SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (French)

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affaires publiques.--Ceux mêmes qui me traitent le plus mal, ne disent pas: Pourquoi s'est-il approprié ceci? pourquoi n'a-t-il pas payé cela?

mais: Pourquoi ne concède-t-il pas telle chose? pourquoi ne donne-t-il pas telle autre? Je serais reconnaissant qu'on ne désirât pas de moi au delà de ce que je dois, car on va jusqu'à exiger bien injustement ce que je ne dois pas; et ce, avec une rigueur bien autrement grande que celle qu'apportent ceux-là mêmes qui m'adressent ces reproches à régler leurs propres dettes. Par de telles exigences, on ôte tout mérite à ce que je fais, et on s'épargne à soi-même d'en avoir la gratitude qu'on m'en doit et qui devrait être d'autant plus grande que le bien que je fais, je le fais entièrement de mon plein gré et de ma propre initiative, n'ayant sur ce point aucune obligation vis-à-vis de qui que ce soit. Je suis d'autant plus libre de disposer de ma fortune comme bon me semble, que je n'en suis redevable à personne; j'ai également d'autant plus de liberté de disposer de moi-même, que je suis absolument indépendant. Toutefois, si j'étais porté à faire parade de ce que je fais et pour peu que je le veuille, il me serait facile de relever vertement ceux qui m'adressent ces reproches; à quelques-uns je montrerais qu'ils cèdent à l'envie et ne sont pas tant offusqués de ce que je ne fais pas assez, que de ce que j'ai possibilité de faire plus encore.

Mon âme ne laissait cependant pas d'être, à part soi, susceptible de résolutions fermes et de porter, sur les objets qu'elle connaissait, des jugements sûrs et nets, qu'elle se formait sans ingérence étrangère; elle était, entre autres, véritablement incapable, je crois, de céder à la force ou à la violence.--Parlerai-je aussi de cette faculté que j'avais, étant enfant, d'avoir une physionomie, une assurance, une souplesse de voix et de geste, qui me rendaient propre à tous les rôles que j'entreprenais, ce qui m'a permis de jouer convenablement, avant l'âge où d'ordinaire on les aborde, «_à peine avais-je alors atteint ma douzième année_ (_Virgile_)», les principaux personnages des tragédies latines de Buchanan, de Guérente et de Muret, qui furent représentées, non sans succès, dans notre collège de Guyenne. En cela, comme en tout ce qui relevait de sa charge, Andréa Gouvéa, notre principal, était sans comparaison le meilleur principal de France; et pour ces représentations, j'étais son meilleur interprète. C'est là un exercice auquel je ne trouve pas à redire, pour les enfants de bonne maison; depuis, j'ai vu nos princes s'y adonner, à l'exemple de certains parmi les anciens, le faire très convenablement et y mériter des éloges; en Grèce, c'était même là un métier admis pour les gens honorables: «_Il s'ouvre de son projet à l'acteur tragique Ariston, homme distingué par sa naissance et sa fortune; son art ne lui enlevait rien de sa considération, car il n'y a là rien de honteux chez =Les jeux et les exercices publics sont utiles à la société.=--J'ai toujours taxé de manque de jugement ceux qui condamnent ces distractions; et d'injustice, ceux qui refusent l'entrée de nos bonnes villes à des comédiens qui méritent ce privilège et, de la sorte, privent le peuple de ces plaisirs publics. De bons administrateurs s'appliquent à rassembler les citoyens, à les attirer à des exercices et à des jeux comme aux offices plus sérieux de dévotion; cela amène à se connaître et à avoir de meilleurs rapports; on ne saurait procurer à la foule de passe-temps préférables à ceux auxquels tout le monde peut assister et qui ont lieu sous les yeux mêmes des magistrats; bien plus, je trouverais raisonnable que, par un sentiment d'affection et de bonté tout paternel, * les municipalités et le prince, celui-ci à ses frais, l'en gratifient quelquefois, et que, dans les villes populeuses, il y eût des lieux affectés à ces spectacles et disposés à cet effet; cela pourrait parfois détourner de pires actions pour lesquelles on se cache.

Pour revenir à mon sujet, il n'y a rien de tel que de faire, par la douceur, naître chez les enfants le désir d'apprendre et entretenir en eux le goût de l'étude; autrement on n'en fait que des ânes chargés de livres; on leur impose à coups de fouet, de garder leurs pochettes pleines de science, alors que pour bien faire il ne suffit pas de loger cette science chez soi, il la faut épouser.

