels exemples de personnes deuotes qui appelerent la mort à garant contre les outrages que les tyrans preparoient à leur religion et conscience. Pelagia et Sophronia, toutes deux canonisées, celle-là se precipita dans la riuiere auec sa mere et ses sœurs, pour euiter la force de quelques soldats: et cette-cy se tua aussi pour euiter la force de Maxentius l'Empereur. Il nous sera à l'aduenture honnorable aux siecles aduenir, qu'vn sçauant autheur de ce temps, et notamment Parisien, se met en peine de persuader aux Dames de nostre siecle, de prendre plustost tout autre party, que d'entrer en l'horrible conseil d'vn tel desespoir. Ie suis marry qu'il n'a sceu, pour mesler à ses comptes, le bon mot que i'apprins à Toulouse d'vne femme, passée par les mains de quelques soldats: Dieu soit loüé, disoit-elle, qu'au moins vne fois en ma vie, ie m'en suis soulée sans peché. A la verité ces cruautez ne sont pas dignes de la douceur Françoise. Aussi Dieu mercy nostre air s'en voit infiniment purgé depuis ce bon aduertissement. Suffit qu'elles dient Nenny, en le faisant, suyuant la regle du bon Marot. L'Histoire est toute pleine de ceux qui en mille façons ont changé à la mort vne vie peneuse. Lucius Aruntius se tua, pour, disoit-il, fuir et l'aduenir et le passé. Granius Siluanus et Statius Proximus, apres estre pardonnez par Neron, se tuerent: ou pour ne viure de la grace d'vn si meschant homme, ou pour n'estre en peine vne autre fois d'vn second pardon: veu sa facilité aux soupçons et accusations, à l'encontre des gents de bien. Spargapizés fils de la Royne Tomyris, prisonnier de guerre de Cyrus, employa à se tuer la premiere faueur, que Cyrus luy fit de le faire destacher: n'ayant pretendu autre fruit de sa liberté, que de venger sur soy la honte de sa prinse.
Bogez gouuerneur en Eione de la part du Roy Xerxes, assiegé par l'armée des Atheniens sous la conduitte de Cimon, refusa la composition de s'en retourner seurement en Asie à tout sa cheuance,