CHAPITRE XXVI.

_C'est folie de juger du vrai et du faux avec notre seule raison._ =L'ignorance et la simplicité se laissent facilement persuader; mais si l'on est plus instruit, on ne veut croire à rien de ce qui paraît sortir de l'ordre naturel des choses.=--Ce n'est peut-être pas sans motif que la simplicité et l'ignorance nous paraissent naturellement portées à plus de facilité à croire et à se laisser persuader, car il me semble avoir appris jadis que croire est pour ainsi dire le résultat d'une sorte d'impression faite sur notre âme, qui reçoit d'autant mieux ces empreintes qu'elle est plus tendre et de moindre résistance. «_Comme le poids fait nécessairement pencher la balance, ainsi l'évidence entraîne l'esprit_ (_Cicéron_)»; plus l'âme est vide et n'a rien encore qui fasse contrepoids, plus elle cède aisément sous le faix des premières impressions; voilà pourquoi les enfants, le vulgaire, les femmes, les malades sont plus sujets à être menés par les oreilles. Par contre, c'est une sotte présomption que de dédaigner et de condamner comme faux tout ce qui ne nous semble pas vraisemblable, défaut ordinaire de ceux qui s'estiment avoir plus de raison que le commun des mortels. Ce défaut, je l'avais autrefois; si je venais à entendre parler d'esprits qui reviennent, de présages, d'enchantements, de sorcelleries ou raconter quelque autre chose que je ne pouvais admettre: «_Songes, visions magiques, miracles, sorcières, apparitions nocturnes et autres prodiges de Thessalie_ (_Horace_)», je prenais en pitié ce pauvre peuple dont on abusait par ces folies.

=Et cependant autour de nous tout est prodige, et l'habitude seule nous empêche de tout admirer.=--A présent, je trouve que j'étais moi-même tout aussi à plaindre; non que, depuis, quoi que ce soit soit venu ajouter à ce que j'ai cru autrefois, bien que je ne me sois pas fait faute de chercher à vérifier les croyances que je repoussais, mais ma raison m'a conduit à reconnaître que condamner d'une façon absolue une chose comme fausse et impossible, c'est prétendre être à même de juger des bornes et des limites que peuvent atteindre la volonté de Dieu et la puissance de la nature notre mère; et que la plus grande marque de folie qu'il puisse y avoir au monde, c'est de ramener cette volonté et cette puissance à la mesure de notre capacité et de notre raison.--Si nous appelons monstres ou miracles tout ce que nous ne pouvons expliquer, combien ne s'en présente-t-il pas continuellement à notre vue? Considérons au travers de quels nuages, par quels tâtonnements, on parvient à nous amener à la connaissance de ce que nous avons constamment sous les yeux, et nous arriverons à reconnaître que c'est plutôt l'habitude que la science qui fait que cela cesse de nous paraître étrange: «_Fatigués, rassasiés du spectacle des cieux, nous ne daignons plus lever nos regards vers ces temples de lumière_ (_Lucrèce_)»; et ces mêmes choses, si elles nous étaient présentées à nouveau, nous les trouverions autant et plus incroyables qu'aucunes autres: «_Si maintenant, par une apparition soudaine, ces merveilles s'offraient pour la première fois à nous, que trouverions-nous à leur comparer? nous n'aurions rien su imaginer de semblable avant de les avoir vues_ (_Lucrèce_).» Celui qui n'avait jamais vu de rivière, à la première qu'il rencontra, crut que c'était l'Océan; les choses d'entre celles que nous connaissons qui sont les plus grandes, nous les estimons les plus grandes de la nature en leur genre: «_Un fleuve qui n'est pas de grande étendue, paraît immense à qui n'en a pas vu de plus grand; ainsi d'un arbre, ainsi d'un homme et de tout autre objet quand on n'a rien vu de plus grand dans la même espèce_ (_Lucrèce_)»; «_familiarisés avec les choses qui, tous les jours, frappent notre vue, nous ne les admirons plus et ne songeons pas à en rechercher les causes_ (_Cicéron_).» La nouveauté d'une chose, plus que sa grandeur, nous incite à en chercher l'origine. L'infinie puissance de la nature est à juger avec plus de déférence et en tenant compte davantage de notre ignorance et de notre faiblesse.--Combien de choses peu vraisemblables sont affirmées par des gens dignes de foi; si leurs témoignages ne suffisent pas pour emporter notre conviction, réservons au moins notre jugement; car, les déclarer impossibles, c'est se faire fort d'être à même de savoir jusqu'où va la possibilité, ce qui est d'une bien téméraire présomption. Si l'on saisissait bien la différence entre une chose impossible et une chose inusitée, entre ce qui est contre l'ordre de la nature et ce qui est simplement en dehors de ce que nous admettons communément, entre ne pas croire aveuglément et ne pas douter trop facilement d'une chose, on observerait la règle du «Rien de trop», que Chilon nous recommande si fort.

=S'il est des choses que l'on peut rejeter parce qu'elles ne sont pas avancées par des hommes qui peuvent faire autorité, il en est de très étonnantes qu'il faut au moins respecter, lorsqu'elles ont pour témoins des personnes dignes de notre confiance.=--Quand on trouve, dans Froissart, que le comte de Foix, étant dans le Béarn, apprit la défaite à Juberoth du roi Jean de Castille le lendemain de l'événement et qu'on voit les explications qu'il en donne, on peut s'en moquer.

Il peut en être de même quand on lit dans nos «Annales» que le jour même où le roi Philippe-Auguste mourut à Mantes, le pape Honorius lui fit faire des funérailles publiques et donna l'ordre d'en faire autant dans toute l'Italie; ces témoignages n'ont peut-être pas une autorité suffisante pour nous convaincre. Mais, par contre, si, entre plusieurs exemples qu'il cite chez les anciens, Plutarque dit savoir de source certaine que, du temps de Domitien, la nouvelle de la bataille perdue en Allemagne par Antonius, à plusieurs journées de Rome, y fut publiée et répandue dans le monde entier le jour même où l'action avait lieu; si César admet qu'il est souvent arrivé que la nouvelle d'un événement en a devancé le fait, nous ne dirons pas d'eux que ce sont des simples d'esprit, qui se sont laissé tromper comme le vulgaire et ne sont pas aussi clairvoyants que nous.--Peut-on exprimer une opinion avec plus de délicatesse, de netteté, de piquant que le fait Pline, quand il lui convient d'en émettre? impossible de porter des jugements mieux fondés; sur ces deux points, nous ne saurions le surpasser; et je ne parle pas ici de son savoir si étendu, dont pourtant je fais moins de cas; pourtant, il n'est pas si pauvre petit écolier qui ne le taxe d'inexactitude et ne prétende lui en remontrer sur le progrès des œuvres de la nature.

Lorsque nous lisons, dans Bouchet, les miracles opérés par les reliques de saint Hilaire, passe encore; on peut être incrédule, l'auteur n'a pas assez d'autorité pour que nous ne soyons pas admis à le contredire; mais condamner du même coup tous les faits semblables qu'on nous rapporte, me semble d'une singulière présomption.--Saint Augustin, ce grand docteur de notre Église, témoigne avoir vu à Milan un enfant aveugle recouvrer la vue par l'attouchement des reliques de saint Gervais et de saint Protais; une femme, à Carthage, guérie d'un cancer par un signe de croix qui lui est fait par une femme nouvellement baptisée; Hespérius, un de ses familiers, chasser les esprits qui hantaient sa maison, avec un peu de terre rapportée du sépulcre de Notre-Seigneur; et plus tard cette terre, transportée à l'église, avoir rendu subitement l'usage de ses membres à un paralytique; une femme, pendant une procession, ayant touché avec un bouquet la châsse de saint Étienne, et porté ce bouquet à ses yeux, avoir recouvré la vue perdue depuis longtemps déjà, et cite encore plusieurs autres miracles, auxquels il déclare avoir lui-même assisté. Que dirons-nous de lui qui les affirme et des deux saints évêques Aurélius et Maximius, dont il invoque les témoignages? Dirons-nous que ce sont des ignorants, des simples d'esprit, des gens de facile composition, ou des gens pervers et des imposteurs? Y a-t-il, dans notre siècle, quelqu'un assez impudent pour oser se comparer à lui, soit sous le rapport de la vertu et de la piété, soit sous celui du jugement et de la capacité? «_Quand ils n'apporteraient aucune raison, ils me persuaderaient par leur seule autorité_ (_Cicéron_).»--C'est une audace dangereuse et qui peut avoir de sérieuses conséquences, en dehors même de ce qu'elle a de téméraire et d'absurde, que de mépriser ce que nous ne comprenons pas. Qu'après avoir posé avec votre impeccable jugement la démarcation entre le vrai et le faux il survienne, ainsi que cela est inévitable, des faits que vous ne puissiez nier, dépassant encore plus en surnaturel ceux que vous récusez déjà, vous voilà, par cela même, obligés de vous déjuger.

=En matière de religion, ce n'est pas à nous à décider ce que l'on peut ou non concéder aux ennemis de la foi.=--M'est avis que ce qui apporte tant de désordres dans nos consciences, en ces temps de troubles religieux que nous traversons, c'est la distinction que les catholiques établissent entre les divers articles de foi. Ils imaginent faire acte de modération et de discernement, en concédant à leurs adversaires certains points en litige; ils ne voient pas quel avantage ils leur donnent en commençant par leur céder et battre en retraite, et combien leur désistement les excite à poursuivre dans la voie où ils sont entrés. Les points sur lesquels ils cèdent, leur semblent de moindre importance; il peut se faire qu'ils en aient une très grande. Ou il faut, en tout, se soumettre à l'autorité des pouvoirs ecclésiastiques que nous reconnaissons, ou les récuser en tout; ce n'est pas à nous à déterminer ce sur quoi nous leur devons, ou non, obéissance.--Bien plus, et je puis le dire parce que je l'ai éprouvé, ayant autrefois usé de cette liberté de trier et de faire choix de certaines pratiques, à l'égard desquelles je jugeais à propos de ne pas observer les obligations que nous impose l'Église, parce que je les trouvais ou par trop inutiles, ou par trop singulières, et étant venu à m'en entretenir avec des hommes possédant à fond la science théologique, il m'a été démontré que ces pratiques reposent sur des raisons de premier ordre et très sérieuses, et que c'est uniquement par bêtise et ignorance que nous les traitons avec moins de déférence que le reste. Que ne nous souvenons-nous en combien de contradictions est tombé notre jugement!

Combien de choses nous tenions hier pour articles de foi et que nous considérons aujourd'hui comme des fables! La gloire et la curiosité sont * les deux fléaux de notre âme: celle-ci nous amène à mettre notre nez partout; celle-là nous porte à ne rien laisser d'irrésolu et d'indécis.

CHAPITRE XXVII.

_De l'amitié._ =Le discours de La Boétie sur la servitude volontaire a été le point de départ de l'amitié qui l'unit si étroitement à Montaigne.=--Contemplant le travail d'un peintre que j'employais chez moi, il me prit envie de regarder comment il procédait. Il fit d'abord choix du plus bel endroit, au centre de chaque paroi de mur, pour y peindre un sujet avec toute l'habileté dont il était capable; puis il remplit les vides d'alentour d'arabesques, peintures toutes fantaisistes qui ne plaisent que par leur variété et leur singularité. Il en est de même ici: mon livre ne se compose que de sujets bizarres, en dehors de ce qu'on voit d'ordinaire, formés de morceaux rapportés, sans caractère défini, sans ordre, sans suite, ne s'adaptant que par hasard les uns aux autres: «_C'est le corps d'une belle femme, avec une queue de poisson_ (_Horace_).» Sur le second point, j'ai donc fait comme mon peintre; mais sur l'autre partie du travail, la meilleure, je demeure court; mon talent ne peut me permettre d'oser entreprendre un tableau riche, élégant, confectionné dans toutes les règles de l'art; c'est pourquoi je me suis avisé d'en emprunter un d'Étienne de La Boétie, qui fera à mon ouvrage plus d'honneur que tout le reste.--C'est un discours qu'il a nommé «_La Servitude volontaire_», mais que d'autres, qui ignoraient ce titre, ont depuis, avec juste raison, baptisé à nouveau: «_Le Contre un_». La Boétie l'écrivit pour s'essayer, dans sa première jeunesse, en l'honneur de la liberté et contre la tyrannie. Depuis longtemps déjà ce discours circule parmi les gens sérieux, chez lesquels il est en grande réputation très justement méritée, car il est plein de noblesse et d'une argumentation aussi serrée que possible. Ce n'est pas que l'auteur n'eût pu faire mieux encore; et si, à l'âge plus avancé où j'ai lié connaissance avec lui, il eût, comme moi, conçu le dessein d'écrire ses pensées, il nous eût laissé des choses bien remarquables, qui eussent approché de bien près celles dont l'antiquité s'honore le plus; car, sous ce rapport en particulier, il était doué au point que je ne connais personne qui puisse lui être comparé. Ce discours, qu'il n'a jamais revu, je crois, depuis qu'il l'a composé, est la seule chose qui demeure de lui, encore est-ce par le fait du hasard, avec quelques mémoires sur cet édit de janvier si fameux dans l'histoire de nos guerres civiles, mémoires qui trouveront peut-être leur place ailleurs. C'est tout ce qu'en dehors du catalogue des ouvrages qu'il possédait et que j'ai publié, j'ai pu recueillir de ce qu'il a laissé, moi à qui, par une si affectueuse attention, sur le point de rendre le dernier soupir, il a légué sa bibliothèque et ses papiers; aussi je tiens particulièrement à cette pièce, d'autant qu'elle a été le point de départ de nos relations. Elle m'avait été communiquée longtemps avant que j'en aie vu l'auteur, et pour la première fois me fit connaître son nom, préparant ainsi l'amitié qui nous a unis et qui a duré autant que Dieu l'a permis, entière et complète, au point que certainement il y en a eu peu de semblables dans les temps passés et qu'il n'y en a pas trace de pareille parmi les hommes de notre époque.

Tant de circonstances sont nécessaires pour que ce sentiment en arrive à ce degré, que c'est beaucoup si, en trois siècles, cela se produit seulement une fois.

=L'amitié vraie est le sentiment le plus élevé de la société; il est essentiellement différent des affections qui s'y rencontrent d'une façon courante et en ont l'apparence.=--La nature semble s'être tout particulièrement appliquée à implanter en nous le besoin de société, et Aristote prétend que les bons législateurs se sont encore plus préoccupés de l'amitié que de la justice. Il est de fait que l'amitié marque, dans la société, le plus haut degré de perfection. D'une façon générale, toutes les affections auxquelles nous donnons ce nom, nées de la satisfaction de nos plaisirs, des avantages que nous en retirons, ou d'associations formées en vue de nos intérêts publics ou privés, sont moins belles, moins généreuses et tiennent d'autant moins de l'amitié, qu'elles ont d'autres causes, d'autres buts, et tendent à des résultats autres que celle-ci. Ces affections qu'on classait jadis en quatre catégories, suivant qu'elles étaient dictées par la nature, la société, l'hospitalité ou le besoin des sens, ni dans leur ensemble, ni prises isolément, ne réalisent cet idéal.

=Toute contrainte exclut l'amitié; c'est pourquoi les rapports entre les pères et les enfants revêtent un autre caractère. De même entre frères que divisent souvent des questions d'intérêt.=--Dans les rapports des enfants avec leurs pères, c'est plutôt le respect qui domine. L'amitié a besoin d'un échange continu de pensées qui ne peut régner entre eux, en raison de la trop grande différence qui existe à tous égards; cet échange pourrait parfois choquer les devoirs réciproques que la nature leur a imposés, car toutes les pensées intimes des pères ne se peuvent communiquer aux enfants, il pourrait en résulter des familiarités déplacées; davantage, les enfants ne peuvent ni donner des avis ni reprendre leurs pères, ce qui est des premières obligations de l'amitié. Chez certaines nations, il était d'usage que les enfants tuent leurs pères; chez d'autres, c'étaient les pères qui tuaient leurs enfants, pour éviter, ainsi qu'il arrive quelquefois, qu'ils ne se fassent réciproquement obstacle; du reste, du fait même de la nature, la mort de l'un n'est-elle pas la complète émancipation de l'autre?--Il s'est trouvé des philosophes qui ont affecté de ne tenir aucun compte des liens du sang: Aristippe, par exemple, à qui l'on parlait de l'affection qu'il devait à ses enfants, issus de lui, se mit à cracher en disant que cela aussi était issu de lui; le même disait encore que, si nous engendrons nos enfants, nous engendrons aussi des poux et des vers; un autre, que Plutarque cherchait à mettre d'accord avec son frère, lui répondait: «Ce n'est pas parce qu'il est sorti du même trou que moi, que j'en fais plus grand cas.»--Je conviens que c'est un beau nom, témoignage d'une grande affection, que celui de «frère»; et c'est pour cela que La Boétie et moi en fîmes usage, l'un à l'égard de l'autre, quand nous fûmes liés; mais, dans la réalité, la communauté des intérêts, les partages de bien, la pauvreté de l'un conséquence de la richesse de l'autre, détrempent considérablement l'union fraternelle; des frères devant, pour faire leur chemin en ce monde, suivre la même voie, marcher du même pas, il est inévitable qu'ils se heurtent et se choquent souvent. Bien plus, c'est la conformité de goûts et de relations qui engendre ces véritables et parfaites amitiés, or il n'y a pas de raison pour qu'elle se rencontre ici; père et fils peuvent être de goûts absolument différents, des frères également: c'est mon fils, c'est mon parent, ce n'en est pas moins un homme peu sociable, un méchant, un sot. Dans les amitiés dues à la loi, à des obligations naturelles, notre volonté ne s'est pas exercée librement; elles ne résultent pas d'un choix de notre part; et, de tout ce qui naît de notre libre arbitre, rien n'en dépend plus exclusivement que l'affection et l'amitié. Ce n'est pas que je n'aie été à même, sous ce rapport, de juger tout ce qui peut en être, car mon père a été le meilleur des pères qui fut jamais, le plus indulgent et est demeuré tel jusque dans son extrême vieillesse; notre famille était réputée par l'excellence des rapports qui ont toujours existé entre père et fils, et la concorde entre frères y était exemplaire: «_Connu moi-même pour mon affection paternelle pour mes frères_ (_Horace_).»

=Entre hommes et femmes, dans le mariage comme en dehors, un autre sentiment prédomine et l'amitié ne saurait trouver place.=--Notre affection pour les femmes, bien qu'issue de notre choix, ne saurait être comparée à l'amitié ni en tenir la place. Dans ses élans, je le confesse: «_Car je ne suis pas inconnu à la déesse qui mêle une douce amertume aux peines de l'amour_ (_Catulle_)», elle est plus active, plus aiguë, plus âpre; mais c'est un feu téméraire et volage, ondoyant et varié; feu de fièvre qui a ses accès, qui tombe, et ne nous tient que dans une partie de nous-mêmes. La chaleur de l'amitié s'étend à tout notre être, elle est universelle mais tempérée et toujours égale; c'est une chaleur constante et paisible, souverainement douce et délicate, qui n'a rien d'âpre, rien d'excessif. L'amour, c'est par-dessus tout un désir violent de ce qui nous fuit: «_Tel le chasseur poursuivant un lièvre par la chaleur et par le froid, à travers montagnes et vallées; il le désire tant qu'il fuit; l'a-t-il atteint, il le dédaigne_ (_l'Arioste_).» Quand l'amour revêt les formes de l'amitié, ce qui se produit lorsque l'accord des volontés s'est établi, il faiblit et tombe en langueur; la jouissance l'éteint parce que son but est charnel et que la satiété l'apaise. L'amitié, au contraire, s'accentue avec le désir qu'on en a; elle s'élève, se développe et s'accroît par la jouissance, parce qu'elle est d'essence spirituelle et que l'usage affine l'âme. Concurremment avec cette parfaite amitié, j'ai autrefois connu ces affections passagères, sur lesquelles je n'insisterai pas pour la raison que dépeignent trop bien les vers que je viens de citer; ces deux passions je les ai éprouvées, simultanément, à la connaissance l'une de l'autre, mais sans jamais qu'elles entrent en parallèle: la première pleine de noblesse, se maintenant toujours dans les régions élevées, dédaigneuse de l'autre qui passait presque inaperçue loin, bien loin au-dessous d'elle.

Quant au mariage, outre que c'est un marché dont l'entrée seule est libre et dépendante de notre volonté, tandis que sa durée indéfinie nous est imposée, il se conclut généralement en vue de fins tout autres et mille incidents étrangers, qui éclatent à l'improviste, s'y mêlent et suffisent pour y troubler le cours de la plus vive affection et rompre le fil auquel elle tient; tandis que lorsqu'il s'agit d'amitié, rien autre n'intervient, il n'est question que d'elle, d'elle seule.

A quoi s'ajoute que les femmes ne sont vraiment pas, d'ordinaire, à même de prendre part aux discussions et échanges d'idées, pour ainsi dire nécessaires à l'entretien de ces relations d'ordre si élevé que crée l'amitié; leur âme semble manquer de la fermeté indispensable pour soutenir l'étreinte de ce sentiment dont la durée est sans limite et qui nous unit si fort. Sans cela, s'il pouvait se former avec une femme, librement et de notre plein gré, une semblable liaison dans laquelle non seulement l'âme éprouverait cette pleine jouissance mais où le corps trouverait lui aussi satisfaction, où chacun serait de la sorte engagé tout entier, corps et âme, il est certain que l'amitié y aurait au plus haut degré son plein effet; mais il n'est pas d'exemple que la femme soit capable d'en arriver là; et, * d'un commun accord, toutes les écoles philosophiques de l'antiquité ont conclu que cela ne se pouvait pas.

=Les unions contre nature, admises chez les Grecs, y tendaient parfois.=--Cet autre genre de débauche contre nature qui était admis chez les Grecs, mais que nos mœurs réprouvent avec juste raison, nécessitant chez ceux qui s'y livraient une certaine différence d'âge et des rôles différents, ne répondait pas davantage par cela même à l'entente parfaite et à la conformité de sentiments que réclame l'amitié: «_Qu'est-ce, en effet, que cet amour dans l'amitié? d'où vient qu'il ne s'attache ni à un jeune homme laid, ni à un beau vieillard_ (_Cicéron_)?»--Ici, les philosophes de l'Académie ne me désavoueront pas, car je leur emprunte la description même qu'ils en ont faite: Ce délire, disaient-ils, inspiré par le fils de Vénus qui, de prime abord, s'empare de l'amant et fait qu'il se livre, sur la fleur de jeunesse à laquelle il s'est attaché, aux actes les plus extravagants et les plus passionnés auxquels peut entraîner une ardeur immodérée, était simplement provoqué par la beauté des formes extérieures et une fausse similitude avec l'acte de génération; ce n'était pas par son esprit que l'adolescent, objet de cette passion, pouvait l'inspirer; il n'était pas à même d'en montrer, étant encore trop jeune et en voie de développement. Si ces transports s'adressaient à un être de sentiments vulgaires, l'argent, les cadeaux, les dignités et toutes faveurs autres aussi peu recommandables et que condamnaient du reste ces philosophes, étaient les moyens mis en œuvre pour vaincre sa résistance et se l'attacher. Si le sujet était d'un caractère plus relevé, les moyens étaient eux-mêmes plus honorables; c'était alors par des enseignements philosophiques, en prônant le respect de la religion, l'obéissance aux lois, le dévouement au pays pouvant aller jusqu'au sacrifice de la vie, en lui donnant l'exemple de la vaillance, de la prudence, de la justice, par les grâces de son esprit, l'élévation de son âme compensant sa beauté physique déjà étiolée, que l'amant s'appliquait à se faire accepter de celui auquel il proposait une sorte d'association mentale, espérant que le marché en serait plus sérieux et plus durable. La liaison une fois contractée, il arrivait un moment où l'esprit s'éveillait en l'être aimé sous l'influence des qualités morales qui se révélaient chez l'amant. Ce résultat n'était pas immédiat; car si nos philosophes n'imposaient à celui-ci aucune limite de temps et lui laissaient toute latitude pour en arriver à ses fins, ils admettaient que ces mêmes conditions avaient bien davantage encore leur raison d'être chez l'objet de son affection, d'autant que découvrir chez celui avec lequel il était lié ces qualités qui lui constituaient une beauté que rien ne révélait à l'extérieur et arriver à en être captivé, était pour lui chose longue et difficile. C'était là pour ces philosophes le point capital de ces liaisons, que sous l'influence de cette beauté spirituelle qu'il constatait chez son amant, naquît en l'aimé le désir de participer à cette supériorité intellectuelle et morale, sans tenir compte chez son conjoint de la beauté du corps, chose en lui accidentelle et toute secondaire; chez l'amant, c'était tout le contraire qui se produisait, et c'est pourquoi ces philosophes donnaient la préférence au rôle de l'aimé et s'évertuaient à prouver que les dieux pensaient de même.

C'est cette façon de voir qui leur faisait faire si grand reproche au poète Eschyle d'avoir, dans les amours d'Achille et de Patrocle, interverti les rôles, en donnant celui d'amant à Achille qui, imberbe et dans la première floraison de la jeunesse, était le plus beau des Grecs.--Cette mise en commun de tout leur être, au moral comme au physique, complètement réalisée, l'affection qui en naissait et en était l'élément essentiel et avouable produisait, disaient-ils, par son action et la prédominance qu'elle acquérait, des résultats des plus profitables pour les intéressés et pour le bien public; elle concourait au premier chef à la force du pays où cela était admis, exerçant parfois une influence décisive dans la défense de la justice et de la liberté, témoin les amours d'Harmodius et d'Aristogiton, qui servirent si bien cette cause. Aussi vont-ils jusqu'à la qualifier de sacrée et de divine et estiment-ils qu'elle n'a eu contre elle que la violence des tyrans et la lâcheté des peuples.--Tout ce qu'on peut alléguer pour excuser de la part de l'Académie un plaidoyer semblable, c'est que c'était là un amour qui finissait par devenir de l'amitié, ce qui est assez en rapport avec la définition que les Stoïciens donnent personne qui nous attire par sa beauté_ (_Cicéron_).»

=Caractère essentiel de l'amitié parfaite; elle ne se raisonne pas et deux âmes unies par ce sentiment n'en forment qu'une.=--J'en reviens à ma thèse qui a trait à une amitié plus dans la nature et plus estimable: «_L'amitié a son plein rayonnement dans la maturité de l'âge et de l'esprit_ (_Cicéron_).» En somme, ce que nous appelons d'ordinaire amis et amitiés, ne sont que des liaisons familières, amenées par l'occasion ou l'intérêt, et par lesquelles nos âmes entrent en communication et s'y maintiennent. Dans l'amitié qui régnait entre La Boétie et moi, elles se mêlaient et se confondaient en une seule, tellement unies sous tous rapports qu'on ne les distinguait plus l'une de l'autre; la ligne de démarcation n'existait plus. Si on me pressait, me demandant pourquoi j'avais pour lui une si profonde amitié, je sens que je serais hors d'état de le dire, je ne pourrais que répondre: «Il en était ainsi, parce que c'était lui et parce que c'était moi.» Plus que les raisons que j'en pourrais donner, d'une façon générale et dans ce cas particulier, il intervient dans les liaisons de cette nature une force inexplicable et fatale que je ne saurais définir. Nous nous recherchions avant de nous être vus, en raison de ce que nous entendions dire l'un de l'autre, qui faisait naître en nous une affection hors de proportion avec ce qui avait amené nos rapports; je crois vraiment que c'était là le fait de quelque décret de la Providence. Sans nous connaître, nos noms nous étaient déjà chers; et dès la première fois que nous nous rencontrâmes, ce qui eut lieu à Bordeaux, par hasard, dans une grande fête publique et en nombreuse compagnie, nous nous trouvâmes si attirés l'un vers l'autre, si connus l'un de l'autre, si liés l'un à l'autre que, dès lors, rien ne nous fut si proche que nous le fûmes l'un pour l'autre.

La Boétie a écrit en latin une satire qui a été publiée, dans laquelle il justifie et explique comment notre amitié si soudaine en est arrivée si promptement à ce degré de perfection. Elle devait durer si peu, s'était formée si tard (nous étions tous deux des hommes faits, et il avait quelques années de plus que moi), qu'il n'y avait pas de temps à perdre et qu'elle n'avait pas à prendre modèle sur ces amitiés banales, contractées dans les conditions ordinaires que, par précaution, on fait précéder de fréquentations plus ou moins longues. Dans notre cas, rien de semblable; il est unique en son genre; ce n'est pas en raison d'un fait d'ordre particulier, de deux, de trois, de quatre ou de mille; nous y avons été entraînés par je ne sais quelle attraction résultant d'un ensemble qui, s'emparant de nos volontés, les a amenées par un élan simultané et irrésistible à se perdre l'une dans l'autre et à se confondre en une seule; je dis se perdre, parce qu'en vérité cette association de nos âmes s'effectua sans réserve aucune; nous n'avions plus rien qui nous appartînt en propre, rien qui fût soit à lui, soit à moi.

Quand, après la condamnation de Tibérius Gracchus, Lélius, en présence des consuls romains qui intentaient des poursuites contre tous ceux qui avaient suivi son parti, en vint à demander à Caius Blosius, qui était son plus intime ami, à quel point il eût accédé à ce que Gracchus lui eût demandé, Blosius lui répondit: «A tout.»--«Comment à tout?

reprit Lélius; et pourtant, s'il t'avait commandé de mettre le feu fait?»--«J'aurais obéi.»--Ami de Gracchus dans toute la force du terme, comme nous le dépeint l'histoire, il n'avait pas crainte d'offenser les consuls par cette déclaration si pleine de hardiesse et ne devait pas donner à penser qu'il n'était pas absolument sûr de la volonté de son ami. Ceux qui tiennent cette réponse pour séditieuse, ne comprennent pas la puissance qu'il exerçait sur cette volonté, la connaissance qu'il en avait, sa certitude de ce qu'elle pouvait être. Un tel mystère, ils n'arrivent pas à le saisir; Gracchus et lui étaient amis, plus qu'ils n'étaient citoyens, plus qu'ils n'étaient amis ou ennemis de leur pays; leur ambition, leurs projets séditieux ne venaient qu'après leur amitié; s'étant entièrement donnés l'un à l'autre, leurs deux volontés marchaient d'un parfait accord; supposez-les dirigées